Il y a quelqu'un derrière l'horizon.

Quelqu'un de terrible, le vent.

Le vent, c'est-à-dire cette populace de titans que nous appelons les

Souffles.

L'immense canaille de l'ombre.

L'Inde les nommait les Marouts, la Judée les Kéroubims, la Grèce les

Aquilons. Ce sont les invisibles oiseaux fauves de l'infini. Ces borées

accourent.

II

LES VENTS DU LARGE

D'où viennent-ils? De l'incommensurable. Il faut à leurs envergures

le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul

indéfini des solitudes. L'Atlantique, le Pacifique, ces vastes

ouvertures bleues, voilà ce qui leur convient. Ils les font sombres.

Ils y volent en troupes. Le commandant Page a vu une fois sur la haute

mer sept trombes à la fois. Ils sont là, farouches. Ils préméditent

les désastres. Ils ont pour labeur l'enflure éphémère et éternelle du

flot. Ce qu'ils peuvent est ignoré, ce qu'ils veulent est inconnu.

Ils sont les sphinx de l'abîme, et Gama est leur Œdipe. Dans cette

obscurité de l'étendue qui remue toujours, ils apparaissent, faces de

nuées. Qui aperçoit leurs linéaments livides dans cette dispersion qui

est l'horizon de la mer, se sent en présence de la force irréductible.

On dirait que l'intelligence humaine les inquiète, et ils se hérissent

contre elle. L'intelligence est invincible, mais l'élément est

imprenable. Que faire contre l'ubiquité insaisissable? Le souffle

se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par

l'écrasement et se défendent par l'évanouissement. Qui les rencontre

est aux expédients. Leur assaut, divers et plein de répercussions,

déconcerte. Ils ont autant de fuite que d'attaque. Ils sont les

impalpables tenaces. Comment en venir à bout? La proue du navire Argo,

sculptée dans un chêne de Dodone, à la fois proue et pilote, leur

parlait. Ils brutalisaient cette proue déesse. Christophe Colomb, les

voyant venir vers _la Pinta_, montait sur le pont et leur adressait les

premiers versets de l'évangile selon saint Jean. Surcouf les insultait.

_Voici la clique_, disait-il. Napier leur tirait des coups de canon.

Ils ont la dictature du chaos.

Ils ont le chaos. Qu'en font-ils? On ne sait quoi d'implacable. La

fosse aux vents est plus monstrueuse que la fosse aux lions. Que

de cadavres sous ces plis sans fond! Les vents poussent sans pitié

la grande masse obscure et amère. On les entend toujours, eux ils

n'écoutent rien. Ils commettent des choses qui ressemblent à des

crimes. On ne sait sur qui ils jettent les arrachements blancs de

l'écume. Que de férocité impie dans le naufrage! quel affront à la

providence! Ils ont l'air par moment de cracher sur Dieu. Ils sont les

tyrans des lieux inconnus. _Luoghi spaventosi_, murmuraient les marins

de Venise.

Les espaces frémissants subissent leurs voies de fait. Ce qui se passe

dans ces grands abandons est inexprimable. Quelqu'un d'équestre est

mêlé à l'ombre. L'air fait un bruit de forêt. On n'aperçoit rien, et

l'on entend des cavaleries. Il est midi, tout à coup il fait nuit,

un tornado passe; il est minuit, tout à coup il fait jour, l'effluve

polaire s'allume. Des tourbillons alternent en sens inverse, sorte

de danse hideuse, trépignement des fléaux sur l'élément. Un nuage

trop lourd se casse par le milieu, et tombe en morceaux dans la mer.

D'autres nuages, pleins de pourpre, éclairent et grondent, puis

s'obscurcissent lugubrement; le nuage vidé de foudre noircit, c'est un

charbon éteint. Des sacs de pluie se crèvent en brume. Là une fournaise

où il pleut; là une onde d'où se dégage un flamboiement. Les blancheurs

de la mer sous l'averse éclairent des lointains surprenants; on voit

se déformer des épaisseurs où errent des ressemblances. Des nombrils

monstrueux creusent les nuées. Les vapeurs tournoient, les vagues

pirouettent; les naïades ivres roulent; à perte de vue, la mer massive

et molle se meut sans se déplacer; tout est livide; des cris désespérés

sortent de cette pâleur.

Au fond de l'obscurité inaccessible, de grandes gerbes d'ombre

frissonnent. Par moments, il y a paroxysme. La rumeur devient tumulte,

de même que la vague devient houle. L'horizon, superposition confuse

de lames, oscillation sans fin, murmure en basse continue; des jets

de fracas y éclatent bizarrement; on croit entendre éternuer des

hydres. Des souffles froids surviennent, puis des souffles chauds.

La trépidation de la mer annonce une épouvante qui s'attend à tout.

Inquiétude. Angoisse. Terreur profonde des eaux. Subitement, l'ouragan,

comme une bête, vient boire à l'océan; succion inouïe; l'eau monte

vers la bouche invisible, une ventouse se forme, la tumeur enfle; c'est

la trombe, le Prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en

bas, double cône inverse tournant, une pointe en équilibre sur l'autre,

baiser de deux montagnes, une montagne d'écume qui s'élève, une

montagne de nuée qui descend; effrayant coït de l'onde et de l'ombre.

La trombe, comme la colonne de la bible, est ténébreuse le jour et

lumineuse la nuit. Devant la trombe le tonnerre se tait. Il semble

qu'il ait peur.

Le vaste trouble des solitudes a une gamme; crescendo redoutable: le

grain, la rafale, la bourrasque, l'orage, la tourmente, la tempête,

la trombe; les sept cordes de la lyre des vents, les sept notes de

l'abîme. Le ciel est une largeur, la mer est une rondeur; une haleine

passe, il n'y a plus rien de tout cela, tout est furie et pêle-mêle.

Tels sont ces lieux sévères.

Les vents courent, volent, s'abattent, finissent, recommencent,

planent, sifflent, mugissent, rient; frénétiques, lascifs, effrénés,

prenant leurs aises sur la vague irascible. Ces hurleurs ont une

harmonie. Ils font tout le ciel sonore. Ils soufflent dans la nuée

comme dans un cuivre, ils embouchent l'espace; et ils chantent dans

l'infini, avec toutes les voix amalgamées des clairons, des buccins,

des olifants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare

prométhéenne. Qui les entend écoute Pan. Ce qu'il y a d'effroyable,

c'est qu'ils jouent. Ils ont une colossale joie composée d'ombre.

Ils font dans les solitudes la battue des navires. Sans trêve, jour

et nuit, en toute saison, au tropique comme au pôle, en sonnant dans

leur trompe éperdue, ils mènent, à travers les enchevêtrements de la

nuée et de la vague, la grande chasse noire des naufrages. Ils sont des

maîtres de meutes. Ils s'amusent. Ils font aboyer après les roches les

flots, ces chiens. Ils combinent les nuages, et les désagrègent. Ils

pétrissent, comme avec des millions de mains, la souplesse de l'eau

immense.

L'eau est souple parce qu'elle est incompressible. Elle glisse sous

l'effort. Chargée d'un côté, elle échappe de l'autre. C'est ainsi que

l'eau se fait l'onde. La vague est sa liberté.

III

EXPLICATION DU BRUIT ÉCOUTÉ PAR GILLIATT

La grande venue des vents vers la terre se fait aux équinoxes. A ces

époques la balance du tropique et du pôle bascule, et la colossale

marée atmosphérique verse son flux sur un hémisphère et son reflux sur

l'autre. Il y a des constellations qui signifient ces phénomènes, la

Balance, le Verseau.

C'est l'heure des tempêtes.

La mer attend, et garde le silence.

Quelquefois le ciel a mauvaise mine. Il est blafard, une grande panne

obscure l'obstrue. Les marins regardent avec anxiété l'air fâché de

l'ombre.

Mais c'est son air satisfait qu'ils redoutent le plus. Un ciel riant

d'équinoxe, c'est l'orage faisant patte de velours. Par ces ciels-là,

la Tour des Pleureuses d'Amsterdam s'emplissait de femmes examinant

l'horizon.

Quand la tempête vernale ou automnale tarde, c'est qu'elle fait un plus

gros amas. Elle thésaurise pour le ravage. Méfiez-vous des arrérages.

Ango disait: _La mer est bonne payeuse._

Quand l'attente est trop longue, la mer ne trahit son impatience que

par plus de calme. Seulement la tension magnétique se manifeste par ce

qu'on pourrait nommer l'inflammation de l'eau. Des lueurs sortent de

la vague. Air électrique, eau phosphorique. Les matelots se sentent

harassés. Cette minute est particulièrement périlleuse pour les

iron-clads; leur coque de fer peut produire de fausses indications du

compas, et les perdre. Le steamer transatlantique l'_Yowa_ a péri ainsi.

Pour ceux qui sont en familiarité avec la mer, son aspect, dans ces

instants-là, est étrange; on dirait qu'elle désire et craint le

cyclone. De certains hyménées, d'ailleurs fort voulus par la nature,

sont accueillis de cette façon. La lionne en rut fuit devant le lion.

La mer, elle aussi, est en chaleur. De là son tremblement.

L'immense mariage va se faire.

Ce mariage, comme les noces des anciens empereurs, se célèbre par des

exterminations. C'est une fête avec assaisonnement de désastres.

Cependant, de là-bas, du large, des latitudes inexpugnables, du livide

horizon des solitudes, du fond de la liberté sans bornes, les vents

arrivent.

Faites attention, voilà le fait équinoxial.

Une tempête, cela se complote. La vieille mythologie entrevoyait ces

personnalités indistinctes mêlées à la grande nature diffuse. Eole

se concerte avec Borée. L'entente de l'élément avec l'élément est

nécessaire. Ils se distribuent la tâche. On a des impulsions à donner à

la vague, au nuage, à l'effluve; la nuit est un auxiliaire, il importe

de l'employer. On a des boussoles à dérouter, des fanaux à éteindre,

des phares à masquer, des étoiles à cacher. Il faut que la mer coopère.

Tout orage est précédé d'un murmure. Il y a derrière l'horizon

chuchotement préalable des ouragans.

C'est là ce que, dans l'obscurité, au loin, par-dessus le silence

effrayé de la mer, on entend.

Ce chuchotement redoutable, Gilliatt l'avait entendu. La

phosphorescence avait été le premier avertissement; ce murmure, le

second.

Si le démon Légion existe, c'est lui, à coup sûr, qui est le Vent.

Le vent est multiple, mais l'air est un.

De là cette conséquence: tout orage est mixte. L'unité de l'air l'exige.

Tout l'abîme est impliqué dans une tempête. L'océan entier est dans une

bourrasque. La totalité de ses forces y entre en ligne et y prend part.

Une vague, c'est le gouffre d'en haut. Avoir affaire à une tourmente,

c'est avoir affaire à toute la mer et à tout le ciel.

Messier, l'homme de la marine, l'astronome pensif de la logette de

Cluny, disait: _Le vent de partout est partout._ Il ne croyait point

aux vents emprisonnés, même dans les mers closes. Il n'y avait point

pour lui de vents méditerranéens. Il disait les reconnaître au passage.

Il affirmait que tel jour, à telle heure, le Fohn du lac de Constance,

l'antique Favonius de Lucrèce, avait traversé l'horizon de Paris; tel

autre jour le Bora de l'Adriatique; tel autre jour le Notus giratoire

qu'on prétend enfermé dans le rond des Cyclades. Il en spécifiait les

effluves. Il ne pensait pas que l'autan qui tourne entre Malte et Tunis

et que l'autan qui tourne entre la Corse et les Baléares, fussent dans

l'impossibilité de s'échapper. Il n'admettait point qu'il y eût des

vents ours dans des cages. Il disait: «Toute pluie vient du tropique et

tout éclair vient du pôle.» Le vent en effet se sature d'électricité

à l'intersection des colures, qui marque les extrémités de l'axe, et

d'eau à l'équateur; et il nous apporte de la Ligne le liquide et des

pôles le fluide.

Ubiquité, c'est le vent.

Ceci ne veut pas dire, certes, que les zones venteuses n'existent

pas. Rien n'est plus démontré que ces afflations à courants continus,

et un jour la navigation aérienne, servie par les air-navires que

nous nommons, par manie du grec, aéroscaphes, en utilisera les lignes

principales. La canalisation de l'air par le vent est incontestable;

il y a des fleuves de vent, des rivières de vent et des ruisseaux de

vent; seulement les embranchements de l'air se font à l'inverse des

embranchements de l'eau; ce sont les ruisseaux qui sortent des rivières

et les rivières qui sortent des fleuves, au lieu d'y tomber; de là, au

lieu de la concentration, la dispersion.

C'est cette dispersion qui fait la solidarité des vents et l'unité de

l'atmosphère. Une molécule déplacée déplace l'autre. Tout le vent

remue ensemble. A ces profondes causes d'amalgame, ajoutez le relief du

globe, trouant l'atmosphère par toutes ses montagnes, faisant des nœuds

et des torsions dans les courses du vent, et déterminant dans tous les

sens des contre-courants. Irradiation illimitée.

Le phénomène du vent, c'est l'oscillation de deux océans l'un sur

l'autre; l'océan d'air, superposé à l'océan d'eau, s'appuie sur cette

fuite et chancelle sur ce tremblement.

L'indivisible ne se met pas dans des compartiments. Il n'y a pas de

cloison entre un flot et l'autre. Les îles de la Manche sentent la

poussée du cap de Bonne-Espérance. La navigation universelle tient

tête à un monstre unique. Toute la mer est la même hydre. Les vagues

couvrent la mer d'une sorte de peau de poisson. Océan, c'est Ceto.

Sur cette unité s'abat l'innombrable.

IV

TURBA, TURMA

Pour le compas, il y a trente-deux vents, c'est-à-dire trente-deux

directions; mais ces directions peuvent se subdiviser indéfiniment. Le

vent, classé par directions, c'est l'incalculable; classé par espèces,

c'est l'infini.

Homère reculerait devant ce dénombrement.

Le courant polaire heurte le courant tropical. Voilà le froid et

le chaud combinés, l'équilibre commence par le choc, l'onde des

vents en sort, enflée, éparse, et déchiquetée dans tous les sens en

ruissellements farouches. La dispersion des souffles secoue aux quatre

coins de l'horizon le prodigieux échevèlement de l'air.

Tous les rumbs sont là; le vent du Gulf-Stream qui dégorge tant de

brume sur Terre-Neuve, le vent du Pérou, région à ciel muet où jamais

l'homme n'a entendu tonner, le vent de la Nouvelle-Écosse où vole le

Grand Auk, _Alca impennis_, au bec rayé, les tourbillons de Fer des

mers de Chine, le vent de Mozambique qui malmène les pangaies et les

jonques, le vent électrique du Japon dénoncé par le gong, le vent

d'Afrique qui habite entre la montagne de la Table et la montagne

du Diable et qui se déchaîne de là, le vent de l'équateur qui passe

par-dessus les vents alizés et qui trace une parabole dont le sommet

est toujours à l'ouest, le vent plutonien qui sort des cratères et

qui est le redoutable souffle de la flamme, l'étrange vent propre au

volcan Awu qui fait toujours surgir un nuage olivâtre du nord, la

mousson de Java, contre laquelle sont construites ces casemates qu'on

nomme _maisons d'ouragan_, la bise à embranchements que les anglais

appellent _bush_, buisson, les grains arqués du détroit de Malacca

observés par Horsburgh, le puissant vent du sud-ouest, nommé Pampero

au Chili et Rebojo à Buenos-Ayres, qui emporte le condor en pleine mer

et le sauve de la fosse où l'attend, sous une peau de bœuf fraîchement

écorché, le sauvage couché sur le dos et bandant son grand arc avec

ses pieds, le vent chimique qui, selon Lemery, fait dans la nuée des

pierres de tonnerre, l'harmattan des cafres, le chasse-neige polaire,

qui s'attelle aux banquises et qui traîne les glaces éternelles, le

vent du golfe de Bengale qui va jusqu'à Nijni-Novogorod saccager le

triangle de baraques de bois où se tient la foire d'Asie, le vent des

Cordillères, agitateur des grandes vagues et des grandes forêts, le

vent des archipels d'Australie où les chasseurs de miel dénichent les

ruches sauvages cachées sous les aisselles des branches de l'eucalyptus

géant, le siroco, le mistral, le hurricane, les vents de sécheresse,

les vents d'inondation, les diluviens, les torrides, ceux qui jettent

dans les rues de Gênes la poussière des plaines du Brésil, ceux qui

obéissent à la rotation diurne, ceux qui la contrarient et qui font

dire à Herrera: _Malo viento torna contra el sol_, ceux qui vont par

couples, d'accord pour bouleverser, l'un défaisant ce que fait l'autre,

et les vieux vents qui ont assailli Christophe Colomb sur la côte de

Veraguas, et ceux qui pendant quarante jours, du 21 octobre au 28

novembre 1520, ont mis en question Magellan abordant le Pacifique,

et ceux qui ont démâté l'Armada et soufflé sur Philippe II. D'autres

encore, et comment trouver la fin? Les vents porteurs de crapauds et

de sauterelles qui poussent des nuées de bêtes par-dessus l'océan,

ceux qui opèrent ce qu'on appelle «la saute de vent» et qui ont pour

fonction d'achever les naufragés, ceux qui, d'un seul coup d'haleine,

déplacent la cargaison dans le navire, et le contraignent à continuer

sa route penché; les vents qui construisent les circumcumuli, les vents

qui construisent les circumstrati; les lourds vents aveugles tuméfiés

de pluie, les vents de la grêle, les vents de la fièvre, ceux dont

l'approche met en ébullition les salses et les solfatares de Calabre,

ceux qui font étinceler le poil des panthères d'Afrique rôdant dans les

broussailles du cap de Fer, ceux qui viennent secouant hors de leur

nuage, comme une langue de trigonocéphale, l'épouvantable éclair à

fourche; ceux qui apportent des neiges noires. Telle est l'armée.

L'écueil Douvres, au moment où Gilliatt construisait son brise-lames,

en entendait le galop lointain.

Nous venons de le dire, le Vent, c'est tous les vents.

Toute cette horde arrivait.

D'un côté, cette légion.

De l'autre, Gilliatt.

V

GILLIATT A L'OPTION

Les mystérieuses forces avaient bien choisi le moment.

Le hasard, s'il existe, est habile.

Tant que la panse avait été remisée dans la crique de l'Homme, tant

que la machine avait été emboîtée dans l'épave, Gilliatt était

inexpugnable. La panse était en sûreté, la machine était à l'abri; les

Douvres, qui tenaient la machine, la condamnaient à une destruction

lente, mais la protégeaient contre une surprise. Dans tous les cas, il

restait à Gilliatt une ressource. La machine détruite ne détruisait pas

Gilliatt. Il avait la panse pour se sauver.

Mais attendre que la panse fût retirée du mouillage où elle était

inaccessible, la laisser s'engager dans le défilé des Douvres,

patienter jusqu'à ce qu'elle fût prise, elle aussi, par l'écueil,

permettre à Gilliatt d'opérer le sauvetage, le glissement et le

transbordement de la machine, ne point entraver ce merveilleux travail

qui mettait tout dans la panse, consentir à cette réussite, là était le

piége. Là se laissait entrevoir, sorte de linéament sinistre, la sombre

ruse de l'abîme.

A cette heure, la machine, la panse, Gilliatt, étaient réunis dans la

ruelle de rochers. Ils ne faisaient qu'un. La panse broyée à l'écueil,

la machine coulée à fond, Gilliatt noyé, c'était l'affaire d'un effort

unique sur un seul point. Tout pouvait être fini à la fois, en même

temps, et sans dispersion; tout pouvait être écrasé d'un coup.

Pas de situation plus critique que celle de Gilliatt.

Le sphinx possible, soupçonné par les rêveurs au fond de l'ombre,

semblait lui poser un dilemme.

Reste, ou pars.

Partir était insensé, rester était effrayant.

VI

LE COMBAT

Gilliatt monta sur la grande Douvre.

De là il voyait toute la mer.

L'ouest était surprenant. Il en sortait une muraille. Une grande

muraille de nuée, barrant de part en part l'étendue, montait lentement

de l'horizon vers le zénith. Cette muraille, rectiligne, verticale,

sans une crevasse dans sa hauteur, sans une déchirure à son arête,

paraissait bâtie à l'équerre et tirée au cordeau. C'était du nuage

ressemblant à du granit. L'escarpement de ce nuage, tout à fait

perpendiculaire à l'extrémité sud, fléchissait un peu vers le nord

comme une tôle ployée, et offrait le vague glissement d'un plan

incliné. Ce mur de brume s'élargissait, et croissait sans que son

entablement cessât un instant d'être parallèle à la ligne d'horizon,

presque indistincte dans l'obscurité tombante. Cette muraille de

l'air montait tout d'une pièce en silence. Pas une ondulation, pas un

plissement, pas une saillie qui se déformât ou se déplaçât. Cette

immobilité en mouvement était lugubre. Le soleil, blême derrière on ne

sait quelle transparence malsaine, éclairait ce linéament d'apocalypse.

La nuée envahissait déjà près de la moitié de l'espace. On eût dit

l'effrayant talus de l'abîme. C'était quelque chose comme le lever

d'une montagne d'ombre entre la terre et le ciel.

C'était en plein jour l'ascension de la nuit.

Il y avait dans l'air une chaleur de poêle. Une buée d'étuve se

dégageait de cet amoncellement mystérieux. Le ciel, qui de bleu était

devenu blanc, était de blanc devenu gris. On eût dit une grande

ardoise. La mer, dessous, terne et plombée, était une autre ardoise

énorme. Pas un souffle, pas un flot, pas un bruit. A perte de vue, la

mer déserte. Aucune voile d'aucun côté. Les oiseaux s'étaient cachés.

On sentait de la trahison dans l'infini.

Le grossissement de toute cette ombre s'amplifiait insensiblement.

La montagne mouvante de vapeurs qui se dirigeait vers les Douvres était

un de ces nuages qu'on pourrait appeler les nuages de combat. Nuages

louches. A travers ces entassements obscurs, on ne sait quel strabisme

vous regarde.

Cette approche était terrible.

Gilliatt examina fixement la nuée et grommela entre ses dents: J'ai

soif, tu vas me donner à boire.

Il demeura quelques moments immobile, l'œil attaché sur le nuage. On

eût dit qu'il toisait la tempête.

Sa galérienne était dans la poche de sa vareuse, il l'en tira et

s'en coiffa. Il prit, dans le trou où il avait si longtemps couché,

sa réserve de hardes; il chaussa les jambières et endossa le suroit,

comme un chevalier qui revêt son armure au moment de l'action. On sait

qu'il n'avait plus de souliers, mais ses pieds nus étaient endurcis aux

rochers.

Cette toilette de guerre faite, il considéra son brise-lames, empoigna

vivement la corde à nœuds, descendit du plateau de la Douvre, prit pied

sur les roches d'en bas, et courut à son magasin. Quelques instants

après, il était au travail. Le vaste nuage muet put entendre ses coups

de marteau. Que faisait Gilliatt? Avec ce qui lui restait de clous, de

cordes et de poutres il construisait au goulet de l'est une seconde

claire-voie à dix ou douze pieds en arrière de la première.

Le silence était toujours profond. Les brins d'herbe dans les fentes de

l'écueil ne bougeaient pas.

Brusquement le soleil disparut. Gilliatt leva la tête.

La nuée montante venait d'atteindre le soleil. Ce fut comme une

extinction du jour, remplacé par une réverbération mêlée et pâle.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 7 / 17 段