Cependant le flux avait grossi; la demi-montée s'était faite; c'est à

ce moment que les chocs des lames de la marée, même paisible, peuvent

être rudes. Ce que Gilliatt avait combiné, se réalisa. Le flot roulait

violemment vers le barrage, le rencontrait, s'y enflait, et passait

dessous. Au dehors, c'était la houle, au dedans l'infiltration.

Gilliatt avait imaginé quelque chose comme les fourches caudines de la

mer. La marée était vaincue.

VIII

PÉRIPÉTIE PLUTOT QUE DÉNOUMENT

Le moment redoutable était venu.

Il s'agissait maintenant de mettre la machine dans la barque.

Gilliatt fut pensif quelques instants, tenant le coude de son bras

gauche dans sa main droite et son front dans sa main gauche.

Puis il monta sur l'épave dont une partie, la machine, devait se

détacher, et dont l'autre partie, la carcasse, devait demeurer.

Il coupa les quatre élingues qui fixaient à tribord et à bâbord à la

muraille de la Durande les quatre chaînes de la cheminée. Les élingues

n'étant que de la corde, son couteau en vint à bout.

Les quatre chaînes, libres et sans attache, vinrent pendre le long de

la cheminée.

De l'épave il monta dans l'appareil construit par lui, frappa du pied

sur les poutres, inspecta les moufles, regarda les poulies, toucha les

câbles, examina les rallonges, s'assura que le funin blanc n'était

pas mouillé profondément, constata que rien ne manquait et que rien ne

fléchissait, puis, sautant du haut des hiloires sur le pont, il prit

position, près du cabestan, dans la partie de la Durande qui devait

rester accrochée aux Douvres. C'était là son poste de travail.

Grave, ému seulement de l'émotion utile, il jeta un dernier coup d'œil

sur les palans, puis saisit une lime et se mit à scier la chaîne qui

tenait tout en suspens.

On entendait le grincement de la lime dans le grondement de la mer.

La chaîne du cabestan, rattachée au palanguin régulateur, était à la

portée de Gilliatt, tout près de sa main.

Tout à coup il y eut un craquement. Le chaînon que mordait la lime,

plus qu'à moitié entamé, venait de se rompre; tout l'appareil entrait

en branle. Gilliatt n'eut que le temps de se jeter sur le palanguin.

La chaîne cassée fouetta le rocher, les huit câbles se tendirent, tout

le bloc scié et coupé s'arracha de l'épave, le ventre de la Durande

s'ouvrit, le plancher de fer de la machine pesant sur les câbles

apparut sous la quille.

Si Gilliatt n'eût pas empoigné à temps le palanguin, c'était une chute.

Mais sa main terrible était là; ce fut une descente.

Quand le frère de Jean Bart, Pieter Bart, ce puissant et sagace

ivrogne, ce pauvre pêcheur de Dunkerque qui tutoyait le grand amiral

de France, sauva la galère Langeron en perdition dans la baie

d'Ambleteuse, quand, pour tirer cette lourde masse flottante du milieu

des brisants de la baie furieuse, il lia la grande voile en rouleau

avec des joncs marins, quand il voulut que ce fût ces roseaux qui, en

se cassant d'eux-mêmes, donnassent au vent la voile à enfler, il se fia

à la rupture des roseaux comme Gilliatt à la fracture de la chaîne, et

ce fut la même hardiesse bizarre couronnée du même succès surprenant.

Le palanguin, saisi par Gilliatt, tint bon et opéra admirablement. Sa

fonction, on s'en souvient, était l'amortissement des forces, ramenées

de plusieurs à une seule, et réduites à un mouvement d'ensemble. Ce

palanguin avait quelque rapport avec une patte de bouline; seulement,

au lieu d'orienter une voile, il équilibrait un mécanisme.

Gilliatt, debout et le poing au cabestan, avait, pour ainsi dire, la

main sur le pouls de l'appareil.

Ici l'invention de Gilliatt éclata.

Une remarquable coïncidence de forces se produisit.

Pendant que la machine de la Durande, détachée en bloc, descendait

vers la panse, la panse montait vers la machine. L'épave et le bateau

sauveteur, s'entr'aidant en sens inverse, allaient au-devant l'un de

l'autre. Ils venaient se chercher et s'épargnaient la moitié du travail.

Le flux, se gonflant sans bruit entre les deux Douvres, soulevait

l'embarcation et l'approchait de la Durande. La marée était plus que

vaincue, elle était domestiquée. L'océan faisait partie du mécanisme.

Le flot montant haussait la panse sans choc, mollement, presque avec

précaution et comme si elle eût été de porcelaine.

Gilliatt combinait et proportionnait les deux travaux, celui de l'eau

et celui de l'appareil, et, immobile au cabestan, espèce de statue

redoutable obéie par tous les mouvements à la fois, réglait la lenteur

de la descente sur la lenteur de la montée.

Pas de secousse dans le flot, pas de saccade dans les palans. C'était

une étrange collaboration de toutes les forces naturelles, soumises.

D'un côté, la gravitation, apportant la machine; de l'autre, la marée,

apportant la barque. L'attraction des astres, qui est le flux, et

l'attraction du globe, qui est la pesanteur, semblaient s'entendre

pour servir Gilliatt. Leur subordination n'avait pas d'hésitation

ni de temps d'arrêt, et, sous la pression d'une âme, ces puissances

passives devenaient des auxiliaires actifs. De minute en minute

l'œuvre avançait; l'intervalle entre la panse et l'épave diminuait

insensiblement. L'approche se faisait en silence et avec une sorte

de terreur de l'homme qui était là. L'élément recevait un ordre et

l'exécutait.

Presque au moment précis où le flux cessa de s'élever, les câbles

cessèrent de se dévider. Subitement, mais sans commotion, les moufles

s'arrêtèrent. La machine, comme posée par une main, avait pris assiette

dans la panse. Elle y était droite, debout, immobile, solide. La plaque

de soutènement s'appuyait de ses quatre angles et d'aplomb sur la cale.

C'était fait.

Gilliatt regarda, éperdu.

Le pauvre être n'était point gâté par la joie. Il eut le fléchissement

d'un immense bonheur. Il sentit tous ses membres plier; et, devant son

triomphe, lui qui n'avait pas eu un trouble jusqu'alors, il se mit à

trembler.

Il considéra la panse sous l'épave, et la machine dans la panse. Il

semblait n'y pas croire. On eût dit qu'il ne s'attendait pas à ce qu'il

avait fait. Un prodige lui était sorti des mains, et il le regardait

avec stupeur.

Cet effarement dura peu.

Gilliatt eut le mouvement d'un homme qui se réveille, se jeta sur la

scie, coupa les huit câbles, puis, séparé maintenant de la panse, grâce

au soulèvement du flux, d'une dizaine de pieds seulement, il y sauta,

prit un rouleau de filin, fabriqua quatre élingues, les passa dans

les anneaux préparés d'avance, et fixa, des deux côtés, au bord de la

panse, les quatre chaînes de la cheminée encore attachées une heure

auparavant au bord de la Durande.

La cheminée amarrée, Gilliatt dégagea le haut de la machine. Un morceau

carré du tablier du pont de la Durande y adhérait. Gilliatt le décloua,

et débarrassa la panse de cet encombrement de planches et de solives

qu'il jeta sur le rocher. Allégement utile.

Du reste, la panse, comme on devait le prévoir, s'était maintenue

fermement sous la surcharge de la machine. La panse ne s'était enfoncée

que jusqu'à un bon étiage de flottaison. La machine de la Durande,

quoique pesante, était moins lourde que le monceau de pierres et le

canon rapportés jadis de Herm par la panse.

Tout était donc fini. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.

IX

LE SUCCÈS REPRIS AUSSITOT QUE DONNÉ

Tout n'était pas fini.

Rouvrir le goulet fermé par le morceau de muraille de la Durande, et

pousser tout de suite la panse hors de l'écueil, rien n'était plus

clairement indiqué. En mer, toutes les minutes sont urgentes. Peu de

vent, à peine une ride au large; la soirée, très belle, promettait une

belle nuit. La mer était étale, mais le reflux commençait à se faire

sentir; le moment était excellent pour partir. On aurait la marée

descendante pour sortir des Douvres et la marée remontante pour rentrer

à Guernesey. On pourrait être à Saint-Sampson au point du jour.

Mais un obstacle inattendu se présenta. Il y avait eu une lacune dans

la prévoyance de Gilliatt.

La machine était libre; la cheminée ne l'était pas.

La marée, en approchant la panse de l'épave suspendue en l'air, avait

amoindri les périls de la descente et abrégé le sauvetage; mais cette

diminution d'intervalle avait laissé le haut de la cheminée engagé

dans l'espèce de cadre béant qu'offrait la coque ouverte de la Durande.

La cheminée était prise là comme entre quatre murs.

Le service rendu par le flot se compliquait de cette sournoiserie. Il

semblait que la mer, contrainte d'obéir, eût eu une arrière-pensée.

Il est vrai que ce que le flux avait fait, le reflux allait le défaire.

La cheminée, haute d'un peu plus de trois toises, s'enfonçait de huit

pieds dans la Durande; le niveau de l'eau allait baisser de douze

pieds; la cheminée, descendant avec la panse sur le flot décroissant,

aurait quatre pieds d'aisance et pourrait se dégager.

Mais combien de temps fallait-il pour cette mise en liberté? Six heures.

Dans six heures il serait près de minuit. Quel moyen d'essayer la

sortie à pareille heure, quel chenal suivre à travers tous ces brisants

déjà si inextricables le jour, et comment se risquer en pleine nuit

noire dans cette embuscade de bas-fonds?

Force était d'attendre au lendemain. Ces six heures perdues en

faisaient perdre au moins douze.

Il ne fallait pas même songer à avancer le travail en rouvrant le

goulet de l'écueil. Le barrage serait nécessaire à la prochaine marée.

Gilliatt dut se reposer.

Se croiser les bras, c'était la seule chose qu'il n'eût pas encore

faite depuis qu'il était dans l'écueil des Douvres.

Ce repos forcé l'irrita et l'indigna presque, comme s'il était de sa

faute. Il se dit: Qu'est-ce que Déruchette penserait de moi, si elle me

voyait là à rien faire?

Pourtant cette reprise de forces n'était peut-être pas inutile.

La panse étant maintenant à sa disposition, il arrêta qu'il y passerait

la nuit.

Il alla chercher sa peau de mouton sur la grande Douvre, redescendit,

soupa de quelques patelles et de deux ou trois châtaignes de mer,

but, ayant grand'soif, les dernières gorgées d'eau douce de son bidon

presque vide, s'enveloppa de la peau dont la laine lui fit plaisir,

se coucha comme un chien de garde près de la machine, rabattit sa

galérienne sur ses yeux, et s'endormit.

Il dormit profondément. On a de ces sommeils après les choses faites.

X

LES AVERTISSEMENTS DE LA MER

Au milieu de la nuit, brusquement, et comme par la détente d'un

ressort, il se réveilla.

Il ouvrit les yeux.

Les Douvres au-dessus de sa tête étaient éclairées ainsi que par la

réverbération d'une grande braise blanche. Il y avait sur toute la

façade noire de l'écueil comme le reflet d'un feu.

D'où venait ce feu?

De l'eau.

La mer était extraordinaire.

Il semblait que l'eau fût incendiée. Aussi loin que le regard pouvait

s'étendre, dans l'écueil et hors de l'écueil, toute la mer flamboyait.

Ce flamboiement n'était pas rouge; il n'avait rien de la grande flamme

vivante des cratères et des fournaises. Aucun pétillement, aucune

ardeur, aucune pourpre, aucun bruit. Des traînées bleuâtres imitaient

sur la vague des plis de suaire. Une large lueur blême frissonnait sur

l'eau. Ce n'était pas l'incendie; c'en était le spectre.

C'était quelque chose comme l'embrasement livide d'un dedans de

sépulcre par une flamme de rêve.

Qu'on se figure des ténèbres allumées.

La nuit, la vaste nuit trouble et diffuse, semblait être le combustible

de ce feu glacé. C'était on ne sait quelle clarté faite d'aveuglement.

L'ombre entrait comme élément dans cette lumière fantôme.

Les marins de la Manche connaissent tous ces indescriptibles

phosphorescences, pleines d'avertissements pour le navigateur. Elles ne

sont nulle part plus surprenantes que dans le Grand V, près d'Isigny.

A cette lumière, les choses perdent leur réalité. Une pénétration

spectrale les fait comme transparentes. Les roches ne sont plus que

des linéaments. Les câbles des ancres paraissent des barres de fer

chauffées à blanc. Les filets des pêcheurs semblent sous l'eau du feu

tricoté. Une moitié de l'aviron est d'ébène, l'autre moitié, sous la

lame, est d'argent. En retombant de la rame dans le flot, les gouttes

d'eau étoilent la mer. Toute barque traîne derrière elle une comète.

Les matelots mouillés et lumineux semblent des hommes qui brûlent.

On plonge sa main dans le flot, on la retire gantée de flamme; cette

flamme est morte, on ne la sent point. Votre bras est un tison allumé.

Vous voyez les formes qui sont dans la mer rouler sous les vagues à

vau-le-feu. L'écume étincelle. Les poissons sont des langues de feu et

des tronçons d'éclair serpentant dans une profondeur pâle.

Cette clarté avait passé à travers les paupières fermées de Gilliatt.

C'est grâce à elle qu'il s'était réveillé.

Ce réveil vint à point.

Le reflux avait descendu; un nouveau flux revenait. La cheminée de la

machine, dégagée pendant le sommeil de Gilliatt, allait être ressaisie

par l'épave, béante au-dessus d'elle.

Elle y retournait lentement.

Il ne s'en fallait que d'un pied pour que la cheminée rentrât dans la

Durande.

La remontée d'un pied, c'est pour le flux environ une demi-heure.

Gilliatt, s'il voulait profiter de cette délivrance déjà remise en

question, avait une demi-heure devant lui.

Il se dressa en sursaut.

Si urgente que fût la situation, il ne put faire autrement que de

rester quelques minutes debout, considérant la phosphorescence,

méditant.

Gilliatt savait à fond la mer. Malgré qu'elle en eût, et quoique

souvent maltraité par elle, il était depuis longtemps son compagnon.

Cet être mystérieux qu'on nomme l'océan ne pouvait rien avoir dans

l'idée que Gilliatt ne le devinât. Gilliatt, à force d'observation,

de rêverie et de solitude, était devenu un voyant du temps, ce qu'on

appelle en anglais un _weather wise_.

Gilliatt courut aux guinderesses et fila du câble; puis, n'étant plus

retenu par l'affourche, il saisit le croc de la panse, et, s'appuyant

aux roches, la poussa vers le goulet à quelques brasses au delà de la

Durande, tout près du barrage. Il y avait _du rang_, comme disent les

matelots de Guernesey. En moins de dix minutes, la panse fut retirée de

dessous la carcasse échouée.

Plus de crainte que la cheminée fût désormais reprise au piége. Le flux

pouvait monter.

Pourtant Gilliatt n'avait point l'air d'un homme qui va partir.

Il considéra encore la phosphorescence, et leva les ancres; mais ce ne

fut point pour déplanter, ce fut pour affourcher de nouveau la panse,

et très solidement; près de la sortie, il est vrai.

Il n'avait employé jusque-là que les deux ancres de la panse, et il ne

s'était pas encore servi de la petite ancre de la Durande, retrouvée,

on s'en souvient, dans les brisants. Cette ancre avait été déposée par

lui, toute prête aux urgences, dans un coin de la panse, avec un en-cas

de haussières et de poulies de guinderesses, et son câble tout garni

d'avance de bosses très cassantes, ce qui empêche la chasse. Gilliatt

mouilla cette troisième ancre, en ayant soin de rattacher le câble à

un grelin dont un bout était en ralingue à l'organeau de l'ancre, et

dont l'autre bout se garnissait au guindoir de la panse. Il pratiqua de

cette façon une sorte d'affourche en patte d'oie, bien plus forte que

l'affourche à deux ancres. Ceci indiquait une vive préoccupation, et un

redoublement de précautions. Un marin eût reconnu dans cette opération

quelque chose de pareil au mouillage d'un temps forcé, quand on peut

craindre un courant qui prendrait le navire par sous le vent.

La phosphorescence, que Gilliatt surveillait et sur laquelle il avait

l'œil fixé, le menaçait peut-être, mais en même temps le servait. Sans

elle il eût été prisonnier du sommeil et dupe de la nuit. Elle l'avait

réveillé, et elle l'éclairait.

Elle faisait dans l'écueil un jour louche. Mais cette clarté, si

inquiétante qu'elle parût à Gilliatt, avait eu cela d'utile qu'elle lui

avait rendu le danger visible et la manœuvre possible. Désormais, quand

Gilliatt voudrait mettre à la voile, la panse, emportant la machine,

était libre.

Seulement, Gilliatt semblait de moins en moins songer au départ.

La panse embossée, il alla chercher la plus forte chaîne qu'il eût

dans son magasin, et, la rattachant aux clous plantés dans les deux

Douvres, il fortifia en dedans avec cette chaîne le rempart de vaigres

et de solives déjà protégé au dehors par l'autre chaîne croisée. Loin

d'ouvrir l'issue, il achevait de la barrer.

La phosphorescence l'éclairait encore, mais décroissait. Il est vrai

que le jour commençait à poindre.

Tout à coup Gilliatt prêta l'oreille.

XI

A BON ENTENDEUR, SALUT

Il lui sembla entendre, dans un lointain immense, quelque chose de

faible et d'indistinct.

Les profondeurs ont, à de certaines heures, un grondement.

Il écouta une seconde fois. Le bruit lointain recommença. Gilliatt

secoua la tête comme quelqu'un qui sait ce que c'est.

Quelques minutes après, il était à l'autre extrémité de la ruelle de

l'écueil, à l'entrée vers l'est, libre, jusque-là, et, à grands coups

de marteau, il enfonçait de gros clous dans le granit des deux musoirs

de ce goulet voisin du rocher l'Homme, comme il avait fait pour le

goulet des Douvres.

Les crevasses de ces rochers étaient toutes préparées et bien garnies

de bois, presque tout cœur de chêne. L'écueil de ce côté étant très

délabré, il y avait beaucoup de lézardes, et Gilliatt put y fixer plus

de clous encore qu'au soubassement des deux Douvres.

A un moment donné, et comme si l'on eût soufflé dessus, la

phosphorescence s'était éteinte; le crépuscule, d'instant en instant

plus lumineux, la remplaçait.

Les clous plantés, Gilliatt traîna des poutres, puis des cordes, puis

des chaînes, et, sans détourner les yeux de son travail, sans se

distraire un instant, il se mit à construire en travers du goulet de

l'Homme, avec des madriers fixés horizontalement et rattachés par des

câbles, un de ces barrages à claire-voie que la science aujourd'hui a

adoptés et qu'elle qualifie brise-lames.

Ceux qui ont vu, par exemple, à la Rocquaine à Guernesey, ou au

Bourgdault en France, l'effet que font quelques pieux plantés dans

le rocher, comprennent la puissance de ces ajustages si simples. Le

brise-lames est la combinaison de ce qu'on nomme en France épi avec ce

qu'on nomme en Angleterre dick. Les brise-lames sont les chevaux de

frise des fortifications contre les tempêtes. On ne peut lutter contre

la mer qu'en tirant parti de la divisibilité de cette force.

Cependant le soleil s'était levé, parfaitement pur. Le ciel était

clair, la mer était calme.

Gilliatt pressait son travail. Il était calme lui aussi, mais dans sa

hâte il y avait de l'anxiété.

Il allait, à grandes enjambées de roche en roche, du barrage au magasin

et du magasin au barrage. Il revenait tirant éperdument, tantôt une

porque, tantôt une hiloire. L'utilité de cet en-cas de charpentes

se manifesta. Il était évident que Gilliatt était en face d'une

éventualité prévue.

Une forte barre de fer lui servait de levier pour remuer les poutres.

Le travail s'exécutait si vite que c'était plutôt une croissance qu'une

construction. Qui n'a pas vu à l'œuvre un pontonnier militaire ne peut

se faire une idée de cette rapidité.

Le goulet de l'est était plus étroit encore que le goulet de l'ouest.

Il n'avait que cinq ou six pieds d'entre-bâillement. Ce peu d'ouverture

aidait Gilliatt. L'espace à fortifier et à fermer étant très restreint,

l'armature serait plus solide et pourrait être plus simple. Ainsi des

solives horizontales suffisaient; les pièces debout étaient inutiles.

Les premières traverses du brise-lames posées, Gilliatt monta dessus et

écouta.

Le grondement devenait expressif.

Gilliatt continua sa construction. Il la contrebuta avec les deux

bossoirs de la Durande reliés à l'enchevêtrement des solives par des

drisses passées dans leurs trois roues de poulies. Il noua le tout avec

des chaînes.

Cette construction n'était autre chose qu'une sorte de claie colossale,

ayant des madriers pour baguettes et des chaînes pour osiers.

Cela semblait tressé autant que bâti.

Gilliatt multiplia les attaches, et ajouta des clous où il le fallait.

Ayant eu beaucoup de fer rond dans l'épave, il avait pu faire de ces

clous une grosse provision.

Tout en travaillant, il broyait du biscuit entre ses dents. Il avait

soif, mais ne pouvait boire, n'ayant plus d'eau douce. Il avait vidé le

bidon la veille à son souper.

Il échafauda encore quatre ou cinq charpentes, puis monta de nouveau

sur le barrage. Il écouta.

Le bruit à l'horizon avait cessé. Tout se taisait.

La mer était douce et superbe; elle méritait tous les madrigaux que

lui adressent les bourgeois quand ils sont contents d'elle,--«un

miroir»,--«un lac»,--«de l'huile»,--«une plaisanterie»,--«un

mouton».--Le bleu profond du ciel répondait au vert profond de l'océan.

Ce saphir et cette émeraude pouvaient s'admirer l'un l'autre. Ils

n'avaient aucun reproche à se faire. Pas un nuage en haut, pas une

écume en bas. Dans toute cette splendeur montait magnifiquement le

soleil d'avril. Il était impossible de voir un plus beau temps.

A l'extrême horizon une longue file noire d'oiseaux de passage rayait

le ciel. Ils allaient vite. Ils se dirigeaient vers la terre. Il

semblait qu'il y eût de la fuite dans leur vol.

Gilliatt se remit à exhausser le brise-lames.

Il l'éleva le plus haut qu'il put, aussi haut que le lui permit la

courbure des rochers.

Vers midi, le soleil lui sembla plus chaud qu'il ne devait l'être.

Midi est l'heure critique du jour; Gilliatt, debout sur la robuste

claire-voie qu'il achevait de bâtir, se remit à considérer l'étendue.

La mer était plus que tranquille, elle était stagnante. On n'y voyait

pas une voile. Le ciel était partout limpide; seulement de bleu il

était devenu blanc. Ce blanc était singulier. Il y avait à l'ouest sur

l'horizon une petite tache d'apparence malsaine. Cette tache restait

immobile à la même place, mais grandissait. Près des brisants, le flot

frissonnait très doucement.

Gilliatt avait bien fait de bâtir son brise-lames.

Une tempête approchait.

L'abîme se décidait à livrer bataille.

LIVRE TROISIÈME

LA LUTTE

I

L'EXTRÊME TOUCHE L'EXTRÊME, ET LE CONTRAIRE ANNONCE LE CONTRAIRE

Rien n'est menaçant comme l'équinoxe en retard.

Il y a sur la mer un phénomène farouche qu'on pourrait appeler

l'arrivée des vents du large.

En toute saison, particulièrement à l'époque des syzygies, à l'instant

où l'on doit le moins s'y attendre, la mer est prise soudain d'une

tranquillité étrange. Ce prodigieux mouvement perpétuel s'apaise; il a

de l'assoupissement; il entre en langueur; il semble qu'il va se donner

relâche; on pourrait le croire fatigué. Tous les chiffons marins,

depuis le guidon de pêche jusqu'aux enseignes de guerre, pendent le

long des mâts. Les pavillons amiraux, royaux, impériaux, dorment.

Tout à coup ces loques se mettent à remuer discrètement.

C'est le moment, s'il y a des nuages, d'épier la formation des cirrus;

si le soleil se couche, d'examiner la rougeur du soir; s'il fait nuit

et s'il y a lune, d'étudier les halos.

Dans cette minute-là, le capitaine ou le chef d'escadre qui a la chance

de posséder un de ces verres-de-tempête dont l'inventeur est inconnu,

observe ce verre au microscope et prend ses précautions contre le vent

du sud si la mixture a un aspect de sucre fondu, et contre le vent

du nord si la mixture s'exfolie en cristallisations pareilles à des

fourrés de fougères ou à des bois de sapins. Dans cette minute-là,

après avoir consulté quelque gnomon mystérieux gravé par les romains,

ou par les démons, sur une de ces énigmatiques pierres droites qu'on

appelle en Bretagne menhir et en Irlande cruach, le pauvre pêcheur

irlandais ou breton retire sa barque de la mer.

Cependant la sérénité du ciel et de l'océan persiste. Le matin se lève

radieux et l'aurore sourit; ce qui remplissait d'horreur religieuse

les vieux devins, épouvantés qu'on pût croire à la fausseté du soleil.

_Solem quis dicere falsum audeat?_

La sombre vision du possible latent est interceptée à l'homme par

l'opacité fatale des choses. Le plus redoutable et le plus perfide des

aspects, c'est le masque de l'abîme.

On dit: anguille sous roche; on devrait dire: tempête sous calme.

Quelques heures, quelques jours parfois, se passent ainsi. Les pilotes

braquent leurs longues-vues çà et là. Le visage des vieux marins a un

air de sévérité qui tient à la colère secrète de l'attente.

Subitement on entend un grand murmure confus. Il y a une sorte de

dialogue mystérieux dans l'air.

On ne voit rien.

L'étendue demeure impassible.

Cependant le bruit s'accroît, grossit, s'élève. Le dialogue s'accentue.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 6 / 17 段