découper et isoler dans ce navire la partie sauvetable, pour ajuster
à cette épave dans l'épave quatre palans avec leurs câbles, il eût
fallu tant de préparatifs, tant de travaux, tant de tâtonnements,
tant de nuits sur la dure, tant de jours dans la peine, c'était là
la misère du travail solitaire. Fatalité dans la cause, nécessité
dans l'effet. Cette misère, Gilliatt l'avait plus qu'acceptée; il
l'avait voulue. Redoutant un concurrent, parce qu'un concurrent eût
pu être un rival, il n'avait point cherché d'auxiliaire. L'écrasante
entreprise, le risque, le danger, la besogne multipliée par elle-même,
l'engloutissement possible du sauveteur par le sauvetage, la famine, la
fièvre, le dénûment, la détresse, il avait tout pris pour lui seul. Il
avait eu cet égoïsme.
Il était sous une sorte d'effrayante cloche pneumatique. La vitalité se
retirait peu à peu de lui. Il s'en apercevait à peine.
L'épuisement des forces n'épuise pas la volonté. Croire n'est que la
deuxième puissance; vouloir est la première. Les montagnes proverbiales
que la foi transporte ne sont rien à côté de ce que fait la volonté.
Tout le terrain que Gilliatt perdait en vigueur, il le regagnait
en ténacité. L'amoindrissement de l'homme physique sous l'action
refoulante de cette sauvage nature aboutissait au grandissement de
l'homme moral.
Gilliatt ne sentait point la fatigue, ou, pour mieux dire, n'y
consentait pas. Le consentement de l'âme refusé aux défaillances du
corps est une force immense.
Gilliatt voyait les pas que faisait son travail, et ne voyait que
cela. C'était le misérable sans le savoir. Son but, auquel il touchait
presque, l'hallucinait. Il souffrait toutes ces souffrances sans qu'il
lui vînt une autre pensée que celle-ci: En avant! Son œuvre lui montait
à la tête. La volonté grise. On peut s'enivrer de son âme.
Cette ivrognerie-là s'appelle l'héroïsme.
Gilliatt était une espèce de Job de l'océan.
Mais un Job luttant, un Job combattant et faisant front aux fléaux, un
Job conquérant, et, si de tels mots n'étaient pas trop grands pour un
pauvre matelot pêcheur de crabes et de langoustes, un Job Prométhée.
V
SUB UMBRA
Parfois, la nuit, Gilliatt ouvrait les yeux et regardait l'ombre.
Il se sentait étrangement ému.
L'œil ouvert sur le noir. Situation lugubre; anxiété.
La pression de l'ombre existe.
Un indicible plafond de ténèbres; une haute obscurité sans plongeur
possible; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle
lumière vaincue et sombre; de la clarté mise en poudre; est-ce une
semence? est-ce une cendre? des millions de flambeaux, nul éclairage;
une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu
en poussière qui semble une volée d'étincelles arrêtée, le désordre
du tourbillon et l'immobilité du sépulcre, le problème offrant une
ouverture de précipice, l'énigme montrant et cachant sa face, l'infini
masqué de noirceur, voilà la nuit. Cette superposition pèse à l'homme.
Cet amalgame de tous les mystères à la fois, du mystère cosmique comme
du mystère fatal, accable la tête humaine.
La pression de l'ombre agit en sens inverse sur les différentes
espèces d'âmes. L'homme devant la nuit se reconnaît incomplet. Il voit
l'obscurité et sent l'infirmité. Le ciel noir, c'est l'homme aveugle.
L'homme, face à face avec la nuit, s'abat, s'agenouille, se prosterne,
se couche à plat ventre, rampe vers un trou, ou se cherche des ailes.
Presque toujours il veut fuir cette présence informe de l'Inconnu. Il
se demande ce que c'est; il tremble, il se courbe, il ignore; parfois
aussi il veut y aller.
Aller où?
Là.
Là? Qu'est-ce? et qu'y a-t-il?
Cette curiosité est évidemment celle des choses défendues, car de ce
côté tous les ponts autour de l'homme sont rompus. L'arche de l'infini
manque. Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le
regard peut atteindre; où le regard s'arrête, l'esprit peut continuer.
Pas d'homme qui n'essaie, si faible et si insuffisant qu'il soit.
L'homme, selon sa nature, est en quête ou en arrêt devant la nuit. Pour
les uns c'est un refoulement; pour les autres c'est une dilatation. Le
spectacle est sombre. L'indéfinissable y est mêlé.
La nuit est-elle sereine? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse?
C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois,
fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables
piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond.
Escarboucles, scintillations, astres. Présences constatées dans
l'Ignoré; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. Ce sont des
jalons de création dans l'absolu; ce sont des marques de distance,
là où il n'y a plus de distance; c'est on ne sait quel numérotage
impossible, et réel pourtant, de l'étiage des profondeurs. Un point
microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre;
c'est l'imperceptible, c'est l'énorme. Cette lumière est un foyer, ce
foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un
univers, cet univers n'est rien. Tout nombre est zéro devant l'infini.
Ces univers, qui ne sont rien, existent. En les constatant, on sent la
différence qui sépare n'être rien de n'être pas.
L'inaccessible ajouté à l'inexplicable, tel est le ciel.
De cette contemplation se dégage un phénomène sublime, le grandissement
de l'âme par la stupeur.
L'effroi sacré est propre à l'homme; la bête ignore cette crainte.
L'intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse, et sa
preuve.
L'ombre est une; de là l'horreur. En même temps elle est complexe; de
là l'épouvante. Son unité fait masse sur notre esprit, et ôte l'envie
de résister. Sa complexité fait qu'on regarde de tous côtés autour de
soi; il semble qu'on ait à craindre de brusques arrivées. On se rend,
et on se garde. On est en présence de Tout, d'où la soumission, et de
Plusieurs, d'où la défiance. L'unité de l'ombre contient un multiple.
Multiple mystérieux, visible dans la matière, sensible dans la pensée.
Cela fait silence, raison de plus d'être au guet.
La nuit,--celui qui écrit ceci l'a dit ailleurs,--c'est l'état propre
et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour,
bref dans la durée comme dans l'espace, n'est qu'une proximité d'étoile.
Le prodige nocturne universel ne s'accomplit pas sans frottements, et
tous les frottements d'une telle machine sont des contusions à la vie.
Les frottements de la machine, c'est là ce que nous nommons le Mal.
Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l'ordre
divin, blasphème implicite du fait rebelle à l'idéal. Le mal complique
d'on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble
cosmique. Le mal est présent à tout pour protester. Il est ouragan,
et il tourmente la marche d'un navire; il est chaos, et il entrave
l'éclosion d'un monde. Le bien a l'unité, le mal a l'ubiquité. Le mal
déconcerte la vie, qui est une logique. Il fait dévorer la mouche
par l'oiseau et la planète par la comète. Le mal est une rature à la
création.
L'obscurité nocturne est pleine d'un vertige. Qui l'approfondit s'y
submerge et s'y débat. Pas de fatigue comparable à cet examen des
ténèbres. C'est l'étude d'un effacement.
Aucun lieu définitif où poser l'esprit. Des points de départ sans point
d'arrivée. L'entre-croisement des solutions contradictoires, tous les
embranchements du doute s'offrant en même temps, la ramification des
phénomènes s'exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, toutes
les lois se versant l'une dans l'autre, une promiscuité insondable
qui fait que la minéralisation végète, que la végétation vit, que la
pensée pèse, que l'amour rayonne et que la gravitation aime; l'immense
front d'attaque de toutes les questions se développant dans l'obscurité
sans bornes; l'entrevu ébauchant l'ignoré; la simultanéité cosmique en
pleine apparition, non pour le regard mais pour l'intelligence, dans
le grand espace indistinct; l'invisible devenu vision. C'est l'Ombre.
L'homme est là-dessous.
Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en quantité proportionnée à
son esprit, le poids monstrueux de l'ensemble. Cette obsession poussait
les pâtres chaldéens à l'astronomie. Des révélations involontaires
sortent des pores de la création; une exsudation de science se fait
en quelque sorte d'elle-même, et gagne l'ignorant. Tout solitaire,
sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir
conscience, un philosophe naturel.
L'obscurité est indivisible. Elle est habitée. Habitée sans déplacement
par l'absolu, habitée aussi avec déplacement. On s'y meut, chose
inquiétante. Une formation sacrée y accomplit ses phases. Des
préméditations, des puissances, des destinations voulues, y élaborent
en commun une œuvre démesurée. Une vie terrible et horrible est là
dedans. Il y a de vastes évolutions d'astres, la famille stellaire,
la famille planétaire, le pollen zodiacal, le _quid divinum_ des
courants, des effluves, des polarisations et des attractions; il
y a l'embrassement et l'antagonisme, un magnifique flux et reflux
d'antithèse universelle, l'impondérable en liberté au milieu des
centres; il y a la séve dans les globes, la lumière hors des globes,
l'atome errant, le germe épars, des courbes de fécondation, des
rencontres d'accouplement et de combat, des profusions inouïes,
des distances qui ressemblent à des rêves, des circulations
vertigineuses, des enfoncements de mondes dans l'incalculable, des
prodiges s'entre-poursuivant dans les ténèbres, un mécanisme une fois
pour toutes, des souffles de sphères en fuite, des roues qu'on sent
tourner; le savant conjecture, l'ignorant consent et tremble; cela est
et se dérobe; c'est inexpugnable, c'est hors de portée, c'est hors
d'approche. On est convaincu jusqu'à l'oppression. On a sur soi on ne
sait quelle évidence noire. On ne peut rien saisir. On est écrasé par
l'impalpable.
Partout l'incompréhensible; nulle part l'inintelligible.
Et à tout cela ajoutez la question redoutable; cette Immanence est-elle
un Être?
On est sous l'ombre. On regarde. On écoute.
Cependant la sombre terre marche et roule; les fleurs ont conscience
de ce mouvement énorme, la silène s'ouvre à onze heures du soir et
l'hémérocalle à cinq heures du matin. Régularités saisissantes.
Dans d'autres profondeurs la goutte d'eau se fait monde, l'infusoire
pullule, la fécondité géante sort de l'animalcule, l'imperceptible
étale sa grandeur, le sens inverse de l'immensité se manifeste; une
diatomée en une heure produit treize cents millions de diatomées.
Quelle proposition de toutes les énigmes à la fois!
L'irréductible est là.
On est contraint à la foi. Croire de force, tel est le résultat. Mais
avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel
bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n'est accablant
comme une croyance sans contour.
Quoi qu'on pense et quoi qu'on veuille, quelque résistance qu'on ait en
soi, regarder l'ombre, ce n'est pas regarder, c'est contempler.
Que faire de ces phénomènes? Comment se mouvoir sous leur convergence?
Décomposer cette pression est impossible. Quelle rêverie ajuster
à tous ces aboutissants mystérieux? Que de révélations abstruses,
simultanées, balbutiantes, s'obscurcissant par leur foule même, sortes
de bégaiements du verbe! L'ombre est un silence; mais ce silence dit
tout. Une résultante s'en dégage majestueusement: Dieu. Dieu, c'est
la notion incompressible. Elle est dans l'homme. Les syllogismes, les
querelles, les négations, les systèmes, les religions, passent dessus
sans la diminuer. Cette notion, l'ombre tout entière l'affirme. Mais
le trouble est sur tout le reste. Immanence formidable. L'inexprimable
entente des forces se manifeste par le maintien de toute cette
obscurité en équilibre. L'univers pend; rien ne tombe. Le déplacement
incessant et démesuré s'opère sans accident et sans fracture. L'homme
participe à ce mouvement de translation, et la quantité d'oscillation
qu'il subit, il l'appelle la destinée. Où commence la destinée? Où
finit la nature? Quelle différence y a-t-il entre un événement et
une saison, entre un chagrin et une pluie, entre une vertu et une
étoile? Une heure, n'est-ce pas une onde? Les engrenages en mouvement
continuent, sans répondre à l'homme, leur révolution impassible. Le
ciel étoilé est une vision de roues, de balanciers et de contre-poids.
C'est la contemplation suprême, doublée de la suprême méditation. C'est
toute la réalité, plus toute l'abstraction. Rien au delà. On se sent
pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d'évasion possible. On
se voit dans l'engrenage, on est partie intégrante d'un Tout ignoré,
on sent l'inconnu qu'on a en soi fraterniser mystérieusement avec un
inconnu qu'on a hors de soi. Ceci est l'annonce sublime de la mort.
Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement! Adhérer à l'infini,
être amené par cette adhérence à s'attribuer à soi-même une immortalité
nécessaire, qui sait? une éternité possible, sentir dans le prodigieux
flot de ce déluge de vie universelle l'opiniâtreté insubmersible du
moi! regarder les astres et dire: je suis une âme comme vous; regarder
l'obscurité et dire: je suis un abîme comme toi!
Ces énormités, c'est la Nuit.
Tout cela, accru par la solitude, pesait sur Gilliatt.
Le comprenait-il? Non.
Le sentait-il? Oui.
Gilliatt était un grand esprit trouble et un grand cœur sauvage.
VI
GILLIATT FAIT PRENDRE POSITION A LA PANSE
Ce sauvetage de la machine, médité par Gilliatt, était, nous l'avons
dit déjà, une véritable évasion, et l'on connaît les patiences de
l'évasion. On en connaît aussi les industries. L'industrie va jusqu'au
miracle; la patience va jusqu'à l'agonie. Tel prisonnier, Thomas, par
exemple, au Mont-Saint-Michel, trouve moyen de mettre la moitié d'une
muraille dans sa paillasse. Tel autre, à Tulle, en 1820, coupe du plomb
sur la plate-forme promenoir de la prison, avec quel couteau? on ne
peut le deviner, fait fondre ce plomb, avec quel feu? on l'ignore,
coule ce plomb fondu, dans quel moule? on le sait, dans un moule de mie
de pain; avec ce plomb et ce moule, fait une clef, et avec cette clef
ouvre une serrure dont il n'avait jamais vu que le trou. Ces habiletés
inouïes, Gilliatt les avait. Il eût monté et descendu la falaise de
Boisrosé. Il était le Trenck d'une épave et le Latude d'une machine.
La mer, geôlière, le surveillait.
Du reste, disons-le, si ingrate et si mauvaise que fût la pluie, il
en avait tiré parti. Il avait un peu refait sa provision d'eau douce;
mais sa soif était inextinguible, et il vidait son bidon presque aussi
rapidement qu'il l'emplissait.
Un jour, le dernier jour d'avril, je crois, ou le premier de mai, tout
se trouva prêt.
Le parquet de la machine était comme encadré entre les huit câbles des
palans, quatre d'un côté, quatre de l'autre. Les seize ouvertures par
où passaient ces câbles étaient reliées sur le pont et sous la carène
par des traits de scie. Le vaigrage avait été coupé avec la scie, la
charpente avec la hache, la ferrure avec la lime, le doublage avec le
ciseau. La partie de la quille à laquelle se superposait la machine,
était coupée carrément et prête à glisser avec la machine en la
soutenant. Tout ce branle effrayant ne tenait plus qu'à une chaîne qui,
elle-même, ne tenait plus qu'à un coup de lime. A ce point d'achèvement
et si près de la fin, la hâte est prudence.
La marée était basse, c'était le bon moment.
Gilliatt était parvenu à démonter l'arbre des roues dont les extrémités
pouvaient faire obstacle et arrêter le dérapement. Il avait réussi
à amarrer verticalement cette lourde pièce dans la cage même de la
machine.
Il était temps de finir. Gilliatt, nous venons de le dire, n'était
point fatigué, ne voulant pas l'être, mais ses outils l'étaient. La
forge devenait peu à peu impossible. La pierre enclume s'était fendue.
La soufflante commençait à mal travailler. La petite chute hydraulique
étant d'eau marine, des dépôts salins s'étaient formés dans les
jointures de l'appareil, et en gênaient le jeu.
Gilliatt alla à la crique de l'Homme, passa la panse en revue, s'assura
que tout y était en état, particulièrement les quatre anneaux plantés
à bâbord et à tribord, puis leva l'ancre, et, ramant, revint avec la
panse aux deux Douvres.
L'entre-deux des Douvres pouvait admettre la panse. Il y avait assez de
fond et assez d'ouverture. Gilliatt avait reconnu dès le premier jour
qu'on pouvait pousser la panse jusque sous la Durande.
La manœuvre pourtant était excessive, elle exigeait une précision de
bijoutier, et cette insertion de la barque dans l'écueil était d'autant
plus délicate que, pour ce que Gilliatt voulait faire, il était
nécessaire d'entrer par la poupe, le gouvernail en avant. Il importait
que le mât et le gréement de la panse restassent en deçà de l'épave, du
côté du goulet.
Ces aggravations dans la manœuvre rendaient l'opération malaisée pour
Gilliatt lui-même. Ce n'était plus, comme pour la crique de l'Homme,
l'affaire d'un coup de barre, il fallait tout ensemble pousser, tirer,
ramer et sonder. Gilliatt n'y employa pas moins d'un quart d'heure. Il
y parvint pourtant.
En quinze ou vingt minutes, la panse fut ajustée sous la Durande.
Elle y fut presque embossée. Gilliatt, au moyen de ses deux ancres,
affourcha la panse. La plus grosse des deux se trouva placée de façon
à travailler du plus fort vent à craindre, qui était le vent d'ouest.
Puis, à l'aide d'un levier et du cabestan, Gilliatt descendit dans la
panse les deux caisses contenant les roues démontées, dont les élingues
étaient toutes prêtes. Ces deux caisses firent lest.
Débarrassé des deux caisses, Gilliatt rattacha au crochet de la chaîne
du cabestan l'élingue du palanguin régulateur, destiné à enrayer les
palans.
Pour ce que méditait Gilliatt, les défauts de la panse devenaient
des qualités; elle n'était pas pontée, le chargement aurait plus de
profondeur, et pourrait poser sur la cale; elle était mâtée à l'avant,
trop à l'avant peut-être, le chargement aurait plus d'aisance, et, le
mât se trouvant ainsi en dehors de l'épave, rien ne gênerait la sortie;
elle n'était qu'un sabot, rien n'est stable et solide en mer comme un
sabot.
Tout à coup Gilliatt s'aperçut que la mer montait. Il regarda d'où
venait le vent.
VII
TOUT DE SUITE UN DANGER
Il y avait peu de brise, mais ce qui soufflait, soufflait de l'ouest.
C'est une mauvaise habitude que le vent a volontiers dans l'équinoxe.
La marée montante, selon le vent qui souffle, se comporte diversement
dans l'écueil Douvres. Suivant la rafale qui le pousse, le flot entre
dans ce corridor soit par l'est, soit par l'ouest. Si la mer entre
par l'est, elle est bonne et molle; si elle entre par l'ouest, elle
est furieuse. Cela tient à ce que le vent d'est, venant de terre, a
peu d'haleine, tandis que le vent d'ouest, qui traverse l'Atlantique,
apporte tout le souffle de l'immensité. Même très peu de brise
apparente, si elle vient de l'ouest, est inquiétante. Elle roule les
larges lames de l'étendue illimitée, et pousse trop de vague à la fois
dans l'étranglement.
Une eau qui s'engouffre est toujours affreuse. Il en est d'une eau
comme d'une foule; une multitude est un liquide; quand la quantité
pouvant entrer est moindre que la quantité voulant entrer, il y a
écrasement pour la foule et convulsion pour l'eau. Tant que le vent
du couchant règne, fût-ce la plus faible brise, les Douvres ont deux
fois par jour cet assaut. La marée s'élève, le flux presse, la roche
résiste, le goulet ne s'ouvre qu'avarement, le flot enfoncé de force
bondit et rugit, et une houle forcenée bat les deux façades intérieures
de la ruelle. De sorte que les Douvres, par le moindre vent d'ouest,
offrent ce spectacle singulier: dehors, sur la mer, le calme; dans
l'écueil, un orage. Ce tumulte local et circonscrit n'a rien d'une
tempête; ce n'est qu'une émeute de vagues, mais terrible. Quant aux
vents de nord et de sud, ils prennent l'écueil en travers et ne font
que peu de ressac dans le boyau. L'entrée par l'est, détail qu'il faut
rappeler, confine au rocher l'Homme; l'ouverture redoutable de l'ouest
est à l'extrémité opposée, précisément entre les deux Douvres.
C'est à cette ouverture de l'ouest que se trouvait Gilliatt avec la
Durande échouée et la panse embossée.
Une catastrophe semblait inévitable. Cette catastrophe imminente avait,
en quantité faible, mais suffisante, le vent qu'il lui fallait.
Avant peu d'heures, le gonflement de la marée ascendante allait se
ruer de haute lutte dans le détroit des Douvres. Les premières lames
bruissaient déjà. Ce gonflement, mascaret de toute l'Atlantique, aurait
derrière lui la totalité de la mer. Aucune bourrasque, aucune colère;
mais une simple onde souveraine contenant en elle une force d'impulsion
qui, partie de l'Amérique pour aboutir à l'Europe, a deux mille
lieues de jet. Cette onde, barre gigantesque de l'océan, rencontrerait
l'hiatus de l'écueil et, froncée aux deux Douvres, tours de l'entrée,
piliers du détroit, enflée par le flux, enflée par l'empêchement,
repoussée par le rocher, surmenée par la brise, ferait violence à
l'écueil, pénétrerait, avec toutes les torsions de l'obstacle subi et
toutes les frénésies de la vague entravée, entre les deux murailles, y
trouverait la panse et la Durande, et les briserait.
Contre cette éventualité, il fallait un bouclier. Gilliatt l'avait.
Il fallait empêcher la marée de pénétrer d'emblée, lui interdire de
heurter tout en la laissant monter, lui barrer le passage sans lui
refuser l'entrée, lui résister et lui céder, prévenir la compression du
flot dans le goulet, qui était tout le danger, remplacer l'irruption
par l'introduction, soutirer à la vague son emportement et sa
brutalité, contraindre cette furie à la douceur. Il fallait substituer
à l'obstacle qui irrite l'obstacle qui apaise.
Gilliatt, avec cette adresse qu'il avait, plus forte que la force,
exécutant une manœuvre de chamois dans la montagne ou de sapajou dans
la forêt, utilisant pour des enjambées oscillantes et vertigineuses la
moindre pierre en saillie, sautant à l'eau, sortant de l'eau, nageant
dans le remous, grimpant au rocher, une corde entre les dents, un
marteau à la main, détacha le grelin qui maintenait suspendu et collé
au soubassement de la petite Douvre le pan de muraille de l'avant de
la Durande, façonna avec des bouts de haussière des espèces de gonds
rattachant ce panneau aux gros clous plantés dans le granit, fit
tourner sur ces gonds cette armature de planches pareille à une trappe
d'écluse, l'offrit en flanc, comme on fait d'une joue de gouvernail, au
flot qui en poussa et en appliqua une extrémité sur la grande Douvre
pendant que les gonds de corde retenaient sur la petite Douvre l'autre
extrémité, opéra sur la grande Douvre, au moyen des clous d'attente
plantés d'avance, la même fixation que sur la petite, amarra solidement
cette vaste plaque de bois au double pilier du goulet, croisa sur ce
barrage une chaîne comme un baudrier sur une cuirasse, et en moins
d'une heure cette clôture se dressa contre la marée, et la ruelle de
l'écueil fut fermée comme par une porte.
Cette puissante applique, lourde masse de poutres et de planches, qui,
à plat, eût été un radeau, et, debout, était un mur, avait, le flot
aidant, été maniée par Gilliatt avec une dextérité de saltimbanque. On
pourrait presque dire que le tour était fait avant que la mer montante
eût eu le temps de s'en apercevoir.
C'était un de ces cas où Jean Bart eût dit le fameux mot qu'il
adressait au flot de la mer chaque fois qu'il esquivait un naufrage:
_attrapé, l'anglais_! On sait que quand Jean Bart voulait insulter
l'océan, il l'appelait l'_anglais_.
Le détroit barré, Gilliatt songea à la panse. Il dévida assez de câble
sur les deux ancres pour qu'elle pût monter avec la marée. Opération
analogue à ce que les anciens marins appelaient «mouiller avec des
embossures». Dans tout ceci, Gilliatt n'était pas pris au dépourvu,
le cas était prévu; un homme du métier l'eût reconnu à deux poulies
de guinderesse frappées en galoche à l'arrière de la panse, dans
lesquelles passaient deux grelins dont les bouts étaient en ralingue
aux organeaux des deux ancres.