Un de ses principaux soins fut le triage et la réparation des

poulies. Il remit en état les caisses et les rouets des moufles. Il

coupa l'exfoliation de toutes les solives brisées, et en refaçonna

les extrémités; il avait, nous l'avons dit, pour les nécessités de

sa charpenterie, quantité de membrures emmagasinées et appareillées

selon les formes, les dimensions et les essences, le chêne d'un côté,

le sapin de l'autre, les pièces courbes, comme les porques, séparées

des pièces droites, comme les hiloires. C'était sa réserve de points

d'appui et de leviers, dont il pouvait avoir grand besoin à un moment

donné.

Quiconque médite un palan doit se pourvoir de poutres et de moufles;

mais cela ne suffit pas, il faut de la corde. Gilliatt restaura les

câbles et les grelins. Il étira les voiles déchirées, et réussit à en

extraire d'excellent fil de caret dont il composa du filin; avec ce

filin, il rabouta les cordages. Seulement ces sutures étaient sujettes

à pourrir, il fallait se hâter d'employer ces cordes et ces câbles,

Gilliatt n'avait pu faire que du funin blanc, il manquait de goudron.

Les cordages raccommodés, il raccommoda les chaînes.

Il put, grâce à la pointe latérale du galet enclume, laquelle tenait

lieu de bicorne conique, forger des anneaux grossiers, mais solides.

Avec ces anneaux il rattacha les uns aux autres les bouts de chaîne

cassés, et fit des longueurs.

Forger seul et sans aide est plus que malaisé. Il en vint à bout

pourtant. Il est vrai qu'il n'eut à façonner sur la forge que des

pièces de peu de masse; il pouvait les manier d'une main avec la pince

pendant qu'il les martelait de l'autre main.

Il coupa en tronçons les barres de fer rondes de la passerelle de

commandement, forgea aux deux extrémités de chaque tronçon, d'un côté

une pointe, de l'autre une large tête plate, et cela fit de grands

clous d'environ un pied de long. Ces clous, très usités en pontonnerie,

sont utiles aux fixations dans les rochers.

Pourquoi Gilliatt se donnait-il toute cette peine? On verra.

Il dut refaire plusieurs fois le tranchant de sa hache et les dents de

sa scie. Il s'était, pour la scie, fabriqué un tiers-point.

Il se servait dans l'occasion du cabestan de la Durande. Le crochet de

la chaîne cassa. Gilliatt en reforgea un autre.

A l'aide de sa pince et de sa tenaille, et en se servant de son

ciseau comme d'un tournevis, il entreprit de démonter les deux roues

du navire; il y parvint. On n'a pas oublié que ce démontage était

exécutable; c'était une particularité de la construction de ces roues.

Les tambours qui les avaient couvertes, les emballèrent; avec les

planches des tambours, Gilliatt charpenta et menuisa deux caisses, où

il déposa, pièce à pièce, les deux roues soigneusement numérotées. Son

morceau de craie lui fut précieux pour ce numérotage.

Il rangea ces deux caisses sur la partie la plus solide du pont de la

Durande.

Ces préliminaires terminés, Gilliatt se trouva face à face avec la

difficulté suprême. La question de la machine se posa.

Démonter les roues avait été possible; démonter la machine, non.

D'abord Gilliatt connaissait mal ce mécanisme. Il pouvait, en allant

au hasard, lui faire quelque blessure irréparable. Ensuite, même pour

essayer de le défaire morceau à morceau, s'il eût eu cette imprudence,

il fallait d'autres outils que ceux qu'on peut fabriquer avec une

caverne pour forge, un vent coulis pour soufflet, et un caillou pour

enclume. En tentant de démonter la machine, on risquait de la dépecer.

Ici on pouvait se croire tout à fait en présence de l'impraticable.

Il semblait que Gilliatt fût au pied de ce mur, l'impossible.

Que faire?

II

COMME QUOI SHAKESPEARE PEUT SE RENCONTRER AVEC ESCHYLE

Gilliatt avait son idée.

Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le

bas âge de la science, bien avant qu'Amontons eût trouvé la première

loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans

conseil, sans guide, sans autre aide qu'un enfant, son fils, avec

un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du «gros

horloge» de l'église de la Charité-sur-Loire, cinq ou six problèmes

de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans

un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce

manœuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil

de laiton et sans déchiqueter un engrenage, de faire glisser tout

d'une pièce, par une simplification prodigieuse, du second étage du

clocher au premier étage, cette massive cage des heures, toute en fer

et en cuivre, «grande comme la chambre du guetteur de nuit», avec son

mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et

ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier

horizontal, ses ancres d'échappement, ses écheveaux de chaînes et de

chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses

sonneries, ses carillons, ses jacquemarts; depuis cet homme qui fit ce

miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que

méditait Gilliatt n'avait été entrepris.

L'opération que rêvait Gilliatt était pire peut-être, c'est-à-dire plus

belle encore.

Le poids, la délicatesse, l'enchevêtrement des difficultés, n'étaient

pas moindres de la machine de la Durande que de l'horloge de la

Charité-sur-Loire.

Le charpentier gothique avait un aide, son fils; Gilliatt était seul.

Une population était là, venue de Meung-sur-Loire, de Nevers, et

même d'Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et

l'encourageant de son brouhaha bienveillant; Gilliatt n'avait autour de

lui d'autre rumeur que le vent et d'autre foule que les flots.

Rien n'égale la timidité de l'ignorance, si ce n'est sa témérité. Quand

l'ignorance se met à oser, c'est qu'elle a en elle une boussole. Cette

boussole, c'est l'intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit

simple que dans un esprit compliqué.

Ignorer invite à essayer. L'ignorance est une rêverie, et la rêverie

curieuse est une force. Savoir, déconcerte parfois et déconseille

souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des Tempêtes. Si

Christophe Colomb eût été bon cosmographe, il n'eût point découvert

l'Amérique.

Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure; le

premier fut un pâtre, Balmat.

Ces cas, disons-le en passant, sont l'exception, et tout ceci n'ôte

rien à la science, qui reste la règle. L'ignorant peut trouver, le

savant seul invente.

La panse était toujours à l'ancre dans la crique de l'Homme, où la mer

la laissait tranquille. Gilliatt, on s'en souvient, avait tout arrangé

de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque. Il y alla, et

en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement

le maître-couple. Puis il revint à la Durande, et mesura le grand

diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues,

bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître-bau de la

panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.

Mais comment l'y faire entrer?

III

LE CHEF-D'ŒUVRE DE GILLIATT VIENT AU SECOURS DU CHEF-D'ŒUVRE DE

LETHIERRY

A quelque temps de là, un pêcheur qui eût été assez fou pour flâner

en cette saison dans ces parages eût été payé de sa hardiesse par la

vision entre les Douvres de quelque chose de singulier.

Voici ce qu'il eût aperçu: quatre madriers robustes, espacés également,

allant d'une Douvre à l'autre, et comme forcés entre les rochers, ce

qui est la meilleure des solidités. Du côté de la petite Douvre leurs

extrémités posaient et se contrebutaient sur les reliefs du roc; du

côté de la grande Douvre, ces extrémités avaient dû être violemment

enfoncées dans l'escarpement à coups de marteau par quelque puissant

ouvrier debout sur la poutre même qu'il enfonçait. Ces madriers étaient

un peu plus longs que l'entre-deux n'était large; de là la ténacité

de leur emboîtement; de là aussi leur ajustement en plan incliné. Ils

touchaient la grande Douvre à angle aigu et la petite Douvre à angle

obtus. Ils étaient faiblement déclives, mais inégalement, ce qui était

un défaut. A ce défaut près, on les eût dit disposés pour recevoir

le tablier d'un pont. A ces quatre madriers étaient attachés quatre

palans garnis chacun de leur itague et de leur garant, et ayant cela de

hardi et d'étrange que le moufle à deux rouets était à une extrémité

du madrier et la poulie simple à l'extrémité opposée. Cet écart, trop

grand pour n'être pas périlleux, était probablement exigé par les

nécessités de l'opération à accomplir. Les moufles étaient forts et les

poulies solides. A ces palans se rattachaient des câbles qui de loin

paraissaient des fils, et, au-dessous de cet appareil aérien de moufles

et de charpentes, la massive épave, la Durande, semblait suspendue à

ces fils.

Suspendue, elle ne l'était pas encore. Perpendiculairement sous les

madriers, huit ouvertures étaient pratiquées dans le pont, quatre

à bâbord et quatre à tribord de la machine, et huit autres sous

celles-là, dans la carène. Les câbles descendant verticalement des

quatre moufles, entraient dans le pont, puis sortaient de la carène par

les ouvertures de tribord, passaient sous la quille et sous la machine,

rentraient dans le navire par les ouvertures de bâbord, et, remontant,

traversant de nouveau le pont, revenaient s'enrouler aux quatre

poulies des madriers, où une sorte de palanguin les saisissait et en

faisait un trousseau relié à un câble unique et pouvant être dirigé

par un seul bras. Un crochet et une moque, par le trou de laquelle

passait et se dévidait le câble unique, complétaient l'appareil et,

au besoin, l'enrayaient. Cette combinaison contraignait les quatre

palans à travailler ensemble, et, véritable frein des forces pendantes,

gouvernail de dynamique sous la main du pilote de l'opération,

maintenait la manœuvre en équilibre. L'ajustement très ingénieux de ce

palanguin avait quelques-unes des qualités simplifiantes de la poulie

Weston d'aujourd'hui, et de l'antique polyspaston de Vitruve. Gilliatt

avait trouvé cela, bien qu'il ne connût ni Vitruve, qui n'existait

plus, ni Weston qui n'existait pas encore. La longueur des câbles

variait selon l'inégale déclivité des madriers, et corrigeait un peu

cette inégalité. Les cordes étaient dangereuses, le funin blanc pouvait

casser, il eût mieux valu des chaînes, mais des chaînes eussent mal

roulé sur les palans.

Tout cela, plein de fautes, mais fait par un seul homme, était

surprenant.

Du reste, nous abrégeons l'explication. On comprendra que nous

omettions beaucoup de détails qui rendraient la chose claire aux gens

du métier et obscure aux autres.

Le haut de la cheminée de la machine passait entre les deux madriers du

milieu.

Gilliatt, sans s'en douter, plagiaire inconscient de l'inconnu, avait

refait, à trois siècles de distance, le mécanisme du charpentier de

Salbris, mécanisme rudimentaire et incorrect, redoutable à qui oserait

le manœuvrer.

Disons ici que les fautes même les plus grossières n'empêchent point

un mécanisme de fonctionner tant bien que mal. Cela boite, mais cela

marche. L'obélisque de la place de Saint-Pierre de Rome a été dressé

contre toutes les règles de la statique. Le carrosse du czar Pierre

était construit de telle sorte qu'il semblait devoir verser à chaque

pas; il roulait pourtant. Que de difformités dans la machine de Marly!

Tout y était en porte-à-faux. Elle n'en donnait pas moins à boire à

Louis XIV.

Quoi qu'il en fût, Gilliatt avait confiance. Il avait même empiété sur

le succès au point de fixer dans le bord de la panse, le jour où il y

était allé, deux paires d'anneaux de fer en regard, des deux côtés de

la barque, aux mêmes espacements que les quatre anneaux de la Durande

auxquels se rattachaient les quatre chaînes de la cheminée.

Gilliatt avait évidemment un plan très complet et très arrêté. Ayant

contre lui toutes les chances, il voulait mettre toutes les précautions

de son côté.

Il faisait des choses qui semblaient inutiles, signe d'une

préméditation attentive.

Sa manière de procéder eût dérouté, nous avons déjà fait cette

remarque, un observateur, même connaisseur.

Un témoin de ses travaux qui l'eût vu, par exemple, avec des efforts

inouïs et au péril de se rompre le cou, enfoncer à coups de marteau

huit ou dix des grands clous qu'il avait forgés, dans le soubassement

des deux Douvres à l'entrée du défilé de l'écueil, eût compris

difficilement le pourquoi de ces clous, et se fût probablement demandé

à quoi bon toute cette peine.

S'il eût vu ensuite Gilliatt mesurer le morceau de la muraille de

l'avant qui était, on s'en souvient, resté adhérent à l'épave, puis

attacher un fort grelin au rebord supérieur de cette pièce, couper à

coups de hache les charpentes disloquées qui la retenaient, la traîner

hors du défilé, à l'aide de la marée descendante poussant le bas

pendant que Gilliatt tirait le haut, enfin rattacher à grand'peine

avec le grelin cette pesante plaque de planches et de poutres, plus

large que l'entrée même du défilé, aux clous enfoncés dans la base de

la petite Douvre, l'observateur eût peut-être moins compris encore, et

se fût dit que si Gilliatt voulait, pour l'aisance de ses manœuvres,

dégager la ruelle des Douvres de cet encombrement, il n'avait qu'à le

laisser tomber dans la marée qui l'eût emporté à vau-l'eau.

Gilliatt probablement avait ses raisons.

Gilliatt, pour fixer les clous dans le soubassement des Douvres, tirait

parti de toutes les fentes du granit, les élargissait au besoin, et y

enfonçait d'abord des coins de bois dans lesquels il enracinait ensuite

les clous de fer. Il ébaucha la même préparation dans les deux roches

qui se dressaient à l'autre extrémité du détroit de l'écueil, du côté

de l'est; il en garnit de chevilles de bois toutes les lézardes, comme

s'il voulait tenir ces lézardes prêtes à recevoir, elles aussi, des

crampons; mais cela parut être un simple en-cas, car il n'y enfonça

point de clous. On comprend que, par prudence dans sa pénurie, il ne

pouvait dépenser ses matériaux qu'au fur et à mesure des besoins, et au

moment où la nécessité se déclarait. C'était une complication ajoutée à

tant d'autres difficultés.

Un premier travail achevé, un deuxième surgissait. Gilliatt passait

sans hésiter de l'un à l'autre et faisait résolûment cette enjambée de

géant.

IV

SUB RE

L'homme qui faisait ces choses était devenu effrayant.

Gilliatt, dans ce labeur multiple, dépensait toutes ses forces à la

fois; il les renouvelait difficilement.

Privations d'un côté, lassitude de l'autre, il avait maigri. Ses

cheveux et sa barbe avaient poussé. Il n'avait plus qu'une chemise qui

ne fût pas en loques. Il était pieds nus, le vent ayant emporté un de

ses souliers, et la mer l'autre. Les éclats de l'enclume rudimentaire,

et fort dangereuse, dont il se servait, lui avaient fait aux mains

et aux bras de petites plaies, éclaboussures du travail. Ces plaies,

écorchures plutôt que blessures, étaient superficielles, mais irritées

par l'air vif et par l'eau salée.

Il avait faim, il avait soif, il avait froid.

Son bidon d'eau douce était vide. Sa farine de seigle était employée ou

mangée. Il n'avait plus qu'un peu de biscuit.

Il le cassait avec les dents, manquant d'eau pour le détremper.

Peu à peu et jour à jour ses forces décroissaient.

Ce rocher redoutable lui soutirait la vie.

Boire était une question; manger était une question; dormir était une

question.

Il mangeait quand il parvenait à prendre un cloporte de mer ou un

crabe; il buvait quand il voyait un oiseau de mer s'abattre sur une

pointe de rocher. Il y grimpait et y trouvait un creux avec un peu

d'eau douce. Il buvait après l'oiseau, quelquefois avec l'oiseau;

car les mauves et les mouettes s'étaient accoutumées à lui, et ne

s'envolaient pas à son approche. Gilliatt, même dans ses plus grandes

faims, ne leur faisait point de mal. Il avait, on s'en souvient, la

superstition des oiseaux. Les oiseaux, de leur côté, ses cheveux étant

hérissés et horribles et sa barbe longue, n'en avaient plus peur; ce

changement de figure les rassurait; ils ne le trouvaient plus un homme

et le croyaient une bête.

Les oiseaux et Gilliatt étaient maintenant bons amis. Ces pauvres

s'entr'aidaient. Tant que Gilliatt avait eu du seigle, il leur avait

émietté de petits morceaux des galettes qu'il faisait; à cette heure, à

leur tour, ils lui indiquaient les endroits où il y avait de l'eau.

Il mangeait les coquillages crus; les coquillages sont, dans une

certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire;

n'ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au

feu, à la manière des gens sauvages des îles Féroë.

Cependant un peu d'équinoxe s'était déclaré; la pluie était venue; mais

une pluie hostile. Point d'ondées, point d'averses, mais de longues

aiguilles, fines, glacées, pénétrantes, aiguës, qui perçaient les

vêtements de Gilliatt jusqu'à la peau et la peau jusqu'aux os. Cette

pluie donnait peu à boire et mouillait beaucoup.

Avare d'assistance, prodigue de misère, telle était cette pluie,

indigne du ciel. Gilliatt l'eut sur lui pendant plus d'une semaine tout

le jour et toute la nuit. Cette pluie était une mauvaise action d'en

haut.

La nuit, dans son trou de rocher, il ne dormait que par l'accablement

du travail. Les grands cousins de mer venaient le piquer. Il se

réveillait couvert de pustules.

Il avait la fièvre, ce qui le soutenait; la fièvre est un secours,

qui tue. D'instinct, il mâchait du lichen ou suçait des feuilles de

cochléaria sauvage, maigres pousses des fentes sèches de l'écueil. Du

reste, il s'occupait peu de sa souffrance. Il n'avait pas le temps de

se distraire de sa besogne à cause de lui, Gilliatt. La machine de la

Durande se portait bien. Cela lui suffisait.

A chaque instant, pour les nécessités de son travail, il se jetait à la

nage, puis reprenait pied. Il entrait dans l'eau et en sortait, comme

on passe d'une chambre de son appartement dans l'autre.

Ses vêtements ne séchaient plus. Ils étaient pénétrés d'eau de pluie

qui ne tarissait pas et d'eau de mer qui ne sèche jamais. Gilliatt

vivait mouillé.

Vivre mouillé est une habitude qu'on prend. Les pauvres groupes

irlandais, vieillards, mères, jeunes filles presque nues, enfants, qui

passent l'hiver en plein air sous l'averse et la neige blottis les uns

contre les autres aux angles des maisons dans les rues de Londres,

vivent et meurent mouillés.

Être mouillé et avoir soif; Gilliatt endurait cette torture bizarre. Il

mordait par moments la manche de sa vareuse.

Le feu qu'il faisait ne le réchauffait guère; le feu en plein air n'est

qu'un demi-secours; on brûle d'un côté et l'on gèle de l'autre.

Gilliatt, en sueur, grelottait.

Tout résistait autour de Gilliatt dans une sorte de silence terrible.

Il se sentait l'ennemi.

Les choses ont un sombre _Non possumus_.

Leur inertie est un avertissement lugubre.

Une immense mauvaise volonté entourait Gilliatt. Il avait des

brûlures et des frissons. Le feu le mordait, l'eau le glaçait, la

soif l'enfiévrait, le vent lui déchirait ses habits, la faim lui

minait l'estomac. Il subissait l'oppression d'un ensemble épuisant.

L'obstacle, tranquille, vaste, ayant l'irresponsabilité apparente

du fait fatal, mais plein d'on ne sait quelle unanimité farouche,

convergeait de toutes parts sur Gilliatt. Gilliatt le sentait appuyé

inexorablement sur lui. Nul moyen de s'y soustraire. C'était presque

quelqu'un. Gilliatt avait conscience d'un rejet sombre et d'une haine

faisant effort pour le diminuer. Il ne tenait qu'à lui de fuir; mais,

puisqu'il restait, il avait affaire à l'hostilité impénétrable. Ne

pouvant le mettre dehors, on le mettait dessous. On? l'Inconnu. Cela

l'étreignait, le comprimait, lui ôtait la place, lui ôtait l'haleine.

Il était meurtri par l'invisible. Chaque jour la vis mystérieuse se

serrait d'un cran.

La situation de Gilliatt en ce milieu inquiétant ressemblait à un duel

louche dans lequel il y a un traître.

La coalition des forces obscures l'environnait. Il sentait une

résolution de se débarrasser de lui. C'est ainsi que le glacier chasse

le bloc erratique.

Presque sans avoir l'air d'y toucher, cette coalition latente le

mettait en haillons, en sang, aux abois, et, pour ainsi dire, hors de

combat avant le combat. Il n'en travaillait pas moins, et sans relâche;

mais, à mesure que l'ouvrage se faisait, l'ouvrier se défaisait. On

eût dit que cette fauve nature, redoutant l'âme, prenait le parti

d'exténuer l'homme. Gilliatt tenait tête, et attendait. L'abîme

commençait par l'user. Que ferait l'abîme ensuite?

La double Douvre, ce dragon fait de granit et embusqué en pleine mer,

avait admis Gilliatt. Elle l'avait laissé entrer et laissé faire. Cette

acceptation ressemblait à l'hospitalité d'une gueule ouverte.

Le désert, l'étendue, l'espace où il y a pour l'homme tant de refus,

l'inclémence muette des phénomènes suivant leurs cours, la grande loi

générale implacable et passive, les flux et reflux, l'écueil, pléiade

noire dont chaque pointe est une étoile à tourbillons, centre d'une

irradiation de courants, on ne sait quel complot de l'indifférence

des choses contre la témérité d'un être, l'hiver, les nuées, la mer

assiégeante, enveloppaient Gilliatt, le cernaient lentement, se

fermaient en quelque sorte sur lui, et le séparaient des vivants comme

un cachot qui monterait autour d'un homme. Tout contre lui, rien pour

lui; il était isolé, abandonné, affaibli, miné, oublié. Gilliatt avait

sa cambuse vide, son outillage ébréché ou défaillant, la soif et la

faim le jour, le froid la nuit, des plaies et des loques, des guenilles

sur des suppurations, des trous aux habits et à la chair, les mains

déchirées, les pieds saignants, les membres maigres, le visage livide,

une flamme dans les yeux.

Flamme superbe, la volonté visible. L'œil de l'homme est ainsi fait

qu'on y aperçoit sa vertu. Notre prunelle dit quelle quantité d'homme

il y a en nous. Nous nous affirmons par la lumière qui est sous notre

sourcil. Les petites consciences clignent de l'œil, les grandes jettent

des éclairs. Si rien ne brille sous la paupière, c'est que rien ne

pense dans le cerveau, c'est que rien n'aime dans le cœur. Celui qui

aime veut, et celui qui veut éclaire et éclate. La résolution met

le feu au regard; feu admirable qui se compose de la combustion des

pensées timides.

Les opiniâtres sont les sublimes. Qui n'est que brave n'a qu'un accès,

qui n'est que vaillant n'a qu'un tempérament, qui n'est que courageux

n'a qu'une vertu; l'obstiné dans le vrai a la grandeur. Presque

tout le secret des grands cœurs est dans ce mot: _Perseverando_. La

persévérance est au courage ce que la roue est au levier; c'est le

renouvellement perpétuel du point d'appui. Que le but soit sur la

terre ou au ciel, aller au but, tout est là; dans le premier cas, on

est Colomb, dans le second cas, on est Jésus. La croix est folle; de

là sa gloire. Ne pas laisser discuter sa conscience ni désarmer sa

volonté, c'est ainsi qu'on obtient la souffrance, et le triomphe. Dans

l'ordre des faits moraux tomber n'exclut point planer. De la chute sort

l'ascension. Les médiocres se laissent déconseiller par l'obstacle

spécieux; les forts, non. Périr est leur peut-être, conquérir est

leur certitude. Vous pouvez donner à Étienne toutes sortes de bonnes

raisons pour qu'il ne se fasse pas lapider. Le dédain des objections

raisonnables enfante cette sublime victoire vaincue qu'on nomme le

martyre.

Tous les efforts de Gilliatt semblaient cramponnés à l'impossible, la

réussite était chétive ou lente, et il fallait dépenser beaucoup pour

obtenir peu; c'est là ce qui le faisait magnanime, c'est là ce qui le

faisait pathétique.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 4 / 17 段