Ces espèces d'écueils, que la vieille langue marine appelle les Isolés,

sont, nous l'avons dit, des lieux étranges. La mer y est seule. Elle

fait ce qu'elle veut. Nulle apparition terrestre ne l'inquiète. L'homme

épouvante la mer; elle se défie de lui; elle lui cache ce qu'elle

est et ce qu'elle fait. Dans l'écueil, elle est rassurée; l'homme

n'y viendra pas. Le monologue des flots ne sera point troublé. Elle

travaille à l'écueil, répare ses avaries, aiguise ses pointes, le

hérisse, le remet à neuf, le maintient en état. Elle entreprend le

percement du rocher, désagrège la pierre tendre, dénude la pierre

dure, ôte la chair, laisse l'ossement, fouille, dissèque, fore, troue,

canalise, met les cæcums en communication, emplit l'écueil de cellules,

imite l'éponge en grand, creuse le dedans, sculpte le dehors. Elle

se fait, dans cette montagne secrète qui est à elle, des antres, des

sanctuaires, des palais; elle a on ne sait quelle végétation hideuse et

splendide composée d'herbes flottantes qui mordent et de monstres qui

prennent racine; elle enfouit sous l'ombre de l'eau cette magnificence

affreuse. Dans l'écueil isolé, rien ne la surveille, ne l'espionne

et ne la dérange; elle y développe à l'aise son côté mystérieux,

inaccessible à l'homme. Elle y dépose ses sécrétions vivantes et

horribles. Tout l'ignoré de la mer est là.

Les promontoires, les caps, les finistères, les nases, les brisants,

les récifs, sont, insistons-y, de vraies constructions. La formation

géologique est peu de chose, comparée à la formation océanique. Les

écueils, ces maisons de la vague, ces pyramides et ces syringes de

l'écume, appartiennent à un art mystérieux que l'auteur de ce livre

a nommé quelque part l'Art de la Nature, et ont une sorte de style

énorme. Le fortuit y semble voulu. Ces constructions sont multiformes.

Elles ont l'enchevêtrement du polypier, la sublimité de la cathédrale,

l'extravagance de la pagode, l'amplitude du mont, la délicatesse du

bijou, l'horreur du sépulcre. Elles ont des alvéoles comme un guêpier,

des tanières comme une ménagerie, des tunnels comme une taupinière,

des cachots comme une bastille, des embuscades comme un camp. Elles

ont des portes, mais barricadées, des colonnes, mais tronquées, des

tours, mais penchées, des ponts, mais rompus. Leurs compartiments sont

inexorables; ceci n'est que pour les oiseaux; ceci n'est que pour les

poissons. On ne passe pas. Leur figure architecturale se transforme,

se déconcerte, affirme la statique, la nie, se brise, s'arrête court,

commence en archivolte, finit en architrave; bloc sur bloc; Encelade

est le maçon. Une dynamique extraordinaire étale là ses problèmes,

résolus. D'effrayants pendentifs menacent, mais ne tombent pas. On

ne sait comment tiennent ces bâtisses vertigineuses. Partout des

surplombs, des porte-à-faux, des lacunes, des suspensions insensées; la

loi de ce babélisme échappe; l'Inconnu, immense architecte, ne calcule

rien, et réussit tout; les rochers, bâtis pêle-mêle, composent un

monument monstre; nulle logique, un vaste équilibre. C'est plus que de

la solidité, c'est de l'éternité. En même temps, c'est le désordre. Le

tumulte de la vague semble avoir passé dans le granit. Un écueil, c'est

de la tempête pétrifiée. Rien de plus émouvant pour l'esprit que cette

farouche architecture, toujours croulante, toujours debout. Tout s'y

entr'aide et s'y contrarie. C'est un combat de lignes d'où résulte un

édifice. On y reconnaît la collaboration de ces deux querelles, l'océan

et l'ouragan.

Cette architecture a ses chefs-d'œuvre, terribles. L'écueil Douvres en

était un.

Celui-là, la mer l'avait construit et perfectionné avec un amour

formidable. L'eau hargneuse le léchait. Il était hideux, traître,

obscur; plein de caves.

Il avait tout un système veineux de trous sous-marins se ramifiant dans

des profondeurs insondables. Plusieurs des orifices de ce percement

inextricable étaient à sec aux marées basses. On y pouvait entrer. A

ses risques et périls.

Gilliatt, pour les besoins de son sauvetage, dut explorer toutes ces

grottes. Pas une qui ne fût effroyable. Partout, dans ces caves, se

reproduisait, avec les dimensions exagérées de l'océan, cet aspect

d'abattoir et de boucherie étrangement empreint dans l'entre-deux des

Douvres. Qui n'a point vu, dans des excavations de ce genre, sur la

muraille du granit éternel, ces affreuses fresques de la nature, ne

peut s'en faire l'idée.

Ces grottes féroces étaient sournoises; il ne fallait point s'y

attarder. La marée haute les emplissait jusqu'au plafond.

Les poux de roque et les fruits de mer y abondaient.

Elles étaient encombrées de galets roulés, amoncelés en tas au fond des

voûtes. Beaucoup de ces galets pesaient plus d'une tonne. Ils étaient

de toutes proportions et de toutes couleurs; la plupart paraissaient

sanglants; quelques-uns, couverts de conferves poilues et gluantes,

semblaient de grosses taupes vertes fouillant le rocher.

Plusieurs de ces caves se terminaient brusquement en cul-de-four.

D'autres, artères d'une circulation mystérieuse, se prolongeaient dans

le rocher en fissures tortueuses et noires. C'étaient les rues du

gouffre. Ces fissures se rétrécissant sans cesse, un homme n'y pouvait

passer. Un brandon allumé y laissait voir des obscurités suintantes.

Une fois, Gilliatt, furetant, s'aventura dans une de ces fissures.

L'heure de la marée s'y prêtait. C'était une belle journée de calme et

de soleil. Aucun incident de mer, pouvant compliquer le risque, n'était

à redouter.

Deux nécessités, nous venons de l'indiquer, poussaient Gilliatt à

ces explorations; chercher, pour le sauvetage, des débris utiles,

et trouver des crabes et des langoustes pour sa nourriture. Les

coquillages commençaient à lui manquer dans les Douvres.

La fissure était resserrée et le passage presque impossible. Gilliatt

voyait de la clarté au delà. Il fit effort, s'effaça, se tordit de son

mieux, et s'engagea le plus avant qu'il put.

Il se trouvait, sans s'en douter, précisément dans l'intérieur du

rocher sur la pointe duquel Clubin avait lancé la Durande. Gilliatt

était sous cette pointe. Le rocher, abrupt extérieurement, et

inabordable, était évidé en dedans. Il avait des galeries, des puits

et des chambres comme le tombeau d'un roi d'Égypte. Cet affouillement

était un des plus compliqués parmi ces dédales, travail de l'eau,

sape de la mer infatigable. Les embranchements de ce souterrain sous

mer communiquaient probablement avec l'eau immense du dehors par

plus d'une issue, les unes béantes au niveau du flot, les autres,

profonds entonnoirs invisibles. C'était tout près de là, mais Gilliatt

l'ignorait, que Clubin s'était jeté à la mer.

Gilliatt, dans cette lézarde à crocodiles, où les crocodiles, il est

vrai, n'étaient pas à craindre, serpentait, rampait, se heurtait le

front, se courbait, se redressait, perdait pied, retrouvait le sol,

avançait péniblement. Peu à peu le boyau s'élargit, un demi-jour parut,

et tout à coup Gilliatt fit son entrée dans une caverne extraordinaire.

XII

LE DEDANS D'UN ÉDIFICE SOUS MER

Ce demi-jour vint à propos.

Un pas de plus, Gilliatt tombait dans une eau peut-être sans fond. Ces

eaux de caves ont un tel refroidissement et une paralysie si subite,

que souvent les plus forts nageurs y restent.

Nul moyen d'ailleurs de remonter et de s'accrocher aux escarpements

entre lesquels on est muré.

Gilliatt s'arrêta court. La crevasse d'où il sortait aboutissait à une

saillie étroite et visqueuse, espèce d'encorbellement dans la muraille

à pic. Gilliatt s'adossa à la muraille et regarda.

Il était dans une grande cave. Il avait au-dessus de lui quelque chose

comme le dessous d'un crâne démesuré. Ce crâne avait l'air fraîchement

disséqué. Les nervures ruisselantes des stries du rocher imitaient sur

la voûte les embranchements des fibres et les sutures dentelées d'une

boîte osseuse. Pour plafond, la pierre; pour plancher, l'eau; les

lames de la marée, resserrées entre les quatre parois de la grotte,

semblaient de larges dalles tremblantes. La grotte était fermée de

toutes parts. Pas une lucarne, pas un soupirail; aucune brèche à la

muraille, aucune fêlure à la voûte. Tout cela était éclairé d'en bas à

travers l'eau. C'était on ne sait quel resplendissement ténébreux.

Gilliatt, dont les pupilles s'étaient dilatées pendant le trajet obscur

du corridor, distinguait tout dans ce crépuscule.

Il connaissait, pour y être allé plus d'une fois, les caves de Plémont

à Jersey, le Creux-Maillé à Guernesey, les Boutiques à Serk, ainsi

nommées à cause des contrebandiers qui y déposaient leurs marchandises;

aucun de ces merveilleux antres n'était comparable à la chambre

souterraine et sous-marine où il venait de pénétrer.

Gilliatt voyait en face de lui sous la vague une sorte d'arche noyée.

Cette arche, ogive naturelle façonnée par le flot, était éclatante

entre ses deux jambages profonds et noirs. C'est par ce porche submergé

qu'entrait dans la caverne la clarté de la haute mer. Jour étrange

donné par un engloutissement.

Cette clarté s'évasait sous la lame comme un large éventail et se

répercutait sur le rocher. Ses rayonnements rectilignes, découpés

en longues bandes droites sur l'opacité du fond, s'éclaircissant

ou s'assombrissant d'une anfractuosité à l'autre, imitaient des

interpositions de lames de verre. Il y avait du jour dans cette cave,

mais du jour inconnu. Il n'y avait plus dans cette clarté rien de

notre lumière. On pouvait croire qu'on venait d'enjamber dans une autre

planète. La lumière était une énigme; on eût dit la lueur glauque de

la prunelle d'un sphinx. Cette cave figurait le dedans d'une tête de

mort énorme et splendide; la voûte était le crâne, et l'arche était la

bouche; les trous des yeux manquaient. Cette bouche, avalant et rendant

le flux et le reflux, béante au plein midi extérieur, buvait de la

lumière et vomissait de l'amertume. De certains êtres, intelligents

et mauvais, ressemblent à cela. Le rayon du soleil, en traversant ce

porche obstrué d'une épaisseur vitreuse d'eau de mer, devenait vert

comme un rayon d'Aldébaran. L'eau, toute pleine de cette lumière

mouillée, paraissait de l'émeraude en fusion. Une nuance d'aigue-marine

d'une délicatesse inouïe teignait mollement toute la caverne.

La voûte, avec ses lobes presque cérébraux et ses ramifications

rampantes pareilles à des épanouissements de nerfs, avait un tendre

reflet de chrysoprase. Les moires du flot, réverbérées au plafond,

s'y décomposaient et s'y recomposaient sans fin, élargissant et

rétrécissant leurs mailles d'or avec un mouvement de danse mystérieuse.

Une impression spectrale s'en dégageait; l'esprit pouvait se demander

quelle proie ou quelle attente faisait si joyeux ce magnifique filet de

feu vivant. Aux reliefs de la voûte et aux aspérités du roc pendaient

de longues et fines végétations baignant probablement leurs racines à

travers le granit dans quelque nappe d'eau supérieure, et égrenant,

l'une après l'autre, à leur extrémité, une goutte d'eau, une perle.

Ces perles tombaient dans le gouffre avec un petit bruit doux. Le

saisissement de cet ensemble était indicible. On ne pouvait rien

imaginer de plus charmant ni rien rencontrer de plus lugubre.

C'était on ne sait quel palais de la Mort, contente.

XIII

CE QU'ON Y VOIT ET CE QU'ON Y ENTREVOIT

De l'ombre qui éblouit, tel était ce lieu surprenant.

La palpitation de la mer se faisait sentir dans cette cave.

L'oscillation extérieure gonflait, puis déprimait la nappe d'eau

intérieure avec la régularité d'une respiration. On croyait deviner une

âme mystérieuse dans ce grand diaphragme vert s'élevant et s'abaissant

en silence.

L'eau était magiquement limpide, et Gilliatt y distinguait, à des

profondeurs diverses, des stations immergées, surfaces de roches en

saillie d'un vert de plus en plus foncé. Certains creux obscurs étaient

probablement insondables.

Des deux côtés du porche sous-marin, des ébauches de cintres

surbaissés, pleins de ténèbres, indiquaient de petites caves latérales,

bas côtés de la caverne centrale, accessibles peut-être à l'époque des

très basses marées.

Ces anfractuosités avaient des plafonds en plan incliné, à angles plus

ou moins ouverts. De petites plages, larges de quelques pieds, mises à

nu par les fouilles de la mer, s'enfonçaient et se perdaient sous ces

obliquités.

Çà et là des herbes longues de plus d'une toise ondulaient sous l'eau

avec un balancement de cheveux au vent. On entrevoyait des forêts de

goëmons.

Hors du flot et dans le flot, toute la muraille de la cave, du haut

en bas, depuis la voûte jusqu'à son effacement dans l'invisible,

était tapissée de ces prodigieuses floraisons de l'océan, si rarement

aperçues par l'œil humain, que les vieux navigateurs espagnols

nommaient _praderias del mar_. Une mousse robuste, qui avait toutes

les nuances de l'olive, cachait et amplifiait les exostoses du granit.

De tous les surplombs jaillissaient les minces lanières gaufrées du

varech dont les pêcheurs se font des baromètres. Le souffle obscur de

la caverne agitait ces courroies luisantes.

Sous ces végétations se dérobaient et se montraient en même temps les

plus rares bijoux de l'écrin de l'océan, des éburnes, des strombes, des

mitres, des casques, des pourpres, des buccins, des struthiolaires,

des cérites turriculées. Les cloches des patelles, pareilles à des

huttes microscopiques, adhéraient partout au rocher et se groupaient en

villages, dans les rues desquels rôdaient les oscabrions, ces scarabées

de la vague. Les galets ne pouvant que difficilement entrer dans cette

grotte, les coquillages s'y réfugiaient. Les coquillages sont des

grands seigneurs, qui, tout brodés et tout passementés, évitent le

rude et incivil contact de la populace des cailloux. L'amoncellement

étincelant des coquillages faisait sous la lame, à de certains

endroits, d'ineffables irradiations à travers lesquelles on entrevoyait

un fouillis d'azurs et de nacres, et des ors de toutes les nuances de

l'eau.

Sur la paroi de la cave, un peu au-dessus de la ligne de flottaison

de la marée, une plante magnifique et singulière se rattachait comme

une bordure à la tenture de varech, la continuait et l'achevait.

Cette plante, fibreuse, touffue, inextricablement coudée et presque

noire, offrait au regard de larges nappes brouillées et obscures,

partout piquées d'innombrables petites fleurs couleur lapis-lazuli.

Dans l'eau ces fleurs semblaient s'allumer, et l'on croyait voir

des braises bleues. Hors de l'eau c'étaient des fleurs, sous l'eau

c'étaient des saphirs; de sorte que la lame, en montant et en inondant

le soubassement de la grotte revêtu de ces plantes, couvrait le rocher

d'escarboucles.

A chaque gonflement de la vague enflée comme un poumon, ces fleurs,

baignées, resplendissaient; à chaque abaissement elles s'éteignaient;

mélancolique ressemblance avec la destinée. C'était l'aspiration, qui

est la vie; puis l'expiration, qui est la mort.

Une des merveilles de cette caverne, c'était le roc. Ce roc, tantôt

muraille, tantôt cintre, tantôt étrave ou pilastre, était par places

brut et nu, puis, tout à côté, travaillé des plus délicates ciselures

naturelles. On ne sait quoi, qui avait beaucoup d'esprit, se mêlait à

la stupidité massive du granit. Quel artiste que l'abîme! Tel pan de

mur, coupé carrément et couvert de rondes bosses ayant des attitudes,

figurait un vague bas-relief; on pouvait, devant cette sculpture où

il y avait du nuage, rêver de Prométhée ébauchant pour Michel-Ange.

Il semblait qu'avec quelques coups de marteau le génie eût pu achever

ce qu'avait commencé le géant. En d'autres endroits la roche était

damasquinée comme un bouclier sarrasin ou niellée comme une vasque

florentine. Elle avait des panneaux qui paraissaient de bronze de

Corinthe, puis des arabesques comme une porte de mosquée, puis, comme

une pierre runique, des empreintes d'ongle obscures et improbables.

Des plantes à ramuscules torses et à vrilles, s'entre-croisant sur

les dorures du lichen, la couvraient de filigranes. Cet antre se

compliquait d'un alhambra. C'était la rencontre de la sauvagerie et de

l'orfévrerie dans l'auguste et difforme architecture du hasard.

Les magnifiques moisissures de la mer mettaient du velours sur les

angles du granit. Les escarpements étaient festonnés de lianes

grandiflores, adroites à ne point tomber, et qui semblaient

intelligentes, tant elles ornaient bien. Des pariétaires à bouquets

bizarres montraient leurs touffes à propos et avec goût. Toute la

coquetterie possible à une caverne était là. La surprenante lumière

édénique qui venait de dessous l'eau, à la fois pénombre marine et

rayonnement paradisiaque, estompait tous les linéaments dans une sorte

de diffusion visionnaire. Chaque vague était un prisme. Les contours

des choses, sous ces ondoiements irisés, avaient le chromatisme des

lentilles d'optique trop convexes; des spectres solaires flottaient

sous l'eau. On croyait voir se tordre dans cette diaphanéité aurorale

des tronçons d'arcs-en-ciel noyés. Ailleurs, en d'autres coins, il

y avait dans l'eau un certain clair de lune. Toutes les splendeurs

semblaient amalgamées là pour faire on ne sait quoi d'aveugle et

de nocturne. Rien de plus troublant et de plus énigmatique que ce

faste dans cette cave. Ce qui dominait, c'était l'enchantement. La

végétation fantasque et la stratification informe s'accordaient et

dégageaient une harmonie. Ce mariage de choses farouches était heureux.

Les ramifications se cramponnaient en ayant l'air d'effleurer. La

caresse du roc sauvage et de la fleur fauve était profonde. Des piliers

massifs avaient pour chapiteaux et pour ligatures de frêles guirlandes

toutes pénétrées de frémissement, on songeait à des doigts de fées

chatouillant des pieds de béhémoths, et le rocher soutenait la plante

et la plante étreignait le rocher avec une grâce monstrueuse.

La résultante de ces difformités mystérieusement ajustées était

on ne sait quelle beauté souveraine. Les œuvres de la nature, non

moins suprêmes que les œuvres du génie, contiennent de l'absolu, et

s'imposent. Leur inattendu se fait obéir impérieusement par l'esprit;

on y sent une préméditation qui est en dehors de l'homme, et elles ne

sont jamais plus saisissantes que lorsqu'elles font subitement sortir

l'exquis du terrible.

Cette grotte inconnue était, pour ainsi dire, et si une telle

expression est admissible, sidéralisée. On y subissait ce que la

stupeur a de plus imprévu. Ce qui emplissait cette crypte, c'était

de la lumière d'apocalypse. On n'était pas bien sûr que cette chose

fût. On avait devant les yeux une réalité empreinte d'impossible. On

regardait cela, on y touchait, on y était; seulement il était difficile

d'y croire.

Était-ce du jour qui venait par cette fenêtre sous la mer? Était-ce

de l'eau qui tremblait dans cette cuve obscure? Ces cintres et ces

porches n'étaient-ils point de la nuée céleste imitant une caverne?

Quelle pierre avait-on sous les pieds? Ce support n'allait-il point

se désagréger et devenir fumée? Qu'était-ce que cette joaillerie de

coquillages qu'on entrevoyait? A quelle distance était-on de la vie,

de la terre, des hommes? Qu'était-ce que ce ravissement mêlé à ces

ténèbres? Émotion inouïe, presque sacrée, à laquelle s'ajoutait la

douce inquiétude des herbes au fond de l'eau.

A l'extrémité de la cave, qui était oblongue, sous une archivolte

cyclopéenne d'une coupe singulièrement correcte, dans un creux presque

indistinct, espèce d'antre dans l'antre et de tabernacle dans le

sanctuaire, derrière une nappe de clarté verte interposée comme un

voile de temple, on apercevait hors du flot une pierre à pans carrés

ayant une ressemblance d'autel. L'eau entourait cette pierre de toutes

parts. Il semblait qu'une déesse vînt d'en descendre. On ne pouvait

s'empêcher de rêver sous cette crypte, sur cet autel, quelque nudité

céleste éternellement pensive, et que l'entrée d'un homme faisait

éclipser. Il était difficile de concevoir cette cellule auguste sans

une vision dedans; l'apparition, évoquée par la rêverie, se recomposait

d'elle-même; un ruissellement de lumière chaste sur des épaules à peine

entrevues, un front baigné d'aube, un ovale de visage olympien, des

rondeurs de seins mystérieux, des bras pudiques, une chevelure dénouée

dans de l'aurore, des hanches ineffables modelées en pâleur dans une

brume sacrée, des formes de nymphe, un regard de vierge, une Vénus

sortant de la mer, une Ève sortant du chaos; tel était le songe qu'il

était impossible de ne pas faire. Il était invraisemblable qu'il n'y

eût point là un fantôme. Une femme toute nue, ayant en elle un astre,

était probablement sur cet autel tout à l'heure. Sur ce piédestal d'où

émanait une indicible extase, on imaginait une blancheur, vivante et

debout. L'esprit se représentait, au milieu de l'adoration muette de

cette caverne, une Amphitrite, une Téthys, quelque Diane pouvant aimer,

statue de l'idéal formée d'un rayonnement et regardant l'ombre avec

douceur. C'était elle qui, en s'en allant, avait laissé dans la caverne

cette clarté, espèce de parfum lumière sorti de ce corps étoile.

L'éblouissement de ce fantôme n'était plus là; on n'apercevait pas

cette figure, faite pour être vue seulement par l'invisible, mais on la

sentait; on avait ce tremblement, qui est une volupté. La déesse était

absente, mais la divinité était présente.

La beauté de l'antre semblait faite pour cette présence. C'était à

cause de cette déité, de cette fée des nacres, de cette reine des

souffles, de cette grâce née des flots, c'était à cause d'elle, on

se le figurait du moins, que le souterrain était religieusement muré,

afin que rien ne pût jamais troubler, autour de ce divin fantôme,

l'obscurité qui est un respect, et le silence qui est une majesté.

Gilliatt, qui était une espèce de voyant de la nature, songeait,

confusément ému.

Tout à coup, à quelques pieds au-dessous de lui, dans la transparence

charmante de cette eau, qui était comme de la pierrerie dissoute, il

aperçut quelque chose d'inexprimable. Une espèce de long haillon se

mouvait dans l'oscillation des lames. Ce haillon ne flottait pas, il

voguait; il avait un but, il allait quelque part, il était rapide.

Cette guenille avait la forme d'une marotte de bouffon avec des

pointes; ces pointes, flasques, ondoyaient; elle semblait couverte

d'une poussière impossible à mouiller. C'était plus qu'horrible,

c'était sale. Il y avait de la chimère dans cette chose; c'était un

être, à moins que ce ne fût une apparence. Elle semblait se diriger

vers le côté obscur de la cave et s'y enfonçait. Les épaisseurs d'eau

devinrent sombres sur elle. Cette silhouette glissa et disparut,

sinistre.

LIVRE DEUXIÈME

LE LABEUR

I

LES RESSOURCES DE CELUI A QUI TOUT MANQUE

Cette cave ne lâchait pas aisément les gens. L'entrée avait été peu

commode, la sortie fut plus obstruée encore. Gilliatt néanmoins s'en

tira, mais il n'y retourna plus. Il n'y avait rien trouvé de ce qu'il

cherchait, et il n'avait pas le temps d'être curieux.

Il mit immédiatement la forge en activité. Il manquait d'outils, il

s'en fabriqua.

Il avait pour combustible l'épave, l'eau pour moteur, le vent pour

souffleur, une pierre pour enclume, pour art son instinct, pour

puissance sa volonté.

Gilliatt entra ardemment dans ce sombre travail.

Le temps paraissait y mettre de la complaisance. Il continuait d'être

sec et aussi peu équinoxial que possible. Le mois de mars était venu,

mais tranquillement. Les jours s'allongeaient. Le bleu du ciel, la

vaste douceur des mouvements de l'étendue, la sérénité du plein

midi, semblaient exclure toute mauvaise intention. La mer était gaie

au soleil. Une caresse préalable assaisonne les trahisons. De ces

caresses-là, la mer n'en est point avare. Quand on a affaire à cette

femme, il faut se défier du sourire.

Il y avait peu de vent; la soufflante hydraulique n'en travaillait que

mieux. L'excès de vent eût plutôt gêné qu'aidé.

Gilliatt avait une scie; il se fabriqua une lime; avec la scie il

attaqua le bois, avec la lime il attaqua le métal; puis il s'ajouta les

deux mains de fer du forgeron, une tenaille et une pince; la tenaille

étreint, la pince manie; l'une agit comme le poignet, l'autre comme le

doigt. L'outillage est un organisme. Peu à peu Gilliatt se donnait des

auxiliaires, et construisait son armure. D'un morceau de feuillard il

fit un auvent au foyer de sa forge.

Les travailleurs de la mer - tome 2 · 第 3 / 17 段