Voici mon histoire, autant qu'elle pourra vous éclairer, qu'elle

pourra m'éclairer moi-même, sur mes véritables intentions, qui me

paroissent très obscures, et très équivoques; et vous aurez la bonté

de m'apprendre quelle sera ma conduite future. Il vous souvient,

Seigneur, que mon grandpère a fait sa fortune, que mon père l'a

mangée avec un peu trop d'appétit, et que je jouis actuellement du

fruit, ou plutôt du reste, de leurs travaux. Vous n'avez pas oublié

que je suis entré au Parlement sans patriotisme, sans ambition,

et que toutes mes vues se bornoient à la place commode et honnête

d'un _Lord of Trade_. Cette place, je l'ai obtenue enfin; je l'ai

possédée trois ans, depuis 1779 jusqu' à 1782, et le produit net,

qui se montoit à sept cens cinquante livres sterling, augmentoit mon

revenu au niveau de mes besoins et de mes désirs. Mais au printems

de l'année précédente, l'orage a grondé sur nos têtes: Milord North

a été renversé, votre serviteur chassé, et le _Board_ même, dont

j'étois membre, aboli et cassé pour toujours par la réformation de M.

Burke, avec beaucoup d'autres places de l'Etat, et de la maison du

Roi.

[Sidenote: HIS VIEW OF ENGLISH POLITICS.]

Pour mon malheur, je suis toujours resté Membre de la Chambre

basse: à la fin du dernier Parlement (en 1780) M. Eliot à retiré sa

nomination; mais la faveur de Milord North a facilité ma rentrée,

et la reconnoissance m'imposoit le devoir de faire valoir, pour son

service, les droits que je tenois en partie de lui. Cet hyver nous

avons combattu sous les étendards réunis (vous savez notre histoire)

de Milord North et de M. Fox; nous avons triomphé de Milord Shelburne

et de la paix,* et mon ami (je n'aime pas à profaner ce nom) a

remonté sur sa bête en qualité de secretaire d'Etat. C'est à présent

qu'il peut bien me dire ç'etoit beaucoup pour moi, ce n'etoit rien

pour nous, et malgré les assurances les plus fortes, j'ai trop de

raison pour avoir de la foi. *Avec beaucoup d'esprit, et des qualités

très respectables, notre homme* a la demarche lente et le cœur froid.

Il *n'a plus ni le titre, ni le crédit de premier ministre; des

collègues plus actifs lui enlèvent les morceaux les plus friands,

qui sont aussitôt dévorés par la voracité de leurs créatures; nos

malheurs et nos réformes ont diminué le nombre des graces; par

orgueil ou par paresse, je solicite assez mal, et si je parviens

enfin, ce sera peut-être à la veille d'une nouvelle révolution, qui

me fera perdre dans un instant, ce qui m'aura coûté tant de soins et

de recherches.

Si je ne consultois que mon cœur et ma raison, je romprois sur

le champ cette indigne chaine de la dépendance; je quitterois le

Parlement, Londres, l'Angleterre; je chercherois sous un ciel plus

doux, dans un pays plus tranquille, le repos, la liberté, l'aisance,

et une société éclairée, et aimable. En attendant la mort de ma

belle-mere et de ma tante je coulerois quelques années de ma vie

sans espérance, et sans crainte, j'acheverais mon histoire, et je ne

rentrerois dans ma patrie qu'en homme libre, riche, et respectable

par sa position, aussi bien que par son caractère. Mes amis, et

surtout Milord Sheffield, (M. Holroyd) ne veulent pas me permettre

d'être heureux suivant mon goût et mes lumières. Leur prudence

exige que je fasse tous mes efforts, pour obtenir un emploi très

sûr à la vérité, qui me donneroit mille guinées de rente, mais qui

m'enleveroit cinq jours par semaine. Je me prête à leur zèle, et je

leur ai promis de ne partir qu'en automne, après avoir consacré l'été

à cette dernière tentative. Le succès, cependant, est très incertain,

et je ne sais si je le désire de bonne foi.

Si je parviens à me voir exilé, mon choix ne sera pas douteux.

Lausanne a eu mes prémices; elle me sera toujours chère par le doux

souvenir de ma jeunesse. Au bout de trente ans, je me rappelle

les polissons qui sont aujourd'hui juges, les petites filles de

la société du Printems, qui sont devenues grand-mères. Votre pays

est charmant, et, malgré le dégoût de Jean Jacques, les mœurs, et

l'esprit de ses habitans, me paroissent très assortis aux bords du

lac Léman. Mais un trésor que je ne trouverois qu'à Lausanne, c'est

un ami qui me convient également par les sentimens et les idées,

avec qui je n'ai jamais connu un instant d'ennui, de sécheresse,

ou de réserve. Autrefois dans nos libres épanchemens, nous avons

cent fois fait le projet de vivre ensemble, et cent fois nous avons

épluché tous les détails du Roman, avec une chaleur qui nous étonnoit

nous mêmes. A présent il demeure, ou plutôt vous demeurez, (car je

me lasse de ce ton étudié,) dans une maison charmante et commode;

je vois d'ici mon appartement, nos salles communes, notre table,

et nos promenades; mais ce marriage ne vaut rien, s'il ne convient

pas également aux deux époux, et je sens combien des circonstances

locales, des goûts nouveaux, de nouvelles liaisons, peuvent s'opposer

aux desseins, qui nous ont paru les plus agréables dans le lointain.

Pour fixer mes idées, et pour nous épargner des regrets, il faut

me dévoiler avec la franchise dont je vous ai donné l'exemple, le

tableau extérieur et intérieur de George Deyverdun. Mon amour est

trop délicat, pour supporter l'indifférence et les égards, et je

rougirois d'un bonheur dont je serois redevable, non à l'inclination,

mais à la fidélité de mon ami.

[Sidenote: PROPOSES TO SETTLE ABROAD.]

Pour m'armer contre les malheurs possibles, hélas! peut-être trop

vraisemblables, j'ai essayé de me détacher de la pensée de ce projet

favori, et de me représenter à Lausanne votre bon voisin, sans être

précisément votre commensal. Si j'y étois réduit, je ne voudrois pas

tenir maison, autant par raison d'économie, que pour éviter l'ennui

de manger seul. D'un autre côté, une pension ouverte, fut-elle montée

sur l'ancien pied de celle de Mesery, ne conviendroit plus à mon

age, ni à mon caractère. Passerois-je ma vie au milieu d'une foule

de jeunes Anglois échappés du collège, moi qui aimerois Lausanne

cent fois davantage, si j'y pouvois être le seul de ma nation? Il me

faudroit donc une maison commode et riante, un état au dessus de la

bourgeoisie, un mari instruit, une femme qui ne ressembleroit pas à

Madame Pavilliard, et l'assurance d'y être reçu comme le fils unique,

ou plutôt comme le frère de la famille. Pour nous arranger sans gêne,

je meublerai très volontiers un joli appartement sous le même toit,

ou dans le voisinage, et puisque le ménage le plus foible laisse

encore de l'étoffe pour une forte pension, je ne serois pas obligé de

chicaner sur les conditions pécuniaires. Si je me vois déchu de cette

dernière espérance, je renoncerois en soupirant à ma seconde patrie,

pour chercher un nouvel asyle, non pas à Genève, triste séjour du

travail et de la discorde, mais aux bords du lac de Neufchatel, parmi

les bons Savoyards de Chamberry, ou sous le beau climat des Provinces

Méridionales de la France. Je finis brusquement, parceque j'ai mille

choses à vous dire. Je pense que nous nous ressemblons pour la

correspondance. Pour le bavardage savant ou même amical, je suis de

tous les hommes le plus paresseux, mais dès qu'il s'agit d'un objet

réel, d'un service essentiel, le premier courier emporte toujours ma

réponse. A la fin d'un mois, je commencerai à compter les semaines,

les jours, les heures. Ne me les faites pas compter trop long tems.

Vale.*

461.

_M. Deyverdun à M. Gibbon._

Strasbourg, le 10 Juin, 1783.

*Je ne saurois vous exprimer, Monsieur et cher ami, la variété, et

la vivacité, des sensations que m'a fait éprouver votre lettre. Tout

cela a fini par un fond de plaisir et d'espérance qui resteront dans

mon cœur, jusqu'à ce que vous les en chassiez.

Un rapport singulier de circonstances contribue à me faire espérer

que nous sommes destinés à vivre quelque tems agréablement ensemble.

Je ne suis pas dégoûté d'une ambition que je ne connus jamais; mais

par d'autres circonstances, je me trouve dans la même situation

d'embarras et d'incertitude où vous êtes aussi à cette époque. Il y

a un an que votre lettre, mon cher ami, m'auroit fait plaisir sans

doute, mais en ce moment, elle m'en fait bien davantage; elle vient

en quelque façon à mon secours.

Depuis mon retour d'Italie, ne pouvant me déterminer à vendre ma

maison, m'ennuyant d'y être seul (car je suis comme vous, Monsieur,

et je déteste de manger sans compagnie) ne voulant pas louer à des

étrangers, j'ai pris le parti de m'arranger assez joliment au premier

étage, et de donner le second à une famille de mes amis, qui me

nourrit, et que je loge. Cet arrangement a paru pendant longtems

contribuer au bonheur des deux parties. Mais tout est transitoire sur

cette terre. Ma maison sera vuide, selon toute apparence, sur la fin

de l'été, et je me vois d'avance tout aussi embarrassé et incertain,

que je l'étois il y a quelques années, ne sachant quelle nouvelle

société choisir, et assez disposé à vendre enfin cette possession qui

m'a causé bien des plaisirs et bien des peines. Ma maison[43] est

donc à votre disposition pour cet automne, et vous y arriveriez comme

un Dieu dans une machine qui finit l'embroglio. Voilà, quant à moi;

parlons de vous maintenant avec la même sincérité.

[43] Part of the grounds of M. Deyverdun's house at Lausanne,

in which Gibbon lived from 1783 to 1793, is now occupied by the

Hôtel Gibbon. Henry Mathews (_Diary of an Invalid_, p. 317)

speaks of a visit to the house paid in June, 1818. "Paid a visit

to the house in which Gibbon resided. Paced his terrace, and

explored the summer-house, of which he speaks in relating, with

so much interesting detail, the conclusion of his historical

labours."

Un mot de préambule. Quelque intéressé que je sois à votre

résolution, convaincu qu'il faut aimer ses amis pour eux-mêmes,

sentant d'ailleurs combien il seroit affreux pour moi de vous voir

des regrets, je vous donne ici ma parole d'honneur, que mon intérêt

n'influe en rien sur ce que je vais écrire, et que je ne dirai pas

un mot que je ne vous disse, si l'hermite de la grotte étoit un

autre que moi. Vos amis anglais vous aiment pour eux-mêmes; je ne

veux moi que votre bonheur. Rappellez-vous, mon cher ami, que je

vis avec peine votre entrée dans le Parlement, et je crois n'avoir

été que trop bon prophète; je suis sûr que cette carrière vous a

fait éprouver plus de privations que de jouissances, beaucoup plus

de peines que de plaisirs; j'ai cru toujours, depuis que je vous

ai connu, que vous étiez destiné à vivre heureux par les plaisirs

du cabinet et de la société, que tout autre marché étoit un écart

de la route du bonheur, et que ce n'étoit que les qualités réunies

d'homme de lettres, et d'homme aimable de société, qui pouvoient

vous procurer gloire, honneur, plaisirs, et une suite continuelle

de jouissances. Au bout de quelques tours dans votre salle, vous

sentirez parfaitement que j'avois bien vu, et que l'événement a

justifié mes idées.

[Sidenote: DEYVERDUN'S OFFER OF HIS HOUSE.]

Lorsque j'ai appris que vous étiez _Lord of Trade_, j'en ai été

faché; quand j'ai su que vous aviez perdu cette place, je m'en suis

réjouis pour vous; quand on m'a annoncé que Milord North étoit

remonté sur sa bête, j'ai cru vous voir très mal à votre aise, en

croupe derrière lui, et je m'en suis affligé pour vous. Je suis donc

charmé, mon cher ami, de vous savoir à pied, et je vous conseille

très sincèrement de rester dans cette position, et bien loin de

solliciter la place en question, de la refuser, si elle vous étoit

offerte. Mille guinées vous dédommageront-elles de cinq jours pris

de la semaine? Je suppose, ce que cependant j'ai peine à croire, que

vous me disiez que oui: et la variété et l'inconstance continuelle

de votre ministère, vous promettent-elles d'en jouir long tems

constamment, et n'est-il pas plus désagréable, mon cher Monsieur,

de n'avoir plus 1000 livres sterl. de rente, qu'il n'a été agréable

d'en jouir? D'ailleurs ne pourrez-vous pas toujours rentrer dans

la carrière, si l'ambition, ou l'envie de servir la patrie, vous

reprennent; ne rentrerez-vous pas avec plus d'honneur, lorsque

vos rentes étant augmentées naturellement, vous serez libre et

indépendant?

En faisant cette retraite en Suisse, outre la beauté du pays, et les

agrémens de la société, vous acquererez deux biens que vous avez

perdus, la liberté et la richesse. Vous ne serez d'ailleurs point

inutile; vos ouvrages continueront à nous éclairer, et indépendamment

de vos talens, l'honnête homme, le galant homme, n'est jamais inutile.

Il me reste à vous présenter le tableau que vous trouveriez. Vous

aimiez ma maison et mon jardin; c'est bien autre chose à présent. Au

premier étage qui donne sur la descente d'Ouchy, je me suis arrangé

un appartement qui me suffit, j'ai une chambre de domestique, deux

sallons, et deux cabinets. J'ai au plein pied de la terrasse, deux

autres sallons dont l'un sert en été de salle à manger, et l'autre de

sallon de compagnie. J'ai fait un nouvel appartement de trois pièces

dans le vuide entre la maison et la remise, en sorte que j'ai à vous

offrir tout le grand appartement, qui consiste actuellement en onze

pièces, tant grandes que petites, tournées au Levant et au Midi,

meublées sans magnificence déplacée, mais avec une sorte d'élégance

dont j'espère que vous seriez satisfait. La terrasse a peu changé;

mais elle est terminée par un grand cabinet mieux proportionné que

le précédent, garnie tout du long, de caisses d'orangers, &c. La

treille, qui ne vous est pas indifférente, a embelli, prospéré,

et règne presqu'entièrement jusqu'au bout; parvenu à ce bout,

vous trouverez un petit chemin qui vous conduira à une chaumière

placée dans un coin; et de ce coin, en suivant le long d'une autre

route à l'anglaise, le mur d'un manège. Vous trouverez au bout, un

châlet avec écurie, vacherie, petite porte, petit cabinet, petite

bibliothèque, et une galerie de bois doré, d'où l'on voit tout ce

qui sort et entre en ville par la porte du Chêne, et tout ce qui se

passe dans ce Faubourg. J'ai acquis la vigne au-dessous du jardin;

j'en ai arraché tout ce qui étoit devant la maison; j'en ai fait un

tapis vert arrosé par l'eau du jet d'eau; et j'ai fait tout autour

de ce petit parc, une promenade très variée par les différens points

de vue et les objets même intérieurs, tantôt jardin potager, tantôt

parterre, tantôt vigne, tantôt prés, puis châlet, chaumière, petite

montagne; bref, les étrangers viennent le voir et l'admirent, et

malgré la description pompeuse que je vous en fais, vous en serez

content.

N. B. J'ai planté une quantité d'excellens arbres fruitiers.

* * * * *

Venons à moi; vous comprenez bien que j'ai vieilli, excepté pour la

sensibilité; je suis à la mode, mes nerfs sont attaqués; je suis plus

mélancolique, mais je n'ai pas plus d'humeur; vous ne souffrirez de

mes maux que tout au plus négativement. Ensemble, et séparés par nos

logemens, nous jouirons, vis-à-vis l'un de l'autre, de la plus grande

liberté. Nous prendrons une gouvernante douce et entendue, plutôt

par commodité que par nécessité; car je me chargerois sans crainte

de la surintendance. J'ai fait un ménage de quatre, pendant quelque

tems; j'ai fait le mien, et j'ai remarqué que cela marchoit tout

seul, quand c'étoit une fois en train. Les petites gens qui n'ont

que ce mérite, font grand bruit pour rien. Mon jardin nous fournira

avec abondance de bons fruits et d'excellens légumes. Pour le reste

de la table et de la dépense domestique, je ne demanderois pas mieux

que de vous recevoir chez moi, comme vous m'avez reçu chez vous; mais

nos situations sont différentes à cet égard; cependant si vous étiez

plus ruiné, je vous l'offrirois sans doute, et je devrois le faire;

mais avec les rentes que vous aviez, quand j'étois chez vous, en les

supposant même diminuées, vous vivrez très agréablement à Lausanne.

Enfin à cet égard nous nous arrangerons, comme il vous sera le plus

agréable, et en proportion de nos revenus. Toujours serez vous ainsi,

à ce que j'espère, plus décemment et plus comfortablement, que vous

ne seriez par tout ailleurs au même prix.

[Sidenote: SOCIETY AT LAUSANNE.]

Quant à la société, quoique infiniment agréable, je commence ce

chapitre par vous dire que j'éviterois de vous y inviter, si vous

étiez entièrement désœuvré; les jours sont longs alors, et laissent

bien du vuide; mais homme de lettres, comme vous êtes, je ne connois

point de société qui vous convienne mieux. Nous aurons autour de nous

un cercle, comme il seroit impossible d'en trouver ailleurs dans

un aussi petit espace. Madame de Corcelles, Mademoiselle Sulens,

et M. de Montolieu, (Madame est morte,) Messrs. Polier et leurs

femmes, Madame de Severy, et M. et Madame de Nassau, Mademoiselle de

Chandieu, Madame de St. Cierge, et M. avec leurs deux filles jolies

et aimables, Mesdames de Crousaz, Polier, de Charrières, &c. font

un fonds de bonne compagnie dont on ne se lasse point, et dont M.

de Servan est si content qu'il regrette toujours d'être obligé de

retourner dans ses terres, et ne respire que pour s'établir tout à

fait à Lausanne. Il passa tout l'hyver de 1782 avec nous, et il fut,

on ne peut plus, agréable. Vous trouverez les mœurs changées en bien,

et plus conformes à nos ages, et à nos caractères; peu de grandes

assemblées, de grands repas, mais beaucoup de petits soupers, de

petites assemblées, où l'on fait ce qu'on veut, où l'on cause, lit,

&c. et dont on écarte avec soin les facheux de toute espèce. Il y a

le Dimanche une société, où tout ce qu'il y a d'un peu distingué en

étrangères et étrangers, est invité. Cela fait des assemblées de 40

à 50 personnes, où l'on voit ce qu'on ne voit guères le reste de la

semaine, et ces espèces de _rout_ font quelquefois plaisir. Nous sommes

fort dégoûtés des étrangers, surtout des jeunes gens, et nous les

écartons avec soin de nos petits comités, à moins qu'ils n'ayent du

mérite, ou quelques talens. A cet égard un de nos petits travers,

c'est l'engouement; mais vous en profiterez, mon cher Monsieur,

comme Edward Gibbon, et comme mon ami; vous serez d'abord l'homme à

la mode, et je vois d'ici que vous soutiendrez fort bien ce rôle,

sans vous en fâcher, dût on un peu vous surfaire. _Je sens que tu me

flattes, mais tu me fais plaisir_, est peut-être le meilleur vers de

Destouches.

Voilà donc l'hyver; l'étude le matin, quelques conversations, quand

vous serez fatigué, avec quelque homme de lettres, ou amateur, ou

du moins qui aura vu quelque chose; à l'heure qu'il vous plaira un

dîner, point de fermier général, mais l'honnête épicurien, avec

un ou deux amis quand vous voudrez: puis quelques visites, une

soirée, souvent un souper. Quant à l'été, vu votre manière d'aimer

la campagne, on diroit que ma remise a été faite pour vous; pendant

que vous vous y promènerez en sénateur, je serai souvent en bon

paysan Suisse, devant mon châlet, ou dans ma chaumière; puis nous

nous rencontrerons tout à coup, et tâcherons de nous remettre au

niveau l'un de l'autre. Nous fermerons nos portes à l'ordinaire,

excepté aux étrangers qui passent leur chemin; mais quand nous

voudrons, nous y aurons tous ceux que nous aimerons à y voir; car

on ne demande pas mieux que d'y venir se réjouir. J'ai eu, un beau

jour d'Avril ce printems, un déjeûner, qui m'a coûté quelques Louis,

où il y avoit plus de 40 personnes, je ne sais combien de petites

tables, une bonne musique au milieu du verger, et une quantité de

jeunes et jolies personnes dansant des branles, et formant des

chiffres en cadence; j'ai vu bien des fêtes, j'en ai peu vu de

plus jolies. Quand mon parc vous ennuyera, nous aurons, ou nous

louerons ensemble (et ce sera ainsi un plaisir peu cher) un cabriolet

léger, avec deux chevaux gentils, et nous irons visiter nos amis

dispersés dans les campagnes, qui nous recevront à bras ouverts.

Vous en serez content de nos campagnes; toujours en proportion vous

comprenez, et vous trouverez en général un heureux changement pour

les agrémens de la société, et une sorte de recherche simple, mais

élégante. Les bergères du _Printems_, excepté Madame de Vanberg, ne

sont sans doute plus présentables, mais il y en a d'autres assez

gentilles, et quoiqu'elles ne soyent pas en bien grand nombre, il

y en aura toujours assez pour vous, mon cher Monsieur. Peu à peu

mon imagination m'a emporte, et mon style s'égaye, comme cela nous

arrivoit quelquefois dans nos châteaux en Espagne. Il est bien tems

de finir cet article, résumons nous plus sérieusement.

Si vous exécutez le plan que vous avez imaginé, j'aimerois même à

dire que vous embrassez, surtout d'après ce que vous marquez vous

même, _Si je ne consultois que mon cœur et ma raison, je romperois

sur le champ cette indigne chaine_, &c. Eh! que voulez-vous

consulter, si ce n'est votre cœur et votre raison? Si, dis-je, vous

exécutez ce plan, vous retrouverez une liberté et une indépendance,

que vous n'auriez jamais dû perdre, et dont vous méritez de jouir,

une aisance qui ne vous coûtera qu'un voyage de quelques jours, une

tranquillité que vous ne pouvez avoir à Londres, et enfin un ami

qui n'a peut-être pas été un jour sans penser à vous, et qui malgré

ses défauts, ses foiblesses et son infériorité, est encore un des

compagnons qui vous convient le mieux.

Il me reste à vous apprendre pourquoi je vous réponds si tard: vous

savez déjà actuellement que ce n'est pas manque d'amitié et de zèle

pour la chose; mais votre lettre m'a été renvoyée de Lausanne ici,

à Strasbourg, et je n'ai passé qu'une poste sans y répondre, ce qui

n'est pas trop, vous l'avouerez, pour un pareil bavardage. Je suis

parti de Lausanne la veille de Pâques pour venir voir un M. Bourcard

de Basle, fort de mes amis; il est ici auprès du Comte de Cagliostro,

pour profiter de ses remèdes. Vous aurez entendu parler peut-être de

cet homme extraordinaire à tous égards. Comme j'ai été assez malade

tout l'hyver, je profite aussi de ses remèdes; mais comme le tems du

séjour du Comte ici n'est rien moins que sûr, le mieux sera que vous

m'écriviez _à M. D. chez M. Bourcard du Kirshgarten, à Basle_.

Vous comprenez combien à tous égards, il est nécessaire m'écrire sans

perte de tems, dès que vous aurez pris une résolution. Adieu, mon

cher ami.*

462.

_A M. Deyverdun._

[Sidenote: HIS GRATITUDE TO DEYVERDUN.]

*Je reçois votre lettre du 10 Juin, le 21 de ce mois. Aujourd'hui

Mardi le 24, je mets la main à la plume (comme dit M. Fréron) pour

y répondre, quoique ma missive ne puisse partir par arrangement des

postes, que Vendredi prochain, 27 du courant. O merveille de la grace

efficace! Elle n'agit pas moins puissamment sur vous, et moyennant le

secours toujours prêt, et toujours prompt de nos couriers, un mois

nous suffit pour la demande et la réponse. Je remercie mille fois le

génie de l'amitié, qui m'a poussé, après mille efforts inutiles, à

vous écrire enfin au moment le plus critique et le plus favorable.

Jamais démarche n'a répondu si parfaitement à tous mes vœux et à

toutes mes espérances. Je comptois sans doute sur la durée et la

vérité de vos sentimens; mais j'ignorois (telle est la foiblesse

humaine) jusqu'à quel point ils avoient pu être attiédis par le tems

et l'éloignement; et je savois encore moins l'état actuel de votre

santé, de votre fortune et de vos liaisons, qui auroient pu opposer

tant d'obstacles à notre réunion.

Private Letters of Edward Gibbon (1753-1794) Volume 2 (of 2) · 第 3 / 41 段