Vous m'écrivez, vous m'aimez toujours; vous désirez avec zèle, avec

ardeur, de réaliser nos anciens projets; vous le pouvez, vous le

voulez; vous m'offrez dès l'automne votre maison, et quelle terrasse!

votre société, et quelle société! L'arrangement nous convient à tous

les deux; je retrouve à la fois le compagnon de ma jeunesse, un sage

conseiller, et un peintre qui fait représenter et exagérer même

les objets les plus rians. Ces exagérations me font pour le moins

autant de plaisir que la simple vérité. Si votre portrait étoit tout

à fait ressemblant, ces agrémens n'existeroient que hors de nous

mêmes, et j'aime encore mieux les retrouver dans la vivacité de votre

cœur et de votre imagination. Ce n'est pas que je ne reconnoisse

un grand fond de vérité dans le tableau de Lausanne; je connois le

lieu de la scène, je me transporte en idée sur _notre_ terrasse,

je vois ces côteaux, ce lac, ces montagnes, ouvrage favoris de la

nature, et je conçois sans peine les embellissemens que votre goût

s'est plu y ajouter. Je me rappelle depuis vingt ou trente ans les

mœurs, l'esprit, l'aisance de la société, et je comprends que ce

véritable ton de la bonne compagnie se perpétue, et s'épure de père

en fils, ou plutôt de mère en fille; car il m'a toujours paru qu'à

Lausanne, aussi bien qu'en France, les femmes sont très supérieures

aux hommes. Dans un pareil séjour, je craindrois la dissipation

bien plus que l'ennui, et le tourbillon de Lausanne étonneroit un

philosophe accoutumé depuis tant d'années à la tranquillité de

Londres. Vous êtes trop instruit pour regarder ce propos, comme une

mauvaise plaisanterie; c'est dans les détroits qu'on est entrainé

par la rapidité des courans: il n'y en a point en pleine mer. Dès

qu'on ne recherche plus les plaisirs bruyans, et qu'on s'affranchit

volontiers des devoirs pénibles, la liberté d'un simple particulier

se fortifie par l'immensité de la ville. Quant à moi, l'application

à mon grand ouvrage, l'habitude, et la récompense du travail, m'ont

rendu plus studieux, plus sédentaire, plus ami de la retraite. La

Chambre des Communes et les grands dîners exigent beaucoup de tems;

et la tempérance d'un repas anglois vous permet de goûter de cinq ou

six vins différens, et vous ordonne de boire une bouteille de claret

après le dessert. Mais enfin je ne soupe jamais, je me couche de fort

bonne heure, je reçois peu de visites, les matinées sont longues,

les étés sont libres, et dès que je ferme ma porte, je suis oublié

du monde entier. Dans une société plus bornée et plus amicale, les

démarches sont publiques, les droits sont réciproques, l'on dîne

de bonne heure, on se goûte trop pour ne pas passer l'après-midi

ensemble; on soupe, on veille, et les plaisirs de la soirée ne

laissent pas de déranger le repos de la nuit, et le travail du

lendemain.

[Sidenote: HIS HESITATION TO ACCEPT.]

Quel est cependant le résultat de ces plaintes? c'est seulement que

la mariée est trop belle, et que j'ose me servir de l'excuse honnête

de la santé et du privilège d'un homme de lettres; il ne tiendra qu'à

moi de modérer un peu l'excès de mes jouissances. Pour cet engouement

que vous m'annoncez, et qui a toujours été le défaut des peuples les

plus spirituels, je l'ai déjà éprouvé sur un plus grand théâtre.

Il y a six ans que l'ami de Madame Necker fut reçu à Paris, comme

celui de George Deyverdun pourroit l'être à Lausanne. Je ne connois

rien de plus flatteur que cet accueil favorable d'un public poli et

éclairé. Mais cette faveur, si douce pour l'étranger, n'est-elle pas

un peu dangereuse pour l'habitant exposé à voir flétrir ses lauriers,

par la faute ou par l'inconstance de ses juges? Non; on se soutient

toujours, peut être pas précisément au même point d'élévation. A

l'abri de trois gros volumes in-quarto en langue étrangère, encore

ce qui n'est pas un petit avantage, je conserverai toujours la

réputation littéraire, et cette réputation donnera du relief aux

qualités sociales, si l'on trouve l'historien sans travers, sans

affectation et sans prétentions.

Je serai donc charmé et content de votre société, et j'aurois pu dire

en deux mots, ce qui j'ai bavardé en deux pages; mais il y a tant

de plaisir à bavarder avec un ami! car enfin je possède à Lausanne

un véritable ami; et les simples connoissances remplaceront sans

beaucoup de peine, tout ce qui s'appelle liaison, et même amitié,

dans ce vaste désert de Londres. Mais au moment où j'écris, je

vois de tous côtés une foule d'objets dont la perte sera bien plus

difficile à réparer. Vous connoissiez ma bibliothèque; mais je suis

en état de vous rendre le propos de votre maison _c'est bien autre

chose à cette heure_; formée peu à peu, mais avec beaucoup de soin

et de dépense, elle peut se nommer aujourd'hui un beau cabinet de

particulier. Non content de remplir à rangs redoublés la meilleure

pièce qui lui étoit destinée, elle s'est débordée dans la chambre sur

la rue, dans votre ancienne chambre à coucher, dans la mienne, dans

tous les recoins de la maison de _Bentinck-street_, et jusques dans

une chaumière que je me suis donnée à _Hampton Court_.

J'ai mille courtisans rangés autour de moi:

Ma retraite est mon Louvre, et j'y commande en roi.

Le fonds est de la meilleure compagnie Grecque, Latine, Italienne,

Françoise, et Angloise, et les auteurs les moins chers à l'homme

de goût, des ecclésiastiques, des Byzantins, des Orientaux, sont

les plus nécessaires à l'historien de la Décadence et de la Chute,

&c. Vous ne sentez que trop bien le désagrément de laisser, et

l'impossibilité de transporter cinq ou six milles volumes, d'autant

plus que le ciel n'a pas voulu faire de la Suisse un pays maritime.

Cependant mon zèle pour la réussite de nos projets communs, me fait

imaginer que ces obstacles pourront s'applanir, et que je puis

adoucir ou supporter ces privations douloureuses. Les bons auteurs

classiques, la bibliothèque des nations, se retrouvent dans tous

les pays. Lausanne n'est pas dépourvu de livres, ni de politesse,

et j'ai dans l'esprit qu'on pourroit acquérir pour un certain tems,

quelque bibliothèque d'un vieillard ou d'un mineur, dont la famille

ne voudroit pas se défaire entièrement. Quant aux outils de mon

travail, nous commencerons par examiner l'état de nos richesses;

après quoi il faudroit faire un petit calcul du prix, du poids et de

la rareté de chaque ouvrage, pour juger de ce qu'il seroit nécessaire

de transporter de Londres, et de ce qu'on acheteroit plus commodément

en Suisse; à l'égard de ces frais, on devroit les envisager comme les

avances d'une manufacture transplantée en pays étranger, et dont on

espère retirer dans la suite un profit raisonnable. Malheureusement

votre bibliothèque publique, en y ajoutant même celle de M. de

Bochat, est assez piteuse; mais celles de Berne et de Basle sont

très nombreuses, et je compterois assez sur la bonhommie Helvétique,

pour espérer que, moyennant des recommendations et des cautions, il

me seroit permis d'en tirer les livres dont j'aurois essentiellement

besoin. Vous êtes très bien placé pour prendre les informations,

et pour faire les démarches convenables; mais vous voyez du moins

combien je me retourne de tous les côtés, pour esquiver la difficulté

la plus formidable.

[Sidenote: HIS FRIEND AND VALET.]

Venons à présent à des objets moins relevés, mais très importans

à l'existence et au bien-être de l'animal, le logement, les

domestiques, et la table. Pour mon appartement particulier, une

chambre à coucher, avec un grand cabinet et une antichambre, auroient

suffi à tous mes besoins; mais si vous pouvez vous en passer, je me

promenerai avec plaisir dans l'immensité de vos onze pièces, qui

s'accommoderont sans doute aux heures et aux saisons différentes.

L'article des domestiques renferme une assez forte difficulté, sur

laquelle je dois vous consulter. Vous connoissez, et vous estimez

Caplen mon valet de chambre, maître d'hotel, &c. qui a été nourri

dans notre maison, et qui comptoit d'y finir ses jours. Depuis votre

départ, ses talens et ses vertus se sont dévelloppés de plus en plus,

et je le considère bien moins sur le pied d'un domestique, que sur

celui d'un ami. Malheureusement il ne sait que l'Anglois, et jamais

il n'apprendra de langue étrangère. Il m'accompagna, il y a six ans,

dans mon voyage à Paris, mais il rapporta fidèlement à Londres toute

l'ignorance, et tous les préjugés d'un bon patriote. A Lausanne il

me coûteroit beaucoup, et à l'exception du service personnel, il ne

nous seroit que d'une très petite utilité. Cependant je supporterois

volontiers cette dépense, mais je suis très persuadé que, si son

attachement le portoit à me suivre, il s'ennuyeroit à mourir dans un

pays où tout lui seroit étranger et désagréable. Il faudroit donc

me détacher d'un homme dont je connois le zèle, la fidélité, rompre

tout d'un coup de petites habitudes qui sont liées avec le bien-être

journalier et momentané, et se résoudre à lui substituer un visage

nouveau, peut-être un mauvais sujet, toujours quelque aventurier

Suisse pris sur le pavé de Londres. Vous rappellez-vous un certain

George Suess qui a fait autrefois avec moi le voyage de France et

d'Italie? Je le crois marié et établi à Lausanne; s'il vit encore, si

vous pouvez l'engager à se rendre ici, pour me ramener en Suisse, la

compagnie d'un bon et ancien serviteur ne laisseroit pas d'adoucir

la chute, et il resteroit peut-être auprès de moi, jusqu'à ce que

nous eussions choisi un jeune homme du pays, adroit, modeste et bien

élevé, à qui je ferois un parti avantageux.

Les autres domestiques, gouvernantes, laquais, cuisinière, &c. se

prennent et se renvoyent sans difficulté. Un article bien plus

important, c'est notre table, car enfin nous ne sommes pas assez

hermites, pour nous contenter des légumes et des fruits de votre

jardin, tout excellens qu'ils sont; mais je n'ai presque rien à

ajouter à l'honnêteté de vos propos, qui me donnent beaucoup plus

de plaisir que de surprise. Si je me trouvois sans fortune, au lieu

de rougir des bienfaits de l'amitié, j'accepterois vos offres aussi

simplement que vous les faites. Mais nous ne sommes pas réduits à ce

point, et vous comprenez assez qu'une déconfiture angloise laisse

encore une fortune fort décente au Pays de Vaud, et pour vous dire

quelque chose de plus précis, je dépenserois sans peine et sans

inconvénient cinq ou six cens Louis. Vous connoissez le résultat

aussi bien que les détails d'un ménage; en supposant une petite table

de deux philosophes Epicuriens, quatre, cinq, ou six domestiques, des

amis assez souvent, des repas assez rarement, beaucoup de sensualité,

et peu de luxe, à combien estimez-vous en gros la dépense d'un mois

et d'une année? Le partage que vous avez déjà fait, me paroît des

plus raisonnables; vous me logez, et je vous nourris. A votre calcul,

j'ajouterois mon entretien personnel, habits, plaisirs, gages de

domestiques, &c. et je verrois d'une manière assez nette, l'ensemble

de mon petit établissement.

[Sidenote: HIS HOPES OF A POLITICAL PLACE.]

Après avoir essuyé tant de détails minutieux, le cher lecteur

s'imagine sans doute que la résolution de me fixer pendant quelque

tems aux bords du Lac Léman, est parfaitement décidée. Hélas! rien

n'est moins vrai; mais je me suis livré au charme délicieux de

contempler, de sonder, de palper ce bonheur, dont je sens tout le

prix, qui est à ma portée, et auquel j'aurai peut-être la bêtise

de renoncer. Vous avez raison de croire, mais vous ignorez jusqu'à

quel point vous l'avez, que ma carrière politique a été plus semée

d'épines que de roses. Eh! quel objet, quel motif, pourroit me

consoler de l'ennui des affaires, et de la honte de la dépendance?

_La gloire?_ Comme homme de lettres, j'en jouis, comme orateur je ne

l'aurai jamais, et le nom des simples soldats est oublié dans les

victoires aussi bien que dans les défaites. _Le devoir?_ Dans ces

combats à l'aveugle, où les chefs ne cherchent que leur avantage

particulier, il y a toujours à parier que les subalternes feront

plus de mal que de bien. _L'attachement personnel?_ Les ministres

sont rarement dignes de l'inspirer; jusqu'à présent Lord North n'a

pas eu à se plaindre de moi, et si je me retire du Parlement, il lui

sera très aisé d'y substituer un autre muet, tout aussi affidé que

son ancien serviteur. Je suis intimément convaincu, et par la raison,

et par le sentiment, qu'il n'y a point de parti, qui me convienne

aussi bien que de vivre avec vous, et auprès de vous à Lausanne; et

si je parviens à la place (_Commissioner of the Excise or Customs_)

où je vise, il y aura toutes les semaines cinq longues matinées, qui

m'avertiront de la folie de mon choix. Vous vous trompez à la vérité

à l'égard de l'instabilité de ces emplois; ils sont presque les seuls

qui ne ressentent jamais des révolutions du ministère.

Cependant si cette place s'offroit bientôt, je n'aurois pas le bon

sens et le courage de la refuser. Quels autres conseillers veux-je

prendre, sinon mon cœur et ma raison? Il en est de puissans et

toujours écoutés: les égards, la mauvaise honte, tous mes amis, ou

soi-disant tels, s'écrieront que je suis un homme perdu, ruiné, un

fou qui se dérobe à ses protecteurs, un misanthrope qui s'exile au

bout du monde, et puis les exagérations sur tout ce qui seroit fait

en ma faveur, si surement, si promptement, si libéralement. Mylord

Sheffield opinera à me faire interdire et enfermer; mes deux tantes

et ma belle mère se plaindront que je les quitte pour jamais, &c.

Et l'embarras de prendre mon bonnet de nuit, comme disoit le sage

Fontenelle, lorsqu'il n'etoit question que de decoucher, combien de

bonnets de nuit ne me faudra-t-il pas prendre, et les prendre tout

seul? car tout le monde, amis, parens, domestiques, s'opposera à ma

fuite. Voilà à la vérité des obstacles assez peu redoutables, et en

les décrivant, je sens qu'ils s'affoiblissent dans mon esprit. Grace

à ce long bavardage vous connoissez mon intérieur, comme moi même,

c'est à dire assez mal; mais cette incertitude, très amicale pour

moi, seroit très facheuse pour vous. Votre réponse me parviendra vers

la fin de Juillet, et huit jours après, je vous promets une réplique

nette et décisive: _je pars_ ou _je reste_. Si je pars, ce sera au

milieu de Septembre; je mangerai les raisins de votre treille les

premiers jours d'Octobre, et vous aurez encore le tems de me charger

de vos commissions. Ne me dites plus, _Monsieur, et très cher ami_;

le premier est froid, le second est superflu.*

463.

_M. Deyverdun à M. Gibbon._

*Me voilà un peu embarrassé actuellement; je ne dois vous appeller

ni Monsieur, ni ami. Eh bien! vous saurez qu'étant parti Samedi de

Strasbourg, pendant que je venois ici, votre seconde lettre alloit

là, et qu'ainsi je reçus votre troisième, Dimanche, et votre seconde,

hier. La mention que vous y faisiez du Suisse George, dont je n'ai pu

rien trouver dans la première, m'a fait comprendre qu'il y en avoit

une seconde, et j'ai cru devoir attendre un courier, la troisième

n'exigeant pas de réponse.

Pour votre parole, permettez que je vous en dispense encore, et

même jusqu'au dernier jour, je sens bien qu'un procédé contraire

vous conviendroit; mais certes il ne me convient pas du tout. Ceci,

comme vous le dites, est une espèce de mariage, et pensez vous que

malgré les engagemens les plus solemnels, je n'eusse pas reconduit

chez elle, du pied des autels, la femme la plus aimable qui m'eut

temoigné des regrets? Jamais je ne me consolerois, si je vous voyois

mécontent dans la suite, et dans le cas de me faire des reproches.

C'est à vous à faire, si vous croyez nécessaire, des démarches de

votre côté, qui fortifient votre résolution; pour moi, je n'en ferai

point d'essentielles, jusqu'à ce que j'aye reçu encore une lettre de

vous. Après ce petit préambule, parlons toujours comme si l'affaire

étoit décidée, et repassons votre lettre. Tout ce que vous dites

des grandes et petites villes, est très vrai, et votre comparaison

des détroits et de la pleine mer, est on ne peut pas plus juste et

agréable; mais enfin, _comme on fait son lit, on se couche_, disoit

Sancho Pancha d'agréable mémoire, et qui peut mieux faire son lit à

sa guise qu'un étranger, qui, n'ayant ni devoirs d'état ni de sang

à remplir, peut vivre entièrement isolé, sans que personne y puisse

trouver à redire? Moi même, bourgeois et citoyen de la ville, je

suis presqu'entièrement libre. L'été, par exemple, je déteste de

m'enfermer le soir dans des chambres chaudes, pour faire une partie.

Eh bien! on m'a persécuté un peu la première année; à présent on

me laisse en repos. Il y aura sans doute quelque changement dans

votre manière de vivre: mais il me semble qu'on se fait aisément à

cela. Les dîners, surtout en femmes, sont très rares; les soupers

peu grands; on reste plutôt pour être ensemble, que pour manger, et

plusieurs personnes ne s'asseyent point. Je crois, tout compté et

rabattu, que vouz aurez encore plus de tems pour le cabinet qu'à

Londres; on sort peu le matin, et quand nos amis communs viendront

chez moi, et vous demanderont, je leur dirai; "ce n'est pas un oisif

comme vous autres, il travaille dans son cabinet," et ils se tairont

respectueusement.

Pour les bibliothèques publiques, votre idée ne pourroit, je pense,

se réaliser pour un lecteur ou même un écrivain ordinaire, mais un

homme qui joue un rôle dans la république des lettres, un homme aimé

et considéré, trouvera, je m'imagine, bien des facilités; d'ailleurs,

j'ai de bons amis à Berne, et je prendrai ici des informations.

Passons à la table. Si j'étois à Lausanne, cet article seroit plus

sûr, je pourrois revoir mes papiers, consulter; j'ai une chienne de

mémoire. A vue de pays cela pourra aller de 20 à 30 Louis par mois,

plus ou moins, vous sentez, suivant la friandise, et le plus ou moins

de convives. Marquez moi dans votre première combien vous coûte le

vôtre.

[Sidenote: SOCIAL HABITS AT LAUSANNE.]

Je sens fort bien tous les bonnets de nuit: point de grands

changemens sans embarras, même sans regrets; vous en aurez

quelquefois sans doute: par exemple, si votre salle à manger, votre

salle de compagnie, sont plus riantes, vous perdrez pour le vase de

la bibliothèque. Pour ce qui est des représentations, des discours

au moins inutiles, il me semble que le mieux seroit de masquer vos

grandes opérations, de ne parler que d'une course, d'une visite

chez moi, de six mois ou plus ou moins. Vous feriez bien, je pense,

d'aller chez mon ami Louis Teissier; c'est un brave et honnête homme,

qui m'est attaché, qui aime notre pays; il vous donnera tout plein de

bons conseils avec zèle, et vous gardera le secret.

Vous aurez quelquefois à votre table un poëte;--oui, Monsieur, un

poëte:--nous en avons un enfin. Procurez vous un volume 8vo. _Poësies

Helvétiennes, imprimées l'année passée chez Mouser, à Lausanne._[44]

Vouz trouverez entr'autres dans l'épitre au jardinier de la grotte,

votre ami et votre parc. Toute la prose est de votre très humble

serviteur, qui désire qu'elle trouve grace devant vous.

Le Comte de Cagliostro[45] a fait un séjour à Londres. On ne sait qui

il est, d'où il est, d'où il tire son argent; il exerce _gratis_ ses

talens pour la médecine; il a fait des cures admirables; mais c'est

d'ailleurs le composé le plus étrange. J'ai cessé de prendre ses

remèdes qui m'échauffoient--l'homme d'ailleurs me gâtoit le médecin.

Je suis revenu à Basle avec mon ami. Adieu; récrivez moi le plutôt

possible.*

[44] _Poésies Helvétiennes._ Par M. B * * * * * (_i.e._ J. P. L.

Bridel). Lausanne. 1782. 8^o. Épître au Jardinier de la Grotte,

pp. 66-72.

"Que j'ai passé de charmantes veillées,

Dessous ce chaume au fond de ton verger!

Loin du fracas d'un monde mensonger,

Par le plaisir elles etaient filées.

* * * * * * * *

Tantôt quittant ce chaume solitaire,

Asyle heureux qu'un palais ne vaut pas,

Sur ta terrasse accompagnant tes pas,

Nous contemplions les jeux de la lumière;

L'astre des nuits à nos yeux se levant

Se dégageait lentement des montagnes,

Poursuivait l'ombre au travers des campagnes;

Et scintillait dans les eaux du Léman."

[45] Cagliostro, whose real name is said to have been Giuseppe

Balsamo, came to Strasbourg in 1780. Jean Benjamin de la Borde,

in his _Lettres sur la Suisse_ (published 1783), expresses

enthusiastic admiration for his skill and character. For his

share in the Necklace Scandal at Paris in 1785-6, Cagliostro

was banished from France. He left the country, saying that he

should not return till the Bastille was _une promenade publique_.

At Rome he was condemned in the Papal Court to perpetual

imprisonment, and died, it is said, in 1795.

464.

_A. M. Deyverdun._

Hampton Court, ce 1 Juillet, 1783.

[Sidenote: HIS DECISION TO LEAVE ENGLAND.]

*Après avoir pris ma résolution, l'honneur, et ce qui vaut encore

mieux l'amitié, me défendent de vous laisser un moment dans

l'incertitude. JE PARS. Je vous en donne ma parole, et comme je

suis bien aise de me fortifier d'un nouveau lien, je vous prie très

sérieusement de ne pas m'en dispenser. Ma possession, sans doute,

ne vaut pas celle de Julie; mais vous serez plus inexorable que St.

Preux. Je ne sens plus qu'une vive impatience pour notre réunion.

Mais le mois d'Octobre est encore loin; 92 jours, et nous aurons

tout le tems de prendre, et de nous donner des éclaircissemens dont

nous avons besoin. Après un mûr examen, je renonce au voyage de

George Suess, qui me paroît incertain, cher et difficile. Après tout

mon valet de chambre et ma bibliothèque sont les deux articles les

plus embarrassans. Si je ne retenois pas ma plume, je remplirois

sans peine la feuille; mais il ne faut pas passer du silence à un

babil intarissable. Seulement si je connois le Comte de Cagliostro,

cet homme extraordinaire, &c. Savez vous le Latin? oui, sans doute;

mais faites, comme si je ne le savois point. Quand retournez vous

à Lausanne vous même?* Je pense que vous y trouverez une petite

bête, bien aimable mais tant soit peu mechante, qui se nomme My lady

Elizabeth Foster, parlez lui de moi, mais parlez en avec discretion,

elle a des correspondences partout. *Vale.*

465.

_To Lord Sheffield._

July 10th, 1783.

*You will read the following lines with more patience and attention

than you would probably give to a hasty conference, perpetually

interrupted by the opening of the door, and perhaps by the quickness

of our own tempers. I neither expect nor desire an answer on a

subject of extreme importance to myself, but which friendship alone

can render interesting to you. We shall soon meet at Sheffield.

It is needless to repeat the reflections which we have sometimes

debated together, and which I have often seriously weighed in my

silent solitary walks. Notwithstanding your active and ardent spirit,

you must allow that there is some perplexity in my present situation,

and that my future prospects are distant and cloudy. I have lived too

long in the world to entertain a very sanguine idea of the friendship

or zeal of Ministerial patrons; and we are all sensible how much the

powers of patronage are reduced.*

The source of pensions is absolutely stopped, and a double list

of candidates is impatient and clamourous for half the number of

desirable places. A seat at the board of customs or excise was

certainly the most practicable attempt, but how far are we advanced

in the pursuit? Could we obtain (it was indeed unprecedented) an

extraordinary commission? Have we received any promise of the _first_

vacancy? how often is the execution of such a promise delayed to

a second or third opportunity? When will those vacancies happen?

Incumbents are sometimes very tough. Of the Excise I know less, but I

am sure that the door of the Customs (except when it was opened for

Sir Stanier by a pension of _equal_ value) has been shut, at least

during the last three years. In the meanwhile I should be living in

a state of anxiety and dependence, working in the illiberal service

of the House of Commons, my seat in Parliament sinking in value every

day and my expenses very much exceeding my annual income. *At the end

of that time, or rather long before that time (for their lives are

not worth a year's purchase), our ministers are kicked down stairs,

and I am left their disinterested friend to fight through another

opposition, and to expect the fruits of another revolution.

Private Letters of Edward Gibbon (1753-1794) Volume 2 (of 2) · 第 4 / 41 段