L'aventurier haussa les épaules avec dédain

--Je vous répète que je la verrai, dit-il avec résolution, quand même,

pour arriver jusqu'à elle, je devrais marcher dans le sang jusqu'à la

ceinture; je le veux, cela sera!

--Mais comment ferez-vous?

--Je l'ignore, cela m'importe peu. Si vous refusez de nous aider, eh

bien! Balle-Franche et moi, nous trouverons un moyen, n'est-ce pas mon

vieux camarade?

--Il est certain, don Miguel, répondit celui-ci du ton placide qui lui

était habituel, que je ne vous abandonnerai pas. Pour trouver un moyen

d'arriver jusqu'aux captives, nous le trouverons; seulement je ne

réponds pas qu'il sera bon.

Il y eut un assez long silence. Bon-Affût était atterré de la

résolution de don Leo, résolution qu'il savait devoir être immuable; il

calculait dans son esprit les chances bonnes ou mauvaises qu'offrait

pour la réussite de ses projets l'arrivée si malencontreuse du jeune

homme. Enfin il reprit la parole.

--Je n'essaierai pas, dit-il à don Leo, de chercher plus longtemps à

vous dissuader de tenter de voir les jeunes filles; je vous connais

assez pour savoir que ce serait inutile et que mes raisonnements

n'aboutiraient peut-être qu'à vous entraîner à faire quelque

irrémédiable folie; je me charge, moi de vous introduire auprès de doña

Laura.

--Vous me le promettez! s'écria vivement le jeune homme.

--Oui, mais à une condition.

--Parlez, quelle qu'elle soit je l'accepte.

--Bien; lorsque le moment sera venu, je vous la ferai connaître;

seulement, croyez-moi, priez l'Aigle-Volant de compléter votre

déguisement; de la façon dont vous et Balle-Franche êtes attifés en ce

moment, vous ne feriez point un pas dans la ville sans être reconnus.

Maintenant je vous quitte, voici le jour, je dois me rendre auprès du

grand-prêtre; je vous laisse à la garde de l'Aigle-Volant; suivez bien

ses instructions: il y va de la vie, non seulement pour vous, mais

encore pour celles que vous voulez sauver.

Le jeune homme tressaillit douloureusement.

--Je vous obéirai, répondit-il; mais vous tiendrez votre promesse.

--Je la tiendrai aujourd'hui même.

Après avoir pendant quelques instants parlé à voix basse avec

l'Aigle-Volant, Bon-Affût laissa les trois hommes dans le temple et

sortit.

L'amantzin se préparait à se rendre au temple au moment où le chasseur

entrait dans le palais, Atoyac, curieux comme un véritable Indien

qu'il était, n'avait pas, depuis la veille, quitté le grand-prêtre,

afin d'assister à la seconde visite du médecin, visite qui, d'après ce

qu'il avait vu déjà à la première, devait, dans sa pensée, être fort

intéressante. Le chasseur retourna, accompagné de l'amantzin qui ne le

quittait pas plus que son ombre, auprès des jeunes filles. Il acquit

alors la certitude que doña Laura pouvait sans inconvénient supporter

la fatigue d'un transport hors du palais des vierges du Soleil. La

jeune fille, avec l'espoir d'une prompte délivrance, avait repris

des forces, le mal qui la minait sourdement avait disparu comme par

enchantement. Quant à Luisa, plus défiante, lorsque le grand-prêtre

se fut retiré, car le chasseur avait exigé de demeurer seul avec les

malades, elle dit au Canadien:

--Nous serons prêtes, quant vous l'ordonnerez, à vous suivre,

Bon-Affût, mais à une condition.

--Comment! A une condition? se récria le chasseur. Puis il ajouta

mentalement: Qu'est-ce que cela signifie? Rencontrerai-je donc des

obstacles de tous les côtés? Parlez, niña, reprit-il, je vous écoute.

--Pardonnez-moi ce que mes paroles auront de dur en apparence; nous ne

doutons pas de votre loyauté, Dieu nous en garde! Cependant...

--Vous vous méfiez de moi, interrompit le chasseur d'une voix chagrine.

Du reste, je devais m'y attendre, vous me connaissez trop peu l'une et

l'autre pour avoir foi en moi.

--Hélas! dit doña Laura, tel est le malheur de notre position que,

malgré nous, nous tremblons de rencontrer partout des traîtres.

--Ce misérable Addick, auquel don Miguel s'était fié, ajouta doña

Luisa, comment en a-t-il agi avec nous?

--C'est vrai! Vous devez parler ainsi! Que puis-je faire pour vous

prouver d'une façon péremptoire que vous pouvez avoir en moi pleine et

entière confiance?

Les deux jeunes filles rougirent et se regardèrent en hésitant.

--Tenez, reprit le chasseur avec bonhomie, je vais lever tous vos

doutes. Ce soir, je vous reverrai; un homme m'accompagnera; je crois

qu'il pourra vous convaincre.

--De qui parlez-vous donc? demanda vivement doña Laura.

--De don Miguel.

--Il viendra? s'écrièrent ensemble les jeunes filles.

--Ce soir, je vous le promets.

Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'une de l'autre pour cacher

leur rougeur et leur confusion.

Le chasseur, après avoir un instant admiré ce groupe gracieux, sortit

en disant d'une voix douce et sympathique:

--A ce soir.

Dans la première salle du palais, l'amantzin et Atoyac attendaient avec

anxiété le résultat de la visite. Lorsque le chasseur fut au milieu

d'eux et que le grand-prêtre l'eut interrogé sur la situation des

malades, il parut se recueillir un instant, puis il répondit d'une voix

grave:

--Mon père est un homme sage; rien n'égale sa science: que son cœur

soit dans la joie, car bientôt ses captives seront délivrées du méchant

esprit qui les obsède.

--Mon père dit-il vrai? demanda l'amantzin en cherchant à lire sur le

visage du faux médecin le degré de confiance qu'il devait lui accorder.

Mais celui-ci était impénétrable.

--Écoutez, répondit-il, voici ce que cette nuit le grand esprit m'a

révélé: En ce moment arrive dans la ville un tlacateotzin d'une tribu

éloignée; je ne le connais pas, jamais jusqu'à ce jour je n'avais

entendu parler de lui; c'est cet homme divin qui doit m'aider à sauver

les malades. Lui seul sait quels remèdes doivent leur être administrés.

--Mais, fit le grand-prêtre avec un accent de soupçon mal dissimulé,

mon père nous a donné des preuves de son immense savoir; pourquoi ne

termine-t-il pas seul ce qu'il a si bien commencé?

--Je suis un homme simple dont la force réside dans la protection que

le Wacondah m'accorde; il m'a révélé le moyen de rendre la santé à

celles qui souffrent: je dois obéir.

Le grand-prêtre s'inclina avec soumission et invita le chasseur à lui

confier ce qu'il comptait faire.

--Le tlacateotzin inconnu le dira à mon père lorsqu'il aura vu ses

captives, répondit Bon-Affût; mais son attente ne sera pas longue, je

sens l'approche de l'homme divin. Que mon père l'introduise sans retard.

Précisément en ce moment plusieurs coups furent frappés à la porte

extérieure. Le grand-prêtre, dominé malgré lui par l'assurance

du chasseur, se hâta d'aller ouvrir. Don Leo parut; grâce à

l'Aigle-Volant, il était méconnaissable. Il est inutile de faire

remarquer au lecteur que cette scène avait été préparée par le Canadien

et le guerrier comanche, pendant le court _a parte_ qu'ils avaient eu

avant de se quitter dans le temple.

Don Leo jeta un regard interrogateur autour de lui.

--Où sont les malades que je dois délivrer du grand esprit, selon

l'ordre du Wacondah? dit-il d'une voix sévère.

Le grand-prêtre et le chasseur échangèrent un regard d'intelligence.

Les deux Indiens étaient confondus; l'arrivée de cet homme si

clairement prédite par Bon-Affût leur paraissait tenir du prodige.

Nous ne rapporterons pas la conversation qui eut lieu entre don Leo

et les jeunes filles lorsqu'ils se trouvèrent en présence; nous nous

bornerons à dire que, après une visite d'une heure qui pour les

jeune gens s'écoula avec la rapidité d'une minute, Bon-Affût parvint

à grand-peine à les faire consentir à se séparer et revint avec

l'aventurier auprès du grand-prêtre, dont il redoutait d'éveiller les

soupçons.

--Courage! dit rapidement le chasseur pendant le trajet, tout va bien;

maintenant laissez-moi faire.

--Eh bien? demanda le grand-prêtre dès qu'ils parurent.

Bon-Affût redressa majestueusement sa haute taille, et, prenant un

accent imposant et sévère:

--Écoutez, fit-il, les paroles que le grand Wacondah souffle à ma

poitrine et fait arriver à mes lèvres; voici ce que dit l'homme

divin ici présent: Les deux soleils qui suivront celui-ci sont

_tertzauh_--mauvais augure;--mais le soir du troisième, dis que

_mexteli_--la lune--répandra sa lumière bienfaisante, mon fils le

sachem Atoyac prendra la peau d'une vigogne que mon père le vénéré

amantzin de Quiepaa-Tani tuera d'ici là et qu'il bénira au nom de

_Teolt_[1]; il étendra cette peau sur le sommet d'un monticule qui doit

se trouver à peu de distance hors de la ville, afin que le méchant

esprit en sortant du corps des jeunes filles ne puisse s'emparer

d'aucun des habitants de la cité, puis il conduira les captives à la

place où cette peau sera étendue.

--Mais observa le grand-prêtre, l'une d'elles est incapable de remuer

du hamac où repose son corps.

--La sagesse de mon fils réside dans chacune de ses paroles; mais qu'il

se rassure, le Wacondah donnera à celles qu'il veut sauver la force

nécessaire.

L'amantzin fut contraint de s'incliner devant cet argument sans

réplique.

--Lorsque ce que j'ai expliqué à mon père sera fait, continua

imperturbablement le Canadien, il choisira quatre des plus braves

guerriers de la nation pour l'aider à garder les captives pendant la

nuit, et alors, après que j'aurai fait boire au puissant amantzin,

ainsi qu'aux hommes qui l'accompagneront, une liqueur qui les garantira

de toutes les mauvaises influences, mon frère le divin tlacateotzin

chassera le méchant esprit qui tourmente les femmes pâles.

Le grand-prêtre et le sachem écoutaient en silence, ils semblaient

réfléchir: le Canadien s'en aperçut; il se hâta d'ajouter.

--Bien que le Wacondah nous assiste et nous donne le pouvoir

nécessaire pour triompher, il faut que mon frère l'amantzin et les

quatre guerriers d'élite qu'il choisira passent avec nous la nuit

qui précédera la grande médecine dans le sanctuaire révéré. Atoyac

remettra, pour être offertes au Wacondah, vingt cavales pleines au sage

amantzin. Mon frère fera-t-il cela?

--Hum! fit l'Indien, peu flatté de la préférence; si je le fais, que

m'en reviendra-t-il?

Bon-Affût le regarda fixement.

--L'accomplissement avant la fin de la seconde lune, répondit-il, du

projet qu'Atoyac mûrit depuis si longtemps dans sa pensée.

Le chasseur avait parlé au hasard; cependant il paraît que le coup

avait porté juste, car le sachem répondit d'un air troublé avec une

certaine agitation:

--Je le ferai.

--Mon père est un homme sage, fit le grand-prêtre, dont le front

s'était éclairci lorsque le chasseur avait parlé de l'offrande des

vingt cavales; le Wacondah le protège.

--Mon fils est bon, se contenta de répondre le Canadien, et il prit

congé des deux hommes.

Sur la place, l'Aigle-Volant et Balle-Franche attendaient la sortie des

deux aventuriers.

Tout en se dirigeant vers le calli de leur hôte, Bon-Affût expliqua

dans tous ses détails son plan à ses compagnons. Du reste, rien n'était

plus simple que ce projet, qui consistait à enlever les jeunes filles

dès qu'elles seraient placées sur le monticule. Cette chance de succès

était la seule possible; car il ne fallait pas songer à employer la

force pour les faire sortir du palais des vierges du Soleil.

Le délai de trois jours fixé par Bon-Affût avant de tenter la réussite

de son plan était nécessaire pour expédier l'Aigle-Volant dans sa

tribu, afin de chercher des renforts dont on aurait sans doute grand

besoin pendant la poursuite qui suivrait sans doute l'enlèvement.

Balle-Franche devait en même temps s'éloigner de la ville pour prévenir

les gambucinos du jour choisi pour l'exécution du sauvetage, afin

d'éviter tout malentendu et embusquer les chasseurs dans de bonnes

positions.

Le soir même, l'Aigle-Volant, l'Églantine et Balle-Franche

s'embarquèrent, ainsi que cela avait été convenu, dans la pirogue du

Loup-Rouge, qui attendait près du pont, d'après l'ordre qu'il en avait

reçu de Bon-Affût. L'Églantine devait rester au camp des gambucinos

tandis que l'Aigle-Volant, monté sur l'excellent barbe dont il avait

si fortuitement hérité de don Estevan, se rendrait en toute hâte à sa

tribu.

Lorsque Bon-Affût et don Leo eurent vu leurs amis s'éloigner dans la

pirogue, ils retournèrent au calli d'Atoyac. Le digne sachem, bien

qu'il leur gardât une secrète rancune pour l'impôt de vingt cavales

qu'ils avaient levé sur lui, les reçut cependant de son mieux, n'osant

pas enfreindre envers des hommes aussi puissants que les deux médecins

les lois sacrées de l'hospitalité. Tout en causant, il leur apprit

qu'Addick et le Loup-Rouge avaient subitement disparu de la ville sans

que personne sût ce qu'ils étaient devenus. Quand au Loup-Rouge, les

chasseurs le savaient, et son départ ne les inquiéta nullement; mais il

n'en fut pas de même d'Addick, qui était, disait leur hôte, sorti à la

tête d'un fort détachement de guerre. Ils soupçonnèrent que le jeune

chef avait été rejoindre don Estevan, ce qui les engagea à redoubler de

prudence, s'attendant à quelque perfide machination de la part de ces

deux hommes.

Les trois jours qui devaient s'écouler se passèrent en visites aux

jeunes filles et en prières au temple du Soleil. Cependant le temps

semblait bien long à don Leo et aux jeunes filles, qui tremblaient

toujours qu'une circonstance fortuite vînt déranger le plan si bien

conçu de leur délivrance. Le dernier jour, Bon-Affût et don Leo

s'entretenaient comme ils en avaient pris l'habitude avec doña Laura

et doña Luisa, en leur recommandant une obéissance passive à toutes

leurs injonctions, lorsqu'ils crurent entendre un certain frôlement

extérieur sur la porte de la pièce qui précédait celle où habitaient

les captives. Bon-Affût, reprenant aussitôt son visage d'emprunt, alla

ouvrir et se trouva face à face avec le grand-prêtre, qui se recula

avec la précipitation embarrassée d'une personne surprise en flagrant

délit de curiosité indiscrète. Avait-il entendu ce que les jeunes

gens et le chasseur s'étaient dits en espagnol? Bon-Affût, après mûre

réflexion, ne le pensa pas; cependant il jugea prudent de recommander à

ses compagnons de se tenir sur leurs gardes.

Ce jour si long se termina enfin; le soleil se coucha et la nuit vint.

Tout était prêt pour le départ. Les captives, placées chacune dans

un hamac suspendu aux épaules de quatre vigoureux esclaves, furent

transportées sur le sommet du monticule choisi pour l'opération, et

déposées doucement sur la peau de vigogne que l'on y avait étendue.

Le grand-prêtre, d'après l'ordre de Bon-Affût, plaça en sentinelle

aux quatre points cardinaux les guerriers qu'il avait amenés. Alors

Bon-Affût prononça quelques paroles mystérieuses auxquelles don Leo

répondit à voix basse, brûla quelques pincées d'une herbe odoriférante

et ordonna aux Indiens et au grand-prêtre de s'agenouiller pour

implorer le dieu inconnu--_Teolt_.

Don Leo, pendant ce temps-là, plongeait son regard sur la ville,

cherchant à distinguer s'il ne s'y passait rien d'extraordinaire. Tout

était calme, le plus profond silence régnait dans la campagne. Les deux

chasseurs qui s'étaient agenouillés, eux aussi, se relevèrent.

--Que mes frères redoublent de prières, dit don Leo d'une voix sombre,

je vais contraindre le méchant esprit à se retirer du corps des

captives.

Malgré elles, les jeunes filles firent un mouvement d'effroi à ces

paroles. Don Leo ne parut pas le remarquer; il fit un signe à Bon-Affût.

--Que mes frères approchent, commanda celui-ci.

Les sentinelles s'avancèrent avec une hésitation qui menaçait de

dégénérer en frayeur au moindre mouvement suspect des médecins.

Don Leo reprit alors la parole:

--Mon frère et moi, dit-il, nous allons nous remettre en prières; mais,

pour empêcher le méchant esprit de s'emparer de vous en abandonnant les

captives, mon frère Deux-Lapins vous versera à chacun une corne d'une

eau de feu préparée et douée par le Wacondah de la vertu de sauver ceux

qui en boivent de l'atteinte du méchant esprit.

Les sentinelles étaient Apaches; au mot d'eau de feu, leurs yeux

brillèrent de convoitise. Bon-Affût leur versa alors environ une

pleine calebasse d'eau-de-vie mélangée d'opium à forte dose qu'ils

avalèrent d'un seul trait avec des marques non équivoques de plaisir.

Le grand-prêtre seul parut hésiter un instant; puis il se décida, et

vida résolument la coupe, au grand soulagement des chasseurs que son

hésitation commençait à inquiéter.

--Maintenant, s'écria le Canadien d'une voix rude, à genoux tous!

Les Apaches obéirent. Don Leo les imita.

Seul Bon-Affût resta debout, pendant que don Leo, le bras étendu

vers le nord, semblait commander au méchant esprit de se retirer; le

Canadien se mit à tourner rapidement sur lui-même en murmurant des

paroles incohérentes que l'aventurier répétait après lui. Puis don Leo

se releva et fit une évocation.

Vingt minutes s'étaient écoulées. Pendant cet intervalle de temps,

un Indien s'était laissé aller la face contre terre, comme s'il se

prosternait par humilité. Bientôt un autre fit de même, puis un autre,

puis un autre encore, et enfin le grand-prêtre tomba à son tour. Les

cinq Indiens ne donnaient plus signe de vie.

Bon-Affût, par acquit de conscience, fit légèrement sentir la pointe

de son poignard à celui qui était le plus rapproché de lui. Le pauvre

diable ne bougea pas: l'opium avait produit sur lui et sur ses

compagnons un tel effet qu'on aurait pu les déchiqueter sans qu'ils se

réveillassent.

Don Leo se tourna alors vers les jeunes filles qui attendaient, avec

une perplexité toujours croissante, le dénoûment de cette scène.

--Fuyons! dit-il, il y va de votre vie!

Il saisit alors doña Laura dans ses bras, l'enleva sur son épaule, prit

un pistolet de la main gauche et descendit en courant le monticule!

Bon-Affût, plus calme que le jeune homme, commença par imiter, à trois

reprises différentes, le cri de l'épervier d'eau, signal convenu entre

lui et ses compagnons.

Au bout d'une minute, qui lui sembla un siècle, le même cri lui

répondit.

--Dieu soit loué! s'écria-t-il, nous sommes sauvés!

Il s'avança alors vers la jeune fille et voulut la prendre dans ses

bras.

--Non, lui répondit-elle en souriant, je vous remercie; je suis forte,

moi, je puis marcher.

--Venez donc alors, au nom du ciel!

La jeune fille se leva.

--Allez, dit-elle, je vous suis. Songez à votre salut, je saurai me

défendre!

Et elle montra au chasseur les pistolets que celui-ci lui avait remis

deux mois auparavant.

--Brave fille! s'écria le chasseur. C'est égal, ne me quittez pas!

Il l'obligea à descendre devant lui, et tous deux abandonnèrent enfin

le monticule. Arrivés à peu près à moitié chemin de la forêt, les

chasseurs furent contraints de s'arrêter, les jeunes filles, épuisées

de fatigue et d'émotion, sentaient qu'elles ne pouvaient aller plus

loin.

Soudain une nombreuse troupe de cavaliers, à la tête desquels se

trouvaient don Mariano, Balle-Franche et Ruperto, déboucha au galop de

la forêt et accourut vers eux.

--Ah! s'écria don Leo avec une joie délirante, je l'ai donc sauvée

enfin!

Les jeunes filles montèrent sur des chevaux préparés à l'avance pour

elles et furent placées au centre du détachement.

--Ma fille! Ma fille chérie! répétait don Mariano en la couvrant de

baisers.

L'aventurier respecta quelques instants les doux épanchements de ce

père et de cette fille qui depuis si longtemps étaient séparés et

n'espéraient plus se revoir. Deux larmes brûlantes qu'il ne put retenir

roulèrent sur ses joues brunies, et devant un bonheur si complet il

oublia une minute que désormais une barrière infranchissable était

élevée entre celle qu'il aimait et lui; mais bientôt, reprenant ses

esprits et comprenant la nécessité de se hâter:

--En route! En route! commanda-t-il; ne nous laissons pas surprendre.

Soudain un éclair sinistre traversa l'horizon; un sifflement aigu se

fit entendre, et une balle vint s'aplatir sur la tête d'un gambucino, à

deux pas de don Leo. Puis un hurlement horrible, le cri de guerre des

Apaches, éclata avec fureur.

--En retraite! En retraite! s'écria Bon-Affût, voilà les peaux-rouges!

Les gambucinos, enfonçant les éperons dans les flancs de leurs chevaux,

partirent avec une rapidité vertigineuse.

[1] Le grand dieu inconnu.

L'éclaireur · 第 47 / 50 题