XL.

Le dernier coup de boutoir.

Bon-Affût ne s'était pas trompé: c'étaient effectivement les

peaux-rouges, guidés par Addick et don Estevan d'une part et par Atoyac

de l'autre, qui poursuivaient les gambucinos.

Nous expliquerons en quelques mots au lecteur, cette apparente alliance

entre Addick et Atoyac. Dans le précédent chapitre, nous avons dit

que Bon-Affût avait surpris l'amantzin écoutant à la porte. Bien que

le grand-prêtre ne comprit pas un mot d'espagnol et par conséquent

ne pût rien entendre à la conversation, cependant il avait remarqué

une certaine animation dans le discours qui lui avait paru suspecte;

pourtant, n'osant pas s'opposer ouvertement à la cérémonie de _la

grande médecine_ qui devait avoir lieu dans la soirée même, il fit

part de ses soupçons à Atoyac. Celui-ci, déjà mal disposé envers les

deux hommes, feignit cependant d'être étonné de la subite méfiance de

l'amantzin et la traita de vision. Mais, à la fin, comme le vieillard

insistait et qu'il paraissait fortement persuadé qu'il y avait quelque

machination cachée sous les jongleries des soi-disant médecins, Atoyac

finit par se rendre aux raisons de son ami, il consentit à surveiller

ce qui se passerait sur le monticule, et à se tenir prêt à voler au

secours de l'amantzin, si celui-ci était dupe d'une fourberie.

Ceci bien convenu entre les deux hommes, aussitôt après que le cortège

des captifs eut quitté Quiepaa-Tani, Atoyac s'était mis sur ses traces

avec une troupe de guerriers d'élite composée de ses parents et de

ses amis; puis, arrivé au pied de l'éminence, il l'avait gravie en

partie en se glissant dans les hautes herbes, et s'était mis en devoir

d'écouter et d'observer ce qui se passait.

En entendant les prières des cinq hommes, le chef fut sur le point de

regretter d'être venu. Bientôt le bruit des voix cessa de se faire

entendre. Atoyac supposa que des prières à voix basse avaient succédé

aux premières, et attendit. Cependant ce silence se prolongeant, Atoyac

se décida à gravir jusqu'au sommet de l'éminence; il demeura tout

interdit en n'apercevant que l'amantzin et les sentinelles étendues sur

le sol. Dans le premier moment, il les crut morts et appela à lui ses

compagnons, qui étaient demeurés en bas du tertre. Ceux-ci accoururent

en toute hâte et s'élancèrent vers les dormeurs qu'ils secouèrent avec

force sans parvenir à les éveiller. Atoyac devina alors une partie

de la vérité; les cris de l'épervier d'eau qu'il avait entendu lui

revinrent en mémoire, ne doutant pas que les fugitifs ne se fussent

dirigés du côté de la forêt, ils se précipitèrent dans cette direction

en hurlant.

Atoyac fut le premier qui aperçut les fuyards, et ce fut lui qui tira

le coup de feu dont la balle avait tué un gambucino. Mais la position

des blancs devenait critique; car, en arrivant sur la lisière de la

forêt, ils se virent subitement arrêtés par la troupe d'Addick et

d'Estevan qui les chargèrent avec fureur. Les jeunes filles étaient

au milieu des gambucinos, protégées par don Mariano et Balle-Franche;

elles se trouvaient relativement en sûreté.

Pendant que Bon-Affût et Ruperto faisaient volte-face pour repousser

les attaques des guerriers d'Atoyac et soutenir la retraite, don Leo,

s'armant d'un casse-tête que la main d'un Apache blessé venait de

laisser échapper, se précipita au plus épais de la mêlée en bondissant

comme un tigre aux abois. Les combattants, trop serrés les uns contre

les autres pour faire usage de leurs armes à feu, s'égorgeaient à coup

de couteau et de lance, ou bien s'assommaient avec les casse-têtes et

les crosses des rifles et des fusils.

Cet affreux carnage dura près de vingt minutes, animé par les

hurlements sauvages des Indiens et les cris non moins atroces des

gambucinos. Enfin, par un effort désespéré, don Leo parvint à rompre la

digue humaine qui s'opposait à son passage, et se précipita, suivi de

ses compagnons, par la large et sanglante trouée qu'il avait ouverte,

au prix de la mort de dix de ses plus déterminés compagnons. Laissant à

Bon-Affût le soin de s'opposer aux derniers efforts des peaux-rouges,

don Leo rallia son monde autour de lui, et toute la troupe s'élança

dans les profondeurs de la forêt, où elle disparut bientôt.

Au lever du soleil, les aventuriers arrivèrent à la grotte qui devait

primitivement servir de refuge à Ruperto. Don Leo donna l'ordre de

s'arrêter.

Il était temps, les chevaux, haletants de fatigue, ne se soutenaient

plus qu'avec peine; d'ailleurs, quelque diligence que fissent les

Apaches, les aventuriers avaient sur eux toute une nuit d'avance: ils

pouvaient donc prendre quelques heures d'un repos indispensable.

Bon-Affût, qui arriva bientôt avec l'arrière-garde, confirma les

prévisions de don Leo. Les peaux-rouges avaient, au dire de Bon-Affût,

subitement tourné bride dans la direction de la ville.

Cette nouvelle redoubla la sécurité des aventuriers.

Pendant que les gambucinos, diversement groupés, préparaient le repas

ou pansaient leurs blessures, et que les jeunes filles, retirées dans

la grotte, dormaient sur un amas de feuilles et de zarapés, don Leo et

les deux Canadiens se baignèrent, afin d'effacer les traces de leurs

peintures indiennes; puis, après avoir repris leurs vêtements, ils

allèrent chercher quelques instants de repos.

Seul, don Leo entra dans la grotte. L'Églantine, assise aux pieds des

jeunes filles endormies, les berçait doucement avec le refrain plaintif

d'une chanson indienne. Don Mariano dormait non loin de sa fille. Le

jeune homme remercia par un doux sourire la femme du chef, s'étendit

en travers de l'entrée de la grotte, et s'endormit, lui aussi, après

s'être assuré que des sentinelles veillaient à la sûreté commune.

Les premières paroles des jeunes filles, en s'éveillant, furent pour

remercier leurs libérateurs. Don Mariano ne se lassait pas de caresser

sa fille, qui lui était enfin rendue; le vieillard ne savait comment

exprimer sa reconnaissance à don Leo. Doña Laura, avec toute la

naïve franchise d'un jeune cœur auquel les détours sont inconnus, ne

trouvait pas d'expressions assez fortes pour exprimer à don Leo le

bonheur dont son âme débordait; seule doña Luisa demeurait sombre et

pensive. En voyant avec quel laisser-aller et quel dévouement don Leo,

sans autre intérêt que celui de les servir, avait si souvent risqué sa

vie pour elles, la jeune fille avait deviné la grandeur et la noblesse

du caractère de l'aventurier; alors l'amour était entré dans son cœur,

amour d'autant plus violent que celui qui en était l'objet semblait ne

pas s'en apercevoir.

L'amour rend perspicace: doña Luisa comprit bientôt pourquoi son amie

lui vantait continuellement les qualités généreuses du jeune homme,

elle devina la passion secrète qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre.

Une douleur cruelle la mordit au cœur à cette découverte; en vain elle

se débattit contre l'horrible torture d'une jalousie effrénée car elle

sentait que jamais don Leo ne l'aimerait. Cependant, malgré elle,

la pauvre enfant se laissait aller sans espoir au charme de voir et

d'entendre celui pour lequel elle aurait sacrifié sa vie avec bonheur.

Quant à don Leo il ne voyait rien, n'entendait rien: il était ivre de

joie et savourait avec délices la voluptueuse félicité dont l'inondait

la présence de doña Laura, assise, belle et nonchalante, entre lui et

son père.

Heureusement que Bon-Affût n'était pas amoureux, lui, et qu'il

voyait nettement les dangers de la position. Il convoqua un conseil

composé de lui d'abord, de don Leo, de Ruperto, de don Mariano et de

Balle-Franche, dans lequel il fut résolu qu'on se dirigerait en toute

hâte vers la plus prochaine frontière mexicaine, afin de mettre le plus

tôt possible les jeunes femmes à l'abri de tout danger et d'échapper,

si cela était possible, à un retour agressif des Indiens. Surtout il

fallait se hâter, parce que, par une coïncidence malheureuse, on se

trouvait à l'époque de l'année nommé par les peaux-rouges _lune du

Mexique_, et qu'ils ont choisie pour leur déprédations périodiques sur

les frontières de ce misérable pays. Bon-Affût se fit fort d'atteindre

les défrichements en moins de quatre jours par des chemins, croyait-il,

connus de lui seul.

On partit.

Les aventuriers ne furent pas inquiétés dans leur fuite rapide; et,

ainsi que Bon-Affût l'avait annoncé dans l'après-midi du quatrième jour

la cuadrilla traversait à gué le Río Gila et entrait dans la Sonora.

Cependant, au fur et à mesure qu'ils avançaient sur le territoire

mexicain, le front du chasseur se rembrunissait, ses sourcils se

fronçaient avec inquiétude, et les regards qu'il portait de tous les

côtés dénotaient une profonde préoccupation. C'est que ces parages,

dont l'apparence devait dans cette saison être si luxuriante, avaient

un aspect étrange et désolé qui faisait froid au cœur. Les terres

bouleversées et foulées aux pieds des chevaux, les débris de _jacales_

charbonnés, épars çà et là, les cendres amoncelées aux endroits où

auraient dû s'élever d'énormes meules de grains, attestaient que la

guerre avait passé par là avec toutes les horreurs qu'elle entraîne à

sa suite.

Cependant, à deux lieux à l'horizon, on voyait blanchir les maisons

d'un _pueblo_ fortifié, ancien présidio, qui étincelaient aux derniers

rayons du soleil. Tout était calme aux environs; mais ce calme était

celui de la mort. Aucun être humain ne se montrait; aucune _manada_ ne

paraissait dans les prairies dévastées; les _recuas_ de mules et les

grelots de la _nena_ ne se laissaient ni voir ni entendre; partout un

silence de plomb, une tranquillité lugubre pesaient sur ce paysage et

lui donnaient, aux gais rayons du soleil, un aspect navrant.

Tout à coup Balle-Franche, qui marchait un peu en avant de la troupe,

ramena son cheval d'un écart qui avait failli le désarçonner et

se pencha de côté avec Un cri de surprise. Don Leo et Bon-Affût

accoururent avec empressement.

Un spectacle hideux s'offrit alors à la vue des trois hommes. Au fond

d'une douve qui bordait la route, un monceau de cadavres espagnols

gisaient pêle-mêle, horriblement défigurés et privés de leur chevelure.

Don Leo ordonna de faire halte, ne sachant s'il devait avancer ou

reculer. Il était permis d'hésiter dans une semblable occurrence.

Pousser jusqu'au présidio, peut-être était-il désert, peut-être même

les peaux-rouges s'en étaient-ils rendus maîtres. Cependant une

détermination, quelle qu'elle fût, devait être prise sur l'heure. Don

Leo à force d'interroger l'horizon, aperçut à environ deux lieues, sur

la droite, une hacienda en ruines. Bien que précaire, il valait mieux

se réfugier dans cet abri que de camper en plaine. Les aventuriers

piquèrent des deux, vingt minutes plus tard, ils arrivèrent à la ferme.

L'hacienda portait les traces du feu et de la dévastation; les murs

lézardés étaient noircis par la fumée, les fenêtres et les portes

brisées, au milieu des décombres, plusieurs cadavres d'hommes et de

femmes à demi consumés étaient entassés çà et là dans les patios. Don

Leo conduisit les jeunes filles toutes tremblantes dans une chambre que

l'on débarrassa des débris qui en obstruaient l'entrée; puis, après

leur avoir recommandé de ne pas en sortir, il rejoignit ses compagnons,

qui, sous la direction de Balle-Franche, s'installaient tant bien

que mal dans l'hacienda. Bon-Affût était parti à la découverte avec

Ruperto. Don Mariano, excité par l'amour paternel, s'était improvisé

ingénieur; aidé par une dizaine d'aventuriers, il s'occupait à

fortifier la maison du mieux qu'il lui était possible.

Comme toutes les haciendas mexicaines de la frontière, celle-ci était

entourée d'une haute muraille crénelée. Don Leo fit boucher la porte;

puis, rentrant dans la maison, il ordonna de relever les portes et les

fenêtres, fit percer des meurtrières et placer des sentinelles auprès

de l'enceinte et sur l'_azotea_--toit. Donnant ensuite à Balle-Franche

le commandement de douze hommes résolus, il lui ordonna de s'aller

embusquer avec cette troupe derrière un mamelon couvert de bois qui

s'élevait à deux cents mètres à peu près de l'hacienda. Il fit ensuite

le dénombrement de sa troupe: en comptant les domestiques de don

Mariano et le gentilhomme lui-même, il n'avait auprès de lui que vingt

et un hommes; mais ces hommes étaient des aventuriers, déterminés à se

faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de se rendre. Don Leo ne perdit

pas tout espoir. Enfin, toutes ces précautions prises, il attendit.

Ruperto arriva bientôt; son rapport n'était pas rassurant.

Les peaux-rouges s'étaient emparés du présidio par surprise; le bourg

avait été livré au pillage, puis abandonné; il était complètement

désert. De nombreux partis d'Apaches battaient la campagne dans toutes

les directions; il paraissait évident que les aventuriers ne pourraient

faire une lieue hors de l'hacienda sans tomber dans une embuscade.

Bon-Affût arriva enfin; le chasseur ramenait avec lui une quarantaine

de soldats et de paysans mexicains qui depuis deux jours erraient

à l'aventure, au risque d'être surpris à chaque instant par les

peaux-rouges qui massacraient sans pitié tous les blancs qui tombaient

entre leurs mains. Don Leo reçut ce secours imprévu avec joie; un

renfort de quarante hommes n'étaient pas à dédaigner, d'autant plus que

ces individus étaient armés et par conséquent en état de lui rendre de

grands services. Bon-Affût, en bon fourrier, amenait aussi avec lui

plusieurs mules chargées de vivres. Le digne Canadien songeait à tout,

rien ne lui échappait. Lorsque les hommes eurent été distribués aux

endroits les plus exposés aux surprises, don Leo et Bon-Affût montèrent

sur l'azotea afin d'examiner les environs.

Rien n'était changé: la campagne était toujours déserte. Ce calme

était de mauvaise augure. Le soleil se coucha dans un flot de vapeurs

rougeâtres, la lumière décrut subitement et la nuit arriva avec ses

ténèbres et ses mystères.

Don Leo, laissant le Canadien seul, descendit dans la chambre qui

servait de refuge aux trois femmes. Les jeunes filles étaient assises

et gardaient le silence.

L'Églantine s'avança vers lui.

--Que veut ma sœur? demanda le jeune homme.

--L'Églantine veut partir, répondit-elle de sa voix douce.

--Comment! Partir! se récria-t-il avec étonnement; c'est impossible;

la nuit est sombre; ma sœur courrait trop de danger seule dans la

campagne; les callis de sa tribu sont bien loin dans la prairie.

L'Églantine fit sa petite moue habituelle en secouant la tête.

--L'Églantine veut partir, reprit-elle avec impatience; mon frère lui

fera donner un cheval; il faut qu'elle rejoigne l'Aigle-Volant.

--Hélas! Ma pauvre enfant, l'Aigle-Volant est bien loin en ce moment,

j'en ai la crainte; vous ne le retrouverez pas.

La jeune femme releva vivement la tête:

--L'Aigle-Volant n'abandonne pas ses amis, dit-elle; c'est un grand

chef; l'Églantine est fière d'être sa femme. Que mon frère la laisse

sortir; l'Églantine à dans le cœur un petit oiseau qui chante doucement

et qui lui dit où est le sachem.

Don Leo était en proie à une vive perplexité; il ne pouvait se décider

à consentir à ce que lui demandait l'Indienne; il lui répugnait

d'abandonner ainsi cette jeune femme qui leur avait donné tant de

preuves de dévouement depuis qu'elle était parmi eux. En ce moment il

se sentit frapper sur l'épaule; il se retourna: c'était Bon-Affût qui

venait le rejoindre.

--Laissez-la faire, dit-il; elle sait mieux que nous pourquoi elle agit

ainsi; les peaux-rouges ne font jamais rien qu'avec connaissance de

cause. Venez, chère enfant, je vais vous accompagner jusqu'à la porte

et vous faire donner un cheval.

--Allez donc, répondit don Leo; mais souvenez-vous que c'est contre mon

désir que vous nous avez quittés.

L'Indienne sourit, embrassa les deux jeunes filles en leur disant ce

seul mot:

--Courage!

Puis elle suivit Bon-Affût.

--Pauvre chère créature! murmura don Leo. Elle va chercher à nous être

utile encore, j'en suis convaincu. Se tournant alors vers les jeunes

femmes:

--_Niñas_, leur dit-il, reprenez courage; nous sommes nombreux; demain,

au lever du soleil, nous repartirons sans craindre d'être inquiétés par

les maraudeurs indiens.

--Don Miguel, répondit doña Laura en souriant avec tristesse, vous

essaierez en vain de nous rassurer; nous avons entendu ce que vos

hommes disaient entre eux; ils s'attendent à une attaque.

--Pourquoi ne pas être franc avec nous, don Miguel? ajouta doña Luisa.

Mieux vaut nous avouer clairement dans quelle position nous sommes et à

quoi nous sommes exposées.

--Mon Dieu! Le sais-je moi-même? reprit-il; j'ai pris toutes les

précautions nécessaires pour défendre l'hacienda jusqu'à la dernière

extrémité; mais j'espère que notre piste ne sera pas découverte.

--Vous nous trompez encore, don Miguel, dit Laura avec un ton de

reproche si doux qu'il alla au cœur du jeune homme.

--D'ailleurs, continua l'aventurier, sans vouloir répondre à

l'interruption de celle qu'il aimait, soyez certaines, _señoritas_,

qu'en cas d'attaque nous mourrons tous, mes compagnons et moi, avant

qu'un Apache puisse franchir le seuil de cette porte.

--Les Apaches, s'écrièrent les jeunes filles, dont le souvenir de leur

captivité était encore palpitant dans leur mémoire et qui tremblaient à

la seule pensée de retomber entre leurs mains.

Cependant ce mouvement d'effroi n'eut que la durée d'un éclair; la

physionomie de Laura reprit aussitôt l'expression angélique qui lui

était habituelle, et ce fut en donnant à sa voix l'intonation la plus

douce qu'elle dit à don Leo:

--Nous avons foi en vous; nous savons que, pour nous sauver, vous

ferez tout ce qui est humainement possible; nous vous remercions de

votre dévouement; notre sort est entre les mains de Dieu, nous avons

confiance en lui. Agissez en homme, don Miguel, ne vous inquiétez pas

de nous davantage; seulement, je vous en prie, veillez sur mon père.

--Oui, ajouta doña Luisa, faites bravement votre devoir; de notre côté,

nous ferons le nôtre.

Don Leo la regarda sans comprendre. Elle sourit en rougissant, mais

sans parler davantage.

Le jeune homme semblait vouloir dire quelques mots; mais après un

moment d'hésitation, il salua respectueusement les jeunes filles et se

retira.

Laura et Luisa se jetèrent alors dans les bras l'une de l'autre et

s'embrassèrent avec effusion.

Lorsque don Leo entra dans le patio, Bon-Affût s'avança vers lui, et

lui montrant du doigt plusieurs rangées de points noirs qui semblaient

ramper dans la direction de l'hacienda:

--Regardez, lui dit-il sèchement.

--Ce sont les peaux-rouges! s'écria don Leo.

--Il y a dix minutes que je les vois, reprit le chasseur; mais nous

avons encore le temps de nous préparer à les recevoir; ils ne seront

pas ici avant une heure.

En effet, une heure environ se passa dans une horrible anxiété.

Soudain la tête hideuse d'un Apache parut au-dessus de la porte et jeta

un regard féroce dans le patio.

--On ne se fait pas une idée comme ces Indiens sont effrontés, dit

Bon-Affût en ricanant; et levant sa hache, le corps de l'Apache retomba

au dehors, tandis que sa tête roulait en grinçant des dents jusqu'aux

pieds de don Leo.

Plusieurs tentatives du même genre opérées sur divers points de

l'enceinte furent repoussées avec un égal succès. Alors les Apaches,

qui se flattaient de surprendre les blancs endormis, se voyant au

contraire si mal reçus, poussèrent leur cri de guerre, et, se levant

en tumulte du sol sur lequel ils avaient rampé jusqu'alors, ils

se précipitèrent en bondissant contre le mur qu'ils cherchèrent à

escalader de tous les côtés à la fois.

Une ceinture de flamme ceignit alors l'hacienda, et une grêle de balle

les atteignit. Beaucoup tombèrent, sans que l'élan des assaillants fût

ralenti. Une nouvelle décharge faite à bout portant fut impuissante

à les repousser, bien qu'elle leur causa des pertes énormes. Bientôt

les assaillants et les assaillis luttèrent corps à corps. Ce fut

une mêlée atroce, un carnage horrible, où l'on ne lâchait prise que

pour mourir, où le vaincu, entraînant souvent le vainqueur dans sa

chute, l'étranglait dans une dernière convulsion. Pendant plus d'une

demi-heure il fut impossible de se reconnaître; les coups de feu, les

coups de lances, les flèches et les coups de machettes se froissaient

et s'entrechoquaient avec une rapidité qui tenait du prodige. Enfin les

Apaches reculèrent. Le mur n'avait pas été franchi. Mais la trêve fut

courte. Les peaux-rouges revinrent presque immédiatement à la charge,

et la lutte recommença avec un nouvel acharnement. Cette fois, malgré

des prodiges de valeur inouïs, les aventuriers, débordés par la masse

d'ennemis qui les assaillaient de toutes parts, furent contraints de

se replier vers la maison en défendant le terrain pas à pas; mais

maintenant la résistance ne pouvait pas être longue.

Tout à coup des cris se firent entendre sur les derrières des Indiens,

et Balle-Franche roula sur eux comme une avalanche à la tête de sa

troupe. Les peaux-rouges, surpris et épouvantés par cette attaque

imprévue, se replièrent en désordre et se dispersèrent dans la

campagne. Don Leo s'élança alors à la tête d'une vingtaine d'hommes

pour soutenir son embuscade et achever la défaite des ennemis. Les

aventuriers poursuivirent les Indiens qu'ils massacrèrent avec fureur.

Tout à coup don Leo poussa un cri de surprise et de rage.

Pendant qu'il se laissait entraîner à la poursuite des Apaches,

d'autres Indiens, surgissant subitement dans l'espace laissé libre,

s'étaient élancés dans l'hacienda. Les gambucinos tournèrent bride et

retournèrent sur leurs pas de toute la rapidité de leurs chevaux. Il

était trop tard! L'hacienda était envahie.

Le combat devint alors un carnage horrible, une boucherie sans nom.

Au milieu des Apaches, Atoyac, Addick et don Estevan semblaient se

multiplier, tant leurs coups étaient pressés et leur fureur au comble.

Sur la marche la plus élevée du perron conduisant dans l'intérieur

de la maison, don Mariano et quelques gambucinos qu'il avait ralliés

luttaient en désespérés contre les attaques répétées d'une foule

d'Indiens. Soudain un voile sanglant s'étendit devant les yeux du jeune

homme, une sueur froide inonda son visage: les Apaches avaient forcé

l'entrée, ils inondaient la maison.

--En avant! En avant! hurla don Leo en se jetant à corps perdu dans la

mêlée.

--En avant! répétèrent Balle-Franche et Bon-Affût.

En ce moment, les deux jeunes femmes parurent aux fenêtres poursuivies

de près par des peaux-rouges, qui les saisirent dans leurs bras et les

enlevèrent malgré leurs cris de désespoir et leur résistance. Tout

était perdu!

Mais à cet instant suprême, le cri de guerre des Comanches vibra

dans l'espace, et une nuée de guerriers, en avant desquels galopait

l'Aigle-Volant, tomba comme la foudre sur les Apaches qui se croyaient

vainqueurs. Cernés de tout les côtés à la fois, après une résistance

héroïque, ceux-ci furent enfin forcés de plier et de chercher leur

salut dans la fuite.

Les aventuriers étaient sauvés à l'instant où ils croyaient n'avoir

plus qu'à se faire tuer pour ne pas tomber vivants entre les mains de

leurs féroces ennemis.

Épilogue.

Deux heures plus tard, le soleil éclairait à son lever une scène

touchante dans cette hacienda qui venait d'être le théâtre d'une

bataille aussi acharnée.

Les aventuriers et les guerriers comanches, arrivés si heureusement

pour eux, s'étaient empressés de faire disparaître autant que possible

les traces du combat. Dans un angle retiré du patio les cadavres de

ceux qui avaient succombé dans la lutte étaient amoncelés et recouverts

tant bien que mal avec de la paille; des sentinelles comanches

gardaient une vingtaine de prisonniers apaches, et les aventuriers

s'occupaient, les uns à panser leurs blessures, les autres à ouvrir de

larges tranchées pour enterrer les morts.

Sous le zaguán de l'habitation, sur des bottes de paille recouvertes

de zarapés, deux hommes et une femme étaient étendus. La femme était

morte, c'était doña Luisa. La pauvre enfant, dont toute la vie n'avait

été qu'une longue abnégation et un continuel dévouement, s'était

bravement fait tuer par don Estevan, au moment où elle-même brûlait la

cervelle à Addick, qui enlevait doña Laura.

Les deux hommes étaient don Mariano et Balle-Franche.

Don Leo et Laura se tenaient chacun d'un côté du vieillard, épiant avec

inquiétude l'instant où il rouvrirait les yeux.

Bon-Affût, triste et le front pâle, était penché sur son vieux camarade

qui allait mourir.

--Courage, lui disait-il, courage, frère, ce n'est rien!

Le Canadien essaya de sourire.

--Hum! Je sais ce qui en est, répondit-il d'une voix entrecoupée; j'en

ai encore pour dix minutes au plus, et puis après, dam!

Il se tut un instant et sembla réfléchir.

--Dites moi, Bon-Affût, reprit-il, croyez-vous que Dieu me pardonnera?

--Oui, mon digne ami, car vous étiez une vaillante et bonne créature!

--J'ai toujours agi selon mon cœur. Enfin, on dit que la miséricorde de

Dieu est infinie; j'espère en lui.

--Espérez, mon ami, espérez!

--C'est égal, je savais bien que les Indiens ne me tueraient jamais;

vous le voyez, c'est ce don Estevan qui m'a blessé; mais je lui ai

fendu le crâne à cet assassin de jeunes filles! Misérable! J'aurais dû

le laisser mourir dans sa fosse! Comme un loup pris au piège.

Sa voix s'affaiblissait de plus en plus, son regard devenait vitreux,

la vie se retirait à grands pas.

--Pardonnez-lui; maintenant il est mort, il ne pourra plus nuire.

--Dieu soit loué! J'ai enfin écrasé la vipère! Adieu, Bon-Affût,

mon vieux camarade! Nous ne chasserons plus les daims et les bisons

ensemble dans la prairie; nous ne pousserons plus notre cri de guerre

contre les Apaches... où est l'Aigle-Volant?

--Il est à la poursuite des peaux-rouges.

--Oh! C'est un brave cœur; il était bien jeune quand je l'ai connu,

c'était en 1845; je me rappelle que je revenais de...

Il s'arrêta. Bon-Affût, qui s'était penché le plus près possible de

lui, afin d'entendre les paroles qu'il prononçait d'une voix de plus en

plus faible, le regarda. Il était mort.

Le digne chasseur avait rendu son âme à Dieu, sans éprouver les

cruelles angoisses de la mort. Son ami lui ferma pieusement les yeux,

s'agenouilla près de lui, et, inclinant son front pâle. Il pria avec

ferveur pour son vieux compagnon.

Cependant don Mariano était toujours dans le même état d'insensibilité

apparente. Les deux gens lui tenaient chacun une main et interrogeaient

son pouls avec inquiétude. Les deux vieux domestiques du gentilhomme

pleuraient silencieusement réfugiés dans un angle de la pièce.

Tout à coup don Mariano poussa un profond soupir, une vive rougeur

colora son visage, ses yeux s'ouvrirent, pendant quelques secondes

il sembla chercher à rappeler ses idées troublées par les approches

de l'agonie. Enfin il fit un effort suprême, se dressa à demi sur

sa couche, et regardant tour à tour, avec une expression de bonté

ineffable, les deux jeunes gens qui étaient tombés agenouillés, il

ramena leurs mains vers lui et les réunit sur son cœur.

--Don Leo, dit-il d'une voix forte, veillez sur elle! Laura, tu

l'aimes, sois heureuse! Mes enfants, je vous bénis! Mon Dieu! Pardonnez

dans votre miséricorde au malheureux, cause de tous nos malheurs!

Seigneur, recevez-moi dans votre sein! Mes enfants, mes enfants, au

revoir!

Son corps fut soudain agité d'un tremblement convulsif, ses traits se

contractèrent, et il retomba en arrière en exhalant un soupir suprême.

Il était mort!

Après avoir rendu les derniers devoirs à son vieux camarade, Bon-Affût

suivit l'Aigle-Volant et ses guerriers. Depuis, on n'entendit plus

parler de lui; la mort de Balle-Franche avait brisé en cet homme si

fort toute énergie et toute volonté; peut-être traîne-t-il encore les

restes de sa misérable existence au milieu des Indiens, parmi lesquels

il s'était résolu à vivre.

Les recherches minutieuses faites plus tard par don Leo de Torres,

après son mariage avec doña Laura de Real del Monte demeurèrent toutes

sans résultat; le jeune homme dut, à son grand regret, renoncer à

s'acquitter jamais envers cet homme au cœur si simple et si grand à la

fois, auquel il devait tant de reconnaissance.

L'éclaireur · 第 48 / 50 题