XXXVII.

Complications.

Pendant qu'avaient lieu à Quiepaa-Tani les événements que nous avons

rapportés, au camp des gambucinos il s'en passait d'autres que nous

allons raconter.

Don Leo, après s'être séparé de Bon-Affût sur la lisière de la forêt,

avait regagné tout pensif l'endroit où ses compagnons l'attendaient.

Il était évident que le hardi aventurier, mécontent intérieurement

de la tournure qu'avaient prise les choses, méditait quelque projet

désespéré pour se rapprocher des jeunes filles.

Il avait passé plusieurs heures étendu au sommet du monticule isolé qui

dominait toute la campagne et dont nous avons parlé précédemment, et de

là il avait étudié avec soin la position de la ville.

Il était évident que ce jeune homme, au caractère ardent, aux passions

fougueuses, ne consentait qu'à contrecœur à jouer le second rôle dans

une expédition dans laquelle jusque-là il avait constamment tenu le

premier; sa fierté se révoltait d'être obligé de s'astreindre à obéir

à un autre, bien que cet homme fût son ami dévoué et qu'il pût compter

sur lui comme sur soi-même.

Il se reprochait de laisser ainsi Bon-Affût s'exposer seul à des

dangers terribles, pour une cause qui était la sienne. Mais la

véritable raison, celle qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, celle

enfin qui lui aurait fait braver avec joie les plus grands périls et

même la mort pour sauver les jeunes filles, celle enfin qui le poussait

sourdement à se révolter contre la prudence de Bon-Affût et à prendre

à tous risques sa place dans l'exécution du plan concerté entre eux,

cette raison était qu'il aimait doña Laura de Real del Monte.

Il l'aimait de cet amour puissant et invincible que les natures

d'élite sont seules capables d'éprouver, amour qui grandit avec les

obstacles et qui, lorsqu'il a pris possession du cœur d'un homme comme

don Leo, lui fait accomplir les actes les plus téméraires et les plus

extraordinaires.

Cet amour était d'autant plus fortement enraciné dans le cœur du jeune

homme qu'il en ignorait complètement l'existence et ne croyait agir

que sous le coup de l'affection qu'il portait aux jeunes filles et

de la pitié que lui inspirait leur situation malheureuse. Si, dans

le principe, il en avait été ainsi, ce qui est vrai, puisqu'il ne

connaissait pas doña Laura, la position avait complètement changé

depuis.

Un jeune homme ne voyage pas impunément côte à côte avec une jeune

fille pendant plus d'un mois, la voyant sans cesse, causant avec elle à

chaque instant du jour, sans s'éprendre d'elle.

Il y a dans les jeunes filles un certain charme dont on ne cherche pas

à se rendre compte, qui semble émaner de tout leur être, s'imprégner

dans tout ce qui les entoure, qui séduit et subjugue malgré eux les

hommes les plus forts.

Le frou-frou soyeux de leur robe, la désinvolture molle et aérienne de

leur tournure, les parfums enivrants de leur ondoyante chevelure, la

pure limpidité de leur regard rêveur qui se dirige vers le ciel et, se

fixant partout sans rien voir, cherche à deviner ce qu'elles ignorent,

tout enfin dans ces êtres incompréhensibles et voluptueusement naïfs,

semble commander l'adoration et appeler l'amour.

Doña Laura possédait surtout ce magnétisme fascinateur du regard, cette

candide douceur un peu enfantine du sourire qui annihilent la volonté.

Lorsque son grand œil bleu, voilé de long cils noirs, s'abaissait

complaisamment sur le jeune homme et se fixait sur lui d'un air pensif,

il se sentait tressaillir dans tout son être, il avait froid au cœur;

et en proie intérieurement à une sensation d'une volupté immense et

inconnue, il souhaitait de mourir ainsi aux pieds de celle qui pour lui

n'était plus une créature terrestre, mais presque un ange.

Pendant le cours accidenté de sa vie, l'aventurier n'avait connu de

la femme que ce que la civilisation atrophiée du Mexique lui en avait

laissé deviner, c'est-à-dire le côté hideux et repoussant. Le hasard,

en le mettant tout à coup en contact avec une jeune fille pure et

candide comme celle qu'il avait sauvée, avait apporté dans ses idées

une révolution complète en lui faisant comprendre que jusqu'à ce jour

la femme, telle que Dieu l'avait créée pour l'homme, lui était demeuré

complètement inconnue.

Aussi, sans s'en apercevoir, tout naturellement, s'était-il laissé

aller au charme qui agissait sur lui à son insu, et s'était-il mis

à aimer doña Laura de toutes les forces agissantes de son âme, sans

chercher à se rendre compte du nouveau sentiment qui s'était emparé

de lui, heureux du présent, sans vouloir songer à l'avenir, qui

n'existerait probablement jamais pour lui.

L'insouciance dans l'avenir est généralement le fond du caractère de

tous les amoureux; ils ne voient et ne peuvent voir au delà du présent

par lequel ils sentent, par lequel ils souffrent ou sont heureux, par

lequel enfin ils vivent.

Peut-être don Leo, caché au fond des déserts avec la jeune fille qu'il

avait si miraculeusement sauvée, avait-il pendant quelques jours

caressé intérieurement l'espoir d'un bonheur éternel avec celle qu'il

aimait, loin des villes et de leurs enivrements redoutables; mais cette

pensée, s'il l'avait eue, s'était évanouie tout à coup, sans retour,

à la rencontre fortuite de don Mariano: l'apparition du père de doña

Laura devait anéantir pour toujours les projets formés par le jeune

homme.

Le coup fut rude: cependant, grâce à sa volonté de fer, il le supporta

bravement, croyant qu'il lui serait facile, dans le tourbillon de la

vie accidentée à laquelle il était condamné, d'oublier la jeune fille.

Malheureusement pour don Leo, il lui avait fallu subir la loi commune,

c'est-à-dire que son amour s'était accru en raison inverse des

obstacles invincibles qui soudain avaient surgi; ce fut justement

lorsqu'il reconnut qu'elle ne pourrait jamais être à lui à cause des

raisons de famille et de fortune qui élevaient entre eux une barrière

infranchissable, qu'il comprit qu'il lui était impossible de vivre sans

elle.

Alors, sans chercher plus longtemps à guérir la plaie incurable qu'il

avait au cœur, il se laissa au contraire complètement aller à cet amour

qui était sa vie, et ne rêva plus qu'une chose, mourir en sauvant celle

qu'il aimait, afin d'attirer sur ses lèvres à sa dernière heure une

parole de reconnaissance, et peut-être de lui laisser un doux et triste

souvenir au fond de l'âme.

On comprend que, dans de telles dispositions, don Leo voulait

absolument, quoi qu'il pût arriver, délivrer lui-même la jeune fille;

aussi, depuis l'instant où il s'était séparé de son ami, rêvait-il au

moyen de s'introduire dans la ville et de la voir.

Ce fut dans ces dispositions qu'il rejoignit le camp.

Don Mariano était triste; Balle-Franche lui-même semblait de mauvaise

humeur; enfin tout conspirait à le plonger de plus en plus dans son

humeur noire.

Plusieurs heures s'écoulèrent sans que les aventuriers échangeassent

une parole entre eux.

Vers deux heures de l'après-dînée, au moment de la plus forte chaleur,

les sentinelles signalèrent l'approche d'une troupe de cavaliers.

Chacun courut aux armes.

Bientôt on reconnut que les nouveaux arrivés étaient Ruperto et sa

cuadrilla que les domestiques de don Mariano avaient ralliés et ramenés

avec eux.

Juanito avait voulu, suivant les instructions qu'il avait reçues de

Bon-Affût, obliger Ruperto à se renfermer avec ses cavaliers dans la

caverne de la rivière; mais le chasseur n'avait voulu rien entendre,

disant que ses compagnons se trouvaient engagés plus avant que jamais

blancs ne s'étaient hasardés sur le territoire sacré des peaux-rouges,

qu'ils risquaient à chaque instant d'être accablés par le nombre,

massacrés ou faits prisonniers; que dans une position aussi critique,

il ne les abandonnerait pas sans chercher à leur venir en aide; et,

malgré toutes les observations du criado, le digne chasseur, qui était

doué d'une assez forte dose d'entêtement, avait poussé en avant,

jusqu'à ce qu'enfin il eût rejoint le campement de ses compagnons.

Deux ou trois fois pendant son voyage il avait eu maille à partir avec

les Indiens; mais ces légères escarmouches, loin de modérer son ardeur,

n'avaient eu d'autre résultat que celui de l'exciter à presser sa

marche, car maintenant que l'éveil était donné aux peaux-rouges, qu'ils

savaient que des détachements de visages pâles erraient aux environs

de leurs campements, selon toutes probabilités ils ne manqueraient pas

de se réunir en grand nombre, afin de frapper un grand coup et de se

débarrasser de tous leurs audacieux ennemis à la fois.

Les aventuriers accueillirent leurs compagnons avec joie: Ruperto

principalement fut fort bien reçu par don Leo, qui était heureux de

ce renfort d'hommes déterminés qui lui arrivaient au moment où il y

songeait le moins.

L'apathie qui s'était emparée des gambucinos fit place à la plus

vive activité; lorsque les divers soins dont les nouveaux venus

avaient à s'occuper furent accomplis, les groupes se formèrent, et

les conversations commencèrent avec cette vivacité et cette loquacité

particulières aux races méridionales.

Ruperto se félicita plus que jamais d'avoir eu l'heureuse pensée de

pousser en avant, lorsqu'il apprit que non seulement il y avait des

campements de peaux-rouges aux environs, mais que, à peu de distance

dans le voisinage, se trouvait une des cinq villes sacrées des Indiens.

--¡Canarios! dit-il, nous ferons bien de veiller sur nous, si nous ne

voulons pas avant peu perdre nos chevelures; ces démons incarnés ne

nous laisseront pas longtemps fouler en paix leur territoire.

--Oui, répondit nonchalamment don Leo, je crois que nous aurons raison

de pas nous laisser surprendre.

--Hum! observa Balle-Franche, ce serait une surprise désagréable que

celle qui amènerait une nuée de peaux-rouges sur notre dos; on ne se

figure pas comme ces diables se battent bien lorsqu'ils sont en nombre.

Je me rappelle qu'en 1836, à l'époque où j'étais...

--Et celui qui est le plus aventuré de nous est Bon-Affût, dit don Leo

en coupant net la parole à Balle-Franche qui demeura la bouche béante.

Je me reproche de l'avoir ainsi laissé partir seul.

--Il n'était pas seul, répondit le Canadien; vous savez bien, don

Miguel, que l'Aigle-Volant et sa cihualt, ainsi qu'ils nomment les

femmes, l'accompagnaient.

Don Leo regarda le chasseur.

--Est-ce que vous vous fiez beaucoup aux peaux-rouges, vous,

Balle-Franche? lui demanda-t-il.

--Hum! reprit celui-ci en se grattant le front, c'est selon, et, s'il

me faut avouer la vérité, ma foi! Je vous dirai que je ne m'y fie pas

du tout.

--Vous voyez bien qu'il était seul alors. Qui sait ce qui lui sera

arrivé dans cette ville maudite, au milieu de ces démons acharnés? Je

vous avoue que mon inquiétude est grande, et que j'ai horriblement peur

d'une catastrophe.

--Son déguisement était cependant parfait.

--C'est possible; Bon-Affût connaît à fond les mœurs des Indiens, il

parle leur langue comme sa langue maternelle; mais qu'importe cela,

s'il a été livré par un traître?

--Hein? fit Balle-Franche, un traître! De qui parlez-vous donc ainsi?

--Eh! De l'Aigle-Volant! ¡Caramba! Ou de sa femme, puisque eux deux

seuls le connaissent.

--Écoutez! Don Miguel, répondit sérieusement Balle-Franche,

permettez-moi de vous dire carrément ma façon de penser: vous avez tort

de parler ainsi que vous le faites en ce moment.

--Moi! s'écria brusquement le jeune homme. Eh! Pourquoi donc, s'il vous

plaît?

--Parce que vous ne connaissez que très peu, et seulement sous de bons

rapports, les gens que vous voulez flétrir d'une épithète déshonorante.

Moi, je connais l'Aigle-Volant depuis longues années; il était tout

enfant lorsque je le vis pour la première fois; je l'ai toujours trouvé

d'une franchise et d'une loyauté à toute épreuve. Tout le temps qu'il a

demeuré dans notre compagnie, il nous a rendu des services ou du moins

a cherché à nous en rendre, et enfin, pour trancher la question, nous

tous en général, et vous surtout en particulier, nous lui avons de

grandes obligations. Ce serait plus que de l'ingratitude de l'oublier.

Le digne chasseur avait prononcé cette apologie de son ami avec une

ardeur et un ton ferme qui imposèrent à don Leo.

--Pardonnez-moi, mon vieil ami, lui dit-il d'une voix conciliante;

j'ai eu tort, je le reconnais; mais, entourés d'ennemis comme nous

le sommes, menacés à chaque instant d'être victimes d'un traître.

L'exemple de Domingo est là pour corroborer mes paroles, j'ai pu me

laisser entraîner à supposer...

--Toute supposition attaquant l'honneur de l'Aigle-Volant, interrompit

vivement Balle-Franche, est nécessairement fausse. Qui sait si, en ce

moment même où nous discutons sa loyauté, il ne risque pas sa vie pour

notre service?

Ces paroles produisirent une certaine sensation sur ses auditeurs: il

y eut un instant de silence que le Canadien rompit presque aussitôt en

reprenant la parole:

--Mais je ne vous en veux pas, dit-il; vous êtes jeune, et, par cela

même, souvent votre langue va plus vite que votre pensée; mais, je vous

en prie, faites-y attention, cela pourrait, une fois ou l'autre, avoir

pour vous de graves conséquences. Mais assez là-dessus. Je me souviens,

à ce propos, d'une aventure assez singulière qui m'arriva en 1851.

C'était à l'époque où je venais de...

--Maintenant en y réfléchissant plus sérieusement, interrompit don Leo,

je vous donne pleine satisfaction; j'avais réellement tort.

--Je suis heureux que vous le reconnaissiez si loyalement.

--Ainsi n'en parlons plus, voulez-vous?

--Je ne demande pas mieux; pour en revenir à notre première

conversation, je vous avoue que, moi aussi, je suis inquiet de

Bon-Affût.

--Là! Vous le voyez bien.

--Oui, mais pour d'autres raisons que celles que vous avanciez.

--Dites-moi ces raisons.

--Oh! Mon Dieu! Elles sont toutes simples: Bon-Affût est un digne

et brave chasseur, passé maître en fait de fourberies indiennes;

mais il n'a personne pour lui donner la réplique; en cas de danger

l'Aigle-Volant lui serait d'un mince secours; s'il était découvert,

le brave chef ne pourrait que se faire tuer auprès de lui, et il n'y

manquerait pas, j'en suis convaincu.

--Et moi aussi; mais à quoi cela les avancerait-il? Comment, après

cette catastrophe, parviendrions-nous à sauver les jeunes filles?

Balle-Franche hocha la tête.

--Oui, dit-il, voilà où est la difficulté; c'est justement là le nœud

de l'affaire. Malheureusement, il est bien difficile de remédier à

cette éventualité, qui, je l'espère, ne se présentera pas.

--Il faut le croire; mais, si cela arrivait, que ferions-nous?

--Ce que nous ferions?

--Oui!

--Hum! Vous m'adressez-là don Miguel, une question à laquelle il ne

m'est guère facile de répondre.

--Enfin, supposez que cela soit; il faudrait cependant trouver un moyen

de sortir de la fausse position dans laquelle nous nous trouverions.

--Cela est certain, il le faudrait indubitablement.

--Alors?

--Alors, ma foi! Je ne sais pas ce que je ferais. Voilà, je ne suis

pas un homme qui prévoit d'aussi loin; lorsqu'un malheur arrive, il est

temps d'y remédier, sans se briser la tête à y songer ainsi à l'avance.

Tout ce que je puis vous dire, caballero, c'est que, pour le moment,

au lieu de demeurer ici, planté bêtement comme un flamant à qui on a

coupé une aile, je donnerais beaucoup pour me trouver dans cette ville

maudite, à proximité de veiller sur mon vieux compagnon.

--Dites-vous vrai? Seriez-vous réellement homme à tenter une telle

entreprise? s'écria don Leo avec joie.

Le chasseur le regarda avec surprise.

--En doutez-vous? lui dit-il. Quand donc m'avez-vous vu me vanter de

choses que je n'étais pas capable de faire?

--Ne vous fâchez pas, mon vieil ami, reprit vivement don Leo; vos

paroles me font un si grand plaisir que, dans le premier moment, je

n'osais pas y croire.

--Il faut toujours ajouter foi à mes paroles, jeune homme, répondit

sentencieusement le chasseur.

--Ne craignez rien, dit en riant don Leo, à l'avenir, je ne les

révoquerai jamais en doute.

--A la bonne heure!

--Écoutez! Si vous le voulez, nous tenterons l'affaire à nous deux.

--Pour entrer dans la ville?

--Oui!

--Pardieu! C'est une idée, cela! s'écria Balle-Franche ravi.

--N'est-ce pas?

--Oui; mais comment nous introduirons-nous dans la ville?

--Laissez-moi faire je m'en charge.

--Bon! Alors je ne m'en occupe plus; seulement, il y a autre chose.

--Quoi donc?

--Nous ne sommes guère présentables ainsi, fit le chasseur en montrant

en riant leurs costumes réciproques; moi, à la rigueur, en me peignant

un peu la figure et les mains, je pourrai passer; mais vous c'est

impossible!

--C'est vrai. Eh bien, laissez-moi faire; je vais me confectionner un

costume indien auquel vous n'aurez rien à reprocher. Vous, pendant ce

temps-là, déguisez-vous comme vous l'entendrez.

--Ce sera bientôt fait.

--Et moi aussi.

Les deux hommes se levèrent tout joyeux, mais probablement pour des

causes différentes. Balle-Franche était heureux d'aller au secours de

son ami, tandis que don Leo ne songeait qu'a doña Laura qu'il espérait

revoir.

Au moment où ils se levaient, don Mariano les arrêta.

--Est-ce sérieusement que vous parlez ainsi, caballeros, leur

demanda-t-il.

--Certes, répondirent-ils, on ne peut plus sérieusement.

--Alors, c'est fort bien; je vais avec vous.

--Hein! s'écria don Leo en reculant avec stupéfaction; êtes-vous fou,

don Mariano? Vous qui ne connaissez pas les Indiens, qui ne savez pas

un mot de leur langue, vous risquer dans ce guêpier! C'est vouloir

mourir!

--Non, répondit résolument le vieillard; je veux revoir mon enfant!

Don Leo n'eut pas le courage de combattre une résolution si nettement

formulée, il baissa la tête sans répondre. Balle-Franche, lui, ne

prit pas l'affaire à ce point de vue: parfaitement de sang-froid et

par conséquent voyant loin et juste, il comprit les conséquences

désastreuses qu'aurait pour eux la présence de don Mariano.

--Pardon, lui dit-il, mais, avec votre permission, caballero, il me

semble que vous n'avez pas bien réfléchi à la résolution que vous

prenez en ce moment.

--Caballero, un père ne réfléchit pas quand il s'agit de revoir son

enfant qu'il croyait morte et qu'il n'espérait plus serrer dans ses

bras.

--C'est juste; seulement je vous ferai observer que ce que vous voulez

faire, loin de vous aider à revoir votre fille, pourra au contraire

vous l'enlever à jamais!

--Que voulez-vous dire?

--Une chose bien simple: nous allons, don Miguel et moi, nous mêler

au milieu des Indiens que nous espérons à peine parvenir à tromper,

nous qui les connaissons; si vous nous accompagnez, il arrivera

inévitablement ceci: que du premier coup les peaux-rouges verront que

vous êtes un blanc, et alors, vous comprenez, rien ne pourra vous

sauver, ni nous non plus. Maintenant, si vous le voulez absolument,

partez, je suis prêt à vous suivre; on ne meurt qu'une fois, autant

aujourd'hui que demain.

Don Mariano poussa un soupir.

--J'étais fou, murmura-t-il, je ne savais ce que je disais:

pardonnez-moi; j'ai tant de hâte de revoir mon enfant!

--Ayez foi en nous, pauvre père, répondit noblement don Leo; par ce que

nous avons fait déjà, jugez de ce que nous pouvons faire encore; nous

allons tenter l'impossible pour vous rendre celle qui vous est si chère.

Don Mariano, succombant à l'émotion qui l'accablait, n'eut pas la force

de répondre; les yeux pleins de larmes, il serra la main du jeune homme

et se laissa tomber sur le sol.

Les deux aventuriers se préparèrent alors à la hardie expédition qu'ils

méditaient et se mirent en devoir de se déguiser.

Grâce à leurs connaissances des coutumes indiennes, ils parvinrent à se

composer des costumes en harmonie avec le rôle qu'ils voulaient jouer

et à se donner assez bien l'apparence indienne.

Lorsque ces divers préparatifs furent terminés, don Leo confia à

Ruperto le commandement de la cuadrilla, lui recommanda la plus grande

vigilance, afin de ne pas se laisser surprendre, lui fit part du signal

convenu avec Bon-Affût, et après avoir une dernière fois serré la main

de don Mariano, toujours plongé dans la plus profonde douleur, les deux

téméraires aventuriers prirent congé de leurs compagnons, jetèrent sur

leur épaule leur rifle, dont ils n'avaient pas voulu se séparer, et

se mirent en marche dans la direction de Quiepaa-Tani, accompagnés de

quelques gambucinos qui voulaient les escorter jusqu'à la lisière de la

forêt, et de Ruperto, qui n'était pas fâché de se rendre compte de la

situation de la ville, afin de savoir comment il pourrait placer ses

hommes de façon à accourir au premier signal qu'il entendrait.

L'éclaireur · 第 44 / 50 题