Une rencontre.
Le chef indien ne put retenir un geste d'effroi et fit quelques pas
en arrière a l'apparition imprévue du chasseur. Celui-ci s'arrêta
subitement au milieu de la salle, et, baissant la tête sur la poitrine,
il sembla se plonger dans une méditation profonde.
Le grand-prêtre, en rejoignant Atoyac, lui dit en peu de mots de quelle
façon le médecin était sorti de la chambre des malades, et les deux
Indiens, remplis d'une crainte superstitieuse, se tinrent immobiles à
quelques pas de lui, attendant respectueusement qu'il leur adressât la
parole.
Cependant le chasseur parut peu à peu rentrer en possession de ses
facultés, son agitation se calma, il passa la main sur son front et
soupira comme un homme enfin soulagé d'une oppression terrible. Les
Indiens jugèrent le moment favorable pour se rapprocher de lui et de
lui adresser les questions qu'ils brûlaient de lui faire.
--Eh bien, mon père? lui dirent-ils.
--Parlez, ajouta le grand-prêtre, qu'avez-vous?
Le chasseur roula des yeux égarés autour de lui, poussa un nouveau
soupir et murmura d'une voix basse et entrecoupée:
--L'esprit m'obsède, il fige la moelle de mes os!
Les Indiens échangèrent un coup d'œil épouvanté et reculèrent avec
effroi.
--Wacondah! Wacondah! reprit le Canadien, pourquoi as-tu doué de cette
science funeste ton malheureux serviteur?
Les deux peaux-rouges sentirent réellement leur sang se glacer dans
leurs veines à ces paroles sinistres; un frisson de terreur parcourut
leurs membres et leurs dents claquèrent les unes contre les autres à se
briser. Bon-Affût marcha lentement vers eux; ils le regardèrent venir
sans oser faire un mouvement pour l'éviter; le chasseur posa sa main
droite sur l'épaule du grand-prêtre, fixa sur lui un regard perçant et
dit d'une voix sombre:
--Que les fils de l'_Ayotl_ sacrée s'arment de courage!
--Que veut dire mon père? murmura en tremblant le vieillard.
--Un esprit méchant, continua lentement le chasseur, s'est emparé de
ces filles des visages pâles; cet esprit méchant frappera de mort,
à compter de ce soir, tous ceux qui s'approcheront d'elles, car la
science redoutable dont m'a doué le Wacondah m'a permis de m'assurer de
la maligne influence qui pèse sur elles.
Les deux Indiens, crédules comme tous ceux de leur race, firent un pas
en arrière. Alors le chasseur, afin de mieux corroborer ses paroles,
feignit d'être repris d'une nouvelle crise et de se débattre contre
l'obsession de l'esprit qui le tenait.
--Mais que faut-il faire pour les délivrer de ce pouvoir funeste?
demanda timidement Atoyac.
--Toute force et toute sagesse viennent du Wacondah, répondit le
Canadien, je désire demander à mon père l'amantzin, qu'il me permette
de passer cette nuit en prière dans le temple du Soleil.
Les Indiens échangèrent entre eux un regard d'admiration.
--Qu'il soit fait selon la volonté de mon père, répondit le
grand-prêtre en s'inclinant; ses désirs sont pour nous des ordres.
--Surtout, reprit le chasseur, que jusqu'à demain personne n'approche
les filles des visages pâles; alors peut-être le Wacondah exaucera mes
prières en m'indiquant les remèdes dont je dois me servir.
Le grand-prêtre s'inclina en signe d'assentiment.
--Il sera fait ainsi, dit-il; que mon père me suive, je le conduirai au
temple.
--Non, répondit Bon-Affût, cela ne se peut pas, je dois entrer seul
dans le sanctuaire; que mon père me dise la façon d'ouvrir la porte.
L'amantzin obéit et lui expliqua de quelle manière les barres et les
verrous qui fermaient le temple étaient disposés et comment il fallait
s'y prendre pour les enlever.
--Bon, fit le chasseur: demain a l'_endit-ha_--au lever du soleil,--je
ferai connaître à mon père la volonté du Wacondah et s'il nous reste
espoir de sauver les malades.
--J'attendrai, mon fils, dit le vieillard.
Les deux Indiens s'inclinèrent respectueusement devant le médecin et
se retirèrent ensemble. Le chasseur fut étonné de les voir partir
ainsi, il se demanda où ils pouvaient aller à pareille heure. Cependant
la sortie des Indiens en ce moment n'était que la conséquence des
confidences faites par Bon-Affût à Atoyac; le grand-prêtre et le chef
se rendaient en toute hâte auprès du principal sachem de la ville,
afin de lui faire part de ce qu'ils avaient appris sur les intentions
supposées du Loup-Rouge et d'Addick.
Nous reviendrons ici sur ce que nous avons dit déjà au lecteur, pour
bien lui faire comprendre le motif de la confiance avec laquelle les
Indiens avaient accueilli les paroles du chasseur. Dans ces contrées,
les devins sont comme les favoris de la divinité et jouissent d'un
pouvoir surnaturel sans bornes; comme chez les peaux-rouges, la
pratique de la médecine n'est, à proprement parler, qu'une affectation
de pratiques religieuses mêlées de jongleries ridicules, les médecins
sont naturellement considérés comme devins et respectés comme tels. Et
qu'on ne pense pas que le vulgaire seul est imbu de cette croyance: les
chefs, les guerriers, les prêtres eux-mêmes, ainsi que nous l'avons
démontré plus haut, sans leur accorder peut-être une puissance aussi
absolue, leur reconnaissent cependant une supériorité marquée sur eux.
Pendant les derniers événements que nous avons rapportés, la nuit était
venue, mais une de ces nuits américaines, si calmes et si douces,
pleines de parfums enivrants; une lueur faible et suave pleuvait des
étoiles, dont l'innombrable armée plaquait le ciel d'un bleu profond
de leur étincelante lumière; la lune se jouait dans l'éther et dardait
sur la ville endormie ses rayons argentés qui donnaient aux objets
un aspect fantastique; un silence religieux planait sur la cité. Le
chasseur suivit des yeux les deux individus aussi longtemps qu'il put
les apercevoir, puis il se mit en devoir de traverser la place afin de
se rendre au temple.
La journée avait été rude pour le Canadien; il lui avait fallu faire
à chaque instant preuve de présence d'esprit, lutter de ruse et de
finesse avec des hommes dont les yeux clairvoyants sans cesse fixés sur
lui avaient été maintes fois sur le point de découvrir le loup caché
sous la peau de l'agneau; cependant il s'était vaillamment tiré des
épreuves qu'il avait eues à soutenir, et de la façon dont les choses
avaient tourné, il avait toutes raisons de croire qu'il réussirait
à délivrer les jeunes filles; aussi le digne chasseur riait-il tout
seul de la manière dont il avait joué son rôle et se promettait-il
de continuer bravement jusqu'au bout. Arrivé au temple, il défit les
barres et les verrous et entra dans l'intérieur, se contentant de
repousser derrière lui les battants de la porte, se croyant certain que
personne n'oserait venir le troubler, à cause de la sainteté du lieu
d'abord, et ensuite de la crainte superstitieuse qu'il était parvenu à
inspirer aux Indiens.
En demandant au grand-prêtre la permission de passer la nuit dans
le sanctuaire, le chasseur n'avait d'autre but que celui de couvrir
du manteau de la religion les moyens qu'il comptait employer pour
l'évasion des jeunes filles, et en même temps d'avoir devant lui
quelques heures de liberté, afin de pouvoir, sans être dérangé par la
bienveillance importune et curieuse de la famille et des amis de son
hôte, corroborer dans sa pensée les détails de l'exécution du plan
qu'il avait formé pour enlever les deux prisonnières.
L'intérieur du temple était sombre: seule, une lampe brûlait devant
la table des sacrifices et ne répandait qu'une lueur faible et
tremblotante, incapable de dissiper les ténèbres. Bon-Affût se retira
dans un angle obscur du temple, s'accroupit sur la terre, sortit ses
pistolets de sa poitrine, les plaça auprès de lui en cas d'alerte, et,
après avoir d'un regard perçant cherché à sonder les épaisses ténèbres
qui l'enveloppaient, rassuré par le silence funèbre qui régnait dans
cette enceinte, il se mit à réfléchir profondément. Cependant, peu à
peu, soit lassitude, soit influence du lieu où il se trouvait, malgré
les violents efforts du chasseur pour rester éveillé, il sentit ses
paupières devenir pesantes, se fermer malgré lui, et enfin il finit par
se laisser aller au sommeil invincible qui l'obsédait.
Depuis combien de temps dormait-il? Il n'aurait su le dire, lorsqu'un
léger bruit qu'il entendit non loin de lui lui fit subitement ouvrir
les yeux. De même que tous les hommes habitués à la vie active et
périlleuse du désert, où il faut constamment se tenir sur ses gardes,
le chasseur avait acquis une telle finesse de sens que, si grande que
fut la lassitude qui l'accablait, chez lui le sentiment de sa sûreté
veillait toujours et que son sommeil était, lorsqu'il se savait dans
une situation périlleuse, aussi et peut-être plus léger que celui d'un
enfant. Bon-Affût, à peine réveillé, regarda autour de lui, tout en se
gardant bien de faire le moindre mouvement qui indiquât que son sommeil
fût interrompu. Il ne put rien voir, la nuit durait toujours, et de
plus la lampe était éteinte. Il comprit que quelqu'un s'était introduit
dans le temple et qu'il était épié. Mais qui avait osé franchir le
seuil sacré? Deux sortes de gens pouvaient seules se hasarder à le
faire. Un ami ou un ennemi. Des amis, il n'en avait qu'un dans la
ville, l'Aigle-Volant; il était évident que le guerrier, s'il avait
voulu pénétrer jusqu'à lui, serait venu franchement, et non pas en se
cachant, manière de procéder qui aurait pu lui attirer une balle dans
la tête. C'était donc un ennemi. Mais lequel? Ceux qu'il aurait pu
soupçonner, c'est-à-dire Addick ou le Loup-Rouge ne le connaissait pas,
et puis ils ne l'auraient pas découvert sous son déguisement, puisqu'il
avait trompé des yeux aussi clairvoyants que les leurs; du reste, dans
tout le cours de la journée, il ne s'était pas une fois rencontré face
à face avec les deux chefs; ce ne pouvait donc pas être eux. Mais qui
était-ce alors? Voilà ce que, malgré toute sa finesse, le chasseur ne
pouvait deviner. Dans le doute, et pour n'être pas pris au dépourvu,
par un mouvement presque imperceptible, il allongea ses bras jusqu'à
ce que ses mains atteignissent ses pistolets, les saisit, et, la tête
droite, les yeux bien ouverts, l'oreille tendue à tous les bruits,
il se prépara à faire bravement face à l'ennemi, quel qu'il fût, qui
allait se présenter.
Cependant le bruit qui l'avait éveillé ne se renouvelait pas, tout
demeurait calme et silencieux. En vain le chasseur cherchait à voir une
ombre, si légère qu'elle fût, un bruit presque imperceptible; rien ne
troublait la majesté du sanctuaire.
Cependant, Bon-Affût ne s'était pas trompé, il avait distinctement
entendu un pas frôler timidement les dalles du temple. Il faut s'être,
une fois dans sa vie, rencontré dans une position identique à celle
dans laquelle se trouvait le chasseur pour bien en comprendre les
angoisses et les terreurs. Sentir près de soi, à deux pas peut-être,
un ennemi qui vous guette, dont l'œil féroce est implacablement fixé
sur vous; savoir qu'il est là, le deviner par cette espèce d'intuition
que Dieu a donnée à l'homme pour prévoir un danger, et n'oser bouger,
craindre de faire le moindre mouvement qui l'avertisse que vous
l'attendez; cette position, comparée à celle de l'oiseau fasciné par
le reptile, est des plus cruelles et, en quelques minutes, devient un
supplice tellement intolérable que la mort même lui est préférable.
Certes, Bon-Affût était un homme d'un courage à toute épreuve:
l'entreprise qu'il tentait en ce moment démontrait chez lui une
témérité, je ne dirai pas poussée jusqu'à la mort, ce qui ne serait
rien, mais jusqu'au mépris de ces tortures atroces que les peaux-rouges
sont si ingénieux à inventer et à varier pour faire palpiter les chairs
de leurs victimes et extraire pour ainsi dire la vie goutte à goutte de
leur corps en lambeaux. Eh bien, après un quart d'heure de l'attente
terrible dans laquelle il se tenait, il se sentit frissonner malgré
lui, ses cheveux se dressèrent sur son crâne, et une sueur froide perla
ses tempes.
--Mille millions de démons! murmura-t-il intérieurement, vais-je donc
me laisser égorger ainsi? Vive Dieu! Je veux savoir à quoi m'en tenir,
quoi qu'il arrive.
Au même instant, comme poussé par un ressort, il se dressa sur ses
pieds, un pistolet de chaque main.
Tout à coup une ombre se détacha d'un pilier, fit un bond de tigre,
et le chasseur saisi à la gorge par une main inconnue roula sur le
sol avant d'avoir pu jeter un cri; un pied s'appuya lourdement sur sa
poitrine, et, comme à travers un nuage, il entrevit une face hideuse
qui ricanait en le regardant. Bon-Affût était seul, abandonné, sans
secours; c'en était fait de lui, rien ne pouvait le sauver; il poussa
un soupir étouffé et ferma les yeux, résigné au sort qui l'attendait.
Mais, au moment où il croyait recevoir le coup mortel, il sentit la
main qui lui serrait la gorge se desserrer, et une voix railleuse lui
dit:
--Relève-toi, puissant tlacateotzin; je voulais seulement te prouver
que tu étais en ma puissance.
Le chasseur se releva tout contusionné et tout troublé encore de cette
brusque attaque. L'autre continua:
--Que donnerais-tu pour échapper au péril qui te menace et pour être
libre de regagner paisiblement le calli de ton hôte Atoyac?
Mais Bon-Affût avait eu le temps de se remettre de cette chaude alerte;
il avait ressaisi ses pistolets, toute crainte avait fui de son cœur,
il n'avait à se défendre que contre un ennemi; cet ennemi après
l'avoir un instant tenu abattu sous ses pieds, commettait la faute de
lui rendre la liberté de ses mouvements: la position entre eux était
subitement devenue égale.
--Je ne vous donnerai rien, Loup-Rouge, répondit-il résolument;
pourquoi ne m'avez-vous pas tué lorsque j'étais là, étendu à terre,
sans défense?
Le chef indien, car c'était lui, recula avec étonnement en se voyant si
facilement reconnu.
--Pourquoi je ne t'ai pas tué, chien? répondit-il, parce que j'ai eu
pitié de toi.
--Parce que tu as eu peur, sachem! reprit fermement le chasseur; autre
chose est tuer un ennemi dans un combat qu'assassiner un adepte de la
grande médecine dans le temple du Wacondah, lorsqu'il est protégé par
sa main toute puissante! Tu as eu peur, te dis-je.
Le chasseur avait deviné juste: c'était précisément cette crainte
superstitieuse qui avait subitement arrêté le bras du chef, déjà levé
pour frapper.
--Je ne discuterai pas avec toi, reprit-il; mais apprends-moi comment
tu as aussi vite deviné mon nom, car je ne te connais pas.
--Mais je te connais, moi; le Wacondah m'avait annoncé ta présence; je
t'attendais: si je n'ai pas prévenu ton attaque, c'est que je voulais
savoir si tu pousserais l'impiété jusqu'à souiller le sanctuaire révéré
du temple.
L'Indien ricana.
--Tu vas trop loin, sorcier, dit-il avec ironie; sans un mouvement de
faiblesse que je me reproche, tu serais mort!
--Peut-être! Que me veux-tu?
--Ne le sais-tu pas toi, pour qui, dis-tu, rien n'est caché?
--Je sais quelle raison t'amène, tu chercherais vainement à me la
dissimuler; si je t'adresse cette question, c'est que je veux savoir si
tu oses mentir.
Le Loup-Rouge réfléchit un instant, puis il reprit d'un accent résolu:
--Écoute, sorcier, dit-il: ou tu es un fourbe, et je le crois, ou tu
es réellement ce que tu prétends être, c'est-à-dire un grand médecin,
aimé du Wacondah et inspiré par lui; dans l'un ou l'autre cas, je veux
éclaircir mes doutes. Malheur à toi si tu cherches à me tromper, je
te tuerai comme un chien, et de ta peau maudite, découpée en lanières
sur ton corps palpitant, je ferai des harnais pour mon cheval; si, au
contraire, tu dis vrai, tu n'auras pas d'ami plus dévoué que moi ni de
serviteur plus sûr.
--Je méprise ta haine et je ne veux pas de ton amitié, Loup-Rouge,
répondit le chasseur d'un ton imposant; tes menaces impuissantes ne
m'effraient pas; mais, pour bien te faire comprendre l'étendue de ma
science, je consens à faire ce que tu me demandes et à te dire quelle
raison t'a poussé à venir me trouver ici.
--Fais cela, sorcier, et, quoi qu'il arrive, le Loup-Rouge sera à toi.
Le chasseur sourit avec dédain et haussa les épaules.
--Est-il donc difficile de deviner ce que veut un homme de sang?
Toi et Addick, ton digne complice, vous vous êtes ligués avec un
misérable chien, rebut des faces pâles, pour enlever d'ici deux pauvres
jeunes filles confiées à la loyauté de ton complice; aujourd'hui, tu
voudrais tromper ceux avec lesquels tu t'es allié, conserver pour
toi seul les prisonnières; dénoncé au grand sachem par Atoyac, à qui
toutes tes menées sont connues et qui sait en sus que tu médites de
t'emparer du pouvoir et de te faire nommer gouverneur et chef suprême
de Quiepaa-Tani, tu t'es senti perdu; alors tu es venu vers moi, dans
l'intention de me corrompre et d'obtenir qu'au moyen du pouvoir dont je
dispose, je t'aide à t'emparer des captives que tu convoites, afin que
tu puisses fuir avec elles avant que l'on ait eu le temps de prendre
des mesures pour se saisir de toi. Est-ce bien tout? Ai-je oublié
quelque léger détail? Ou bien ai-je en effet deviné ta pensée tout
entière? Réponds, chef, donne-moi un démenti si tu l'oses!
Le sachem avait écouté la longue tirade du chasseur avec un trouble
croissant; les changements successifs de sa physionomie, tandis qu'il
écoutait le sorcier, auraient été une étude curieuse pour celui
qui aurait pu les observer; lorsqu'enfin Bon-Affût eut terminé, le
Loup-Rouge baissa la tête avec confusion, et d'une voix presque
indistincte, il balbutia:
--Mon père est réellement un tlacateotzin, le Wacondah l'inspire, sa
science est immense! Quel est l'homme qui oserait prétendre lui cacher
quelque chose? Son œil, plus perçant que celui de l'aigle, sonde les
cœurs.
--Maintenant, tu as ma réponse, Loup-Rouge, reprit le chasseur;
retire-toi en paix et ne trouble pas plus longtemps le recueillement
dans lequel je suis plongé.
--Ainsi, demanda en hésitant le chef, mon père ne veut rien faire pour
moi?
--Si, je fais beaucoup?
--Que fait donc mon père?
--Je te laisse te retirer en paix, lorsque d'un geste il me serait
facile de te renverser mort à mes pieds.
L'Indien fit deux ou trois pas afin de se rapprocher du chasseur que
de cette façon il toucha presque; celui-ci, dont l'oreille toujours au
guet venait de percevoir un bruit de pas contenus et qui venaient de
son côté, ne remarqua pas ce mouvement, car toute son attention était
dirigée d'un autre côté.
Mais soudain ses sourcils, qui s'étaient froncés, se détendirent, et un
sourire plissa ses lèvres: il avait découvert la cause de ce nouveau
mystère.
--Eh bien, dit-il au chef, pourquoi le Loup-Rouge reste-t-il ici,
lorsque je lui ai intimé l'ordre de se retirer?
--Parce que j'ai l'espoir de ramener mon père à avoir pour moi de
meilleurs sentiments.
--Mes sentiments pour le chef sont ce qu'ils doivent être; je ne puis
en changer.
--Si, mon père est bon, il viendra en aide au Loup-Rouge.
--Non, te dis-je.
--Mon père ne veut pas me servir?
--Je ne le veux pas.
--C'est le dernier mot de mon père?
--Mon dernier mot.
--Eh bien, meurs comme un chien que tu es! s'écria le peau-rouge avec
rage en se précipitant, le couteau levé sur le chasseur.
Celui-ci, depuis quelques instants, suivait d'un œil attentif tous les
mouvements du chef. Connaissant à fond le caractère fourbe et traître
des Apaches, en voyant le Loup-Rouge prendre des manières félines et
affecter un ton patelin, il prévoyait parfaitement ce que celui-ci
méditait et quel était le dénoûment qu'il prétendait donner à cette
scène; cependant, malgré cela, il ne fit pas un geste pour éviter le
coup qui lui était destiné; il regarda son assassin bien en face, les
bras croisés sur la poitrine, la tête haute et le visage impassible.
Cependant le bras levé contre le chasseur ne se baissa pas; un homme
sortit tout à coup de l'ombre qui le cachait, apparut derrière le
Loup-Rouge, lui saisit vivement le bras, le lui tordit avec une force
peu commune, l'obligea à lâcher le couteau, et disparut si prestement
que le chef atterré n'eut même pas le temps de reconnaître s'il avait
eu affaire à un homme ou à un esprit.
Le Loup-Rouge ne jeta pas un cri, ne chercha pas à se venger; mais ses
traits se décomposèrent, ses yeux roulèrent égarés dans leurs orbites;
un mouvement convulsif agita tout à coup son corps, et il tomba
agenouillé sur le sol, en murmurant avec épouvante:
--Pardon! Pardon! Mon père!
Le chasseur recula d'un pas, comme pour éviter le contact immonde du
misérable prosterné devant lui, et poussant le couteau du pied avec
dégoût:
--Ramasse ton arme, assassin! lui dit-il d'un ton de mépris suprême.
Pour toute réponse, le chef lui montra son bras disloqué qui pendait
inerte le long de son corps.
--C'est toi qui l'as voulu, reprit le chasseur; ne t'avais-je pas
averti que la protection du Wacondah était sur moi? Va, retire-toi dans
ton calli, garde le silence sur ce qui s'est passé ici; au coucher du
soleil, trouves-toi dans ta pirogue sur le bord de la rivière, en aval
du pont; j'irai t'y rejoindre, peut-être te guérirai-je si tu as suivi
strictement l'ordre que je te donne; surtout n'oublie pas que tu dois
être seul; va.
--J'obéirai à mon père; ma bouche ne proférera pas une parole sans son
ordre. Mais comment pourrais-je sans son secours sortir d'ici? Les
esprits qui veillent sur mon père me frapperont de mort dès que je ne
serai plus en sa présence.
--C'est vrai. Tu as été assez puni; relève-toi et appuie-toi sur mon
épaule; je t'aiderai à marcher jusqu'à l'entrée du temple.
Le Loup-Rouge se releva sans répliquer; son esprit rebelle était dompté
désormais, la rude leçon qu'il avait reçue lui inspirait enfin pour le
médecin une terreur superstitieuse que rien ne pouvait vaincre.
Le chasseur le conduisit doucement jusqu'à la porte du temple. Arrivé
là, il examina minutieusement le bras du blessé, s'assura qu'il n'était
pas brisé, et le congédia en lui disant d'un ton où la bonté se mêlait
à la sévérité:
--Remercie le Wacondah qui a eu pitié de toi; dans quelques jours ta
blessure sera guérie; mais que cette leçon te profite, misérable;
ce soir, tu me reverras; va; maintenant mon secours ne t'est plus
nécessaire, tu peux seul regagner ton calli.
--J'essaierai, répondit humblement le chef.
Sur un nouveau geste du chasseur, il se mit lentement en marche.
Bon-Affût le suivit quelque temps des yeux, puis il rentra dans le
temple, dont il ferma cette fois soigneusement la porte derrière lui.
Au moment où le chasseur disparaissait dans le temple, le cri du hibou
s'élevait dans l'air, annonçant que le soleil n'allait pas tarder à
paraître.