Un trio de coquins.
Laissons Addick tout à ses plans de trahison s'éloigner au galop de
Quiepaa-Tani, et occupons-nous un peu des deux jeunes filles qu'il
avait, avant son départ, confiées au Amanani.
Celui-ci les avait enfermées dans le Ciuatl-expan, habité par les
vierges du soleil.
Bien que prisonnières, elles étaient traitées avec les plus grands
égards, d'après l'ordre qu'en avait donné Addick, et elles auraient
peut-être supporté les ennuis de leur injuste captivité avec patience,
si une inquiétude profonde sur le sort qui leur était réservé et une
tristesse invincible, résultant des événements dont elles avaient
été victimes et des circonstances terribles qui les avaient amenées
au point où elles se trouvaient, en les séparant brusquement de leur
dernier défenseur, ne s'étaient emparées d'elles.
Ce fut alors que se dessina nettement la différence de caractères des
deux amies.
Doña Laura, habituée aux hommages empressés des brillants cavaliers qui
fréquentaient la maison de son père et aux jouissances de la vie molle
et luxueuse, qui est celle de toutes les riches familles mexicaines,
souffrit en se sentant privée brutalement des joies et des caresses
dont son enfance avait été entourée; oubliant les tortures du couvent
pour ne se souvenir que des joies de la maison paternelle, et incapable
de résister au chagrin qui la dévorait, elle tomba dans un état de
découragement et de torpeur qu'elle n'essaya pas même de combattre.
Doña Luisa, au contraire, qui trouvait dans sa nouvelle condition peu
de changement avec son état de novice, tout en déplorant le coup qui
la frappait, le subit avec courage et résignation; son âme fortement
trempée accepta l'infortune comme la conséquence de son dévouement à
son amie.
A son insu peut-être, depuis quelque temps un autre sentiment s'était
glissé dans le cœur de la jeune fille, sentiment qu'elle ne cherchait
pas à s'expliquer, de la force duquel elle ne se rendait pas bien
compte, mais qui doublait son courage et lui faisait espérer une
délivrance, sinon prompte, du moins possible, exécutée par l'homme
qui déjà avait tout risqué pour son amie et pour elle, et ne les
abandonnerait pas dans les nouvelles tribulations dont elles avaient
été assaillies par suite de l'odieuse trahison de leur guide.
Lorsque les deux amies s'entretenaient ensemble de quelque probabilité
de délivrance, Laura n'osait prononcer le nom de don Miguel, et par
une retenue dont la raison est facile à deviner, elle feignait de se
reposer sur le nom et la puissance de son père; plus franche, Luisa se
contentait de répondre que la bravoure et le dévouement que don Miguel
leur avait témoignés lui étaient un sûr garant que celui qui, déjà une
fois les avait sauvées, ne tarderait pas à venir à leur secours.
Laura, que sa compagne n'avait pas jugé à propos de mettre au courant
des obligations sans nombre qu'elle avait au jeune homme, ne comprenait
pas le rapport qui pouvait exister entre lui et l'avenir, et elle
interrogeait Luisa. Mais celle-ci restait muette à ce sujet ou éludait
la question.
--En vérité, mon amie, lui disait Laura, tu parles sans cesse de don
Miguel; certes nous lui devons une grande reconnaissance pour le
service qu'il nous a rendu; mais maintenant son rôle est à peu près
fini; mon père, averti par lui de la position où nous nous trouvons,
viendra avant peu nous délivrer.
--Querida de mi corazón[1], lui répondait Luisa en hochant la tête, qui
sait où est ton père en ce moment; moi j'espère dans le secours de don
Miguel, parce que lui seul nous a sauvées de son propre mouvement, sans
espoir de récompense d'aucune sorte, qu'il est trop loyal et trop homme
de cœur pour ne pas terminer une entreprise qu'il a si bien commencée.
Cette dernière phrase fut dite par la jeune fille avec tant de
conviction, que Laura en demeura surprise et leva les yeux sur son
amie qui se sentit instinctivement rougir sous le poids de ce regard
investigateur.
Laura n'ajouta rien, mais elle se demanda en elle-même quelle pouvait
être la nature du sentiment qui poussait son amie à prendre la défense
d'un homme qu'elle n'attaquait pas et auquel elle, Luisa, n'avait que
de médiocres obligations et qu'elle connaissait à peine.
Depuis ce jour, comme par un accord tacite, il ne fut plus parlé de don
Miguel, son nom ne fut plus prononcé entre les jeunes filles.
Il est un fait étrange et qui pourtant est d'une vérité incontestable,
c'est que, de quelque pays qu'ils soient et à quelque religion qu'ils
appartiennent, les prêtres sont continuellement dévorés du désir de
faire des prosélytes quand même. Le Amanani de Quiepaa-Tani ressemblait
en cela à tous ses confrères. Il n'avait garde de laisser échapper
l'occasion qui semblait se présenter à lui de convertir les deux
Espagnoles à la religion du Soleil. Doué d'une haute intelligence,
foncièrement convaincu de l'excellence du principe religieux qu'il
professait, de plus ennemi acharné des Espagnols, il conçut le projet,
dès qu'il fut chargé par Addick de veiller sur les jeunes filles,
d'en faire des prêtresses du Soleil. En Amérique, il ne manque pas
d'exemples de conversions de cette nature, ce qu'elles peuvent avoir de
monstrueux pour nous n'a rien qui ne paraisse tout naturel en ce pays.
Le Amanani dressa ses batteries en conséquence. Les jeunes filles
ne parlaient pas l'indien; lui, de son côté, ne savait pas un mot
d'espagnol; mais cette difficulté énorme en apparence fut vite tournée
par le grand-prêtre. Il se trouvait allié à un guerrier renommé appelé
Atoyac, celui-là même qui faisait sentinelle à la porte de la ville
lors de l'arrivée de Addick. Cet homme avait épousé une Indienne
_mansa_--civilisée--qui, élevée non loin de Monterey, parlait la langue
espagnole assez pour se faire comprendre. C'était une femme d'une
trentaine d'années environ, bien qu'elle en parût au moins cinquante.
Dans ces régions où la croissance est si prompte, une femme se marie
ordinairement à douze ou treize ans. Continuellement astreinte aux
durs travaux qui dans d'autres pays sont le partage des hommes, leur
fraîcheur disparaît bientôt, arrivées à vingt-cinq ans, elles sont
atteintes d'une décrépitude précoce qui, dix ans plus tard, fait des
êtres repoussants et hideux de femmes qui dans leur jeunesse étaient en
général douées d'une grande beauté et de grâces exquises dont bien des
Européennes seraient jalouses à juste titre.
La femme de Atoyac se nommait _Huitlotl_ ou le Pigeon: c'était une
douce et simple créature qui, ayant beaucoup souffert elle-même, était
instinctivement portée à compatir aux douleurs des autres. Or, malgré
la loi qui défendait l'introduction des étrangers dans le palais des
vierges du Soleil, le grand-prêtre prit sur lui de laisser parvenir le
Pigeon auprès des jeunes filles.
Il faut avoir été prisonnier soi-même au milieu d'individus dont on ne
comprend pas le langage pour se représenter la satisfaction que durent
éprouver les captives en recevant enfin la visite de quelqu'un qui
pouvait causer avec elles et les aider à vaincre l'ennui dans lequel
elles passaient tout leur temps. L'Indienne fut donc accueillie comme
une amie, et sa présence comme une distraction des plus agréables.
Mais, dès la seconde entrevue, les Espagnoles devinèrent dans quel but
intéressé ces visites étaient permises, et alors une véritable tyrannie
succéda aux courtes et joyeuses conversations des premiers jours.
Ce fut pour les jeunes filles un supplice permanent. Espagnoles et
attachées à la religion de leurs pères, elles ne pouvaient à aucun prix
répondre aux espérances du grand-prêtre, cependant la bonne Indienne,
incapable de jouer ce rôle de mensonges et de fourberies auquel on la
condamnait, ne leur avait pas caché que, malgré les paroles mielleuses
et les manières insinuantes du Amanani, elles devaient s'attendre à
souffrir les plus affreux tourments si elles refusaient de se consacrer
au culte du Soleil. La perspective était loin d'être rassurante.
Les jeunes filles savaient les Indiens capables de mettre sans le
moindre remords leurs odieuses menaces à exécution; aussi, tout en
se promettant intérieurement de rester inébranlable dans la foi de
leurs pères, les pauvres enfants étaient-elles dévorées de mortelles
inquiétudes.
Le temps s'écoulait, le grand-prêtre commençait à s'impatienter de la
lenteur de la conversion. Le peu d'espoir que les deux jeunes filles
avaient conservé de se soustraire au sacrifice que l'on exigeait
d'elles les abandonnait peu à peu.
Cette douloureuse situation, qui s'aggravait encore par l'absence de
toute nouvelle du dehors, finit par déterminer chez elles une maladie
dont les progrès furent si rapides, que le grand-prêtre jugea prudent
de suspendre l'exécution de son ardent projet de prosélytisme.
Laissons pour quelques instants les malheureuses prisonnières se
féliciter presque de l'altération survenue à leur santé, et qui pour
quelque temps au moins les affranchit des odieuses obsessions dont
elles sont l'objet, et reprenons le fil des événements qui survinrent
aux autres personnages qui figurent dans cette histoire.
Aussitôt que don Estevan s'était vu libre, il avait enfoncé les
éperons dans les flancs du cheval de Balle-Franche, et avait commencé
à travers la forêt une course furieuse, dont le but évident était de
s'éloigner au plus vite de la clairière qui avait failli lui devenir si
épouvantablement fatale.
En proie à une terreur folle que chaque minute qui s'écoulait
décuplait encore, le malheureux galopait à l'aventure, sans but et sans
pensée, ne suivant aucune direction, mais fuyant tout droit devant
lui, poursuivi par le fantôme hideux de la mort qui, pendant une heure
longue comme un siècle, s'était penchée sur son épaule et avait déjà
tendu son bras de squelette pour le saisir, lorsqu'un hasard miraculeux
lui avait tout à coup, à la dernière et suprême minute de son agonie,
envoyé un libérateur.
Don Estevan, au fur et à mesure que la lucidité rentrait dans son
cerveau, que le calme renaissait dans sa pensée, redevenait l'homme
qu'il avait toujours été, c'est-à-dire le scélérat implacable si
justement condamné et exécuté par la loi de Lynch. Au lieu de
reconnaître dans sa délivrance le doigt tout-puissant de la Providence
qui voulait ainsi lui entrouvrir les voies du repentir, il ne vit qu'un
fait matériellement accidentel et n'eut plus qu'une pensée, celle de se
venger des hommes qui l'avaient abattu et lui avaient posé le pied sur
la poitrine.
Combien d'heures galopa-t-il ainsi dans les ténèbres, roulant dans sa
tête des projets de vengeance et jetant au ciel d'ironiques regards de
défi, nul ne saurait le dire. La nuit tout entière s'écoula dans cette
course furibonde, le lever du soleil le surprit à une longue distance
du lieu où il avait subi sa sentence.
Il s'arrêta un instant afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées
et de jeter un regard autour de lui.
Les arbres assez clairsemés à l'endroit où il se trouvait, laissaient
découvrir entre leurs troncs éloignés les uns des autres, à peu de
distance en avant, une campagne nue terminée au loin par de hautes
montagnes dont les cimes bleuâtres se confondaient à l'horizon avec
le ciel; une rivière assez large coulait silencieuse entre deux rives
escarpées et dénuées de végétation.
Don Estevan poussa un soupir de soulagement; en supposant, ce qui
n'était guère probable, que quelqu'un se fût mis à sa poursuite, la
rapidité de sa course et les innombrables crochets qu'il avait faits
avaient dû complètement dérober ses traces. Il s'avança au petit pas
jusqu'à la lisière de la forêt résolu à s'arrêter une heure ou deux
afin de laisser reposer son cheval haletant, et de prendre lui-même un
repos indispensable après tant de fatigues et d'angoisses.
Dès qu'il eut atteint les premiers arbres du couvert, il s'arrêta
de nouveau, s'assura par un regard circulaire que nul être humain
n'apparaissait aux environs, et, rassuré par le calme et le silence
qui régnaient autour de lui, il mit pied à terre, dessella son cheval
qu'il entrava de façon à ce que, sans s'éloigner, il put chercher sa
nourriture, et, s'étendant sur le sol, il se mit à réfléchir.
Sa position était loin d'être agréable: il se trouvait seul, presque
sans armes, dans un pays inconnu, contraint de fuir les hommes de sa
couleur, obligé de ne compter que sur lui-même pour faire face à tous
les événements qui surviendraient et aux dangers qui l'environnaient de
toutes parts.
Certes, un homme plus résolu que ne l'était don Estevan et doué par
la nature d'une organisation plus fortement trempée que celle qu'il
possédait, se serait, à sa place, trouvé fort empêché et se serait
laissé aller, sinon au désespoir, du moins au découragement. Le
Mexicain, vaincu par les atroces émotions et les fatigues inouïes
qu'il avait endurées pendant la nuit fatale qui venait de s'écouler,
tomba malgré lui dans un état de prostration et d'insensibilité tels,
que peu à peu les objets extérieurs disparurent pour ainsi dire à ses
yeux, et il n'exista plus que par la pensée, ce phare toujours brillant
dans le cerveau humain et que Dieu, dans sa bonté infini, y fait luire
dans les plus épaisses ténèbres, afin de rendre à la créature, dans
les situations extrêmes, le sentiment de sa force et la volonté de la
lutte.
Depuis longtemps déjà don Estevan était assis, le coude sur le genou,
la tête dans la main, regardant sans voir, écoutant sans entendre,
lorsque tout à coup il tressaillit et se redressa brusquement.
Une main s'était posée doucement sur son épaule.
Si léger qu'eût été cet attouchement, il avait suffi pour réveiller le
Mexicain et le rendre au sentiment de sa situation présente.
Il regarda.
Deux hommes, deux Indiens étaient près de lui.
Ces Indiens étaient Addick et le Loup-Rouge.
Un éclair de joie brilla dans l'œil de don Estevan: ces deux hommes,
il le pressentait, étaient pour lui deux alliés. Il les désirait sans
espérer de les rencontrer jamais.
En effet, dans le désert, peut-on être certain de trouver ceux que l'on
cherche? Addick fixait sur lui un regard sardonique.
--Och! dit-il, mon frère pâle dort les yeux ouverts; sa fatigue est
grande à ce qu'il paraît.
--Oui, répondit don Estevan.
Il y eut un instant de silence.
--Je n'espérais pas retrouver aussitôt mon frère et surtout dans une
position aussi agréable, reprit l'Indien.
--Ah! fit encore don Estevan.
--Oui, aidé par mon frère le Loup-Rouge et ses guerriers, je m'étais
mis en marche afin de porter, s'il était possible, secours au visage
pâle.
Le Mexicain le regarda d'un air soupçonneux.
--Merci, dit-il enfin avec une mordante ironie, je n'ai eu besoin du
secours de personne.
--Tant mieux, cela ne m'étonne pas; mon frère est un grand guerrier
dans sa nation; mais peut-être ce secours qui lui a été inutile
jusqu'à présent lui servira-t-il plus tard.
--Écoutez, peau-rouge, fit don Estevan, croyez-moi, ne luttons pas de
finesse, soyons francs l'un vis-à-vis de l'autre; vous savez de mes
affaires beaucoup plus que je n'aurais voulu vous en laisser deviner;
comment l'avez-vous appris, peu m'importe; seulement, si je vous
connais bien, vous avez une proposition à me faire, proposition que
sans doute, d'après la position dans laquelle je me trouve, vous pensez
que j'accepterai; faites donc cette proposition clairement, nettement,
ainsi qu'un homme doit le faire, et finissons-en, au lieu de perdre un
temps précieux en vains discours et en circonlocutions inutiles.
Addick sourit sournoisement.
--Mon frère parle bien, dit-il d'un ton mielleux, sa sagesse est
grande; je serai franc avec lui; il a besoin de moi, je veux le servir.
--¡Voto a brios! Voilà qui est parler en homme; ceci me plaît;
continuez, chef, si la fin de votre discours ressemble au commencement,
je ne doute pas que nous nous entendions.
--Ooah! J'en suis convaincu; mais, avant de nous asseoir au foyer du
conseil, mon frère a besoin de reprendre ses forces affaiblies par un
long jeûne et de grandes fatigues. Les guerriers du Loup-Rouge sont
campés ici près sous le couvert; que mon frère me suive; lorsqu'il aura
pris un peu de nourriture, nous terminerons notre affaire.
--Soit, marchez, je vous suis, répondit don Estevan.
Les trois hommes s'éloignèrent alors dans la direction du camp des
peaux-rouges, établi en effet à une centaine de pas au plus de
l'endroit qu'ils venaient de quitter.
Les Indiens, mieux que tout autre peuple, les Arabes exceptés,
entendent les lois de l'hospitalité, cette vertu des races nomades
ignorée dans les villes où elle est, à la honte des peuples civilisés,
remplacée par un froid égoïsme et une méfiance honteuse.
Don Estevan fut traité par les Indiens aussi bien qu'il leur fut
possible de le faire. Après qu'il eut bu et mangé autant que
l'exigeaient ses besoins, Addick reprit la parole:
--Mon frère pâle veut-il m'entendre à présent? dit-il; ses oreilles
sont-elles ouvertes?
--Mes oreilles sont ouvertes, chef, je vous écoute avec toute
l'attention dont je suis capable.
--Mon frère veut se venger de ses ennemis?
--Oui, s'écria don Estevan avec violence.
--Mais ces ennemis sont forts, ils sont nombreux; déjà mon frère a
succombé dans la lutte qu'il a voulu soutenir contre eux; un homme,
quand il est seul, est plus faible qu'un enfant.
--C'est vrai, murmura le Mexicain.
--Si mon frère consent à accorder au Loup-Rouge et à Addick ce qu'ils
lui demanderont, les chefs rouges aideront mon frère dans sa vengeance
et s'engagent à la faire réussir.
Une rougeur fébrile empourpra le visage de don Estevan: un mouvement
convulsif agita ses membres.
--¡Voto a brios! murmura-t-il d'une voix sombre: quelle que soit la
condition que vous me posiez, je l'accepte, si vous me servez comme
vous me le dites.
--Que mon frère ne s'engage pas légèrement, reprit en ricanant
l'Indien: cette condition, il ne la connaît pas encore; peut-être
regretterait-il de s'être trop avancé.
--Je vous répète, répondit fermement don Estevan, que je souscris à
cette condition, quelle qu'elle soit; faites-la moi donc connaître sans
plus tarder.
Le cauteleux Indien hésita ou parut hésiter trois ou quatre minutes
qui durèrent un siècle pour le Mexicain; enfin, il reprit d'une voix
perfidement doucereuse:
--Je sais où sont les deux jeunes filles pâles que mon frère cherche
vainement.
Don Estevan, à cette parole, bondit comme s'il avait été soudainement
piqué par un serpent.
--Vous le savez! s'écria-t-il en lui serrant le bras avec force et en
le regardant fixement.
--Je le sais, répondit Addick, toujours impassible.
--Ce n'est pas possible.
L'Indien sourit avec mépris.
--C'est sous ma garde, dit-il, guidées par moi, qu'elles ont été
conduites où elles se trouvent maintenant.
--Et vous pouvez m'y conduire?
--Je le puis.
--A l'instant?
--Oui, si vous acceptez mes conditions.
--C'est vrai, dites-les donc.
--Que préfère mon frère: ces jeunes filles ou la vengeance?
--La vengeance!
--Bon, les jeunes filles pâles demeureront où elles sont; Addick et le
Loup-Rouge sont seuls, leurs callis sont solitaires, ils ont besoin
chacun d'une femme; les guerriers chassent; les ciuatl préparent la
nourriture et soignent les papous. Mon frère me comprend-il?
Ces paroles furent prononcées avec une si étrange accentuation que,
malgré lui, le Mexicain frissonna; mais se remettant presque aussitôt:
--Et si j'accepte? dit-il.
--Le Loup-Rouge a deux cents guerriers: ils sont à la disposition de
mon frère pour l'aider à accomplir sa vengeance.
Don Estevan laissa tomber sa tête dans ses mains: pendant plusieurs
minutes, il demeura immobile; cet homme, qui, de sang-froid, avait
résolu la mort de sa nièce, hésita à l'odieuse proposition qui lui
était faite; cette condition lui semblait plus horrible que la mort.
Les Indiens attendirent, témoins impassibles en apparence du combat
qui se livrait dans le cœur de l'homme qu'ils voulaient séduire; ils
assistaient à cette lutte des bons et des mauvais penchants, calculant
froidement dans leur for intérieur les chances de réussite que leur
offraient les mauvais instincts du misérable qu'ils tenaient palpitant
sous leur regard. Du reste, la lutte ne fut pas longue: don Estevan
releva la tête, et, la voix calme, le visage froid et sans traces
d'émotion d'aucune sorte:
--Eh bien, soit, dit-il, le sort en est jeté; j'accepte, je tiendrai ma
parole; mais d'abord tenez la vôtre.
--Nous la tiendrons, répondirent les Indiens.
--Avant le huitième soleil, ajouta Addick, les ennemis de mon frère
seront en sa puissance; il en disposera comme bon lui semblera.
--Et maintenant que dois-je faire? reprit don Estevan.
--Voici notre projet, fit Addick:
Les trois hommes discutèrent alors le plan de campagne qu'ils voulaient
suivre, afin d'atteindre le but qu'ils se proposaient. Mais, comme nous
verrons bientôt se dérouler ce plan, nous les laisserons, afin de nous
occuper d'autres personnages de cette histoire, vers lesquels il nous
faut revenir.
[1] Chérie de mon cœur.