XXV.

Un trio de coquins.

Laissons Addick tout à ses plans de trahison s'éloigner au galop de

Quiepaa-Tani, et occupons-nous un peu des deux jeunes filles qu'il

avait, avant son départ, confiées au Amanani.

Celui-ci les avait enfermées dans le Ciuatl-expan, habité par les

vierges du soleil.

Bien que prisonnières, elles étaient traitées avec les plus grands

égards, d'après l'ordre qu'en avait donné Addick, et elles auraient

peut-être supporté les ennuis de leur injuste captivité avec patience,

si une inquiétude profonde sur le sort qui leur était réservé et une

tristesse invincible, résultant des événements dont elles avaient

été victimes et des circonstances terribles qui les avaient amenées

au point où elles se trouvaient, en les séparant brusquement de leur

dernier défenseur, ne s'étaient emparées d'elles.

Ce fut alors que se dessina nettement la différence de caractères des

deux amies.

Doña Laura, habituée aux hommages empressés des brillants cavaliers qui

fréquentaient la maison de son père et aux jouissances de la vie molle

et luxueuse, qui est celle de toutes les riches familles mexicaines,

souffrit en se sentant privée brutalement des joies et des caresses

dont son enfance avait été entourée; oubliant les tortures du couvent

pour ne se souvenir que des joies de la maison paternelle, et incapable

de résister au chagrin qui la dévorait, elle tomba dans un état de

découragement et de torpeur qu'elle n'essaya pas même de combattre.

Doña Luisa, au contraire, qui trouvait dans sa nouvelle condition peu

de changement avec son état de novice, tout en déplorant le coup qui

la frappait, le subit avec courage et résignation; son âme fortement

trempée accepta l'infortune comme la conséquence de son dévouement à

son amie.

A son insu peut-être, depuis quelque temps un autre sentiment s'était

glissé dans le cœur de la jeune fille, sentiment qu'elle ne cherchait

pas à s'expliquer, de la force duquel elle ne se rendait pas bien

compte, mais qui doublait son courage et lui faisait espérer une

délivrance, sinon prompte, du moins possible, exécutée par l'homme

qui déjà avait tout risqué pour son amie et pour elle, et ne les

abandonnerait pas dans les nouvelles tribulations dont elles avaient

été assaillies par suite de l'odieuse trahison de leur guide.

Lorsque les deux amies s'entretenaient ensemble de quelque probabilité

de délivrance, Laura n'osait prononcer le nom de don Miguel, et par

une retenue dont la raison est facile à deviner, elle feignait de se

reposer sur le nom et la puissance de son père; plus franche, Luisa se

contentait de répondre que la bravoure et le dévouement que don Miguel

leur avait témoignés lui étaient un sûr garant que celui qui, déjà une

fois les avait sauvées, ne tarderait pas à venir à leur secours.

Laura, que sa compagne n'avait pas jugé à propos de mettre au courant

des obligations sans nombre qu'elle avait au jeune homme, ne comprenait

pas le rapport qui pouvait exister entre lui et l'avenir, et elle

interrogeait Luisa. Mais celle-ci restait muette à ce sujet ou éludait

la question.

--En vérité, mon amie, lui disait Laura, tu parles sans cesse de don

Miguel; certes nous lui devons une grande reconnaissance pour le

service qu'il nous a rendu; mais maintenant son rôle est à peu près

fini; mon père, averti par lui de la position où nous nous trouvons,

viendra avant peu nous délivrer.

--Querida de mi corazón[1], lui répondait Luisa en hochant la tête, qui

sait où est ton père en ce moment; moi j'espère dans le secours de don

Miguel, parce que lui seul nous a sauvées de son propre mouvement, sans

espoir de récompense d'aucune sorte, qu'il est trop loyal et trop homme

de cœur pour ne pas terminer une entreprise qu'il a si bien commencée.

Cette dernière phrase fut dite par la jeune fille avec tant de

conviction, que Laura en demeura surprise et leva les yeux sur son

amie qui se sentit instinctivement rougir sous le poids de ce regard

investigateur.

Laura n'ajouta rien, mais elle se demanda en elle-même quelle pouvait

être la nature du sentiment qui poussait son amie à prendre la défense

d'un homme qu'elle n'attaquait pas et auquel elle, Luisa, n'avait que

de médiocres obligations et qu'elle connaissait à peine.

Depuis ce jour, comme par un accord tacite, il ne fut plus parlé de don

Miguel, son nom ne fut plus prononcé entre les jeunes filles.

Il est un fait étrange et qui pourtant est d'une vérité incontestable,

c'est que, de quelque pays qu'ils soient et à quelque religion qu'ils

appartiennent, les prêtres sont continuellement dévorés du désir de

faire des prosélytes quand même. Le Amanani de Quiepaa-Tani ressemblait

en cela à tous ses confrères. Il n'avait garde de laisser échapper

l'occasion qui semblait se présenter à lui de convertir les deux

Espagnoles à la religion du Soleil. Doué d'une haute intelligence,

foncièrement convaincu de l'excellence du principe religieux qu'il

professait, de plus ennemi acharné des Espagnols, il conçut le projet,

dès qu'il fut chargé par Addick de veiller sur les jeunes filles,

d'en faire des prêtresses du Soleil. En Amérique, il ne manque pas

d'exemples de conversions de cette nature, ce qu'elles peuvent avoir de

monstrueux pour nous n'a rien qui ne paraisse tout naturel en ce pays.

Le Amanani dressa ses batteries en conséquence. Les jeunes filles

ne parlaient pas l'indien; lui, de son côté, ne savait pas un mot

d'espagnol; mais cette difficulté énorme en apparence fut vite tournée

par le grand-prêtre. Il se trouvait allié à un guerrier renommé appelé

Atoyac, celui-là même qui faisait sentinelle à la porte de la ville

lors de l'arrivée de Addick. Cet homme avait épousé une Indienne

_mansa_--civilisée--qui, élevée non loin de Monterey, parlait la langue

espagnole assez pour se faire comprendre. C'était une femme d'une

trentaine d'années environ, bien qu'elle en parût au moins cinquante.

Dans ces régions où la croissance est si prompte, une femme se marie

ordinairement à douze ou treize ans. Continuellement astreinte aux

durs travaux qui dans d'autres pays sont le partage des hommes, leur

fraîcheur disparaît bientôt, arrivées à vingt-cinq ans, elles sont

atteintes d'une décrépitude précoce qui, dix ans plus tard, fait des

êtres repoussants et hideux de femmes qui dans leur jeunesse étaient en

général douées d'une grande beauté et de grâces exquises dont bien des

Européennes seraient jalouses à juste titre.

La femme de Atoyac se nommait _Huitlotl_ ou le Pigeon: c'était une

douce et simple créature qui, ayant beaucoup souffert elle-même, était

instinctivement portée à compatir aux douleurs des autres. Or, malgré

la loi qui défendait l'introduction des étrangers dans le palais des

vierges du Soleil, le grand-prêtre prit sur lui de laisser parvenir le

Pigeon auprès des jeunes filles.

Il faut avoir été prisonnier soi-même au milieu d'individus dont on ne

comprend pas le langage pour se représenter la satisfaction que durent

éprouver les captives en recevant enfin la visite de quelqu'un qui

pouvait causer avec elles et les aider à vaincre l'ennui dans lequel

elles passaient tout leur temps. L'Indienne fut donc accueillie comme

une amie, et sa présence comme une distraction des plus agréables.

Mais, dès la seconde entrevue, les Espagnoles devinèrent dans quel but

intéressé ces visites étaient permises, et alors une véritable tyrannie

succéda aux courtes et joyeuses conversations des premiers jours.

Ce fut pour les jeunes filles un supplice permanent. Espagnoles et

attachées à la religion de leurs pères, elles ne pouvaient à aucun prix

répondre aux espérances du grand-prêtre, cependant la bonne Indienne,

incapable de jouer ce rôle de mensonges et de fourberies auquel on la

condamnait, ne leur avait pas caché que, malgré les paroles mielleuses

et les manières insinuantes du Amanani, elles devaient s'attendre à

souffrir les plus affreux tourments si elles refusaient de se consacrer

au culte du Soleil. La perspective était loin d'être rassurante.

Les jeunes filles savaient les Indiens capables de mettre sans le

moindre remords leurs odieuses menaces à exécution; aussi, tout en

se promettant intérieurement de rester inébranlable dans la foi de

leurs pères, les pauvres enfants étaient-elles dévorées de mortelles

inquiétudes.

Le temps s'écoulait, le grand-prêtre commençait à s'impatienter de la

lenteur de la conversion. Le peu d'espoir que les deux jeunes filles

avaient conservé de se soustraire au sacrifice que l'on exigeait

d'elles les abandonnait peu à peu.

Cette douloureuse situation, qui s'aggravait encore par l'absence de

toute nouvelle du dehors, finit par déterminer chez elles une maladie

dont les progrès furent si rapides, que le grand-prêtre jugea prudent

de suspendre l'exécution de son ardent projet de prosélytisme.

Laissons pour quelques instants les malheureuses prisonnières se

féliciter presque de l'altération survenue à leur santé, et qui pour

quelque temps au moins les affranchit des odieuses obsessions dont

elles sont l'objet, et reprenons le fil des événements qui survinrent

aux autres personnages qui figurent dans cette histoire.

Aussitôt que don Estevan s'était vu libre, il avait enfoncé les

éperons dans les flancs du cheval de Balle-Franche, et avait commencé

à travers la forêt une course furieuse, dont le but évident était de

s'éloigner au plus vite de la clairière qui avait failli lui devenir si

épouvantablement fatale.

En proie à une terreur folle que chaque minute qui s'écoulait

décuplait encore, le malheureux galopait à l'aventure, sans but et sans

pensée, ne suivant aucune direction, mais fuyant tout droit devant

lui, poursuivi par le fantôme hideux de la mort qui, pendant une heure

longue comme un siècle, s'était penchée sur son épaule et avait déjà

tendu son bras de squelette pour le saisir, lorsqu'un hasard miraculeux

lui avait tout à coup, à la dernière et suprême minute de son agonie,

envoyé un libérateur.

Don Estevan, au fur et à mesure que la lucidité rentrait dans son

cerveau, que le calme renaissait dans sa pensée, redevenait l'homme

qu'il avait toujours été, c'est-à-dire le scélérat implacable si

justement condamné et exécuté par la loi de Lynch. Au lieu de

reconnaître dans sa délivrance le doigt tout-puissant de la Providence

qui voulait ainsi lui entrouvrir les voies du repentir, il ne vit qu'un

fait matériellement accidentel et n'eut plus qu'une pensée, celle de se

venger des hommes qui l'avaient abattu et lui avaient posé le pied sur

la poitrine.

Combien d'heures galopa-t-il ainsi dans les ténèbres, roulant dans sa

tête des projets de vengeance et jetant au ciel d'ironiques regards de

défi, nul ne saurait le dire. La nuit tout entière s'écoula dans cette

course furibonde, le lever du soleil le surprit à une longue distance

du lieu où il avait subi sa sentence.

Il s'arrêta un instant afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées

et de jeter un regard autour de lui.

Les arbres assez clairsemés à l'endroit où il se trouvait, laissaient

découvrir entre leurs troncs éloignés les uns des autres, à peu de

distance en avant, une campagne nue terminée au loin par de hautes

montagnes dont les cimes bleuâtres se confondaient à l'horizon avec

le ciel; une rivière assez large coulait silencieuse entre deux rives

escarpées et dénuées de végétation.

Don Estevan poussa un soupir de soulagement; en supposant, ce qui

n'était guère probable, que quelqu'un se fût mis à sa poursuite, la

rapidité de sa course et les innombrables crochets qu'il avait faits

avaient dû complètement dérober ses traces. Il s'avança au petit pas

jusqu'à la lisière de la forêt résolu à s'arrêter une heure ou deux

afin de laisser reposer son cheval haletant, et de prendre lui-même un

repos indispensable après tant de fatigues et d'angoisses.

Dès qu'il eut atteint les premiers arbres du couvert, il s'arrêta

de nouveau, s'assura par un regard circulaire que nul être humain

n'apparaissait aux environs, et, rassuré par le calme et le silence

qui régnaient autour de lui, il mit pied à terre, dessella son cheval

qu'il entrava de façon à ce que, sans s'éloigner, il put chercher sa

nourriture, et, s'étendant sur le sol, il se mit à réfléchir.

Sa position était loin d'être agréable: il se trouvait seul, presque

sans armes, dans un pays inconnu, contraint de fuir les hommes de sa

couleur, obligé de ne compter que sur lui-même pour faire face à tous

les événements qui surviendraient et aux dangers qui l'environnaient de

toutes parts.

Certes, un homme plus résolu que ne l'était don Estevan et doué par

la nature d'une organisation plus fortement trempée que celle qu'il

possédait, se serait, à sa place, trouvé fort empêché et se serait

laissé aller, sinon au désespoir, du moins au découragement. Le

Mexicain, vaincu par les atroces émotions et les fatigues inouïes

qu'il avait endurées pendant la nuit fatale qui venait de s'écouler,

tomba malgré lui dans un état de prostration et d'insensibilité tels,

que peu à peu les objets extérieurs disparurent pour ainsi dire à ses

yeux, et il n'exista plus que par la pensée, ce phare toujours brillant

dans le cerveau humain et que Dieu, dans sa bonté infini, y fait luire

dans les plus épaisses ténèbres, afin de rendre à la créature, dans

les situations extrêmes, le sentiment de sa force et la volonté de la

lutte.

Depuis longtemps déjà don Estevan était assis, le coude sur le genou,

la tête dans la main, regardant sans voir, écoutant sans entendre,

lorsque tout à coup il tressaillit et se redressa brusquement.

Une main s'était posée doucement sur son épaule.

Si léger qu'eût été cet attouchement, il avait suffi pour réveiller le

Mexicain et le rendre au sentiment de sa situation présente.

Il regarda.

Deux hommes, deux Indiens étaient près de lui.

Ces Indiens étaient Addick et le Loup-Rouge.

Un éclair de joie brilla dans l'œil de don Estevan: ces deux hommes,

il le pressentait, étaient pour lui deux alliés. Il les désirait sans

espérer de les rencontrer jamais.

En effet, dans le désert, peut-on être certain de trouver ceux que l'on

cherche? Addick fixait sur lui un regard sardonique.

--Och! dit-il, mon frère pâle dort les yeux ouverts; sa fatigue est

grande à ce qu'il paraît.

--Oui, répondit don Estevan.

Il y eut un instant de silence.

--Je n'espérais pas retrouver aussitôt mon frère et surtout dans une

position aussi agréable, reprit l'Indien.

--Ah! fit encore don Estevan.

--Oui, aidé par mon frère le Loup-Rouge et ses guerriers, je m'étais

mis en marche afin de porter, s'il était possible, secours au visage

pâle.

Le Mexicain le regarda d'un air soupçonneux.

--Merci, dit-il enfin avec une mordante ironie, je n'ai eu besoin du

secours de personne.

--Tant mieux, cela ne m'étonne pas; mon frère est un grand guerrier

dans sa nation; mais peut-être ce secours qui lui a été inutile

jusqu'à présent lui servira-t-il plus tard.

--Écoutez, peau-rouge, fit don Estevan, croyez-moi, ne luttons pas de

finesse, soyons francs l'un vis-à-vis de l'autre; vous savez de mes

affaires beaucoup plus que je n'aurais voulu vous en laisser deviner;

comment l'avez-vous appris, peu m'importe; seulement, si je vous

connais bien, vous avez une proposition à me faire, proposition que

sans doute, d'après la position dans laquelle je me trouve, vous pensez

que j'accepterai; faites donc cette proposition clairement, nettement,

ainsi qu'un homme doit le faire, et finissons-en, au lieu de perdre un

temps précieux en vains discours et en circonlocutions inutiles.

Addick sourit sournoisement.

--Mon frère parle bien, dit-il d'un ton mielleux, sa sagesse est

grande; je serai franc avec lui; il a besoin de moi, je veux le servir.

--¡Voto a brios! Voilà qui est parler en homme; ceci me plaît;

continuez, chef, si la fin de votre discours ressemble au commencement,

je ne doute pas que nous nous entendions.

--Ooah! J'en suis convaincu; mais, avant de nous asseoir au foyer du

conseil, mon frère a besoin de reprendre ses forces affaiblies par un

long jeûne et de grandes fatigues. Les guerriers du Loup-Rouge sont

campés ici près sous le couvert; que mon frère me suive; lorsqu'il aura

pris un peu de nourriture, nous terminerons notre affaire.

--Soit, marchez, je vous suis, répondit don Estevan.

Les trois hommes s'éloignèrent alors dans la direction du camp des

peaux-rouges, établi en effet à une centaine de pas au plus de

l'endroit qu'ils venaient de quitter.

Les Indiens, mieux que tout autre peuple, les Arabes exceptés,

entendent les lois de l'hospitalité, cette vertu des races nomades

ignorée dans les villes où elle est, à la honte des peuples civilisés,

remplacée par un froid égoïsme et une méfiance honteuse.

Don Estevan fut traité par les Indiens aussi bien qu'il leur fut

possible de le faire. Après qu'il eut bu et mangé autant que

l'exigeaient ses besoins, Addick reprit la parole:

--Mon frère pâle veut-il m'entendre à présent? dit-il; ses oreilles

sont-elles ouvertes?

--Mes oreilles sont ouvertes, chef, je vous écoute avec toute

l'attention dont je suis capable.

--Mon frère veut se venger de ses ennemis?

--Oui, s'écria don Estevan avec violence.

--Mais ces ennemis sont forts, ils sont nombreux; déjà mon frère a

succombé dans la lutte qu'il a voulu soutenir contre eux; un homme,

quand il est seul, est plus faible qu'un enfant.

--C'est vrai, murmura le Mexicain.

--Si mon frère consent à accorder au Loup-Rouge et à Addick ce qu'ils

lui demanderont, les chefs rouges aideront mon frère dans sa vengeance

et s'engagent à la faire réussir.

Une rougeur fébrile empourpra le visage de don Estevan: un mouvement

convulsif agita ses membres.

--¡Voto a brios! murmura-t-il d'une voix sombre: quelle que soit la

condition que vous me posiez, je l'accepte, si vous me servez comme

vous me le dites.

--Que mon frère ne s'engage pas légèrement, reprit en ricanant

l'Indien: cette condition, il ne la connaît pas encore; peut-être

regretterait-il de s'être trop avancé.

--Je vous répète, répondit fermement don Estevan, que je souscris à

cette condition, quelle qu'elle soit; faites-la moi donc connaître sans

plus tarder.

Le cauteleux Indien hésita ou parut hésiter trois ou quatre minutes

qui durèrent un siècle pour le Mexicain; enfin, il reprit d'une voix

perfidement doucereuse:

--Je sais où sont les deux jeunes filles pâles que mon frère cherche

vainement.

Don Estevan, à cette parole, bondit comme s'il avait été soudainement

piqué par un serpent.

--Vous le savez! s'écria-t-il en lui serrant le bras avec force et en

le regardant fixement.

--Je le sais, répondit Addick, toujours impassible.

--Ce n'est pas possible.

L'Indien sourit avec mépris.

--C'est sous ma garde, dit-il, guidées par moi, qu'elles ont été

conduites où elles se trouvent maintenant.

--Et vous pouvez m'y conduire?

--Je le puis.

--A l'instant?

--Oui, si vous acceptez mes conditions.

--C'est vrai, dites-les donc.

--Que préfère mon frère: ces jeunes filles ou la vengeance?

--La vengeance!

--Bon, les jeunes filles pâles demeureront où elles sont; Addick et le

Loup-Rouge sont seuls, leurs callis sont solitaires, ils ont besoin

chacun d'une femme; les guerriers chassent; les ciuatl préparent la

nourriture et soignent les papous. Mon frère me comprend-il?

Ces paroles furent prononcées avec une si étrange accentuation que,

malgré lui, le Mexicain frissonna; mais se remettant presque aussitôt:

--Et si j'accepte? dit-il.

--Le Loup-Rouge a deux cents guerriers: ils sont à la disposition de

mon frère pour l'aider à accomplir sa vengeance.

Don Estevan laissa tomber sa tête dans ses mains: pendant plusieurs

minutes, il demeura immobile; cet homme, qui, de sang-froid, avait

résolu la mort de sa nièce, hésita à l'odieuse proposition qui lui

était faite; cette condition lui semblait plus horrible que la mort.

Les Indiens attendirent, témoins impassibles en apparence du combat

qui se livrait dans le cœur de l'homme qu'ils voulaient séduire; ils

assistaient à cette lutte des bons et des mauvais penchants, calculant

froidement dans leur for intérieur les chances de réussite que leur

offraient les mauvais instincts du misérable qu'ils tenaient palpitant

sous leur regard. Du reste, la lutte ne fut pas longue: don Estevan

releva la tête, et, la voix calme, le visage froid et sans traces

d'émotion d'aucune sorte:

--Eh bien, soit, dit-il, le sort en est jeté; j'accepte, je tiendrai ma

parole; mais d'abord tenez la vôtre.

--Nous la tiendrons, répondirent les Indiens.

--Avant le huitième soleil, ajouta Addick, les ennemis de mon frère

seront en sa puissance; il en disposera comme bon lui semblera.

--Et maintenant que dois-je faire? reprit don Estevan.

--Voici notre projet, fit Addick:

Les trois hommes discutèrent alors le plan de campagne qu'ils voulaient

suivre, afin d'atteindre le but qu'ils se proposaient. Mais, comme nous

verrons bientôt se dérouler ce plan, nous les laisserons, afin de nous

occuper d'autres personnages de cette histoire, vers lesquels il nous

faut revenir.

[1] Chérie de mon cœur.

L'éclaireur · 第 30 / 50 题