XXVI.

Une chasse dans la prairie.

Les personnes réunies sous la tente de don Leo ne purent réprimer un

mouvement de surprise et presque d'effroi à l'apparition imprévue de

Balle-Franche; pâle, sanglant, les vêtements en désordre.

Le chasseur s'était arrêté à l'entrée de la tente, chancelant et

promenant autour de lui des yeux hagards, tandis que peu à peu son

visage prenait une expression de douleur et de profond découragement.

Tous ces hommes, habitués à la vie accidentée du désert, dont le

courage, incessamment mis aux plus rudes épreuves, ne s'étonnaient

de rien, se sentirent cependant frémir intérieurement et eurent le

pressentiment d'un malheur.

Balle-Franche demeurait toujours immobile et muet.

Don Leo, le premier, rappela sa présence d'esprit et parvint à

reprendre assez de puissance sur lui-même pour interpeler le nouveau

venu.

--Qu'avez-vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il d'une voix qu'il

cherchait vainement à affermir: de quelle fâcheuse nouvelle vous

êtes-vous fait le porteur auprès de nous?

Le Canadien passa à plusieurs reprises le revers de sa main sur

son front inondé de sueur, et, après avoir jeté un dernier regard

circulaire et soupçonneux autour de lui, il se décida enfin à répondre

d'une voix basse et inarticulée:

--J'ai à vous annoncer une nouvelle terrible!

Le cœur de l'aventurier se serra; cependant il domina son émotion, et,

d'une voix calme avec un soupire résigné:

--Qu'elle soit la bienvenue, car nous ne pouvons en apprendre d'autre;

parlez donc, mon ami, nous vous écoutons.

Balle-Franche hésita, une rougeur fébrile envahit son visage; mais

faisant un effort suprême:

--Je vous ai trahi! dit-il, lâchement trahi!

--Vous! s'écrièrent les assistants avec un accent de dénégation unanime

en haussant les épaules.

--Oui, moi!

Ces deux mots furent prononcés du ton d'un homme dont la résolution est

définitivement prise et qui accepte loyalement la responsabilité d'un

acte qu'il reconnaît intérieurement blâmable.

Les assistants se regardèrent avec stupeur.

--Hum! murmura Bon-Affût en secouant tristement la tête, il y a

là-dessous quelque chose d'incompréhensible; laissez-moi le soin de

l'apprendre, continua-t-il en s'adressant à don Leo qui semblait se

préparer à adresser de nouvelles questions au chasseur; je sais comment

le faire parler.

L'aventurier y consentit d'un geste muet et se laissa retomber sur sa

couche, tout en fixant un regard profondément interrogateur sur le

Canadien.

Bon-Affût quitta la place que jusqu'à ce moment il avait occupée, et,

s'approchant de Balle-Franche, il lui posa la main sur l'épaule. Le

Canadien tressaillit à cet attouchement amical, redressa la tête et

jeta un regard triste au vieux chasseur.

--Pardieu! fit celui-ci avec un sourire, le diable m'emporte si les

oreilles ne nous ont pas tinté tout à l'heure! Voyons, Balle-Franche,

mon vieux camarade, que s'est-il passé? Pourquoi cette mine effarée

comme si le ciel était sur le point de nous tomber sur la tête? Que

signifie cette prétendue trahison dont vous vous accusez et dont je

garantis, moi qui vous connais depuis quarante ans, l'impossibilité

flagrante.

--Ne vous avancez pas ainsi pour moi, frère, répondit Balle-Franche

d'une voix creuse, j'ai manqué à la loi des Prairies, j'ai trahi, vous

dis-je.

--Mais, au nom du diable, expliquez-vous alors! Vous ne pouvez avoir

traité à notre préjudice avec ces chiens Apaches nos ennemis! Une

pareille supposition serait ridicule.

--J'ai fait pis.

--Oh! Oh! Quoi donc alors?

--J'ai... hasarda Balle-Franche en hésitant.

--Quoi?

Don Mariano s'interposa tout à coup.

--Silence, dit-il d'une voix ferme; je devine ce que vous avez fait,

et je vous en remercie; c'est à moi qu'il appartient de vous justifier

devant nos amis, laissez-moi le faire.

Tous les regards se fixèrent curieusement sur le gentilhomme.

--Caballeros, reprit-il, ce digne homme s'accuse devant vous, comme

d'une trahison, d'avoir consenti à me rendre un service immense; en un

mot, il a sauvé mon frère!

--Il serait possible! s'écria don Leo avec violence.

Balle-Franche baissa affirmativement la tête.

--Oh! dit l'aventurier; malheureux, qu'avez-vous fait?

--Je n'ai pas voulu être fratricide! répondit noblement don Mariano.

Cette parole éclata comme la foudre au milieu de ces hommes au cœur

de lion; ils baissèrent instinctivement la tête, et se sentirent

frissonner malgré eux.

--Ne reprochez pas à ce loyal chasseur, reprit don Mariano, d'avoir

sauvé ce misérable. N'a-t-il pas été assez puni? La leçon a été trop

rude pour qu'elle ne lui profite pas. Forcé de se reconnaître vaincu,

courbé sous la honte et les remords, il erre maintenant seul et

sans appui sous l'œil tout puissant de Dieu, qui, lorsque son heure

sera arrivée, saura bien lui infliger le châtiment de ses crimes!

Maintenant, don Estevan n'est plus à redouter pour nous; jamais nous ne

le retrouverons sur notre route.

--Arrêtez! s'écria Balle-Franche avec véhémence: s'il devait en être

ainsi que vous le dites, je ne me reprocherais pas aussi violemment

d'avoir consenti à vous obéir. Non, non, don Mariano, j'aurais du

refuser. Morte la bête, mort le venin! Savez-vous ce qu'a fait cet

homme? Dès qu'il s'est vu libre, grâce à moi, oubliant aussitôt que

j'étais son sauveur, il a voulu traîtreusement m'arracher cette vie

que je venais de lui rendre. Regardez la plaie béante de mon crâne,

ajouta-il en enlevant d'un geste brusque le bandeau qui entourait

sa tête, voilà la preuve de reconnaissance qu'il m'a laissée en se

séparant de moi.

Tous les assistants poussèrent une exclamation d'horreur.

Balle-Franche raconta alors dans les plus grands détails, les

événements qui s'étaient passés.

Les chasseurs l'écoutèrent avec attention; lorsque son récit fut

terminé, il y eut un instant de silence.

--Que faire? murmura don Leo avec tristesse; tout est à recommencer à

présent; il ne manque pas dans la Prairie, de misérables avec lesquels

cet homme puisse s'entendre.

Don Mariano, accablé par ce qu'il venait d'apprendre, restait sombre

et silencieux, sans prendre part à la discussion, reconnaissant

intérieurement la faute qu'il avait commise, mais ne se sentant pas

le courage de l'avouer et d'assumer ainsi sur lui la responsabilité

immense du jugement prononcé par les coureurs des bois.

--Il faut en finir, dit Bon-Affût, les moments sont précieux; qui sait

ce que fait ce scélérat pendant que nous délibérons? Levons le camp

au plus vite, rendons-nous auprès des jeunes filles, elles doivent

être sauvées d'abord; quant à nous, nous saurons bien déjouer les

machinations criminelles de ce misérable lorsqu'elles s'adresseront

directement à nous.

--Oui! s'écria don Leo, en route, en route! Dieu veuille que nous

arrivions à temps!

Et oubliant sa faiblesse et ses blessures, l'aventurier se leva

résolument. Balle-Franche l'arrêta; le vieux chasseur, débarrassé du

poids qui pesait si lourdement sur sa conscience, avait repris toute

son audace et toute sa liberté d'intelligence.

--Permettez, dit-il, nous avons affaire a forte partie, n'agissons pas

à la légère, ne nous laissons pas tromper cette fois; voici ce que je

propose:

--Parlez, répondit don Leo.

--D'après ce que je connais de cette malheureuse histoire, vous avez,

don Miguel, aidé par mon vieux camarade Bon-Affût, caché les deux

jeunes filles dans un lieu que vous supposez hors des atteintes de

votre ennemi.

--Oui, répondit l'aventurier, à moins d'une trahison.

--Il faut toujours soupçonner une trahison possible au désert, reprit

brutalement le chasseur, vous en avez la preuve devant vous; redoublons

donc de prudence: don Miguel et sa cuadrilla vont, guidés par moi, se

mettre immédiatement à la poursuite de don Stefano; croyez-moi, le

plus important pour nous est de nous assurer de la personne de notre

ennemi, et, vive Dieu! Pour l'atteindre, je vous jure que tout ce qui

est humainement possible de faire, je le ferai; j'ai un terrible compte

à régler avec lui maintenant, ajouta-t-il avec une expression de haine

concentrée à laquelle personne ne se méprit.

--Mais les jeunes filles? s'écria don Leo.

--Patience, don Miguel; si vous aviez eu autant de forces que de

volonté, c'eût été à vous que j'eusse réservé l'honneur de les aller

chercher dans l'asile que vous leur avez si judicieusement choisi; mais

cette tâche serait trop rude pour vous; laissez donc à Bon-Affût le

soin de l'accomplir, soyez certain qu'il vous en rendra bon compte.

Don Leo de Torres demeura un instant sombre et pensif; Bon-Affût lui

prit la main, et la lui serrant chaleureusement:

--Le conseil de Balle-Franche est bon, lui dit-il; dans les

circonstances présentes, c'est le seul que nous puissions suivre: il

nous faut joûter de ruse avec nos adversaires, afin de déjouer leurs

fourberies. Laissez-moi ce soin; ce n'est pas en vain que l'on me nomme

l'_Éclaireur_; je vous jure, sur ma vie, que je vous ramènerai les

jeunes filles.

L'aventurier poussa un soupir.

--Faites donc comme vous l'entendrez, dit-il d'une voix triste, puisque

je suis réduit à l'impuissance.

--Bien, don Leo, s'écria don Mariano, je reconnais que vos intentions

sont réellement loyales, je vous remercie de votre abnégation; quant à

vous, mon brave ami, ajouta-t-il en se tournant vers Bon-Affût, bien

que je sois vieux et peu habitué à la vie de désert, je veux vous

accompagner.

--Votre désir est juste, monsieur, je n'ai pas le droit de m'y opposer,

puisque c'est votre fille que je vais essayer de sauver; les fatigues

que vous endurerez et les périls que vous courrez pendant cette

expédition ajouteront encore au bonheur que vous éprouverez à embrasser

votre enfant, lorsque je serai parvenu à vous la rendre.

--Maintenant, dit Balle-Franche, vous, Bon-Affût, qui connaissez la

direction que vous allez suivre, indiquez-nous un rendez-vous où nous

puissions nous réunir lorsque chacun de nous aura accompli la tâche

dont il se charge.

--C'est vrai, répondit le Canadien, ceci est important; il serait

même bon qu'un détachement de la cuadrilla de don Miguel se rendit

directement au rendez-vous que nous allons choisir, afin qu'en cas de

malheur chaque troupe put y trouver un secours ou une réserve.

--En effet, quinze de mes hommes les plus résolus iront immédiatement

camper au lieu que vous désignerez, Bon-Affût, fit don Leo, afin d'être

prêts à se porter partout où leur présence sera nécessaire.

--C'est une guerre en règle que nous faisons, ne l'oublions pas; ne

négligeons donc aucune précaution; Ruperto, qui est un vieux chasseur

de bisons, prendra, sauf votre bon plaisir, don Leo, le commandement de

cette troupe, et il se rendra à _Amaxtlan_[1].

--Oh! Je connais bien l'endroit, interrompit Ruperto, j'y ai souvent

chassé le castor et la loutre.

--Voilà qui est bien, reprit Bon-Affût; maintenant, quoi qu'il arrive,

nous devons nous trouver tous au lieu du rendez-vous, d'aujourd'hui

en un mois, à moins d'un empêchement grave, et, dans ce cas, le

détachement qui manquerait expédierait un émissaire à Ruperto, afin de

l'instruire de la cause de son retard; est-ce convenu?

--Oui, répondirent les assistants.

--Mais, ajouta don Leo, vous ne partez pas seul avec don Mariano, je

suppose?

--Non, je prends encore Domingo, que, pour certaines raisons à moi

connues, je ne suis pas fâché d'avoir constamment sous la main; les

deux domestiques de don Mariano me suivront aussi, ils sont braves,

dévoués; je n'ai pas besoin de plus de monde.

--C'est bien peu, observa don Leo.

Le vieux chasseur eut un sourire d'une expression indéfinissable.

--Moins nous serons, mieux cela vaudra, dit-il, pour l'entreprise

périlleuse que nous tentons; notre petite troupe passera invisible où

une plus nombreuse serait arrêtée; rapportez-vous-en à moi.

--Je n'ai plus qu'un mot à ajouter.

--Dites.

--Réussissez!

Le Canadien sourit encore, mais cette fois avec une expression de

tendre pitié.

--Je réussirai! répondit-il simplement, en serrant avec force la main

que lui tendait son ami.

Les deux hommes s'étaient entendus.

Don Leo sortit alors de la tente.

Bientôt tout fut en mouvement dans le camp. Les gambucinos s'occupaient

activement à détruire les retranchements, charger les wagons, seller

les chevaux, etc., enfin chacun faisait les préparatifs d'un départ

précipité.

--Ne m'avez-vous pas dit, demanda Bon-Affût à Balle-Franche, que vous

aviez été relevé par l'Aigle-Volant?

--En effet, répondit celui-ci.

--Le chef s'est-il donc déjà séparé de vous?

--Aucunement; il m'a suivi au camp ainsi que l'Églantine.

--Dieu soit loué! Il m'accompagnera dans mon expédition; c'est un

guerrier brave et expérimenté; son aide sera, je le crois, fort

nécessaire à la réussite de mes projets. Où est-il resté?

--Ici, à quelques pas; allons le trouver, j'ai certaines chose à lui

dire, moi aussi.

Les deux chasseurs quittèrent la tente de compagnie; ils aperçurent

bientôt l'Aigle-Volant accroupi devant un feu et fumant impassiblement

son calumet indien; sa femme se tenait immobile à ses côtés, attentive

à satisfaire ses moindres désirs.

A la vue des chasseurs, le chef ôta sa pipe de sa bouche et les salua

courtoisement.

Balle-Franche savait que le Comanche avait pris plusieurs mesures sur

les empreintes laissées dans sa fuite par don Estevan; c'étaient ces

mesures, dont il espérait se servir plus tard afin de retrouver la

piste de son ennemi, qu'il désirait demander au chef.

Celui-ci les lui remit sans faire la moindre difficulté; le chasseur

les serra précieusement dans sa poitrine avec un geste de satisfaction.

--Eh! murmura-t-il à part lui, voilà qui me fera trouver, un bout de la

piste; avec l'aide de Dieu, j'espère que je ne tarderai pas à atteindre

l'autre.

Cependant Bon-Affût s'était assis auprès de l'Aigle-Volant.

--Mon frère rouge compte-t-il toujours retourner dans sa tribu? lui

demanda-t-il.

--Il y a longtemps que le sachem est absent, répondit l'Indien; ses

fils ont hâte de le voir.

--Bon! fit le chasseur, cela doit être ainsi: l'Aigle-Volant est un

chef renommé, ses fils ont besoin de lui.

--Les Comanches sont trop sages pour qu'un guerrier leur fasse faute et

que son absence soit remarquée.

--Mon frère est modeste, mais son cœur vole vers le village de ses

pères.

--Tous les hommes ne sont-il pas de même?

--C'est vrai, le sentiment de la patrie est inné au cœur de l'homme.

--Les visages pâles lèvent leur camp?

--Oui.

--Retournent-ils du côté du grand lac salé, dans leurs villages en

pierre?

--Non, ils partent pour une grande chasse au bison, dans les prairies

au bas de la grande rivière sans fin aux lames d'or.

--_Ooah_! fit le chef avec une certaine émotion; alors bien des lunes

se passeront avant que je revoie mon frère.

--Pourquoi cela, chef?

--Le grand chasseur pâle n'accompagne-t-il pas ses frères?

--Non, fit laconiquement Bon-Affût.

--_Och_! Mon frère veut rire; que feront les visages pâles s'il ne les

accompagne pas?

--Je vais du côté du soleil.

L'Indien tressaillit; il fixa un regard perçant sur son interlocuteur.

--Du côté du soleil, dit-il, comme se parlant à lui-même.

--Oui, reprit Bon-Affût, dans les prairies toujours vertes du pays

d'_Acatlan_[2], sur les bords de la belle rivière d'_Atonatiuh_[3].

Un frémissement soudain agita le corps du chef; Bon-Affût était

impassible, indifférent en apparence, bien qu'il suivit attentivement

les diverses émotions qui malgré le masque que le chef cherchait à

plaquer sur son visage, contractaient ses traits.

--Mon frère a tort, répondit-il au bout d'un instant.

--Pourquoi donc?

--Mon frère ignore que la terre dont il parle est sacrée; jamais le

pied d'un blanc ne l'a impunément foulée.

--Je le sais, répondit négligemment le chasseur.

--Mon frère le sait, et il persiste à s'y rendre?

--Oui.

Il y eut entre les deux hommes un silence de quelques minutes; l'Indien

aspirait précipitamment la fumée de son calumet, en proie à une émotion

qu'il ne pouvait maîtriser. Enfin il reprit la parole:

--Chacun a sa destinée, dit-il de ce ton sentencieux particulier aux

Indiens: mon frère attache sans doute une grande importance à ce voyage.

--Une immense; je me rends sur cette terre, bien que je connaisse

parfaitement les périls qui m'y attendent, pour des intérêts d'une

grande importance, et poussé par une volonté plus forte que la mienne.

--Bon! Je ne demande pas les secrets de mon frère: le cœur d'un

homme est à lui, seul il doit y lire; L'Aigle-Volant est un puissant

sachem, il suit aussi cette route; il protégera son frère pâle, si les

intentions du chasseur sont pures.

--Elles le sont.

--Ooah! Mon frère a la parole d'un chef. J'ai dit.

Après avoir prononcé ces paroles, l'Indien reprit son calumet et

recommença à fumer silencieusement. Bon-Affût était trop au fait

des mœurs indiennes pour insister davantage; il se leva la joie au

cœur d'avoir réussi à s'assurer un allié aussi puissant que le chef

comanche, et il alla en toute hâte faire ses préparatifs de départ.

De leur côté, pendant la conversation que nous avons rapportée, les

gambucinos n'étaient pas demeurés inactifs; don Miguel ou don Leo,

ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, avait si bien pressé ses

gens, que déjà tout était prêt, les wagons chargés et attelés, les

cavaliers en selle, le rifle sur la cuisse droite, n'attendaient plus

que le signal de la marche.

Don Leo choisit dans sa troupe quinze vieux gambucinos aguerris contre

les ruses indiennes, et sur lesquels il croyait pouvoir compter; il

leur dit quelques mots afin de les mettre au fait de ses intentions,

et les plaça sous les ordres de Ruperto avec injonction de lui obéir

en tout, ainsi qu'ils le feraient à lui-même; les gambucinos le lui

jurèrent.

Ce devoir accompli, il appela Domingo. Le gambucino arriva auprès de

son chef avec cette démarche sournoisement indolente qui lui était

particulière, et attendit respectueusement que celui-ci lui expliquât

ses ordres.

Quand Domingo sut ce que l'on attendait de lui, il ne fut nullement

flatté de la mission de confiance que son chef lui donnait, d'autant

plus qu'il se souciait fort peu d'être sous la surveillance immédiate

de Bon-Affût, dont le regard perçant avait le privilège de lui

occasionner incessamment des tressaillements nerveux, et dont la

surveillance assidue lui était des plus désagréables; cependant, comme

il était impossible de désobéir ostensiblement à don Leo, le digne

gambucino fit contre fortune bon cœur, se promettant _in petto_ de se

tenir sur ses gardes et de redoubler de prudence.

Lorsque don Leo se fut acquitté de tous les devoirs d'un chef sage et

intelligent, il monta à cheval, bien qu'avec une certaine difficulté,

à cause de la faiblesse occasionnée par ses blessures. Il se plaça en

tête de sa troupe, à la droite de Balle-Franche, et après avoir fait un

dernier signe d'adieu à don Mariano et à Bon-Affût, il donna le signal

du départ.

Les deux troupes se mirent immédiatement en marche: celle conduite par

Ruperto appuyant sur la gauche, et se dirigeant vers les montagnes, et

celle de Balle-Franche suivant provisoirement le cours du Rubio.

Il ne restait plus au camp abandonné que Bon-Affût, don Mariano,

l'Aigle-Volant, l'Églantine, les deux domestiques et le gambucino

Domingo, qui suivait d'un regard d'envie ses compagnons qui

s'éloignaient de plus en plus et qui finirent bientôt par disparaître.

Cette dernière troupe se composait donc de six hommes et d'une femme,

en tout sept personnes.

Le vieux chasseur, pour des raisons qu'il gardait secrètes, ne voulait

pas se mettre en route avant le coucher du soleil.

A peine cet astre eut-il disparu l'horizon dans des flots de vapeurs,

que la nuit fut profonde et le paysage plongé presque immédiatement

dans d'épaisses ténèbres.

Nous avons déjà fait plusieurs fois observer que dans les hautes

latitudes américaines le crépuscule n'existe pas, ou du moins est

tellement faible, que la nuit arrive pour ainsi dire sans transition.

Bon-Affût, depuis le départ des deux premiers détachements, n'avait pas

prononcé un mot, pas fait un mouvement; ses compagnons, pour des motifs

sans doute analogues aux siens, avaient respecté cette disposition

silencieuse de leur chef; mais à peine la nuit fut-elle venue que le

chasseur se redressa.

--En route, dit-il d'une voix brève.

Tous se levèrent.

Bon-Affût jeta autour de lui un regard investigateur.

--Laissez vos chevaux, dit-il, ils nous sont inutiles; ce n'est pas un

voyage que nous entreprenons, nous commençons une chasse à l'homme; il

nous faut être libres de nos mouvements; la piste que nous suivons est

difficile. Juanito, vous resterez ici avec les animaux jusqu'à ce que

vous receviez de nos nouvelles.

Le criado fit un geste de mécontentement.

--J'aurais préféré vous suivre et ne pas abandonner mon maître, dit-il.

--Je le comprends, mais j'ai besoin qu'un homme courageux et résolu

surveille nos animaux, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous; du

reste, j'espère que vous ne demeurerez pas longtemps seul cependant

comme nous ne savons quels chemins nous aurons à suivre ni les

empêchements qui se dresseront sur notre route, construisez-vous une

hutte. Chassez, faites ce que bon vous semblera, mais souvenez-vous que

vous ne devez pas bouger d'ici sans mon ordre.

--C'est convenu, compadre, répondit Juanito; vous pouvez partir quand

vous voudrez; votre voyage durerait-il six mois que vous seriez certain

de me retrouver à votre retour.

--Bon, fit Bon-Affût, je compte sur vous.

Puis il siffla son mustang, qui accourut à son appel, et vint appuyer

sa tête intelligente sur l'épaule de son maître qui le flatta. C'était

une noble bête, d'une assez grande taille, à la tête petite, mais dont

les yeux pétillaient d'ardeur; son large poitrail, ses jambes fines et

nerveuses, tout dénotait en lui le cheval de race. Bon-Affût saisit

la reata qui pendait par un anneau fixé à la selle de l'animal, la

détacha, l'enroula autour de son corps, puis, frappant légèrement la

croupe du mustang, il le regarda s'éloigner avec un soupir de regret.

Les compagnons du chasseur s'étaient munis de leurs armes et de vivres,

consistant en _pennekann_, viande de bison séchée et pulvérisée, et en

tortillas de maïs.

--Allons, en route! s'écria le Canadien en jetant son rifle sur son

épaule.

--En route, firent les autres.

--Bon voyage et heureuse réussite, leur dit Juanito, ne pouvant

s'empêcher d'accompagner cet adieu d'un soupir qui laissait deviner

combien il était fâché d'être ainsi laissé en arrière.

--Merci, répondirent les aventuriers.

Aussitôt qu'ils eurent quitté le camp, ils prirent la _file indienne_,

c'est-à-dire qu'ils marchèrent l'un derrière l'autre, le second posant

ses pieds sur l'empreinte exacte des pas du premier, le troisième

sur celle des pas du second, et ainsi de suite jusqu'au sixième et

dernier. Seulement celui-ci, comme fermant la marche prenait le soin

d'effacer autant que possible les traces laissées par lui et ceux qui

le précédaient.

Juanito, après les avoir suivis quelques instants du regard pendant

qu'ils descendaient le monticule au sommet duquel se trouvait le camp,

vint nonchalamment se rasseoir auprès du feu.

--Hum! murmura-t-il, je vais avoir bien peu d'agrément ici; enfin,

puisqu'il le faut!

Et sur cette réflexion philosophique, le digne Mexicain alluma sa

cigarette et se mit à fumer paisiblement, en suivant avec intérêt les

spirales bleuâtres, fantastiquement contournées par la brise du soir,

produites par la fumée de son tabac, pur havane, dont il humait le

parfum avec tout le flegme méthodique d'un véritable sagamore indien.

[1] D'Aman, endroit où une rivière se divise en plusieurs branches.

[2] Littéralement pays des roseaux; d'_acatl_, roseau.

[3] Soleil d'eau; de _atl_, eau, et _tonatiuh_, soleil.

L'éclaireur · 第 31 / 50 题