Une chasse dans la prairie.
Les personnes réunies sous la tente de don Leo ne purent réprimer un
mouvement de surprise et presque d'effroi à l'apparition imprévue de
Balle-Franche; pâle, sanglant, les vêtements en désordre.
Le chasseur s'était arrêté à l'entrée de la tente, chancelant et
promenant autour de lui des yeux hagards, tandis que peu à peu son
visage prenait une expression de douleur et de profond découragement.
Tous ces hommes, habitués à la vie accidentée du désert, dont le
courage, incessamment mis aux plus rudes épreuves, ne s'étonnaient
de rien, se sentirent cependant frémir intérieurement et eurent le
pressentiment d'un malheur.
Balle-Franche demeurait toujours immobile et muet.
Don Leo, le premier, rappela sa présence d'esprit et parvint à
reprendre assez de puissance sur lui-même pour interpeler le nouveau
venu.
--Qu'avez-vous, Balle-Franche? lui demanda-t-il d'une voix qu'il
cherchait vainement à affermir: de quelle fâcheuse nouvelle vous
êtes-vous fait le porteur auprès de nous?
Le Canadien passa à plusieurs reprises le revers de sa main sur
son front inondé de sueur, et, après avoir jeté un dernier regard
circulaire et soupçonneux autour de lui, il se décida enfin à répondre
d'une voix basse et inarticulée:
--J'ai à vous annoncer une nouvelle terrible!
Le cœur de l'aventurier se serra; cependant il domina son émotion, et,
d'une voix calme avec un soupire résigné:
--Qu'elle soit la bienvenue, car nous ne pouvons en apprendre d'autre;
parlez donc, mon ami, nous vous écoutons.
Balle-Franche hésita, une rougeur fébrile envahit son visage; mais
faisant un effort suprême:
--Je vous ai trahi! dit-il, lâchement trahi!
--Vous! s'écrièrent les assistants avec un accent de dénégation unanime
en haussant les épaules.
--Oui, moi!
Ces deux mots furent prononcés du ton d'un homme dont la résolution est
définitivement prise et qui accepte loyalement la responsabilité d'un
acte qu'il reconnaît intérieurement blâmable.
Les assistants se regardèrent avec stupeur.
--Hum! murmura Bon-Affût en secouant tristement la tête, il y a
là-dessous quelque chose d'incompréhensible; laissez-moi le soin de
l'apprendre, continua-t-il en s'adressant à don Leo qui semblait se
préparer à adresser de nouvelles questions au chasseur; je sais comment
le faire parler.
L'aventurier y consentit d'un geste muet et se laissa retomber sur sa
couche, tout en fixant un regard profondément interrogateur sur le
Canadien.
Bon-Affût quitta la place que jusqu'à ce moment il avait occupée, et,
s'approchant de Balle-Franche, il lui posa la main sur l'épaule. Le
Canadien tressaillit à cet attouchement amical, redressa la tête et
jeta un regard triste au vieux chasseur.
--Pardieu! fit celui-ci avec un sourire, le diable m'emporte si les
oreilles ne nous ont pas tinté tout à l'heure! Voyons, Balle-Franche,
mon vieux camarade, que s'est-il passé? Pourquoi cette mine effarée
comme si le ciel était sur le point de nous tomber sur la tête? Que
signifie cette prétendue trahison dont vous vous accusez et dont je
garantis, moi qui vous connais depuis quarante ans, l'impossibilité
flagrante.
--Ne vous avancez pas ainsi pour moi, frère, répondit Balle-Franche
d'une voix creuse, j'ai manqué à la loi des Prairies, j'ai trahi, vous
dis-je.
--Mais, au nom du diable, expliquez-vous alors! Vous ne pouvez avoir
traité à notre préjudice avec ces chiens Apaches nos ennemis! Une
pareille supposition serait ridicule.
--J'ai fait pis.
--Oh! Oh! Quoi donc alors?
--J'ai... hasarda Balle-Franche en hésitant.
--Quoi?
Don Mariano s'interposa tout à coup.
--Silence, dit-il d'une voix ferme; je devine ce que vous avez fait,
et je vous en remercie; c'est à moi qu'il appartient de vous justifier
devant nos amis, laissez-moi le faire.
Tous les regards se fixèrent curieusement sur le gentilhomme.
--Caballeros, reprit-il, ce digne homme s'accuse devant vous, comme
d'une trahison, d'avoir consenti à me rendre un service immense; en un
mot, il a sauvé mon frère!
--Il serait possible! s'écria don Leo avec violence.
Balle-Franche baissa affirmativement la tête.
--Oh! dit l'aventurier; malheureux, qu'avez-vous fait?
--Je n'ai pas voulu être fratricide! répondit noblement don Mariano.
Cette parole éclata comme la foudre au milieu de ces hommes au cœur
de lion; ils baissèrent instinctivement la tête, et se sentirent
frissonner malgré eux.
--Ne reprochez pas à ce loyal chasseur, reprit don Mariano, d'avoir
sauvé ce misérable. N'a-t-il pas été assez puni? La leçon a été trop
rude pour qu'elle ne lui profite pas. Forcé de se reconnaître vaincu,
courbé sous la honte et les remords, il erre maintenant seul et
sans appui sous l'œil tout puissant de Dieu, qui, lorsque son heure
sera arrivée, saura bien lui infliger le châtiment de ses crimes!
Maintenant, don Estevan n'est plus à redouter pour nous; jamais nous ne
le retrouverons sur notre route.
--Arrêtez! s'écria Balle-Franche avec véhémence: s'il devait en être
ainsi que vous le dites, je ne me reprocherais pas aussi violemment
d'avoir consenti à vous obéir. Non, non, don Mariano, j'aurais du
refuser. Morte la bête, mort le venin! Savez-vous ce qu'a fait cet
homme? Dès qu'il s'est vu libre, grâce à moi, oubliant aussitôt que
j'étais son sauveur, il a voulu traîtreusement m'arracher cette vie
que je venais de lui rendre. Regardez la plaie béante de mon crâne,
ajouta-il en enlevant d'un geste brusque le bandeau qui entourait
sa tête, voilà la preuve de reconnaissance qu'il m'a laissée en se
séparant de moi.
Tous les assistants poussèrent une exclamation d'horreur.
Balle-Franche raconta alors dans les plus grands détails, les
événements qui s'étaient passés.
Les chasseurs l'écoutèrent avec attention; lorsque son récit fut
terminé, il y eut un instant de silence.
--Que faire? murmura don Leo avec tristesse; tout est à recommencer à
présent; il ne manque pas dans la Prairie, de misérables avec lesquels
cet homme puisse s'entendre.
Don Mariano, accablé par ce qu'il venait d'apprendre, restait sombre
et silencieux, sans prendre part à la discussion, reconnaissant
intérieurement la faute qu'il avait commise, mais ne se sentant pas
le courage de l'avouer et d'assumer ainsi sur lui la responsabilité
immense du jugement prononcé par les coureurs des bois.
--Il faut en finir, dit Bon-Affût, les moments sont précieux; qui sait
ce que fait ce scélérat pendant que nous délibérons? Levons le camp
au plus vite, rendons-nous auprès des jeunes filles, elles doivent
être sauvées d'abord; quant à nous, nous saurons bien déjouer les
machinations criminelles de ce misérable lorsqu'elles s'adresseront
directement à nous.
--Oui! s'écria don Leo, en route, en route! Dieu veuille que nous
arrivions à temps!
Et oubliant sa faiblesse et ses blessures, l'aventurier se leva
résolument. Balle-Franche l'arrêta; le vieux chasseur, débarrassé du
poids qui pesait si lourdement sur sa conscience, avait repris toute
son audace et toute sa liberté d'intelligence.
--Permettez, dit-il, nous avons affaire a forte partie, n'agissons pas
à la légère, ne nous laissons pas tromper cette fois; voici ce que je
propose:
--Parlez, répondit don Leo.
--D'après ce que je connais de cette malheureuse histoire, vous avez,
don Miguel, aidé par mon vieux camarade Bon-Affût, caché les deux
jeunes filles dans un lieu que vous supposez hors des atteintes de
votre ennemi.
--Oui, répondit l'aventurier, à moins d'une trahison.
--Il faut toujours soupçonner une trahison possible au désert, reprit
brutalement le chasseur, vous en avez la preuve devant vous; redoublons
donc de prudence: don Miguel et sa cuadrilla vont, guidés par moi, se
mettre immédiatement à la poursuite de don Stefano; croyez-moi, le
plus important pour nous est de nous assurer de la personne de notre
ennemi, et, vive Dieu! Pour l'atteindre, je vous jure que tout ce qui
est humainement possible de faire, je le ferai; j'ai un terrible compte
à régler avec lui maintenant, ajouta-t-il avec une expression de haine
concentrée à laquelle personne ne se méprit.
--Mais les jeunes filles? s'écria don Leo.
--Patience, don Miguel; si vous aviez eu autant de forces que de
volonté, c'eût été à vous que j'eusse réservé l'honneur de les aller
chercher dans l'asile que vous leur avez si judicieusement choisi; mais
cette tâche serait trop rude pour vous; laissez donc à Bon-Affût le
soin de l'accomplir, soyez certain qu'il vous en rendra bon compte.
Don Leo de Torres demeura un instant sombre et pensif; Bon-Affût lui
prit la main, et la lui serrant chaleureusement:
--Le conseil de Balle-Franche est bon, lui dit-il; dans les
circonstances présentes, c'est le seul que nous puissions suivre: il
nous faut joûter de ruse avec nos adversaires, afin de déjouer leurs
fourberies. Laissez-moi ce soin; ce n'est pas en vain que l'on me nomme
l'_Éclaireur_; je vous jure, sur ma vie, que je vous ramènerai les
jeunes filles.
L'aventurier poussa un soupir.
--Faites donc comme vous l'entendrez, dit-il d'une voix triste, puisque
je suis réduit à l'impuissance.
--Bien, don Leo, s'écria don Mariano, je reconnais que vos intentions
sont réellement loyales, je vous remercie de votre abnégation; quant à
vous, mon brave ami, ajouta-t-il en se tournant vers Bon-Affût, bien
que je sois vieux et peu habitué à la vie de désert, je veux vous
accompagner.
--Votre désir est juste, monsieur, je n'ai pas le droit de m'y opposer,
puisque c'est votre fille que je vais essayer de sauver; les fatigues
que vous endurerez et les périls que vous courrez pendant cette
expédition ajouteront encore au bonheur que vous éprouverez à embrasser
votre enfant, lorsque je serai parvenu à vous la rendre.
--Maintenant, dit Balle-Franche, vous, Bon-Affût, qui connaissez la
direction que vous allez suivre, indiquez-nous un rendez-vous où nous
puissions nous réunir lorsque chacun de nous aura accompli la tâche
dont il se charge.
--C'est vrai, répondit le Canadien, ceci est important; il serait
même bon qu'un détachement de la cuadrilla de don Miguel se rendit
directement au rendez-vous que nous allons choisir, afin qu'en cas de
malheur chaque troupe put y trouver un secours ou une réserve.
--En effet, quinze de mes hommes les plus résolus iront immédiatement
camper au lieu que vous désignerez, Bon-Affût, fit don Leo, afin d'être
prêts à se porter partout où leur présence sera nécessaire.
--C'est une guerre en règle que nous faisons, ne l'oublions pas; ne
négligeons donc aucune précaution; Ruperto, qui est un vieux chasseur
de bisons, prendra, sauf votre bon plaisir, don Leo, le commandement de
cette troupe, et il se rendra à _Amaxtlan_[1].
--Oh! Je connais bien l'endroit, interrompit Ruperto, j'y ai souvent
chassé le castor et la loutre.
--Voilà qui est bien, reprit Bon-Affût; maintenant, quoi qu'il arrive,
nous devons nous trouver tous au lieu du rendez-vous, d'aujourd'hui
en un mois, à moins d'un empêchement grave, et, dans ce cas, le
détachement qui manquerait expédierait un émissaire à Ruperto, afin de
l'instruire de la cause de son retard; est-ce convenu?
--Oui, répondirent les assistants.
--Mais, ajouta don Leo, vous ne partez pas seul avec don Mariano, je
suppose?
--Non, je prends encore Domingo, que, pour certaines raisons à moi
connues, je ne suis pas fâché d'avoir constamment sous la main; les
deux domestiques de don Mariano me suivront aussi, ils sont braves,
dévoués; je n'ai pas besoin de plus de monde.
--C'est bien peu, observa don Leo.
Le vieux chasseur eut un sourire d'une expression indéfinissable.
--Moins nous serons, mieux cela vaudra, dit-il, pour l'entreprise
périlleuse que nous tentons; notre petite troupe passera invisible où
une plus nombreuse serait arrêtée; rapportez-vous-en à moi.
--Je n'ai plus qu'un mot à ajouter.
--Dites.
--Réussissez!
Le Canadien sourit encore, mais cette fois avec une expression de
tendre pitié.
--Je réussirai! répondit-il simplement, en serrant avec force la main
que lui tendait son ami.
Les deux hommes s'étaient entendus.
Don Leo sortit alors de la tente.
Bientôt tout fut en mouvement dans le camp. Les gambucinos s'occupaient
activement à détruire les retranchements, charger les wagons, seller
les chevaux, etc., enfin chacun faisait les préparatifs d'un départ
précipité.
--Ne m'avez-vous pas dit, demanda Bon-Affût à Balle-Franche, que vous
aviez été relevé par l'Aigle-Volant?
--En effet, répondit celui-ci.
--Le chef s'est-il donc déjà séparé de vous?
--Aucunement; il m'a suivi au camp ainsi que l'Églantine.
--Dieu soit loué! Il m'accompagnera dans mon expédition; c'est un
guerrier brave et expérimenté; son aide sera, je le crois, fort
nécessaire à la réussite de mes projets. Où est-il resté?
--Ici, à quelques pas; allons le trouver, j'ai certaines chose à lui
dire, moi aussi.
Les deux chasseurs quittèrent la tente de compagnie; ils aperçurent
bientôt l'Aigle-Volant accroupi devant un feu et fumant impassiblement
son calumet indien; sa femme se tenait immobile à ses côtés, attentive
à satisfaire ses moindres désirs.
A la vue des chasseurs, le chef ôta sa pipe de sa bouche et les salua
courtoisement.
Balle-Franche savait que le Comanche avait pris plusieurs mesures sur
les empreintes laissées dans sa fuite par don Estevan; c'étaient ces
mesures, dont il espérait se servir plus tard afin de retrouver la
piste de son ennemi, qu'il désirait demander au chef.
Celui-ci les lui remit sans faire la moindre difficulté; le chasseur
les serra précieusement dans sa poitrine avec un geste de satisfaction.
--Eh! murmura-t-il à part lui, voilà qui me fera trouver, un bout de la
piste; avec l'aide de Dieu, j'espère que je ne tarderai pas à atteindre
l'autre.
Cependant Bon-Affût s'était assis auprès de l'Aigle-Volant.
--Mon frère rouge compte-t-il toujours retourner dans sa tribu? lui
demanda-t-il.
--Il y a longtemps que le sachem est absent, répondit l'Indien; ses
fils ont hâte de le voir.
--Bon! fit le chasseur, cela doit être ainsi: l'Aigle-Volant est un
chef renommé, ses fils ont besoin de lui.
--Les Comanches sont trop sages pour qu'un guerrier leur fasse faute et
que son absence soit remarquée.
--Mon frère est modeste, mais son cœur vole vers le village de ses
pères.
--Tous les hommes ne sont-il pas de même?
--C'est vrai, le sentiment de la patrie est inné au cœur de l'homme.
--Les visages pâles lèvent leur camp?
--Oui.
--Retournent-ils du côté du grand lac salé, dans leurs villages en
pierre?
--Non, ils partent pour une grande chasse au bison, dans les prairies
au bas de la grande rivière sans fin aux lames d'or.
--_Ooah_! fit le chef avec une certaine émotion; alors bien des lunes
se passeront avant que je revoie mon frère.
--Pourquoi cela, chef?
--Le grand chasseur pâle n'accompagne-t-il pas ses frères?
--Non, fit laconiquement Bon-Affût.
--_Och_! Mon frère veut rire; que feront les visages pâles s'il ne les
accompagne pas?
--Je vais du côté du soleil.
L'Indien tressaillit; il fixa un regard perçant sur son interlocuteur.
--Du côté du soleil, dit-il, comme se parlant à lui-même.
--Oui, reprit Bon-Affût, dans les prairies toujours vertes du pays
d'_Acatlan_[2], sur les bords de la belle rivière d'_Atonatiuh_[3].
Un frémissement soudain agita le corps du chef; Bon-Affût était
impassible, indifférent en apparence, bien qu'il suivit attentivement
les diverses émotions qui malgré le masque que le chef cherchait à
plaquer sur son visage, contractaient ses traits.
--Mon frère a tort, répondit-il au bout d'un instant.
--Pourquoi donc?
--Mon frère ignore que la terre dont il parle est sacrée; jamais le
pied d'un blanc ne l'a impunément foulée.
--Je le sais, répondit négligemment le chasseur.
--Mon frère le sait, et il persiste à s'y rendre?
--Oui.
Il y eut entre les deux hommes un silence de quelques minutes; l'Indien
aspirait précipitamment la fumée de son calumet, en proie à une émotion
qu'il ne pouvait maîtriser. Enfin il reprit la parole:
--Chacun a sa destinée, dit-il de ce ton sentencieux particulier aux
Indiens: mon frère attache sans doute une grande importance à ce voyage.
--Une immense; je me rends sur cette terre, bien que je connaisse
parfaitement les périls qui m'y attendent, pour des intérêts d'une
grande importance, et poussé par une volonté plus forte que la mienne.
--Bon! Je ne demande pas les secrets de mon frère: le cœur d'un
homme est à lui, seul il doit y lire; L'Aigle-Volant est un puissant
sachem, il suit aussi cette route; il protégera son frère pâle, si les
intentions du chasseur sont pures.
--Elles le sont.
--Ooah! Mon frère a la parole d'un chef. J'ai dit.
Après avoir prononcé ces paroles, l'Indien reprit son calumet et
recommença à fumer silencieusement. Bon-Affût était trop au fait
des mœurs indiennes pour insister davantage; il se leva la joie au
cœur d'avoir réussi à s'assurer un allié aussi puissant que le chef
comanche, et il alla en toute hâte faire ses préparatifs de départ.
De leur côté, pendant la conversation que nous avons rapportée, les
gambucinos n'étaient pas demeurés inactifs; don Miguel ou don Leo,
ainsi qu'il plaira au lecteur de le nommer, avait si bien pressé ses
gens, que déjà tout était prêt, les wagons chargés et attelés, les
cavaliers en selle, le rifle sur la cuisse droite, n'attendaient plus
que le signal de la marche.
Don Leo choisit dans sa troupe quinze vieux gambucinos aguerris contre
les ruses indiennes, et sur lesquels il croyait pouvoir compter; il
leur dit quelques mots afin de les mettre au fait de ses intentions,
et les plaça sous les ordres de Ruperto avec injonction de lui obéir
en tout, ainsi qu'ils le feraient à lui-même; les gambucinos le lui
jurèrent.
Ce devoir accompli, il appela Domingo. Le gambucino arriva auprès de
son chef avec cette démarche sournoisement indolente qui lui était
particulière, et attendit respectueusement que celui-ci lui expliquât
ses ordres.
Quand Domingo sut ce que l'on attendait de lui, il ne fut nullement
flatté de la mission de confiance que son chef lui donnait, d'autant
plus qu'il se souciait fort peu d'être sous la surveillance immédiate
de Bon-Affût, dont le regard perçant avait le privilège de lui
occasionner incessamment des tressaillements nerveux, et dont la
surveillance assidue lui était des plus désagréables; cependant, comme
il était impossible de désobéir ostensiblement à don Leo, le digne
gambucino fit contre fortune bon cœur, se promettant _in petto_ de se
tenir sur ses gardes et de redoubler de prudence.
Lorsque don Leo se fut acquitté de tous les devoirs d'un chef sage et
intelligent, il monta à cheval, bien qu'avec une certaine difficulté,
à cause de la faiblesse occasionnée par ses blessures. Il se plaça en
tête de sa troupe, à la droite de Balle-Franche, et après avoir fait un
dernier signe d'adieu à don Mariano et à Bon-Affût, il donna le signal
du départ.
Les deux troupes se mirent immédiatement en marche: celle conduite par
Ruperto appuyant sur la gauche, et se dirigeant vers les montagnes, et
celle de Balle-Franche suivant provisoirement le cours du Rubio.
Il ne restait plus au camp abandonné que Bon-Affût, don Mariano,
l'Aigle-Volant, l'Églantine, les deux domestiques et le gambucino
Domingo, qui suivait d'un regard d'envie ses compagnons qui
s'éloignaient de plus en plus et qui finirent bientôt par disparaître.
Cette dernière troupe se composait donc de six hommes et d'une femme,
en tout sept personnes.
Le vieux chasseur, pour des raisons qu'il gardait secrètes, ne voulait
pas se mettre en route avant le coucher du soleil.
A peine cet astre eut-il disparu l'horizon dans des flots de vapeurs,
que la nuit fut profonde et le paysage plongé presque immédiatement
dans d'épaisses ténèbres.
Nous avons déjà fait plusieurs fois observer que dans les hautes
latitudes américaines le crépuscule n'existe pas, ou du moins est
tellement faible, que la nuit arrive pour ainsi dire sans transition.
Bon-Affût, depuis le départ des deux premiers détachements, n'avait pas
prononcé un mot, pas fait un mouvement; ses compagnons, pour des motifs
sans doute analogues aux siens, avaient respecté cette disposition
silencieuse de leur chef; mais à peine la nuit fut-elle venue que le
chasseur se redressa.
--En route, dit-il d'une voix brève.
Tous se levèrent.
Bon-Affût jeta autour de lui un regard investigateur.
--Laissez vos chevaux, dit-il, ils nous sont inutiles; ce n'est pas un
voyage que nous entreprenons, nous commençons une chasse à l'homme; il
nous faut être libres de nos mouvements; la piste que nous suivons est
difficile. Juanito, vous resterez ici avec les animaux jusqu'à ce que
vous receviez de nos nouvelles.
Le criado fit un geste de mécontentement.
--J'aurais préféré vous suivre et ne pas abandonner mon maître, dit-il.
--Je le comprends, mais j'ai besoin qu'un homme courageux et résolu
surveille nos animaux, je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous; du
reste, j'espère que vous ne demeurerez pas longtemps seul cependant
comme nous ne savons quels chemins nous aurons à suivre ni les
empêchements qui se dresseront sur notre route, construisez-vous une
hutte. Chassez, faites ce que bon vous semblera, mais souvenez-vous que
vous ne devez pas bouger d'ici sans mon ordre.
--C'est convenu, compadre, répondit Juanito; vous pouvez partir quand
vous voudrez; votre voyage durerait-il six mois que vous seriez certain
de me retrouver à votre retour.
--Bon, fit Bon-Affût, je compte sur vous.
Puis il siffla son mustang, qui accourut à son appel, et vint appuyer
sa tête intelligente sur l'épaule de son maître qui le flatta. C'était
une noble bête, d'une assez grande taille, à la tête petite, mais dont
les yeux pétillaient d'ardeur; son large poitrail, ses jambes fines et
nerveuses, tout dénotait en lui le cheval de race. Bon-Affût saisit
la reata qui pendait par un anneau fixé à la selle de l'animal, la
détacha, l'enroula autour de son corps, puis, frappant légèrement la
croupe du mustang, il le regarda s'éloigner avec un soupir de regret.
Les compagnons du chasseur s'étaient munis de leurs armes et de vivres,
consistant en _pennekann_, viande de bison séchée et pulvérisée, et en
tortillas de maïs.
--Allons, en route! s'écria le Canadien en jetant son rifle sur son
épaule.
--En route, firent les autres.
--Bon voyage et heureuse réussite, leur dit Juanito, ne pouvant
s'empêcher d'accompagner cet adieu d'un soupir qui laissait deviner
combien il était fâché d'être ainsi laissé en arrière.
--Merci, répondirent les aventuriers.
Aussitôt qu'ils eurent quitté le camp, ils prirent la _file indienne_,
c'est-à-dire qu'ils marchèrent l'un derrière l'autre, le second posant
ses pieds sur l'empreinte exacte des pas du premier, le troisième
sur celle des pas du second, et ainsi de suite jusqu'au sixième et
dernier. Seulement celui-ci, comme fermant la marche prenait le soin
d'effacer autant que possible les traces laissées par lui et ceux qui
le précédaient.
Juanito, après les avoir suivis quelques instants du regard pendant
qu'ils descendaient le monticule au sommet duquel se trouvait le camp,
vint nonchalamment se rasseoir auprès du feu.
--Hum! murmura-t-il, je vais avoir bien peu d'agrément ici; enfin,
puisqu'il le faut!
Et sur cette réflexion philosophique, le digne Mexicain alluma sa
cigarette et se mit à fumer paisiblement, en suivant avec intérêt les
spirales bleuâtres, fantastiquement contournées par la brise du soir,
produites par la fumée de son tabac, pur havane, dont il humait le
parfum avec tout le flegme méthodique d'un véritable sagamore indien.
[1] D'Aman, endroit où une rivière se divise en plusieurs branches.
[2] Littéralement pays des roseaux; d'_acatl_, roseau.
[3] Soleil d'eau; de _atl_, eau, et _tonatiuh_, soleil.