Quiepaa-Tani.
Il nous faut maintenant revenir à deux des principaux personnages de
cette histoire, que nous avons négligés trop longtemps; pour cela nous
ferons quelques pas en arrière, et nous reprendrons notre récit au
moment où Addick, suivi des deux jeunes filles que don Leo venait de
lui confier, se dirigeait vers Quiepaa-Tani.
Un frisson de volupté inouïe parcourut le corps de l'Indien, dès
qu'il se vit dans la plaine avec les jeunes filles, loin des regards
inquisiteurs de don Leo et de ceux plus clairvoyants encore de
Bon-Affût. Son œil pétillant de plaisir courait de doña Laura à doña
Louisa, sans pouvoir s'arrêter plus sur l'une que sur l'autre. Toutes
deux il les trouvait si belles, qu'il ne se rassasiait pas de les
contempler avec la frénétique admiration qu'éprouvent les Indiens à
la vue des femmes Espagnoles, qu'ils préfèrent infiniment à celles de
leurs tribus.
Or, tout en faisant remarquer cette particularité au lecteur, nous
devons ajouter que, de leur côté, les Espagnols recherchent avidement
les bonnes grâces des Indiennes auxquelles ils trouvent d'irrésistibles
attraits. Est-ce l'effet d'une sage combinaison de la Providence, qui
veut accomplir la fusion des deux peuples d'une façon complète? Nul ne
le sait; mais ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est qu'il est peu
d'Espagnols de l'Amérique du Sud qui n'aient quelques gouttes de sang
indien dans les veines.
Le jeune chef indien, en possession de ses deux captives--car c'est
ainsi qu'il les considéra aussitôt qu'elles furent placées sous sa
garde--avait d'abord songé à les conduire au milieu de sa tribu, sauf à
savoir plus tard sur laquelle il jetterait son dévolu; mais plusieurs
raisons lui firent abandonner ce projet presque aussitôt qu'il l'eut
conçu. D'abord, la distance à traverser pour gagner sa tribu était
immense, il était peu probable qu'il parvînt à la franchir en compagnie
de deux femmes frêles et délicates qui ne pourraient supporter les
fatigues sans nombre d'un voyage dans le désert; d'un autre côté,
la ville n'était qu'à deux milles au plus devant lui, la foule qui
augmentait de plus en plus lui ôtait la liberté de ses mouvements,
et les sombres silhouettes des deux chasseurs qui se détachaient en
noir au sommet de la colline, l'avertissaient qu'au moindre mouvement
suspect, il verrait se dresser devant lui deux ennemis formidables.
Faisant donc de nécessité vertu, il renferma au plus profond de
son cœur les émotions qui l'agitaient, et résolut d'accomplir
ostensiblement sa mission en entrant dans la ville; mais il
se réservait de confier les jeunes filles à son frère de lait
_Chicuhcoatl_--huit serpents[1]--Amantzin[2] de Quiepaa-Tani, qui, en
sa qualité de grand-prêtre du temple du Soleil, avait la possibilité
de les cacher à tous les yeux, jusqu'au jour où tous les obstacles
étant levés, Addick serait libre d'agir à sa guise et de reprendre ses
captives.
Les malheureuses jeunes filles séparées violemment des deux seuls
amis qui leur restaient, étaient tombées dans un état de prostration
qui leur ôtait la faculté de s'apercevoir des hésitations et des
tergiversations du guide perfide entre les mains duquel elles se
trouvaient. Livrées sans défense aux volontés d'un sauvage, qui
pouvait, si l'envie lui en prenait, se porter à toutes les violences
envers elles, bien qu'on leur eût garantit sa fidélité, elles savaient
qu'elles n'avaient à attendre aucun secours humain. Force leur fut
donc d'abandonner leur sort à Dieu, et de se résigner chrétiennement
aux dures épreuves que sans doute elles auraient à subir pendant leur
séjour au milieu des Indiens.
Les trois voyageurs mêlés à la foule toujours plus épaisse de ceux qui,
comme eux, se dirigeaient vers la ville, ne tardèrent pas à atteindre
les bords des fossés, suivis par les regards inquisiteurs de ceux qui
les entouraient; car les Indiens n'avaient pas tardé à reconnaître les
jeunes filles pour Espagnoles.
Addick, après avoir d'un regard ordonné la prudence à ses compagnes,
prit l'air le plus insouciant qu'il lui fut possible d'affecter,
quoique son cœur battît à lui briser la poitrine, et se présenta pour
entrer.
Après avoir franchi le pont de bois, il arriva impassible en apparence
devant la porte.
Alors une lance s'abattit devant les étrangers et leur barra le passage.
Un homme, qu'à son riche costume il était facile de reconnaître pour un
chef influent de la cité, se leva de dessus une butaca sur laquelle il
était nonchalamment assis, occupé à fumer son calumet, s'avança à pas
mesurés, et s'arrêta en considérant attentivement le groupe formé par
Addick et ses compagnes.
L'Indien, surpris et presque effrayé d'abord de cette démonstration
hostile, se remit presque aussitôt. Un éclair de joie brilla dans son
œil fauve, il se pencha vers la sentinelle, et murmura à son oreille
quelques paroles d'une voix basse et indistincte.
Le peau-rouge releva immédiatement sa lance avec un geste respectueux,
fit un pas en arrière, et leur livra passage.
Ils entrèrent.
Addick se dirigea d'un pas rapide vers le temple du Soleil, en se
félicitant, à part lui, d'avoir échappé aussi facilement au danger qui,
pendant quelques minutes, avait été suspendu au-dessus de sa tête.
Les jeunes filles le suivirent avec cette résignation du désespoir qui
ressemble, à s'y méprendre, à de la docilité et à de la déférence, mais
qui n'est, en réalité, que l'impossibilité reconnue de se soustraire au
sort que l'on redoute.
Pendant que nos personnages traversent les rues de la ville pour
se rendre à leur destination, nous décrirons en quelques mots
Quiepaa-Tani, dont le lecteur ne connaît encore que l'extérieur.
Les rues étroites, tirées au cordeau et percées à angle droit, viennent
aboutir à une place immense, située juste au centre de la ville, et qui
porte le nom de _Conaciuhtzin_[3]. Il est probable que c'est dans le
but d'être agréable au soleil que les Indiens ont imaginé cette place
d'où rayonnent toutes les rues de la ville, car on ne peut se figurer
une plus exacte représentation de l'astre qu'ils vénèrent que cette
disposition mystérieusement et emblématiquement symétrique.
Quatre magnifiques _Expan_ ou palais s'élèvent dans la direction des
quatre points cardinaux; sur la face ouest, se trouve le grand temple
nommé _Amantzin-expan_, entouré d'un nombre infini de colonnes ciselées
d'or et d'argent.
L'aspect de cet édifice est des plus imposants; on arrive au seuil
par un escalier de vingt marches faites chacune d'une seule pierre
de dix mètres de long; les murs sont excessivement élevés, et le
toit, comme celui des autres édifices, se termine en terrasse. Les
Indiens, qui connaissent parfaitement le moyen de construire des
voûtes souterraines, ignorent complètement l'art de lancer des dômes
dans les airs. L'intérieur du temple est relativement d'une grande
simplicité. De longues tapisseries brodées en plumes de mille couleurs,
et représentant au moyen de l'écriture hiéroglyphique toute l'histoire
de la religion indienne, couvrent les murailles. Au centre du temple
est placé un _teocali_ ou autel isolé, surmonté d'un soleil éclatant
d'or et de pierreries s'appuyant sur la grande _ayolte_ ou tortue
sacrée. Par un artifice ingénieux, chaque matin les premiers rayons
du soleil levant viennent frapper et font étinceler des feux les
plus brillants cette splendide idole qui semble alors se vivifier et
éclairer véritablement tout ce qui l'environne. Devant l'autel est
placée la table des sacrifices, immense bloc de marbre ressemblant à un
de ces menhirs druidiques si communs dans la vieille Armorique. C'est
une sorte de table en pierre soutenue par quatre blocs de rocher. La
table légèrement creusée au centre, est pourvue d'un conduit destiné
à l'écoulement du sang des victimes. Disons vite que les sacrifices
humains tendent chaque jour à se raréfier; nous sommes heureusement
loin du temps où pour faire la dédicace d'un temple on immolait en
un seul jour, à México, soixante mille victimes humaines; maintenant
ces sacrifices n'ont lieu que dans des circonstances tout à fait
exceptionnelles, et alors les victimes sont choisies seulement parmi
les condamnés à mort. Au fond du temple est une enceinte fermée par
d'épais rideaux et interdite au peuple. Ces rideaux cachent l'entrée
d'un escalier qui conduit aux vastes souterrains s'étendant sous
tout le temple, et dans lesquels les prêtres seuls ont le droit de
descendre. C'est dans l'endroit le plus secret et le plus retiré de ces
souterrains que brûle sans interruption le feu sacré de Moctecuzoma[4].
Le seuil du temple est jonché de feuilles et de fleurs renouvelées
chaque matin.
Sur la face sud de la place s'élève le _tanamitec_ ou palais du chef.
Ce palais, dont le nom traduit littéralement signifie endroit entouré
de murailles, n'est qu'une suite de salles de réception et d'immenses
cours qui servent aux guerriers chargés de la défense de la ville,
pour leurs exercices militaires. Un corps de bâtiments séparé, et dans
lequel les visiteurs ne sont pas admis, est affecté au logement de la
famille du chef. Un autre corps de bâtiment sert d'arsenal et renferme
toutes les armes de la ville, telles que les flèches, les sagaies, les
lances, les arcs et les boucliers indiens depuis les temps les plus
reculés, les sabres, les épées et les fusils européens, dont, après les
avoir tant redoutés, les aborigènes sont parvenus à se servir aussi
bien que nous, si ce n'est mieux.
La plus grande curiosité sans contredit que renferme cet arsenal est un
petit canon ayant appartenu à Cortez, et que ce conquérant fut forcé
d'abandonner sur la grande chaussée, lors de sa retraite précipitée de
México pendant la _noche triste_. Ce canon est encore aujourd'hui, pour
les Indiens, un objet de vénération et de crainte, tant les souvenirs
de la conquête sont restés palpitants au fond de leurs cœurs après tant
d'années et de vicissitudes de toutes sortes.
Sur cette même place s'élève le fameux _Ciuatl-expan_, ou palais des
vestales. C'est là que, loin du regard des hommes, vivent et meurent
les vierges du soleil. Nul homme, le grand-prêtre excepté, ne peut
pénétrer dans l'intérieur de cet édifice réservé aux femmes vouées au
soleil; une mort affreuse châtierait immédiatement l'audacieux qui
tenterait de transgresser cette loi. La vie des vestales indiennes
a beaucoup de points de ressemblance avec celle des religieuses qui
peuplent les couvents européens. Elles sont cloîtrées, font vœu de
chasteté perpétuelle, et s'engagent à ne jamais adresser la parole à un
homme, à moins que cet homme ne soit leur père ou leur frère; et dans
ce cas, ce n'est qu'à travers une grille et en présence d'une tierce
personne qu'elles peuvent converser avec lui, en ayant bien soin de
voiler leur visage.
Lorsque, dans les cérémonies, elles paraissent en public ou assistent
aux fêtes religieuses dans le temple, elles sont complètement voilées.
Une vestale convaincue d'avoir laissé voir son visage à un homme est
condamnée à mort.
Dans l'intérieur de leur demeure, elles s'occupent à des travaux de
femmes et se livrent avec ferveur à l'accomplissement des rites de
leur religion. Les vœux sont volontaires: une jeune fille ne peut
être admise à faire partie des vierges du soleil que lorsque le
grand-prêtre a acquis la certitude que nul ne l'a forcée à prendre
cette détermination, et qu'elle suit réellement sa vocation.
Enfin, le quatrième palais situé à l'est de la place est le plus
splendide et en même temps le plus sombre de tous.
On le nomme _Iztlacat-expan_, ou palais des prophètes: il sert de
demeure au _Amanani_ et aux _chalchiuh_--prêtres.--On ne saurait
exprimer l'aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont
les fenêtres sont garnies d'un treillage de jonc qui obstrue, tant ses
mailles sont serrées, presque tout l'éclat du jour. Un silence morne
règne continuellement dans cette enceinte; mais parfois, au milieu de
la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se
réveillent terrifiés par d'étranges clameurs qui semblent sortir du
Iztlacat-expan.
Quelle est la vie des hommes qui l'habitent? A quoi passent-ils
leur temps? Nul ne le sait! Malheur à l'imprudent qui, curieux de
s'instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu'il
doit ignorer; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.
Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n'en est pas de
même à l'égard du grand-prêtre et de ses prêtres; cependant, nous
devons faire observer qu'il en est bien peu qui se marient, tous
s'abstiennent, au moins ostensiblement, d'entretenir des liaisons avec
l'autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n'est qu'après
l'expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans
nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils
peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière;
mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s'ils profitaient
de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement
assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de
leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort
respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer; on peut dire
qu'après le chef, le Amanani est l'homme le plus puissant de la tribu.
Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à
remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n'entrent
jamais en lutte; chacun sait jusqu'où vont ses attributions et suit
la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits
de l'autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs
marchent de concert et doublent leurs forces.
L'Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de
l'Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures
de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent
et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l'aspect
de l'intérieur d'une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de
communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité
ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et
éblouissant spécimens de l'industrie européenne. Là, pas de voitures,
ni même de charrettes; le silence n'est troublé que par le pas de rares
passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec
la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.
Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au
dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est
concentrée dans la famille; murée pour l'étranger, les mœurs sont
patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela
arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre
honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.
Les marchands se réunissent dans d'immenses bazars, où, jusqu'à midi,
ils débitent leurs marchandises, c'est-à-dire leurs fruits, leurs
légumes et leurs quartiers de viande; car tout autre commerce est
inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant
elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages
qui lui sont nécessaires; puis, lorsque le soleil est arrivé à la
moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands,
qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n'y rentrer que
le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour
la journée.
Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes
qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la
préparation de tout ce qui est indispensable à l'existence. Les hommes,
trop fiers pour s'astreindre aux travaux d'intérieur, chassent ou font
la guerre.
Le payement de ce que l'on vend ou de ce que l'on achète ne se fait
pas, comme en Europe, au moyen d'espèces sonnantes qui, en général,
ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui
trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se
pratique chez toutes les tribus qui habitent l'intérieur des terres.
Le moyen est des plus simples. L'acheteur troque un objet quelconque
contre celui qu'il veut acquérir, et tout est dit.
Or, maintenant que nous avons fait connaître Quiepaa-Tani au lecteur,
terminons ce chapitre en disant que Addick et ses compagnes, après
avoir pendant assez longtemps erré à travers les rues désertes de la
ville, étaient arrivés au Iztlacat-expan.
Le chef indien avait, selon ses désirs, trouvé dans le Amanani un
complaisant auxiliaire, qui lui avait promis sur sa tête de veiller,
avec une scrupuleuse attention, sur les prisonnières qu'il se chargeait
de garder en dépôt.
Il est bon d'ajouter que Addick avait appris au grand-prêtre que celles
qu'il lui confiait étaient filles d'un des plus puissants gentilshommes
du Mexique, et qu'afin d'obliger celui-ci à accorder sa protection aux
Indiens, il était résolu à prendre une d'elles pour épouse; seulement,
comme les deux filles lui plaisaient également, et que pour cette
raison il lui avait été impossible jusqu'à ce moment de faire un choix
entre elles, il s'abstint prudemment de désigner celle qu'il préférait;
il ajouta, afin de conquérir complètement les bonnes grâces de l'homme
qu'il prenait pour complice, et dont l'avarice sordide lui était connue
de longue date, qu'un magnifique présent le récompenserait largement de
la tutelle qu'il le priait d'accepter.
Tranquille désormais sur le sort des jeunes filles, et la première
partie du plan qu'il avait formé ayant complètement réussi, Addick
se mit en mesure de faire réussir de même la seconde; il prit en
conséquence assez lestement congé de celles qu'il avait juré de
protéger et qu'il trahissait indignement, et remontant à cheval, il
sortit de la ville et se dirigea en toute hâte vers le gué del Rubio où
il savait rencontrer don Leo.
[1] De Chicuey huit, coalt serpent.
[2] D'Amanani devin.
[3] Place du soleil.
[4] Voir _Le Chercheur de pistes_, 1 vol. in-12. Amyot, éditeur.