XXIV.

Quiepaa-Tani.

Il nous faut maintenant revenir à deux des principaux personnages de

cette histoire, que nous avons négligés trop longtemps; pour cela nous

ferons quelques pas en arrière, et nous reprendrons notre récit au

moment où Addick, suivi des deux jeunes filles que don Leo venait de

lui confier, se dirigeait vers Quiepaa-Tani.

Un frisson de volupté inouïe parcourut le corps de l'Indien, dès

qu'il se vit dans la plaine avec les jeunes filles, loin des regards

inquisiteurs de don Leo et de ceux plus clairvoyants encore de

Bon-Affût. Son œil pétillant de plaisir courait de doña Laura à doña

Louisa, sans pouvoir s'arrêter plus sur l'une que sur l'autre. Toutes

deux il les trouvait si belles, qu'il ne se rassasiait pas de les

contempler avec la frénétique admiration qu'éprouvent les Indiens à

la vue des femmes Espagnoles, qu'ils préfèrent infiniment à celles de

leurs tribus.

Or, tout en faisant remarquer cette particularité au lecteur, nous

devons ajouter que, de leur côté, les Espagnols recherchent avidement

les bonnes grâces des Indiennes auxquelles ils trouvent d'irrésistibles

attraits. Est-ce l'effet d'une sage combinaison de la Providence, qui

veut accomplir la fusion des deux peuples d'une façon complète? Nul ne

le sait; mais ce qu'on ne peut mettre en doute, c'est qu'il est peu

d'Espagnols de l'Amérique du Sud qui n'aient quelques gouttes de sang

indien dans les veines.

Le jeune chef indien, en possession de ses deux captives--car c'est

ainsi qu'il les considéra aussitôt qu'elles furent placées sous sa

garde--avait d'abord songé à les conduire au milieu de sa tribu, sauf à

savoir plus tard sur laquelle il jetterait son dévolu; mais plusieurs

raisons lui firent abandonner ce projet presque aussitôt qu'il l'eut

conçu. D'abord, la distance à traverser pour gagner sa tribu était

immense, il était peu probable qu'il parvînt à la franchir en compagnie

de deux femmes frêles et délicates qui ne pourraient supporter les

fatigues sans nombre d'un voyage dans le désert; d'un autre côté,

la ville n'était qu'à deux milles au plus devant lui, la foule qui

augmentait de plus en plus lui ôtait la liberté de ses mouvements,

et les sombres silhouettes des deux chasseurs qui se détachaient en

noir au sommet de la colline, l'avertissaient qu'au moindre mouvement

suspect, il verrait se dresser devant lui deux ennemis formidables.

Faisant donc de nécessité vertu, il renferma au plus profond de

son cœur les émotions qui l'agitaient, et résolut d'accomplir

ostensiblement sa mission en entrant dans la ville; mais il

se réservait de confier les jeunes filles à son frère de lait

_Chicuhcoatl_--huit serpents[1]--Amantzin[2] de Quiepaa-Tani, qui, en

sa qualité de grand-prêtre du temple du Soleil, avait la possibilité

de les cacher à tous les yeux, jusqu'au jour où tous les obstacles

étant levés, Addick serait libre d'agir à sa guise et de reprendre ses

captives.

Les malheureuses jeunes filles séparées violemment des deux seuls

amis qui leur restaient, étaient tombées dans un état de prostration

qui leur ôtait la faculté de s'apercevoir des hésitations et des

tergiversations du guide perfide entre les mains duquel elles se

trouvaient. Livrées sans défense aux volontés d'un sauvage, qui

pouvait, si l'envie lui en prenait, se porter à toutes les violences

envers elles, bien qu'on leur eût garantit sa fidélité, elles savaient

qu'elles n'avaient à attendre aucun secours humain. Force leur fut

donc d'abandonner leur sort à Dieu, et de se résigner chrétiennement

aux dures épreuves que sans doute elles auraient à subir pendant leur

séjour au milieu des Indiens.

Les trois voyageurs mêlés à la foule toujours plus épaisse de ceux qui,

comme eux, se dirigeaient vers la ville, ne tardèrent pas à atteindre

les bords des fossés, suivis par les regards inquisiteurs de ceux qui

les entouraient; car les Indiens n'avaient pas tardé à reconnaître les

jeunes filles pour Espagnoles.

Addick, après avoir d'un regard ordonné la prudence à ses compagnes,

prit l'air le plus insouciant qu'il lui fut possible d'affecter,

quoique son cœur battît à lui briser la poitrine, et se présenta pour

entrer.

Après avoir franchi le pont de bois, il arriva impassible en apparence

devant la porte.

Alors une lance s'abattit devant les étrangers et leur barra le passage.

Un homme, qu'à son riche costume il était facile de reconnaître pour un

chef influent de la cité, se leva de dessus une butaca sur laquelle il

était nonchalamment assis, occupé à fumer son calumet, s'avança à pas

mesurés, et s'arrêta en considérant attentivement le groupe formé par

Addick et ses compagnes.

L'Indien, surpris et presque effrayé d'abord de cette démonstration

hostile, se remit presque aussitôt. Un éclair de joie brilla dans son

œil fauve, il se pencha vers la sentinelle, et murmura à son oreille

quelques paroles d'une voix basse et indistincte.

Le peau-rouge releva immédiatement sa lance avec un geste respectueux,

fit un pas en arrière, et leur livra passage.

Ils entrèrent.

Addick se dirigea d'un pas rapide vers le temple du Soleil, en se

félicitant, à part lui, d'avoir échappé aussi facilement au danger qui,

pendant quelques minutes, avait été suspendu au-dessus de sa tête.

Les jeunes filles le suivirent avec cette résignation du désespoir qui

ressemble, à s'y méprendre, à de la docilité et à de la déférence, mais

qui n'est, en réalité, que l'impossibilité reconnue de se soustraire au

sort que l'on redoute.

Pendant que nos personnages traversent les rues de la ville pour

se rendre à leur destination, nous décrirons en quelques mots

Quiepaa-Tani, dont le lecteur ne connaît encore que l'extérieur.

Les rues étroites, tirées au cordeau et percées à angle droit, viennent

aboutir à une place immense, située juste au centre de la ville, et qui

porte le nom de _Conaciuhtzin_[3]. Il est probable que c'est dans le

but d'être agréable au soleil que les Indiens ont imaginé cette place

d'où rayonnent toutes les rues de la ville, car on ne peut se figurer

une plus exacte représentation de l'astre qu'ils vénèrent que cette

disposition mystérieusement et emblématiquement symétrique.

Quatre magnifiques _Expan_ ou palais s'élèvent dans la direction des

quatre points cardinaux; sur la face ouest, se trouve le grand temple

nommé _Amantzin-expan_, entouré d'un nombre infini de colonnes ciselées

d'or et d'argent.

L'aspect de cet édifice est des plus imposants; on arrive au seuil

par un escalier de vingt marches faites chacune d'une seule pierre

de dix mètres de long; les murs sont excessivement élevés, et le

toit, comme celui des autres édifices, se termine en terrasse. Les

Indiens, qui connaissent parfaitement le moyen de construire des

voûtes souterraines, ignorent complètement l'art de lancer des dômes

dans les airs. L'intérieur du temple est relativement d'une grande

simplicité. De longues tapisseries brodées en plumes de mille couleurs,

et représentant au moyen de l'écriture hiéroglyphique toute l'histoire

de la religion indienne, couvrent les murailles. Au centre du temple

est placé un _teocali_ ou autel isolé, surmonté d'un soleil éclatant

d'or et de pierreries s'appuyant sur la grande _ayolte_ ou tortue

sacrée. Par un artifice ingénieux, chaque matin les premiers rayons

du soleil levant viennent frapper et font étinceler des feux les

plus brillants cette splendide idole qui semble alors se vivifier et

éclairer véritablement tout ce qui l'environne. Devant l'autel est

placée la table des sacrifices, immense bloc de marbre ressemblant à un

de ces menhirs druidiques si communs dans la vieille Armorique. C'est

une sorte de table en pierre soutenue par quatre blocs de rocher. La

table légèrement creusée au centre, est pourvue d'un conduit destiné

à l'écoulement du sang des victimes. Disons vite que les sacrifices

humains tendent chaque jour à se raréfier; nous sommes heureusement

loin du temps où pour faire la dédicace d'un temple on immolait en

un seul jour, à México, soixante mille victimes humaines; maintenant

ces sacrifices n'ont lieu que dans des circonstances tout à fait

exceptionnelles, et alors les victimes sont choisies seulement parmi

les condamnés à mort. Au fond du temple est une enceinte fermée par

d'épais rideaux et interdite au peuple. Ces rideaux cachent l'entrée

d'un escalier qui conduit aux vastes souterrains s'étendant sous

tout le temple, et dans lesquels les prêtres seuls ont le droit de

descendre. C'est dans l'endroit le plus secret et le plus retiré de ces

souterrains que brûle sans interruption le feu sacré de Moctecuzoma[4].

Le seuil du temple est jonché de feuilles et de fleurs renouvelées

chaque matin.

Sur la face sud de la place s'élève le _tanamitec_ ou palais du chef.

Ce palais, dont le nom traduit littéralement signifie endroit entouré

de murailles, n'est qu'une suite de salles de réception et d'immenses

cours qui servent aux guerriers chargés de la défense de la ville,

pour leurs exercices militaires. Un corps de bâtiments séparé, et dans

lequel les visiteurs ne sont pas admis, est affecté au logement de la

famille du chef. Un autre corps de bâtiment sert d'arsenal et renferme

toutes les armes de la ville, telles que les flèches, les sagaies, les

lances, les arcs et les boucliers indiens depuis les temps les plus

reculés, les sabres, les épées et les fusils européens, dont, après les

avoir tant redoutés, les aborigènes sont parvenus à se servir aussi

bien que nous, si ce n'est mieux.

La plus grande curiosité sans contredit que renferme cet arsenal est un

petit canon ayant appartenu à Cortez, et que ce conquérant fut forcé

d'abandonner sur la grande chaussée, lors de sa retraite précipitée de

México pendant la _noche triste_. Ce canon est encore aujourd'hui, pour

les Indiens, un objet de vénération et de crainte, tant les souvenirs

de la conquête sont restés palpitants au fond de leurs cœurs après tant

d'années et de vicissitudes de toutes sortes.

Sur cette même place s'élève le fameux _Ciuatl-expan_, ou palais des

vestales. C'est là que, loin du regard des hommes, vivent et meurent

les vierges du soleil. Nul homme, le grand-prêtre excepté, ne peut

pénétrer dans l'intérieur de cet édifice réservé aux femmes vouées au

soleil; une mort affreuse châtierait immédiatement l'audacieux qui

tenterait de transgresser cette loi. La vie des vestales indiennes

a beaucoup de points de ressemblance avec celle des religieuses qui

peuplent les couvents européens. Elles sont cloîtrées, font vœu de

chasteté perpétuelle, et s'engagent à ne jamais adresser la parole à un

homme, à moins que cet homme ne soit leur père ou leur frère; et dans

ce cas, ce n'est qu'à travers une grille et en présence d'une tierce

personne qu'elles peuvent converser avec lui, en ayant bien soin de

voiler leur visage.

Lorsque, dans les cérémonies, elles paraissent en public ou assistent

aux fêtes religieuses dans le temple, elles sont complètement voilées.

Une vestale convaincue d'avoir laissé voir son visage à un homme est

condamnée à mort.

Dans l'intérieur de leur demeure, elles s'occupent à des travaux de

femmes et se livrent avec ferveur à l'accomplissement des rites de

leur religion. Les vœux sont volontaires: une jeune fille ne peut

être admise à faire partie des vierges du soleil que lorsque le

grand-prêtre a acquis la certitude que nul ne l'a forcée à prendre

cette détermination, et qu'elle suit réellement sa vocation.

Enfin, le quatrième palais situé à l'est de la place est le plus

splendide et en même temps le plus sombre de tous.

On le nomme _Iztlacat-expan_, ou palais des prophètes: il sert de

demeure au _Amanani_ et aux _chalchiuh_--prêtres.--On ne saurait

exprimer l'aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont

les fenêtres sont garnies d'un treillage de jonc qui obstrue, tant ses

mailles sont serrées, presque tout l'éclat du jour. Un silence morne

règne continuellement dans cette enceinte; mais parfois, au milieu de

la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se

réveillent terrifiés par d'étranges clameurs qui semblent sortir du

Iztlacat-expan.

Quelle est la vie des hommes qui l'habitent? A quoi passent-ils

leur temps? Nul ne le sait! Malheur à l'imprudent qui, curieux de

s'instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu'il

doit ignorer; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.

Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n'en est pas de

même à l'égard du grand-prêtre et de ses prêtres; cependant, nous

devons faire observer qu'il en est bien peu qui se marient, tous

s'abstiennent, au moins ostensiblement, d'entretenir des liaisons avec

l'autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n'est qu'après

l'expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans

nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils

peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière;

mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s'ils profitaient

de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement

assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de

leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort

respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer; on peut dire

qu'après le chef, le Amanani est l'homme le plus puissant de la tribu.

Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à

remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n'entrent

jamais en lutte; chacun sait jusqu'où vont ses attributions et suit

la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits

de l'autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs

marchent de concert et doublent leurs forces.

L'Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de

l'Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures

de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent

et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l'aspect

de l'intérieur d'une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de

communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité

ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et

éblouissant spécimens de l'industrie européenne. Là, pas de voitures,

ni même de charrettes; le silence n'est troublé que par le pas de rares

passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec

la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.

Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au

dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est

concentrée dans la famille; murée pour l'étranger, les mœurs sont

patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela

arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre

honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.

Les marchands se réunissent dans d'immenses bazars, où, jusqu'à midi,

ils débitent leurs marchandises, c'est-à-dire leurs fruits, leurs

légumes et leurs quartiers de viande; car tout autre commerce est

inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant

elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages

qui lui sont nécessaires; puis, lorsque le soleil est arrivé à la

moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands,

qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n'y rentrer que

le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour

la journée.

Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes

qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la

préparation de tout ce qui est indispensable à l'existence. Les hommes,

trop fiers pour s'astreindre aux travaux d'intérieur, chassent ou font

la guerre.

Le payement de ce que l'on vend ou de ce que l'on achète ne se fait

pas, comme en Europe, au moyen d'espèces sonnantes qui, en général,

ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui

trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se

pratique chez toutes les tribus qui habitent l'intérieur des terres.

Le moyen est des plus simples. L'acheteur troque un objet quelconque

contre celui qu'il veut acquérir, et tout est dit.

Or, maintenant que nous avons fait connaître Quiepaa-Tani au lecteur,

terminons ce chapitre en disant que Addick et ses compagnes, après

avoir pendant assez longtemps erré à travers les rues désertes de la

ville, étaient arrivés au Iztlacat-expan.

Le chef indien avait, selon ses désirs, trouvé dans le Amanani un

complaisant auxiliaire, qui lui avait promis sur sa tête de veiller,

avec une scrupuleuse attention, sur les prisonnières qu'il se chargeait

de garder en dépôt.

Il est bon d'ajouter que Addick avait appris au grand-prêtre que celles

qu'il lui confiait étaient filles d'un des plus puissants gentilshommes

du Mexique, et qu'afin d'obliger celui-ci à accorder sa protection aux

Indiens, il était résolu à prendre une d'elles pour épouse; seulement,

comme les deux filles lui plaisaient également, et que pour cette

raison il lui avait été impossible jusqu'à ce moment de faire un choix

entre elles, il s'abstint prudemment de désigner celle qu'il préférait;

il ajouta, afin de conquérir complètement les bonnes grâces de l'homme

qu'il prenait pour complice, et dont l'avarice sordide lui était connue

de longue date, qu'un magnifique présent le récompenserait largement de

la tutelle qu'il le priait d'accepter.

Tranquille désormais sur le sort des jeunes filles, et la première

partie du plan qu'il avait formé ayant complètement réussi, Addick

se mit en mesure de faire réussir de même la seconde; il prit en

conséquence assez lestement congé de celles qu'il avait juré de

protéger et qu'il trahissait indignement, et remontant à cheval, il

sortit de la ville et se dirigea en toute hâte vers le gué del Rubio où

il savait rencontrer don Leo.

[1] De Chicuey huit, coalt serpent.

[2] D'Amanani devin.

[3] Place du soleil.

[4] Voir _Le Chercheur de pistes_, 1 vol. in-12. Amyot, éditeur.

L'éclaireur · 第 29 / 50 题