XXIII.

L'Aigle-Volant.

Les Indiens, à cause de la vie qu'ils sont contraints de mener et de

l'éducation qu'ils reçoivent, sont d'un caractère essentiellement

défiant: habitués à se mettre constamment en garde contre tout ce

qui les environne, à soupçonner les intentions en apparence les plus

loyales, de cacher une trahison ou une perfidie, ils ont acquis une

habileté peu commune pour deviner les projets des personnes avec

lesquelles le hasard les met en rapport et déjouer les embûches tendues

sous leurs pas par leurs ennemis.

Mahchsi-Karehde, nous l'avons dit déjà, était un guerrier expert, aussi

sage au conseil que vaillant au combat, et qui, bien que très jeune

encore, jouissait à juste titre d'une grande réputation dans sa tribu.

Aussitôt que Bon-Affût, au nom de la loi de Lynch, eut prononcé la

sentence de don Estevan, il y eut une espèce de désordre parmi les

chasseurs qui rompirent leurs rangs et commencèrent à causer et à

discuter vivement entre eux, ainsi que cela arrive toujours en pareil

cas. L'Aigle-Volant profita de ce que l'attention était portée ailleurs

et que personne ne songeait à lui pour faire à l'Églantine, dont les

yeux étaient incessamment fixés sur lui, un signe que la jeune femme

comprit, et il se glissa silencieusement au milieu des buissons, où il

disparut sans que nul ne s'occupât de son absence.

Après avoir marché pendant environ vingt minutes dans la forêt, se

jugeant probablement assez éloigné, le chef s'arrêta, et se tourna vers

sa femme qui ne l'avait pas quitté d'un pas.

--Laissons les visages pâles, dit-il, accomplir leur œuvre;

l'Aigle-Volant est un guerrier comanche, il ne doit pas intervenir

davantage entre eux.

--Le chef retourne dans son village? demanda timidement l'Églantine.

L'Indien sourit d'un air fin.

--Tout n'est pas fini encore, répondit-il, l'Aigle-Volant veillera sur

ses amis.

La jeune femme baissa la tête, et voyant que l'Indien s'était assis,

elle se prépara à allumer le feu du campement. Le chef l'arrêta d'un

geste.

--L'Aigle-Volant ne veut pas être découvert, reprit-il; que ma sœur

prenne place à ses côtés, et qu'elle attende; un ami est en péril à

cette heure.

En ce moment il se fit, non loin de l'endroit où les deux peaux-rouges

étaient arrêtés, un grand bruit de branches cassées et froissées dans

le taillis.

L'Indien prêta attentivement l'oreille pendant quelques minutes, le

corps penché vers le sol.

--L'Aigle-Volant revient, dit-il en se relevant.

--L'Églantine l'attendra, répondit la jeune femme en lui jetant un doux

regard.

Le chef déposa auprès de sa compagne les armes qui auraient pu le gêner

dans l'exécution du projet qu'il méditait; il ne garda que sa reata

qu'il leva avec soin dans sa main droite, et se dirigea à pas de loup

dans la direction du bruit qu'il avait entendu et qui de seconde en

seconde se faisait plus fort.

A peine se fut-il avancé d'une vingtaine de pas en se frayant un chemin

à travers les lianes entrelacées et les hautes herbes qui lui barraient

le passage, qu'il aperçut, arrêté à dix mètres de lui environ, un

magnifique cheval noir qui, les oreilles couchées en arrière, le

cou allongé et les quatre pieds tendus, fixait sur lui ses grands

yeux intelligents d'un air effaré en renâclant avec force, la bouche

couverte d'écume et les naseaux sanglants.

--Ooah! murmura le chef en s'arrêtant tout court et admirant le superbe

animal en connaisseur.

Il se rapprocha de quelques pas encore, en ayant soin de ne pas

effaroucher davantage le cheval, qui suivait tous ses mouvements d'un

œil inquiet; et à l'instant où il le vit bondir pour s'échapper, il

fit siffler sa reata autour de sa tête et la lança avec tant d'adresse

que le nœud coulant tomba sur les épaules du cheval; celui-ci essaya

pendant trois ou quatre minutes de reprendre la liberté qui lui était

si subitement ravie; mais bientôt, reconnaissant l'inutilité de ses

efforts, il se résigna à accepter de nouveau l'esclavage, et laissa

approcher l'Indien sans chercher à continuer plus longtemps la lutte.

C'est avec raison que nous disons qu'il se résigna à accepter de

nouveau l'esclavage, car cet animal n'était pas un cheval sauvage,

mais bien le magnifique barbe de don Estevan, que celui-ci avait

probablement perdu pendant le combat lorsqu'il avait été blessé. Les

harnais du cheval étaient en partie brisés et déchirés par les ronces,

mais cependant encore en état de servir.

Le chef, joyeux de la bonne aubaine que lui procurait le hasard, monta

sur le cheval et retourna auprès de l'Églantine, qui, soumise et

obéissante comme une véritable femme indienne, n'avait pas bougé depuis

son départ.

--L'Aigle-Volant retournera dans son village monté sur un coursier

digne d'un aussi grand chef, lui dit-elle en l'apercevant.

L'Indien sourit avec orgueil.

--Oui, répondit-il, les sachems seront fiers de lui.

Et avec ce naïf enfantillage qui s'allie si bien à la rudesse primitive

de ces hommes de fer, il s'amusa à exécuter pendant quelques instants

les passes, les voltes et les courbettes les plus difficiles, heureux

de l'admiration effrayée de celle qu'il aimait et qui ne pouvait

s'empêcher de trembler en le voyant manœuvrer aussi facilement ce

magnifique animal. Le chef mit enfin pied à terre et vint, tout en

conservant dans la main la bride du cheval, s'asseoir auprès de la

jeune femme.

Ils demeurèrent ainsi assez longtemps côte à côte sans échanger une

parole: l'Aigle-Volant paraissait réfléchir profondément. Ses yeux

erraient çà et là dans les ténèbres, comme s'il eût voulu pénétrer

et distinguer dans l'obscurité quelque objet lointain; il écoutait

avidement les bruits de la solitude, en jouant machinalement avec son

couteau à scalper.

--Les voilà! s'écria-t-il tout à coup en se relevant, comme poussé par

un ressort.

L'Églantine le regarda avec étonnement.

--Ma sœur n'entend-elle pas? lui demanda-t-il.

--Oui, fit-elle après un instant, j'entends un bruit de chevaux dans

les halliers.

--Ce sont les visages pâles qui regagnent leur camp.

--Allons-nous donc les suivre?

--L'Aigle-Volant ne quitte jamais sans raison le sentier tracé par ses

mocassins; l'Églantine accompagnera le guerrier.

--Mon père en doute-t-il?

--Non; l'Églantine est une digne fille des Comanches; elle viendra

sans murmurer. Un visage pâle, ami de Mahchsi-Karehde, est en danger en

ce moment.

--Le chef le sauvera.

L'Indien sourit.

--Oui, dit-il; ou, si j'arrive trop tard pour cela, au moins je

le vengerai, et son âme tressaillira de joie dans les Prairies

bienheureuses en apprenant de son peuple que son ami ne l'a pas oublié.

--Je suis prête à suivre le chef.

--Partons donc alors, car il est temps.

L'Indien se mit en selle d'un bond: l'Églantine se prépara à le suivre

à pied.

Les femmes indiennes ne montent jamais le cheval de guerre de leurs

maris ou de leurs frères. Condamnées par les lois qui régissent leurs

peuplades à demeurer constamment courbées sous un joug de fer, à être

réduites à la plus complète abjection, et à s'occuper des travaux les

plus durs et les pénibles, elles supportent tout sans se plaindre,

persuadées qu'il en doit être ainsi, et que rien ne saurait les

soustraire à l'implacable tyrannie qui pèse sur elles depuis leur

naissance jusqu'à leur mort. En obligeant sa femme à le suivre à pied

au milieu d'une forêt vierge par des chemins impraticables, rendus plus

difficiles encore à cause des ténèbres, l'Aigle-Volant était convaincu

qu'il ne faisait qu'une chose toute simple et toute naturelle;

l'Églantine, de son côté, le comprit ainsi, car elle ne se permit pas

la moindre observation.

Ils se mirent donc en route, tournant le dos à la rivière et s'avançant

du côté de la clairière.

Dans quel but le chef retournait-il sur ses pas et reprenait-il le

trajet qu'il avait accompli une heure auparavant afin de s'éloigner des

gambucinos?

C'est ce que bientôt nous apprendrons probablement.

A une centaine de mètres de la clairière environ, ils entendirent le

bruit d'un coup de feu.

L'Aigle-Volant s'arrêta.

--Ooah! murmura-t-il, que se passe-t-il donc? Me serais-je trompé?

Mettant immédiatement pied à terre, il donna son cheval à garder à sa

femme, en lui ordonnant de le suivre à distance; et se glissant parmi

les herbes, il s'avança en toute hâte vers la clairière, inquiet de

ce coup de feu qu'il ne savait à quoi attribuer, car l'idée ne lui

vint pas un seul instant que ce fût don Estevan qui l'eût tiré dans

l'intention de se tuer; le chef était convaincu qu'un homme de ce

caractère n'abandonnait jamais une partie, quelque désespérée qu'elle

fût. Son appréciation n'était pas complètement fausse.

Persuadé de ce que nous avons dit plus haut, l'Aigle-Volant, redoutant

un malheur dont il semblait avoir prévu la possibilité, se hâtait donc

de gagner la clairière, afin d'éclaircir ses doutes, et tremblant de

les voir se changer en certitude.

Arrivé sur la lisière de la clairière, il s'arrêta, écarta les branches

avec précaution, et regarda. Les ténèbres étaient tellement épaisses,

qu'il ne put rien distinguer; un silence funèbre régnait sur cette

partie de la forêt. Soudain les buissons s'écartèrent, un homme, ou

plutôt un démon, bondit comme un chacal, passa auprès de lui avec une

vélocité extrême, et se perdit bientôt dans l'obscurité.

Un triste pressentiment serra le cœur du peau-rouge; il fit un

mouvement pour se lancer à la poursuite de l'inconnu; mais se ravisant

presqu'aussitôt.

--Voyons ici d'abord, murmura-t-il; cet homme je suis certain de le

retrouver quand je le voudrai.

Il entra dans la clairière. Les feux abandonnés ne jetaient plus aucune

lueur, tout était ombre et silence. Le chef marcha rapidement vers

l'endroit où la fosse avait été creusée. Elle était vide, don Estevan

avait disparu; sur le revers du talus, formé par les terres rejetées en

dehors de la fosse, un homme étendu gisait sans mouvement.

L'Aigle-Volant se pencha sur lui et l'examina attentivement pendant

quelques secondes.

--Je le savais! murmura-t-il en se redressant avec un sourire de

dédain, cela devait arriver ainsi, les faces pâles sont de vieilles

femmes bavardes, l'ingratitude est un vice blanc, la vengeance est une

vertu rouge.

Le chef demeura pensif, les yeux fixés sur le blessé.

--Le sauverai-je? reprit-il enfin. A quoi bon? Ne vaut-il pas mieux

laisser les coyotes se déchirer entre eux; les guerriers rouges se

rient de leur fureur; celui-là ajouta-t-il, était cependant un des

meilleurs entre ces faces pâles pillardes qui viennent nous relancer

jusque dans nos derniers refuges! Bah! Que m'importe! Nos deux races

sont ennemies; les bêtes fauves l'achèveront, à chacun sa proie.

Et il fit un geste pour s'éloigner. Soudain il sentit une main se poser

sur son épaule, et une voix timide murmura doucement à son oreille:

--Ce visage pâle est l'ami de la tête grise qui a délivré

l'Aigle-Volant; le sachem l'ignore-t-il?

Le chef tressaillit à cette question qui répondait si bien à ses

pensées intérieures; car, tout en se parlant à lui-même et en cherchant

à se prouver qu'il avait raison d'abandonner le blessé, l'Indien savait

fort bien que l'action qu'il préméditait était répréhensible et que

l'honneur exigeait qu'il secourût l'homme étendu à ses pieds.

--L'Églantine connaît ce chasseur? répondit-il évasivement.

--L'Églantine l'a vu il y a deux jours pour la première fois, lorsqu'il

a sauvé si courageusement l'ami du chef.

--Ooah! murmura l'Indien, ma sœur dit vrai; ce guerrier est brave, son

cœur est large, il est l'ami des peaux-rouges, l'Aigle-Volant est un

chef renommé pour sa grandeur d'âme, il n'abandonnera pas le visage

pâle aux hideux coyotes.

--Mahchsi-Karehde est le plus grand guerrier de sa nation, sa tête est

pleine de sagesse, ce qu'il fait est bien.

L'Aigle-Volant sourit avec satisfaction à ce compliment de la jeune

femme.

--Visitons les blessures de cet homme.

L'Églantine alluma une branche d'ocote dont elle se fit une torche; les

deux Indiens se penchèrent sur le blessé toujours immobile, et à la

flamme vacillante de la torche, ils l'examinèrent de nouveau et plus

attentivement.

Balle-Franche n'avait qu'une blessure légère occasionnée par le pommeau

du pistolet dont il avait été frappé; la force du coup, en amenant

une abondante hémorragie, avait causé un étourdissement suivi d'une

syncope; la plaie était assez étroite, peu profonde et placé à la

partie supérieure du front entre les deux sourcils; évidemment, don

Estevan avait essayé d'assommer le digne chasseur de la même façon

que dans les Corridas de toros de México; les espadas expérimentés

se plaisent parfois à tuer ainsi un taureaux, afin de faire briller

leur adresse aux yeux de tous les spectateurs groupés anxieusement sur

les gradins _del acho_. Son coup, bien que lancé d'une main ferme,

avait été porté trop précipitamment, et n'avait pas été calculé assez

sûrement pour être mortel; seulement, il est évident que si le chef

indien ne l'avait pas secouru avant la fin de la nuit, le chasseur

aurait été tout vivant dévoré par les bêtes fauves qui rôdaient aux

environs en quête d'une proie.

Tous les Indiens, lorsqu'ils sont en voyage, portent sur eux, passé

en bandoulière, un sac en parchemin qui a à peu près la forme d'une

gibecière et qu'ils nomment _sac à la médecine_; ce sac contient

les simples dont ces hommes primitifs se servent afin de guérir les

blessures qu'ils reçoivent dans les combats, leurs instruments de

chirurgie et les poudres destinées à couper les fièvres.

Après avoir examiné la blessure de Balle-Franche, le chef hocha la tête

avec satisfaction, et il se mit immédiatement en devoir de la panser.

Avec un instrument tranchant fait d'une pierre d'obsidienne aiguisée

et coupant comme un rasoir, il commença d'abord, aidé par l'Églantine,

par raser les cheveux autour de la plaie; ensuite il fouilla dans son

sac à la médecine, en tira une poignée de feuilles d'_oregano_ qu'il

pila et pétrit avec soin, avec de l'eau-de-vie de Barcelone nommé

_refino_. Nous ferons remarquer ici que, dans tous les médicaments

indiens, l'eau-de-vie joue un grand rôle; il ajouta à ce mélange un

peu d'eau et de sel, forma du tout une pâte assez compacte, et après

avoir lavé la plaie à deux reprises avec de l'eau coupée de refino, il

appliqua dessus cette espèce de cataplasme, en l'assujettissant avec

des feuilles d'abanijo.

Ce remède si simple produisit un effet presque instantané: au bout de

dix minutes au plus, le chasseur poussa un soupir, ouvrit les yeux, et

se redressa en regardant de tous les côtés, comme un homme réveillé en

sursaut d'un profond sommeil, et qui ne se rend pas encore bien compte

des objets extérieurs.

Cependant Balle-Franche était un homme doué d'une organisation trop

solide pour que cet état durât longtemps; bientôt il parvint à remettre

de l'ordre dans ses idées, se souvint de ce qui s'était passé, et de la

trahison dont il avait été la victime de la part de l'homme qu'il avait

sauvé.

--Merci, peau-rouge, dit-il d'une voix faible encore, en tendant la

main au chef.

Celui-ci la serra cordialement.

--Mon frère se sent mieux, répondit-il avec sollicitude.

--Je me sens aussi bien maintenant que si rien ne m'était arrivé.

--Ooah! Mon frère se vengera de son ennemi alors.

--Rapportez-vous-en à moi pour cela, le traître ne m'échappera pas,

aussi vrai que mon nom est Balle-Franche, répondit énergiquement le

chasseur.

--Bon! Mon frère tuera son ennemi, et il suspendra sa chevelure à

l'entrée de son wigwam.

--Non, non, chef, cette vengeance peut convenir à un peau-rouge, mais

ce n'est pas celle d'un homme de ma race et de ma couleur.

--Que fera donc mon frère?

Le chasseur sourit finement, puis au bout de quelques instants, il

reprit la conversation, mais sans répondre à la demande de l'Indien.

--Depuis combien de temps me trouvé-je ici? dit-il.

--Une heure environ.

--Pas davantage?

--Non.

--Dieu soit loué! Mon assassin ne peut être loin encore.

--Och, une mauvaise conscience est un puissant aiguillon, observa

sentencieusement l'Indien.

--C'est juste.

--Que veut faire mon frère?

--Je ne sais encore; la position est des plus délicates pour moi,

reprit Balle-Franche d'un air pensif; poussé par mon cœur et le

souvenir d'un service rendu il y a longtemps déjà, j'ai commis une

action qui peut être interprétée de plusieurs façons différentes;

je reconnais maintenant que j'ai eu tort; cependant je vous avoue,

peau-rouge, que je ne me soucie nullement d'être en butte aux reproches

de mes amis; il est dur pour un homme de mon âge, dont les cheveux

sont blancs et qui devrait avoir de l'expérience, de s'entendre dire

qu'il a agi comme un enfant, et qu'il n'est qu'un sot.

--Il vous faut pourtant prendre un parti.

--Je le sais bien; voilà justement ce qui me tourmente, d'autant plus

qu'il est urgent que don Miguel et don Mariano soient avertis le plus

tôt possible de ce qui est arrivé, afin de remédier aux suites de ma

sottise.

--Écoutez, dit le chef, je comprends combien l'aveu qu'il vous faut

faire vous répugne; il est excessivement pénible pour un vieillard de

courber la tête sous des reproches, quelque mérités qu'ils soient.

--Eh bien?

--Si vous y consentez, je ferai moi, ce que vous avez tant de peine

à vous résoudre à faire. Pendant que vous accompagnerez l'Églantine,

j'irai trouver vos amis, les visages pâles; je leur rapporterai ce qui

s'est passé, je les mettrai en garde contre leur ennemi, et vous, vous

n'aurez rien à redouter de leur colère.

A cette proposition du chef indien, le rouge de l'indignation empourpra

le visage du chasseur.

--Non, s'écria-t-il avec véhémence, je n'ajouterai pas une lâcheté à ma

faute; je saurai subir les conséquences de mon action, tant pis pour

moi; je vous remercie, chef; votre proposition part d'un bon cœur, mais

je ne puis l'accepter.

--Mon frère est le maître.

--Hâtons-nous, s'écria le chasseur, nous n'avons perdu que trop de

temps; Dieu sait quelles peuvent être les conséquences de mon action

et les malheurs qui peut-être en découleront. S'il m'est impossible de

les prévenir, il est de mon devoir de faire tout pour en amoindrir la

portée; venez, chef, suivez-moi, rendons-nous au camp sans plus tarder.

En prononçant ces paroles, le chasseur se leva avec une impatience

fébrile.

--Je suis sans armes, reprit-il, le misérable me les a enlevées.

--Que mon frère ne se chagrine pas pour cela, répondit l'Indien, il

trouvera au camp les armes nécessaires.

--C'est vrai; allons retrouver mon cheval que j'ai laissé à quelques

pas.

L'Indien l'arrêta.

--C'est inutile, dit-il.

--Comment cela?

--Cet homme s'en est emparé.

Le chasseur se frappa le front avec découragement.

--Que faire, murmura-t-il.

--Mon frère prendra mon cheval.

--Et vous, chef?

--J'en ai un autre,

--Ah! reprit Balle-Franche.

Sur un signe de l'Aigle-Volant, l'Églantine amena le cheval.

Les deux hommes se mirent en selle; le chef prit sa femme en croupe et

se penchant sur le cou de leurs chevaux, ils s'élancèrent à toute bride

dans la direction du camp des gambucinos, où ils arrivèrent au bout

d'une heure environ sans nouvel accident.

L'éclaireur · 第 28 / 50 题