XXII.

Le camp.

Les gambucinos atteignirent leur camp un peu avant le lever du soleil.

Pendant leur absence, les quelques hommes laissés à la garde des

retranchements n'avaient pas été inquiétés.

Don Mariano attendait le retour des Mexicains avec une vive impatience:

aussitôt qu'il les aperçut, il alla au-devant d'eux.

Bon-Affût était sombre: la réception qu'il fit au gentilhomme, bien que

cordiale, fut cependant assez sèche.

Le chasseur, quoiqu'il eût la conviction d'avoir accompli un devoir

en condamnant don Estevan était triste cependant, en songeant à la

responsabilité qu'il avait assumée sur lui dans cette affaire.

Autre chose est tuer un homme dans un combat, en défendant sa vie, au

milieu de l'enivrement de la bataille, et juger et exécuter froidement

un individu contre lequel on n'a aucun motif personnel de haine ou de

colère.

Le vieux Canadien redoutait intérieurement les reproches de don

Mariano; il connaissait trop bien le cœur humain pour ne pas savoir que

le gentilhomme, dès qu'il envisagerait de sang-froid l'action qu'il

avait excité les gambucinos à commettre, la détesterait, et maudirait

ceux qu'il avait trouvés trop dociles à le servir.

Quelque grands que fussent les torts de don Estevan envers don Mariano,

si criminelle que fût sa conduite, ce n'était pas à son frère à

l'accuser, et surtout à requérir sa mort de ces hommes implacables chez

lesquels tous sentiments de clémence sont éteints, par suite de la rude

vie qu'ils sont contraints de mener.

Maintenant que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis la

condamnation de don Estevan, Bon-Affût, chez lequel la réflexion était

arrivée, et lui avait permis d'envisager cette action sous un jour

différent, en était venu à se demander tout bas s'il avait réellement

le droit d'agir ainsi qu'il l'avait fait, et si ce qu'il prenait pour

un acte de sévère et stricte justice n'était pas un assassinat et une

vengeance déguisée: aussi s'attendait-il à ce que don Mariano, en le

voyant, lui adressât des reproches et lui demandât compte de la vie de

son frère.

Le chasseur se prépara à répondre aux questions que sans doute don

Mariano allait lui faire; et, dès qu'il l'aperçut, son front, déjà

assailli de tristes pensées, se rembrunit encore. Mais Bon-Affût

s'était trompé: pas un reproche, pas une parole ayant trait au

jugement ne sortirent des lèvres de don Mariano; aucune allusion, même

détournée, ne vint faire soupçonner au chasseur que le gentilhomme

avait l'intention d'attaquer ce sujet délicat.

Le Canadien respira, seulement à la dérobée pendant les quelques

instants qu'ils marchèrent côte à côte pour rentrer au camp; il examina

à plusieurs reprises le visage de don Mariano: le gentilhomme était

pâle, triste, mais sa physionomie était calme et ses traits impassibles.

Le chasseur hocha la tête.

--Il roule quelques projets dans sa pensée, murmura-t-il à voix basse.

Dès que l'enceinte du camp fut franchie, que les barricades eurent

été refermées sur les gambucinos, don Miguel après avoir placé les

sentinelles aux retranchements, se tourna vers Bon-Affût et don Mariano:

--Le soleil se lèvera dans deux heures environ, leur dit-il; veuillez

accepter mon hospitalité et me suivre sous ma tente.

Les deux hommes s'inclinèrent.

Don Miguel fit signe à ses porteurs de poser à terre le brancard sur

lequel il était assis; il se leva, aidé par Bon-Affût, et, appuyé sur

le bras du chasseur, il entra dans la tente, suivi par don Mariano.

Le rideau retomba derrière eux.

Les gambucinos, fatigués des courses de la nuit, s'étaient hâtés de

desseller leurs chevaux, de leur donner la provende; puis, après

avoir jeté quelques brassées de bois sec dans les feux, afin de

raviver la flamme, ils s'étaient enveloppés dans leurs frazadas et

leurs zarapés, et s'étaient étendus sur le sol, où ils n'avaient pas

tardé à s'endormir. Dix minutes après le retour de la troupe, tous

les aventuriers étaient plongés dans le plus profond sommeil; seuls,

trois hommes veillaient encore: ces trois hommes étaient don Miguel,

Bon-Affût et don Mariano, réunis sous la tente où ils avaient entre eux

une conversation à laquelle nous ferons assister le lecteur.

L'intérieur de la tente sous laquelle don Miguel avait introduit ses

deux compagnons était meublée de la façon la plus simple: dans un

angle se trouvait le palanquin hermétiquement fermé; dans l'angle

opposé, plusieurs fourrures étendues sur le sol marquaient la place

d'un lit; quatre ou cinq crânes de bisons servaient de sièges; il était

impossible de rencontrer rien d'aussi simple et de moins confortable

que tout cela.

Don Miguel se jeta sur son lit, après avoir engagé d'un geste gracieux

ses compagnons à s'assoir sur les crânes de bisons. Bon-Affût et don

Mariano rapprochèrent leurs sièges de l'endroit où se tenait leur hôte,

et s'assirent silencieusement.

Don Miguel prit alors la parole:

--Caballeros, dit-il, les faits qui se sont passés cette nuit, faits

sur lesquels je ne reviendrai pas, ont besoin d'être clairement

expliqués, surtout dans la prévision des complications probables qui

en découleront dans les événements auxquels d'ici à peu de temps,

je l'espère, nous serons appelés à prendre part; ce que j'ai à dire

vous regarde, et vous intéresse particulièrement, don Mariano: c'est

donc surtout à vous que je m'adresse. Quant à Bon-Affût, il sait à

peu près à quoi s'en tenir sur ce que vous allez entendre: si je le

prie d'assister à l'entretien que je désire avoir avec vous, c'est

d'abord à cause de la vieille amitié qui nous a lié toujours, ensuite

parce que ses avis nous seront d'un grand secours pour les résolutions

ultérieures que nous aurons à prendre.

Don Mariano fixa l'aventurier d'une façon qui fit entendre à celui-ci

qu'il ne comprenait absolument rien à ce long exorde.

--Ne vous souvenez-vous pas, señor don Mariano, fit alors le Canadien,

que, avant de me rendre au camp pour vous amener don Miguel, je vous ai

dit que vous ignoriez le plus intéressant de cette histoire que vous

croyiez si bien savoir.

--En effet, je me le rappelle, bien qu'à ce moment je n'ai pas attaché

à cette déclaration tout l'intérêt qu'elle méritait.

--Eh bien, si je ne me trompe, don Miguel va en quelques mots vous

mettre au courant de ces affreuses machinations. Puis il ajouta, comme

par réflexion: il est un homme que j'aurais désiré voir ici; il était

important que lui aussi connût toute la vérité; mais depuis notre

retour au camp je ne l'ai pas aperçu.

--De qui voulez-vous parler?

--De Balle-Franche, que j'avais chargé de vous accompagner jusqu'ici.

--Il m'a accompagné en effet; mais aux approches du camp, jugeant sans

doute que je n'avais plus besoin de sa protection, il m'a quitté.

--Ne vous a-t-il pas dit dans quelle intention? reprit le chasseur, en

regardant fixement le gentilhomme.

Don Mariano fut intérieurement troublé par cette interrogation; mais

voulant laisser à Balle-Franche le soin d'expliquer son absence, et peu

désireux d'avouer son désir de sauver son frère, il répondit avec une

certaine hésitation qu'il ne put entièrement cacher:

--Non, il ne m'a rien dit; je croyais qu'il vous avait rejoint, je suis

aussi étonné que vous de son absence.

Bon-Affût fronça imperceptiblement le sourcil.

--C'est étrange! fit-il. Du reste, ajouta-t-il, il ne tardera

probablement pas à revenir, et alors nous saurons ce qu'il aura fait.

--Oui, maintenant, don Miguel, je suis à vos ordres; parlez, je vous

écoute attentivement, reprit don Mariano, qui ne se souciait nullement

de voir la conversation se continuer sur ce sujet.

--Donnez-moi mon vrai nom, don Mariano, répondit le jeune homme; ce nom

vous inspirera peut-être quelque confiance en moi: je ne suis ni don

Toribio Carvajal ni don Miguel Ortega, je me nomme don Leo de Torres.

--Leo de Torres! s'écria don Mariano en se levant avec stupéfaction, le

fils de mon ami le plus cher!

--C'est moi répondit simplement le jeune homme.

--Mais non, cela n'est pas possible. Basilio de Torres est mort

massacré avec toute sa famille par les Indiens Apaches sur les ruines

fumantes de son hacienda prise d'assaut, il y a vingt ans de cela.

--Je suis le fils de don Basilio de Torres, reprit l'aventurier.

Regardez-moi bien, don Mariano: est-ce que les traits de mon visage ne

vous rappellent rien.

Le gentilhomme s'approcha, posa les mains sur les épaules de

l'aventurier, et l'examina quelques secondes avec la plus profonde

attention.

--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant avec des larmes dans la voix,

cette ressemblance est extraordinaire. Oui, oui, s'écria-t-il avec

explosion, je vous reconnais maintenant!

--Oh! reprit le jeune homme avec un sourire, j'ai entre les mains des

actes qui garantissent mon identité. Mais, fit-il, ce n'est plus de

cela qu'il s'agit, revenons à ce que je voulais vous dire.

--Comment se fait-il que, depuis l'affreuse catastrophe qui vous a

rendu orphelin, jamais je n'aie entendu parler de vous, moi le meilleur

ami, presque le frère de votre père; j'aurais été si heureux de veiller

sur vous.

Don Leo, auquel désormais nous restituerons son véritable nom, fronça

le sourcil; son front fut sillonné de rides profondes; il répondit

avec un accent triste et d'une voix tremblante:

--Merci, don Mariano, de l'amitié que vous me témoignez, croyez que

j'en suis digne; mais, je vous en prie, laissez-moi conserver au fond

de mon cœur le secret de mon silence; un jour peut-être, je l'espère,

il me sera permis de parler, alors je vous dirai tout.

Don Mariano lui serra la main.

--Agissez à votre guise, lui dit-il d'une voix profondément émue; ne

vous souvenez que d'une chose, c'est que vous avez retrouvé en moi le

père que vous avez perdu.

Le jeune homme détourna la tête afin de cacher les larmes qu'il

sentait lui venir aux yeux. Il y eut une pose assez longue: au dehors,

le glapissement des coyotes rompait seul par intervalles le silence

imposant du désert.

L'intérieur de la tente n'était éclairé que par une torche de bois

d'_ocote_ fichée en terre, dont la flamme tremblotante faisait

jouer sur le visage des trois hommes des ombres et des lumières qui

imprimaient à leur physionomie une expression étrange et fantastique.

--Le ciel commence à se rayer de larges bandes blanches, reprit don

Leo; les chouettes et les hiboux cachés sous la feuillée saluent le

retour du jour; le soleil va paraître; laissez-moi, en quelques mots,

vous mettre au courant des faits que vous ignorez; car si j'en crois

mes pressentiments, il nous faudra bientôt agir avec vigueur, afin de

réparer le mal commis par don Estevan.

Les deux hommes s'inclinèrent affirmativement: don Leo continua:

--Certaines raisons qu'il est inutile de rapporter ici m'avaient, il y

a quelques mois, conduit à Mexico; par suite de ces raisons, je menais

une vie assez singulière, fréquentant des gens de la pire espèce, et me

faufilant, lorsque l'occasion s'en présentait, dans les sociétés les

plus ou les moins mêlées, suivant que vous comprendrez mes paroles.

N'allez pas croire, par ce qui précède, que je me livrais à quelques

opérations criminelles, vous commettriez une grave erreur: seulement,

de même que bon nombre de nos compatriotes, je faisais certains

commerces interlopes, peut-être vus d'un mauvais œil par les préposés

du gouvernement, mais qui, pour cela, n'ont rien de fort répréhensibles

en eux.

Bon-Affût et don Mariano échangèrent un regard: ils avaient compris ou

cru comprendre.

Don Leo de Torres feignit de ne pas apercevoir ce regard.

--Un des lieux que je fréquentais le plus assidûment, dit-il, était

la plaza Mayor; là, je visitais un evangelista, vieillard d'une

cinquantaine d'années, doublé de juif et de lombard, qui, sous une

apparence vénérable, cachait l'âme la plus vénale et le cœur le plus

corrompu; ce coquin émérite, dans l'intérêt des mille commerces

occultes auxquels il se livrait, et à cause de ses fonctions

d'evangelista, connaissait à fond les secrets d'un nombre infini de

familles et était au courant de toutes les infamies qui se commettent

tous les jours dans cette immense capitale. Un jour que par hasard je

me trouvais chez lui à l'oración, une jeune fille entra; cette jeune

fille était belle, paraissait honnête; elle tremblait comme la feuille

en mettant le pied dans l'antre du misérable; celui-ci lui fit son

plus charmant sourire et lui demanda obséquieusement à quoi il pouvait

lui servir: elle lança un regard timide autour d'elle et m'aperçut. Je

ne sais pourquoi j'avais flairé un mystère; la tête sur la table, le

front posé sur mes deux mains croisées, je feignais de dormir.--Cet

homme? fit-elle en me désignant.--Oh! répondit l'evangelista, il

est ivre de pulque; c'est un pauvre sous-officier sans importance;

d'ailleurs, il dort.--Elle hésita; puis, semblant prendre tout à coup

sa résolution, elle sortit un mince papier de sa poitrine.--Copiez

cela, dit-elle à l'evangelista, je vous donnerai deux onces.--Le vieux

coquin saisit le papier et le parcourut des yeux.--Mais ce n'est pas

du castillan, cela, dit-il.--C'est du français, reprit-elle; que vous

importe?--A moi, rien.--Il prépara son papier, ses plumes, et copia

le billet sans plus d'observation; lorsque cela fut terminé, la jeune

fille compara les deux billets, fit un sourire de satisfaction, déchira

l'original, plia la copie en forme de lettre, dicta une adresse abrégée

à l'evangelista; puis elle prit la lettre, la serra dans son corsage,

et sortit après avoir payé le prix convenu que l'evangelista saisit

avec joie, car il avait plus gagné en quelques minutes qu'il ne gagnait

d'ordinaire en un mois. A peine la jeune fille eut-elle disparu, que

je relevai la tête; mais l'evangelista me fit signe de reprendre ma

première position: il avait entendu tourner la clef dans la serrure de

la porte de sa bicoque; j'obéis, et bien m'en prit, car un homme entra

presque aussitôt. Cet homme désirait évidemment ne pas être connu;

il était embossé avec soin dans un large manteau; les ailes de son

sombrero étaient rabattues sur ses yeux; il fit en entrant un geste

de mécontentement.--Quel est cet homme? dit-il en me désignant.--Un

pauvre diable, ivre, qui dort.--Une jeune fille sort d'ici.--C'est

possible, répondit l'evangelista, mis sur ses gardes par cette

question.--Pas de phrases ambigües, drôle, répondit l'étranger avec

hauteur; je te connais et je te paye, ajouta-t-il en laissant tomber

une lourde bourse sur la table; réponds. L'evangelista tressaillit;

tous ses scrupules disparurent à la vue de l'or qui scintillait à

travers les mailles de la bourse.--Une jeune fille sort d'ici, reprit

l'inconnu.--Oui.--Que t'a-t-elle demandé?--De lui transcrire un billet

écrit en français.--C'est bien, montre-moi ce billet.--Elle l'a plié en

forme de lettre, a mis une adresse et l'a emporté.

--Je sais tout cela.--Alors?--Alors, repartit l'inconnu en ricanant,

comme tu n'es pas un niais, tu as gardé une copie de ce billet, c'est

cette copie que je veux voir. Je ne sais pourquoi la voix de cet

homme m'avait frappé malgré moi; comme il me tournait à peu près le

dos, j'en profitai pour faire à l'evangelista un signe qu'il comprit.

--Je n'y ai pas songé, répondit-il. Il prit en disant ces mots une

physionomie si naïvement niaise, que l'inconnu y fut trompé; il fit

un geste de dépit.--Enfin, reprit-il, elle reviendra?--Je ne sais

pas.--Je le sais, moi; chaque fois qu'elle viendra, tu conserveras une

copie de ce qu'elle te fera écrire. C'est ici que doivent arriver les

réponses de ces lettres?--Je l'ignore.--L'inconnu haussa les épaules.

--Tu ne les remettras qu'après me les avoir montrées. A demain, et ne

sois pas aussi sot qu'aujourd'hui, si tu veux que je me charge de ta

fortune. L'evangelista grimaça un sourire. L'étranger se détourna pour

sortir. Dans ce mouvement, un pan de son manteau s'accrocha après la

table; les plis se dérangèrent et j'entrevis son visage; j'eus besoin

de toute ma puissance sur moi-même pour ne pas pousser un cri en le

reconnaissant: cet homme était don Estevan, votre frère. Il ramena son

manteau sur son visage en étouffant une malédiction, et sortit. A peine

fut-il dehors, que je me levai d'un bond; je verrouillai la porte,

et me plaçant en face de l'evangelista:--A nous deux! lui dis-je. Il

fit un geste de terreur; mon visage avait une expression terrible qui

le fit reculer jusqu'au mur de sa bicoque en serrant la bourse qu'il

venait de recevoir et que sans doute il supposait que je voulais lui

voler.--Je suis un pauvre vieillard, me dit-il.--Où est la copie que

tu as refusée à cet homme? répondis-je d'une voix brève. Il se baissa

sur son pupitre, prit cette copie, et me la présenta sans dire un mot;

je la lus en frémissant: j'avais compris.--Tiens, lui dis-je, en lui

donnant une once, chaque fois tu me remettras le billet de la jeune

fille, je te permets de le faire voir aussi à cet homme; seulement,

retiens bien ceci: aucune des réponses écrites par l'individu qui sort

d'ici ne doit être remise par toi à la jeune fille avant que je ne

l'aie lue; je ne suis pas aussi riche que cet étranger, cependant je

te payerai convenablement; tu me connais. Je n'ai plus qu'une chose

à te dire: c'est que si tu me trahis, je te tuerai comme un chien.

Je sortis. En refermant la porte, j'entendis l'evangelista murmurer

a demi-voix:--¡Santa Virgen! Dans quel guêpier me suis-je fourré!

Maintenant, voici la clef de ce mystère: la jeune fille que j'avais

rencontrée chez l'evangelista était novice au couvent des Bernardines,

où se trouvait votre fille; doña Laura, ne sachant à qui se fier,

l'avait chargée de faire parvenir à don Francisco de Paulo Serrano...

--Mon beau-frère, son parrain! s'écria don Mariano.

--Celui-là même, continua don Leo; elle avait, dis-je, chargé doña

Louisa, son amie, de faire parvenir au señor Serrano des billets dans

lesquels elle lui révélait les machinations criminelles de son oncle,

les persécutions auxquelles elle était en butte, en le suppliant, comme

le meilleur ami de son père, de venir à son secours et de la prendre

sous sa protection.

--Oh! Ma pauvre fille! murmura don Mariano.

--Don Estevan, reprit don Leo, par je ne sais quel moyen avait appris

les intentions de votre fille; afin de bien connaître ses projets et

le moment venu de pouvoir les renverser, il feignit de tout ignorer,

laissa la jeune fille porter les lettres à l'evangelista, lisant les

copies et faisant lui-même les réponses, par la raison toute simple que

don Francisco ne recevait pas les lettres de votre fille, parce que don

Estevan avait gagné son valet-de-chambre qui les lui rendaient toutes

cachetées; cette habille perfidie aurait réussi sans nul doute si le

hasard ou plutôt la Providence ne m'avait placé aussi à propos dans

l'échoppe de l'evangelista.

--Oh! murmura don Mariano, cet homme était un monstre.

--Non, reprit don Leo; les circonstances l'obligèrent à aller beaucoup

plus loin qu'il n'aurait peut-être voulu; rien ne prouve qu'il désirât

la mort de votre fille.

--Que voulait-il donc alors?

--Votre fortune; en contraignant doña Laura à prendre le voile, il

atteignait son but; malheureusement, comme cela arrive toujours

lorsqu'on s'engage dans cette voie épineuse qui fatalement aboutit

au crime, bien qu'il eût froidement calculé toutes les chances de

réussite, il ne pouvait prévoir mon intervention dans l'exécution de

ses projets, intervention qui devait le faire échouer et l'obliger à

commettre un crime afin d'assurer leur réussite. Doña Laura, persuadée

que la protection de don Francisco ne lui faillirait pas, suivait

scrupuleusement les conseils que je lui faisais parvenir dans les

billets que je lui écrivais au nom de l'ami auquel elle s'adressait;

quant à moi, je me tenais prêt à agir aussitôt que le moment serait

venu. Je n'entrerai dans aucuns détails à ce sujet. Doña Laura refusa,

dans l'église même, de prononcer ses vœux: le scandale fut extrême;

l'abbesse, furieuse, résolut d'en finir. La malheureuse jeune fille,

endormie au moyen d'un puissant narcotique, fut toute vivante plongée

au fond d'un _in pace_ dans lequel elle devait mourir de faim.

--Oh! s'écrièrent les deux hommes en tressaillant d'horreur.

--Je vous répète, continua don Leo, que je ne crois pas don Estevan

capable de cette barbarie; il en fut probablement le complice indirect,

mais rien de plus: l'abbesse fut seule coupable. Don Estevan accepta

les faits accomplis, il en profita, rien de plus; nous devons le

supposer ainsi pour l'honneur de l'humanité; autrement cet homme

serait un monstre. Averti le jour même de ce qui s'était passé au

couvent, je réunis une troupe de bandits et d'aventuriers, puis, la

nuit venue, je m'introduisis par ruse dans le couvent, et, le pistolet

au poing, j'enlevai votre fille.

--Vous! s'écria don Mariano avec un mouvement de surprise mêlé de joie.

Mon Dieu, mon Dieu! Ainsi elle est sauvée, elle est en sûreté?

--Oui, dans un endroit où moi-même, aidé par Bon-Affût, je l'ai cachée.

--Don Estevan ne l'y aurait jamais trouvée, fit le chasseur avec un

sourire narquois.

Le gentilhomme était en proie à une agitation extrême.

--Où est-elle, s'écria-t-il; je veux la voir; dites-moi en quel lieu

elle se trouve, ma pauvre et chère enfant!

--Vous comprenez, répondit le jeune homme, que je ne l'ai pas gardée

auprès de moi; je savais que les espions de don Estevan et votre frère

lui-même me poursuivaient et surveillaient toutes mes démarches. Après

avoir mis doña Laura en sûreté, j'attirai sur mes traces toutes les

poursuites. Voici comment: ce palanquin, dit-il en le désignant du

doigt, ce palanquin, a jusqu'au presidio de Tubac, renfermé doña Laura.

J'eus soins de la laisser apercevoir une fois ou deux: il n'en fallut

pas davantage pour faire supposer qu'elle était toujours auprès de

moi; grâce au soin que je prenais de tenir constamment ce palanquin

hermétiquement fermé et de n'en laisser approcher personne, j'avais le

projet d'entraîner vos ennemis à ma suite, et, arrivé dans le désert,

de les punir; mes calculs ont été plus justes que ceux de don Estevan,

car Dieu me secondait; maintenant que le criminel a été puni, que doña

Laura n'a plus rien à craindre, je suis prêt à vous faire connaître sa

retraite et à vous conduire vers elle.

--Oh! Mon Dieu! Vous êtes juste et bon, s'écria don Mariano avec une

expression de joie ineffable; mon Dieu, soyez béni! Je vais revoir mon

enfant! Elle est sauvée!

--Elle est perdue si vous ne vous hâtez pas! s'écria une voix

sépulcrale.

Les trois hommes se retournèrent avec épouvante.

Balle-Franche, le visage pâle et ensanglanté, les habits déchirés et

souillés de sang, se tenait droit et immobile à l'entrée de la tente

dont il tenait le rideau soulevé.

L'éclaireur · 第 27 / 50 题