Le camp.
Les gambucinos atteignirent leur camp un peu avant le lever du soleil.
Pendant leur absence, les quelques hommes laissés à la garde des
retranchements n'avaient pas été inquiétés.
Don Mariano attendait le retour des Mexicains avec une vive impatience:
aussitôt qu'il les aperçut, il alla au-devant d'eux.
Bon-Affût était sombre: la réception qu'il fit au gentilhomme, bien que
cordiale, fut cependant assez sèche.
Le chasseur, quoiqu'il eût la conviction d'avoir accompli un devoir
en condamnant don Estevan était triste cependant, en songeant à la
responsabilité qu'il avait assumée sur lui dans cette affaire.
Autre chose est tuer un homme dans un combat, en défendant sa vie, au
milieu de l'enivrement de la bataille, et juger et exécuter froidement
un individu contre lequel on n'a aucun motif personnel de haine ou de
colère.
Le vieux Canadien redoutait intérieurement les reproches de don
Mariano; il connaissait trop bien le cœur humain pour ne pas savoir que
le gentilhomme, dès qu'il envisagerait de sang-froid l'action qu'il
avait excité les gambucinos à commettre, la détesterait, et maudirait
ceux qu'il avait trouvés trop dociles à le servir.
Quelque grands que fussent les torts de don Estevan envers don Mariano,
si criminelle que fût sa conduite, ce n'était pas à son frère à
l'accuser, et surtout à requérir sa mort de ces hommes implacables chez
lesquels tous sentiments de clémence sont éteints, par suite de la rude
vie qu'ils sont contraints de mener.
Maintenant que plusieurs heures s'étaient écoulées depuis la
condamnation de don Estevan, Bon-Affût, chez lequel la réflexion était
arrivée, et lui avait permis d'envisager cette action sous un jour
différent, en était venu à se demander tout bas s'il avait réellement
le droit d'agir ainsi qu'il l'avait fait, et si ce qu'il prenait pour
un acte de sévère et stricte justice n'était pas un assassinat et une
vengeance déguisée: aussi s'attendait-il à ce que don Mariano, en le
voyant, lui adressât des reproches et lui demandât compte de la vie de
son frère.
Le chasseur se prépara à répondre aux questions que sans doute don
Mariano allait lui faire; et, dès qu'il l'aperçut, son front, déjà
assailli de tristes pensées, se rembrunit encore. Mais Bon-Affût
s'était trompé: pas un reproche, pas une parole ayant trait au
jugement ne sortirent des lèvres de don Mariano; aucune allusion, même
détournée, ne vint faire soupçonner au chasseur que le gentilhomme
avait l'intention d'attaquer ce sujet délicat.
Le Canadien respira, seulement à la dérobée pendant les quelques
instants qu'ils marchèrent côte à côte pour rentrer au camp; il examina
à plusieurs reprises le visage de don Mariano: le gentilhomme était
pâle, triste, mais sa physionomie était calme et ses traits impassibles.
Le chasseur hocha la tête.
--Il roule quelques projets dans sa pensée, murmura-t-il à voix basse.
Dès que l'enceinte du camp fut franchie, que les barricades eurent
été refermées sur les gambucinos, don Miguel après avoir placé les
sentinelles aux retranchements, se tourna vers Bon-Affût et don Mariano:
--Le soleil se lèvera dans deux heures environ, leur dit-il; veuillez
accepter mon hospitalité et me suivre sous ma tente.
Les deux hommes s'inclinèrent.
Don Miguel fit signe à ses porteurs de poser à terre le brancard sur
lequel il était assis; il se leva, aidé par Bon-Affût, et, appuyé sur
le bras du chasseur, il entra dans la tente, suivi par don Mariano.
Le rideau retomba derrière eux.
Les gambucinos, fatigués des courses de la nuit, s'étaient hâtés de
desseller leurs chevaux, de leur donner la provende; puis, après
avoir jeté quelques brassées de bois sec dans les feux, afin de
raviver la flamme, ils s'étaient enveloppés dans leurs frazadas et
leurs zarapés, et s'étaient étendus sur le sol, où ils n'avaient pas
tardé à s'endormir. Dix minutes après le retour de la troupe, tous
les aventuriers étaient plongés dans le plus profond sommeil; seuls,
trois hommes veillaient encore: ces trois hommes étaient don Miguel,
Bon-Affût et don Mariano, réunis sous la tente où ils avaient entre eux
une conversation à laquelle nous ferons assister le lecteur.
L'intérieur de la tente sous laquelle don Miguel avait introduit ses
deux compagnons était meublée de la façon la plus simple: dans un
angle se trouvait le palanquin hermétiquement fermé; dans l'angle
opposé, plusieurs fourrures étendues sur le sol marquaient la place
d'un lit; quatre ou cinq crânes de bisons servaient de sièges; il était
impossible de rencontrer rien d'aussi simple et de moins confortable
que tout cela.
Don Miguel se jeta sur son lit, après avoir engagé d'un geste gracieux
ses compagnons à s'assoir sur les crânes de bisons. Bon-Affût et don
Mariano rapprochèrent leurs sièges de l'endroit où se tenait leur hôte,
et s'assirent silencieusement.
Don Miguel prit alors la parole:
--Caballeros, dit-il, les faits qui se sont passés cette nuit, faits
sur lesquels je ne reviendrai pas, ont besoin d'être clairement
expliqués, surtout dans la prévision des complications probables qui
en découleront dans les événements auxquels d'ici à peu de temps,
je l'espère, nous serons appelés à prendre part; ce que j'ai à dire
vous regarde, et vous intéresse particulièrement, don Mariano: c'est
donc surtout à vous que je m'adresse. Quant à Bon-Affût, il sait à
peu près à quoi s'en tenir sur ce que vous allez entendre: si je le
prie d'assister à l'entretien que je désire avoir avec vous, c'est
d'abord à cause de la vieille amitié qui nous a lié toujours, ensuite
parce que ses avis nous seront d'un grand secours pour les résolutions
ultérieures que nous aurons à prendre.
Don Mariano fixa l'aventurier d'une façon qui fit entendre à celui-ci
qu'il ne comprenait absolument rien à ce long exorde.
--Ne vous souvenez-vous pas, señor don Mariano, fit alors le Canadien,
que, avant de me rendre au camp pour vous amener don Miguel, je vous ai
dit que vous ignoriez le plus intéressant de cette histoire que vous
croyiez si bien savoir.
--En effet, je me le rappelle, bien qu'à ce moment je n'ai pas attaché
à cette déclaration tout l'intérêt qu'elle méritait.
--Eh bien, si je ne me trompe, don Miguel va en quelques mots vous
mettre au courant de ces affreuses machinations. Puis il ajouta, comme
par réflexion: il est un homme que j'aurais désiré voir ici; il était
important que lui aussi connût toute la vérité; mais depuis notre
retour au camp je ne l'ai pas aperçu.
--De qui voulez-vous parler?
--De Balle-Franche, que j'avais chargé de vous accompagner jusqu'ici.
--Il m'a accompagné en effet; mais aux approches du camp, jugeant sans
doute que je n'avais plus besoin de sa protection, il m'a quitté.
--Ne vous a-t-il pas dit dans quelle intention? reprit le chasseur, en
regardant fixement le gentilhomme.
Don Mariano fut intérieurement troublé par cette interrogation; mais
voulant laisser à Balle-Franche le soin d'expliquer son absence, et peu
désireux d'avouer son désir de sauver son frère, il répondit avec une
certaine hésitation qu'il ne put entièrement cacher:
--Non, il ne m'a rien dit; je croyais qu'il vous avait rejoint, je suis
aussi étonné que vous de son absence.
Bon-Affût fronça imperceptiblement le sourcil.
--C'est étrange! fit-il. Du reste, ajouta-t-il, il ne tardera
probablement pas à revenir, et alors nous saurons ce qu'il aura fait.
--Oui, maintenant, don Miguel, je suis à vos ordres; parlez, je vous
écoute attentivement, reprit don Mariano, qui ne se souciait nullement
de voir la conversation se continuer sur ce sujet.
--Donnez-moi mon vrai nom, don Mariano, répondit le jeune homme; ce nom
vous inspirera peut-être quelque confiance en moi: je ne suis ni don
Toribio Carvajal ni don Miguel Ortega, je me nomme don Leo de Torres.
--Leo de Torres! s'écria don Mariano en se levant avec stupéfaction, le
fils de mon ami le plus cher!
--C'est moi répondit simplement le jeune homme.
--Mais non, cela n'est pas possible. Basilio de Torres est mort
massacré avec toute sa famille par les Indiens Apaches sur les ruines
fumantes de son hacienda prise d'assaut, il y a vingt ans de cela.
--Je suis le fils de don Basilio de Torres, reprit l'aventurier.
Regardez-moi bien, don Mariano: est-ce que les traits de mon visage ne
vous rappellent rien.
Le gentilhomme s'approcha, posa les mains sur les épaules de
l'aventurier, et l'examina quelques secondes avec la plus profonde
attention.
--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant avec des larmes dans la voix,
cette ressemblance est extraordinaire. Oui, oui, s'écria-t-il avec
explosion, je vous reconnais maintenant!
--Oh! reprit le jeune homme avec un sourire, j'ai entre les mains des
actes qui garantissent mon identité. Mais, fit-il, ce n'est plus de
cela qu'il s'agit, revenons à ce que je voulais vous dire.
--Comment se fait-il que, depuis l'affreuse catastrophe qui vous a
rendu orphelin, jamais je n'aie entendu parler de vous, moi le meilleur
ami, presque le frère de votre père; j'aurais été si heureux de veiller
sur vous.
Don Leo, auquel désormais nous restituerons son véritable nom, fronça
le sourcil; son front fut sillonné de rides profondes; il répondit
avec un accent triste et d'une voix tremblante:
--Merci, don Mariano, de l'amitié que vous me témoignez, croyez que
j'en suis digne; mais, je vous en prie, laissez-moi conserver au fond
de mon cœur le secret de mon silence; un jour peut-être, je l'espère,
il me sera permis de parler, alors je vous dirai tout.
Don Mariano lui serra la main.
--Agissez à votre guise, lui dit-il d'une voix profondément émue; ne
vous souvenez que d'une chose, c'est que vous avez retrouvé en moi le
père que vous avez perdu.
Le jeune homme détourna la tête afin de cacher les larmes qu'il
sentait lui venir aux yeux. Il y eut une pose assez longue: au dehors,
le glapissement des coyotes rompait seul par intervalles le silence
imposant du désert.
L'intérieur de la tente n'était éclairé que par une torche de bois
d'_ocote_ fichée en terre, dont la flamme tremblotante faisait
jouer sur le visage des trois hommes des ombres et des lumières qui
imprimaient à leur physionomie une expression étrange et fantastique.
--Le ciel commence à se rayer de larges bandes blanches, reprit don
Leo; les chouettes et les hiboux cachés sous la feuillée saluent le
retour du jour; le soleil va paraître; laissez-moi, en quelques mots,
vous mettre au courant des faits que vous ignorez; car si j'en crois
mes pressentiments, il nous faudra bientôt agir avec vigueur, afin de
réparer le mal commis par don Estevan.
Les deux hommes s'inclinèrent affirmativement: don Leo continua:
--Certaines raisons qu'il est inutile de rapporter ici m'avaient, il y
a quelques mois, conduit à Mexico; par suite de ces raisons, je menais
une vie assez singulière, fréquentant des gens de la pire espèce, et me
faufilant, lorsque l'occasion s'en présentait, dans les sociétés les
plus ou les moins mêlées, suivant que vous comprendrez mes paroles.
N'allez pas croire, par ce qui précède, que je me livrais à quelques
opérations criminelles, vous commettriez une grave erreur: seulement,
de même que bon nombre de nos compatriotes, je faisais certains
commerces interlopes, peut-être vus d'un mauvais œil par les préposés
du gouvernement, mais qui, pour cela, n'ont rien de fort répréhensibles
en eux.
Bon-Affût et don Mariano échangèrent un regard: ils avaient compris ou
cru comprendre.
Don Leo de Torres feignit de ne pas apercevoir ce regard.
--Un des lieux que je fréquentais le plus assidûment, dit-il, était
la plaza Mayor; là, je visitais un evangelista, vieillard d'une
cinquantaine d'années, doublé de juif et de lombard, qui, sous une
apparence vénérable, cachait l'âme la plus vénale et le cœur le plus
corrompu; ce coquin émérite, dans l'intérêt des mille commerces
occultes auxquels il se livrait, et à cause de ses fonctions
d'evangelista, connaissait à fond les secrets d'un nombre infini de
familles et était au courant de toutes les infamies qui se commettent
tous les jours dans cette immense capitale. Un jour que par hasard je
me trouvais chez lui à l'oración, une jeune fille entra; cette jeune
fille était belle, paraissait honnête; elle tremblait comme la feuille
en mettant le pied dans l'antre du misérable; celui-ci lui fit son
plus charmant sourire et lui demanda obséquieusement à quoi il pouvait
lui servir: elle lança un regard timide autour d'elle et m'aperçut. Je
ne sais pourquoi j'avais flairé un mystère; la tête sur la table, le
front posé sur mes deux mains croisées, je feignais de dormir.--Cet
homme? fit-elle en me désignant.--Oh! répondit l'evangelista, il
est ivre de pulque; c'est un pauvre sous-officier sans importance;
d'ailleurs, il dort.--Elle hésita; puis, semblant prendre tout à coup
sa résolution, elle sortit un mince papier de sa poitrine.--Copiez
cela, dit-elle à l'evangelista, je vous donnerai deux onces.--Le vieux
coquin saisit le papier et le parcourut des yeux.--Mais ce n'est pas
du castillan, cela, dit-il.--C'est du français, reprit-elle; que vous
importe?--A moi, rien.--Il prépara son papier, ses plumes, et copia
le billet sans plus d'observation; lorsque cela fut terminé, la jeune
fille compara les deux billets, fit un sourire de satisfaction, déchira
l'original, plia la copie en forme de lettre, dicta une adresse abrégée
à l'evangelista; puis elle prit la lettre, la serra dans son corsage,
et sortit après avoir payé le prix convenu que l'evangelista saisit
avec joie, car il avait plus gagné en quelques minutes qu'il ne gagnait
d'ordinaire en un mois. A peine la jeune fille eut-elle disparu, que
je relevai la tête; mais l'evangelista me fit signe de reprendre ma
première position: il avait entendu tourner la clef dans la serrure de
la porte de sa bicoque; j'obéis, et bien m'en prit, car un homme entra
presque aussitôt. Cet homme désirait évidemment ne pas être connu;
il était embossé avec soin dans un large manteau; les ailes de son
sombrero étaient rabattues sur ses yeux; il fit en entrant un geste
de mécontentement.--Quel est cet homme? dit-il en me désignant.--Un
pauvre diable, ivre, qui dort.--Une jeune fille sort d'ici.--C'est
possible, répondit l'evangelista, mis sur ses gardes par cette
question.--Pas de phrases ambigües, drôle, répondit l'étranger avec
hauteur; je te connais et je te paye, ajouta-t-il en laissant tomber
une lourde bourse sur la table; réponds. L'evangelista tressaillit;
tous ses scrupules disparurent à la vue de l'or qui scintillait à
travers les mailles de la bourse.--Une jeune fille sort d'ici, reprit
l'inconnu.--Oui.--Que t'a-t-elle demandé?--De lui transcrire un billet
écrit en français.--C'est bien, montre-moi ce billet.--Elle l'a plié en
forme de lettre, a mis une adresse et l'a emporté.
--Je sais tout cela.--Alors?--Alors, repartit l'inconnu en ricanant,
comme tu n'es pas un niais, tu as gardé une copie de ce billet, c'est
cette copie que je veux voir. Je ne sais pourquoi la voix de cet
homme m'avait frappé malgré moi; comme il me tournait à peu près le
dos, j'en profitai pour faire à l'evangelista un signe qu'il comprit.
--Je n'y ai pas songé, répondit-il. Il prit en disant ces mots une
physionomie si naïvement niaise, que l'inconnu y fut trompé; il fit
un geste de dépit.--Enfin, reprit-il, elle reviendra?--Je ne sais
pas.--Je le sais, moi; chaque fois qu'elle viendra, tu conserveras une
copie de ce qu'elle te fera écrire. C'est ici que doivent arriver les
réponses de ces lettres?--Je l'ignore.--L'inconnu haussa les épaules.
--Tu ne les remettras qu'après me les avoir montrées. A demain, et ne
sois pas aussi sot qu'aujourd'hui, si tu veux que je me charge de ta
fortune. L'evangelista grimaça un sourire. L'étranger se détourna pour
sortir. Dans ce mouvement, un pan de son manteau s'accrocha après la
table; les plis se dérangèrent et j'entrevis son visage; j'eus besoin
de toute ma puissance sur moi-même pour ne pas pousser un cri en le
reconnaissant: cet homme était don Estevan, votre frère. Il ramena son
manteau sur son visage en étouffant une malédiction, et sortit. A peine
fut-il dehors, que je me levai d'un bond; je verrouillai la porte,
et me plaçant en face de l'evangelista:--A nous deux! lui dis-je. Il
fit un geste de terreur; mon visage avait une expression terrible qui
le fit reculer jusqu'au mur de sa bicoque en serrant la bourse qu'il
venait de recevoir et que sans doute il supposait que je voulais lui
voler.--Je suis un pauvre vieillard, me dit-il.--Où est la copie que
tu as refusée à cet homme? répondis-je d'une voix brève. Il se baissa
sur son pupitre, prit cette copie, et me la présenta sans dire un mot;
je la lus en frémissant: j'avais compris.--Tiens, lui dis-je, en lui
donnant une once, chaque fois tu me remettras le billet de la jeune
fille, je te permets de le faire voir aussi à cet homme; seulement,
retiens bien ceci: aucune des réponses écrites par l'individu qui sort
d'ici ne doit être remise par toi à la jeune fille avant que je ne
l'aie lue; je ne suis pas aussi riche que cet étranger, cependant je
te payerai convenablement; tu me connais. Je n'ai plus qu'une chose
à te dire: c'est que si tu me trahis, je te tuerai comme un chien.
Je sortis. En refermant la porte, j'entendis l'evangelista murmurer
a demi-voix:--¡Santa Virgen! Dans quel guêpier me suis-je fourré!
Maintenant, voici la clef de ce mystère: la jeune fille que j'avais
rencontrée chez l'evangelista était novice au couvent des Bernardines,
où se trouvait votre fille; doña Laura, ne sachant à qui se fier,
l'avait chargée de faire parvenir à don Francisco de Paulo Serrano...
--Mon beau-frère, son parrain! s'écria don Mariano.
--Celui-là même, continua don Leo; elle avait, dis-je, chargé doña
Louisa, son amie, de faire parvenir au señor Serrano des billets dans
lesquels elle lui révélait les machinations criminelles de son oncle,
les persécutions auxquelles elle était en butte, en le suppliant, comme
le meilleur ami de son père, de venir à son secours et de la prendre
sous sa protection.
--Oh! Ma pauvre fille! murmura don Mariano.
--Don Estevan, reprit don Leo, par je ne sais quel moyen avait appris
les intentions de votre fille; afin de bien connaître ses projets et
le moment venu de pouvoir les renverser, il feignit de tout ignorer,
laissa la jeune fille porter les lettres à l'evangelista, lisant les
copies et faisant lui-même les réponses, par la raison toute simple que
don Francisco ne recevait pas les lettres de votre fille, parce que don
Estevan avait gagné son valet-de-chambre qui les lui rendaient toutes
cachetées; cette habille perfidie aurait réussi sans nul doute si le
hasard ou plutôt la Providence ne m'avait placé aussi à propos dans
l'échoppe de l'evangelista.
--Oh! murmura don Mariano, cet homme était un monstre.
--Non, reprit don Leo; les circonstances l'obligèrent à aller beaucoup
plus loin qu'il n'aurait peut-être voulu; rien ne prouve qu'il désirât
la mort de votre fille.
--Que voulait-il donc alors?
--Votre fortune; en contraignant doña Laura à prendre le voile, il
atteignait son but; malheureusement, comme cela arrive toujours
lorsqu'on s'engage dans cette voie épineuse qui fatalement aboutit
au crime, bien qu'il eût froidement calculé toutes les chances de
réussite, il ne pouvait prévoir mon intervention dans l'exécution de
ses projets, intervention qui devait le faire échouer et l'obliger à
commettre un crime afin d'assurer leur réussite. Doña Laura, persuadée
que la protection de don Francisco ne lui faillirait pas, suivait
scrupuleusement les conseils que je lui faisais parvenir dans les
billets que je lui écrivais au nom de l'ami auquel elle s'adressait;
quant à moi, je me tenais prêt à agir aussitôt que le moment serait
venu. Je n'entrerai dans aucuns détails à ce sujet. Doña Laura refusa,
dans l'église même, de prononcer ses vœux: le scandale fut extrême;
l'abbesse, furieuse, résolut d'en finir. La malheureuse jeune fille,
endormie au moyen d'un puissant narcotique, fut toute vivante plongée
au fond d'un _in pace_ dans lequel elle devait mourir de faim.
--Oh! s'écrièrent les deux hommes en tressaillant d'horreur.
--Je vous répète, continua don Leo, que je ne crois pas don Estevan
capable de cette barbarie; il en fut probablement le complice indirect,
mais rien de plus: l'abbesse fut seule coupable. Don Estevan accepta
les faits accomplis, il en profita, rien de plus; nous devons le
supposer ainsi pour l'honneur de l'humanité; autrement cet homme
serait un monstre. Averti le jour même de ce qui s'était passé au
couvent, je réunis une troupe de bandits et d'aventuriers, puis, la
nuit venue, je m'introduisis par ruse dans le couvent, et, le pistolet
au poing, j'enlevai votre fille.
--Vous! s'écria don Mariano avec un mouvement de surprise mêlé de joie.
Mon Dieu, mon Dieu! Ainsi elle est sauvée, elle est en sûreté?
--Oui, dans un endroit où moi-même, aidé par Bon-Affût, je l'ai cachée.
--Don Estevan ne l'y aurait jamais trouvée, fit le chasseur avec un
sourire narquois.
Le gentilhomme était en proie à une agitation extrême.
--Où est-elle, s'écria-t-il; je veux la voir; dites-moi en quel lieu
elle se trouve, ma pauvre et chère enfant!
--Vous comprenez, répondit le jeune homme, que je ne l'ai pas gardée
auprès de moi; je savais que les espions de don Estevan et votre frère
lui-même me poursuivaient et surveillaient toutes mes démarches. Après
avoir mis doña Laura en sûreté, j'attirai sur mes traces toutes les
poursuites. Voici comment: ce palanquin, dit-il en le désignant du
doigt, ce palanquin, a jusqu'au presidio de Tubac, renfermé doña Laura.
J'eus soins de la laisser apercevoir une fois ou deux: il n'en fallut
pas davantage pour faire supposer qu'elle était toujours auprès de
moi; grâce au soin que je prenais de tenir constamment ce palanquin
hermétiquement fermé et de n'en laisser approcher personne, j'avais le
projet d'entraîner vos ennemis à ma suite, et, arrivé dans le désert,
de les punir; mes calculs ont été plus justes que ceux de don Estevan,
car Dieu me secondait; maintenant que le criminel a été puni, que doña
Laura n'a plus rien à craindre, je suis prêt à vous faire connaître sa
retraite et à vous conduire vers elle.
--Oh! Mon Dieu! Vous êtes juste et bon, s'écria don Mariano avec une
expression de joie ineffable; mon Dieu, soyez béni! Je vais revoir mon
enfant! Elle est sauvée!
--Elle est perdue si vous ne vous hâtez pas! s'écria une voix
sépulcrale.
Les trois hommes se retournèrent avec épouvante.
Balle-Franche, le visage pâle et ensanglanté, les habits déchirés et
souillés de sang, se tenait droit et immobile à l'entrée de la tente
dont il tenait le rideau soulevé.