Balle-Franche.
Balle-Franche, ainsi que nous l'avons dit, avait, aidé par les deux
domestiques, enlevé don Mariano, à demi évanoui encore, afin de le
conduire au camp des gambucinos, et de lui éviter le spectacle atroce
de l'exécution de son frère.
Le mouvement et l'air de la nuit eurent rapidement rappelé le
gentilhomme à la vie. En ouvrant les yeux, son premier mot, après
avoir jeté un regard autour de lui afin de se reconnaître, fut pour
demander son frère. Personne ne répondit; les gens qui l'emportaient
continuèrent à marcher: ils redoublèrent même de vitesse.
--Arrêtez! cria alors don Mariano en se redressant avec effort et
saisissant la bride du cheval des mains de son conducteur; arrêtez, je
le veux!
--Êtes-vous en état de vous conduire vous-même? lui demanda
Balle-Franche.
--Oui, répondit-il.
--Alors on va vous rendre votre cheval, mais à une condition.
--Laquelle?
--C'est que vous vous engagerez à nous suivre.
--Suis-je donc votre prisonnier?
--Non, bien loin de là.
--Pourquoi alors cette pression que vous prétendez exercer sur ma
volonté?
--C'est dans votre intérêt seul que nous agissons.
--Comment me trouvé-je ici?
--Ne le devinez-vous pas?
--J'attends que vous me l'expliquiez.
--Nous n'avons pas voulu que, après avoir accusé votre frère, vous
assistiez à son exécution.
Don Mariano, accablé, baissa tristement la tête.
--Est-il mort? dit-il d'une voix basse et étranglée en frissonnant.
--Pas encore, répondit Balle-Franche.
L'accent du chasseur était si sombre, son visage si lugubre, que le
gentilhomme mexicain fut saisi de terreur.
--Oh! Vous l'avez tué! murmura-t-il.
--Non, répondit sèchement Balle-Franche, c'est par sa propre main qu'il
doit mourir; lui-même se tuera.
--Oh! Tout cela est horrible! Au nom du ciel, dites-moi tout: je
préfère la vérité, si terrible qu'elle soit, à cette affreuse
incertitude.
--A quoi bon vous rapporter cette scène? Vous ne la connaîtrez que trop
tôt dans tous ses détails.
--C'est bien, répondit résolument don Mariano en arrêtant son cheval,
je sais ce qui me reste à faire.
Balle-Franche lui lança un regard d'une expression indéfinissable, et
posant la main sur la bride:
--Prenez garde! lui dit-il sèchement, de vous laisser emporter par un
premier mouvement toujours irréfléchi, et de regretter plus tard ce que
vous aurez fait ce soir.
--Mais je ne puis laisser périr mon frère, cependant, s'écria-t-il; je
serais fratricide.
--Non, car il a été justement condamné; vous n'avez été que
l'instrument dont la justice divine s'est servie afin de punir un
coupable.
--Oh! Vos spécieux raisonnements ne me convaincront pas, mon maître: si
dans un moment de colère et de haine insensée, j'ai oublié les liens
qui m'attachaient à ce malheureux, maintenant je vois et je comprends
toute l'horreur de mon action, et je réparerai le mal que j'ai fait.
Balle-Franche lui étreignit le bras avec force, se pencha à son
oreille, et le regardant fixement:
--Silence! lui dit-il à voix basse, vous le perdrez en voulant le
sauver; ce n'est pas à vous à le tenter, laissez ce soin à d'autres.
Don Mariano chercha à lire dans l'œil du chasseur la détermination que
celui-ci semblait avoir prise, et, lâchant la bride, il continua à
marcher d'un air pensif. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au
gué del Rubio.
Ils s'arrêtèrent au bord de l'eau, qui, resserrée dans son lit étroit,
coulait calme et tranquille en ce moment avec un doux murmure.
--Rendez-vous au camp, dit Balle-Franche; Il est inutile que je vous
accompagne plus loin. Je vais, ajouta-t-il avec un regard significatif
à don Mariano, rejoindre les gambucinos; continuez paisiblement votre
route, vous arriverez au camp quelques minutes à peine avant nous.
--Ainsi vous retournez? fit don Mariano.
--Oui, reprit Balle-Franche. Adieu, à bientôt.
--A bientôt, reprit le gentilhomme en lui tendant la main.
Le chasseur la prit et la serra cordialement.
Don Mariano poussa son cheval dans la rivière, ses domestiques
l'imitèrent silencieusement.
Balle-Franche, immobile sur le rivage, suivit des yeux leur passage
d'un bout à l'autre; il les vit prendre terre; don Mariano se retourna,
fit un geste de la main droite, et les trois hommes s'enfoncèrent
dans les hautes herbes. Dès qu'ils eurent disparu, Balle-Franche
fit volter son cheval et regagna le couvert de la forêt vierge. Le
chasseur paraissait en proie à une grande préoccupation; enfin,
arrivé à un certain endroit, il s'arrêta et jeta autour de lui un
regard soupçonneux et investigateur. Le silence le plus profond et la
tranquillité la plus complète régnaient aux environs.
--Il le faut! murmura le chasseur; ne pas agir ainsi serait plus qu'un
crime, ce serait une lâcheté! Allons, Dieu jugera entre nous!
Après avoir une dernière fois examiné avec soin les environs, rassuré
probablement par le silence et la solitude, il mit pied à terre, défit
la bride de son cheval, afin qu'il pût paître à son gré, l'entrava pour
qu'il ne s'éloignât pas trop et qu'il lui fût facile de le retrouver
dès qu'il en aurait besoin, jeta son rifle sur l'épaule, et s'enfonça
avec précaution dans les buissons en murmurant encore une fois à part
lui ce mot:
--Allons!
Le chasseur ruminait sans doute un de ces projets dont l'exécution
difficile exige la tension continuelle de toutes les facultés de
l'homme, car sa marche était lente; calculée, son œil errait sans cesse
dans les ténèbres: la tête tendue en avant, il écoutait les bruits sans
nom du désert, s'arrêtant parfois lorsqu'un bruissement insolite dans
les broussailles frappait son oreille et lui révélait la présence d'un
être inconnu non loin de lui.
Soudain, il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et,
s'affaissant sur lui-même, il disparut tout entier au milieu d'un
fouillis inextricable de feuilles, de branches et de lianes
entrelacées, au sein duquel il était impossible de le deviner. A peine
s'était-il caché ainsi, que les sabots de plusieurs chevaux résonnèrent
au loin sous les épais arceaux de verdure de la forêt. Peu à peu le
bruit se rapprocha, les pas devinrent plus distincts, et une troupe de
cavaliers apparut enfin, marchant en colonne serrée.
Ces cavaliers étaient les gambucinos et les chasseurs.
Bon-Affût causait à voix basse avec don Miguel, porté sur un brancard
sur les épaules de deux Mexicains, car il était encore trop faible pour
se tenir à cheval. La petite troupe s'avançait doucement, à cause du
blessé qu'elle avait au milieu d'elle, et se dirigeait vers le gué del
Rubio.
Balle-Franche regarda passer ses compagnons sans faire un mouvement
qui décelât sa présence; il était évident qu'il voulait que ceux-ci
ignorassent qu'il était revenu sur ses pas et que les motifs qui le
faisaient agir devaient demeurer un secret entre lui et Dieu.
Ce fut en vain qu'il chercha l'Aigle-Volant et l'Églantine parmi les
gambucinos: les deux peaux rouges s'étaient séparés de la troupe. Cette
absence parut contrarier vivement le chasseur; cependant, au bout d'un
instant, ses traits se rassérénèrent, et il haussa les épaules de cette
façon insouciante qui veut dire que l'homme a pris son parti d'une
contrariété contre laquelle il n'y a pas à lutter.
Lorsque les gambucinos eurent disparu, le chasseur sortit de
sa cachette; il écouta un instant le bruit de leurs pas, qui
s'affaiblissait de plus en plus et qui bientôt finit par s'éteindre
complètement dans le lointain.
Le chasseur se redressa.
--Bon, murmura-t-il d'un air satisfait, je puis maintenant agir à ma
guise, sans craindre d'être troublée, à moins que l'Aigle-Volant et
sa squaw ne soient restés à rôder aux environs. Bah! Nous verrons
bien; d'ailleurs ce n'est pas probable, le chef a trop grande hâte
de rejoindre sa tribu pour s'amuser à perdre son temps ici; allons
toujours.
Sur ce, il jeta son rifle sur l'épaule, et se remit en route d'un pas
léger et délibéré, sans cependant négliger complètement les précautions
usitées au désert dans toute marche; car, la nuit, hommes ou fauves,
les coureurs des bois savent qu'ils sont toujours surveillés par des
ennemis invisibles.
Balle-Franche atteignit ainsi la lisière de la clairière où s'étaient
passées les scènes dramatiques que nous avons rapportées dans la
première partie de cette histoire, et au centre de laquelle il ne
restait plus en ce moment qu'un homme enterré vivant, face à face avec
ses crimes, sans espoir de secours possible et abandonné de la nature
entière, sinon de Dieu. Le chasseur s'arrêta, s'étendit sur le sol, et
regarda.
Un silence funèbre, silence de la tombe, planait sur la clairière;
don Estevan les yeux agrandis par la peur, la poitrine oppressée par
la terre qui se tassait autour de son corps par un mouvement lent et
continuel, sentait l'air manquer peu à peu à ses poumons; ses tempes
battaient à se rompre, le sang bouillonnait dans ses artères, des
gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à la racine de ses cheveux;
un voile sanglant s'étendait sur sa vue, il se sentait mourir.
A ce moment suprême, où tout lui manquait à la fois, le misérable
poussa un cri rauque et déchirant: deux larmes jaillirent de ses
yeux brûlés de fièvre; sa main comme nous l'avons dit, se crispa
nerveusement sur la crosse du pistolet laissé pour abréger son
supplice, et il appuya le canon à sa tempe en murmurant avec un accent
de désespoir indicible:
--Mon Dieu! Mon Dieu! Pardonnez-moi!
Et il pressa la détente.
Soudain une main se posa sur son bras, la balle se perdit dans l'air et
une voix sévère et douce à la fois répondit:
--Dieu vous a entendu, il vous pardonne!
Le misérable tourna la tête avec égarement, regarda d'un air épouvanté
l'homme qui lui parlait ainsi; et, trop faible pour résister à
l'émotion terrible qui l'agitait, il poussa un cri ressemblant à un
sanglot, et s'évanouit.
L'homme qui était arrivé si à propos pour don Estevan à son secours
était Balle-Franche; le lecteur l'a sans doute deviné déjà.
--Hum! fit-il en secouant la tête, il était temps que j'intervinsse.
Alors, sans perdre un instant, le digne homme s'occupa à sortir de la
tombe dans laquelle on l'avait bouclé tout vivant, celui qu'il voulait
sauver. C'était une rude besogne, surtout privé comme il l'était des
outils nécessaires.
Les gambucinos avaient travaillé en conscience et comblé la fosse de
façon à ce que l'homme qu'ils enterraient fût solidement accoré de tous
les côtés à la fois.
Balle-Franche était obligé de creuser avec son couteau, en usant des
plus grandes précautions pour ne pas blesser don Estevan. Parfois le
chasseur s'arrêtait, essuyait son front ruisselant de sueur, regardait
le visage pâle du Mexicain toujours évanoui; puis, après quelques
secondes de cette contemplation muette, il hochait sentencieusement la
tête deux ou trois fois, et se remettait au travail avec une nouvelle
ardeur.
C'était un étrange spectacle que ce groupe formé par ces deux hommes
dans ce désert, entouré de profondes ténèbres; certes, s'il eût été
donné à un indiscret de voir ce qui se passait en ce moment dans cette
clairière perdue au milieu d'une forêt vierge, peuplée de bêtes fauves
dont les sourds rauquements s'élevaient par intervalles dans le
silence comme pour protester contre l'envahissement de leur repaire,
l'homme qui aurait assisté à cette scène aurait cru être témoin de
quelque incantation diabolique, et se serait éloigné au plus vite,
en proie à la plus vive terreur. Cependant Balle-Franche creusait
toujours; sa tâche avançait lentement, parce que, au fur et à mesure
qu'il descendait plus profondément dans le sol, les difficultés se
faisaient pour lui plus grandes.
Un instant le chasseur s'arrêta, désespérant de parvenir à sauver le
condamné; mais ce mouvement de découragement n'eut que la durée d'un
éclair: le Canadien, honteux de cette pensée, se remit à creuser avec
l'énergie fébrile que donne à l'homme résolu la réaction d'une volonté
forte sur une faiblesse passagère.
Enfin, après des difficultés inouïes, ce travail, vingt fois
interrompu, vingt fois repris, fut achevé; le chasseur poussa un ah!
de triomphe et de bonheur: s'élançant hors de la fosse, il saisit
don Estevan par dessous les aisselles, le tira vigoureusement à lui,
l'enleva du trou, et parvint non sans peine à l'étendre sur le sol.
Son premier soin fut de couper avec son couteau les liens qui
enveloppaient de réseaux inextricables le corps du malheureux; il
desserra, ses vêtements afin de rendre à ses poumons le jeu nécessaire
à l'aspiration de l'air extérieur, puis il remplit une demi calebasse,
qui lui servait de tasse, avec l'eau de sa gourde, et vida cette eau
sur le visage de don Estevan.
L'évanouissement de celui-ci avait été causé par l'émotion qu'il avait
éprouvée en voyant arriver un sauveur au moment où il croyait n'avoir
plus qu'à mourir; cette immersion subite d'une eau glacée opéra en lui
une réaction favorable; il poussa un soupir et ouvrit les yeux.
Le premier mouvement de cet homme en reprenant connaissance fut
de lancer vers le ciel un regard de défit et tendant la main à
Balle-Franche:
--Merci, lui dit-il.
Le chasseur se recula sans toucher la main qu'on lui offrait.
--Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit-il.
--Qui donc?
--Dieu!
Don Estevan plissa ses lèvres pâles avec dédain; mais comprenant
bientôt qu'il fallait tromper son sauveur s'il voulait qu'il lui
continuât la protection dont en ce moment il ne pouvait encore se
passer:
--C'est vrai, dit-il avec une feinte douceur, Dieu d'abord, vous
ensuite.
--Moi, repartit Balle-Franche, j'ai accompli un devoir, payé une dette;
maintenant nous sommes quittes. Vous m'avez, il y a dix ans, rendu un
important service: aujourd'hui je vous sauve la vie; c'est un prêté
pour un rendu; je vous dispense de toute reconnaissance, comme vous
devez, de votre côté, m'en dispenser; à compter de cette heure nous ne
nous connaissons plus, nos voies sont différentes.
--Allez-vous donc m'abandonner ainsi? fit-il avec un mouvement d'effroi
dont il ne fut pas le maître.
--Que puis-je faire de plus?
--Tout.
--Je ne vous comprends pas.
--Mieux valait me laisser mourir dans la fosse, où vous même avez aidé
à me descendre, que me sauver pour me condamner à mourir de faim dans
ce désert, à devenir la proie des bêtes fauves ou à tomber entre les
mains des Indiens. Vous le savez, Balle-Franche, dans la Prairie, un
homme désarmé est un homme mort; vous ne me sauvez pas en ce moment,
vous rendez mon agonie plus longue et plus douloureuse, puisque l'arme
que, dans leur cruelle générosité, vos amis m'avaient laissée pour
mettre fin a mes maux lorsque le courage et l'espoir me manqueraient,
ne peut plus même me servir à présent.
--C'est juste murmura Balle-Franche.
Le chasseur baissa la tête sur sa poitrine et réfléchit profondément
pendant quelques secondes.
Don Estevan suivait avec anxiété sur le visage loyal et caractérisé du
chasseur les diverses émotions qui, tour à tour, s'y reflétaient.
Le Canadien reprit:
--Vous avez raison de me demander des armes; si vous en êtes privé,
vous risquez d'être, avant quelques heures, dans une position semblable
à celle dont je vous ai sorti.
--Vous le reconnaissez?
--Pardieu! Cela n'est pas douteux.
--Alors, soyez généreux jusqu'au bout, donnez-moi les moyens de me
défendre.
Le chasseur hocha la tête.
--Je n'avais pas prévu cela, dit-il.
--Ce qui signifie que si vous l'aviez prévu, vous m'auriez laissé
mourir.
--Peut-être!
Ce mot tomba comme un coup de massue sur le cœur de don Estevan; il
lança un regard sinistre au chasseur.
--Ce que vous dites-là n'est pas bien, dit-il.
--Que voulez-vous que je vous réponde? reprit celui-ci; à mes yeux vous
avez été justement condamné. J'aurais dû laisser la justice suivre son
cours; je ne l'ai pas fait, peut-être ai-je eu tort; maintenant que
j'envisage la question de sang-froid, tout en reconnaissant que vous
avez raison de me demander des armes, qu'il est indispensable que vous
en ayez pour votre sûreté personnelle d'abord, et ensuite afin de
pourvoir à vos besoins, je redoute de vous en donner.
Don Estevan était assis auprès du chasseur: il jouait d'un air
nonchalant avec le pistolet déchargé, semblant écouter fort
attentivement ce que lui disait Balle-Franche.
--Pourquoi donc? répondit-il.
--Eh! Mais, pour une raison bien simple: je vous connais de longue
date, vous ne l'ignorez pas don Estevan; je sais que vous n'êtes pas un
homme à oublier une injure: je suis convaincu que si je vous rends vos
armes, vous ne penserez plus qu'à la vengeance, voilà ce que je veux
éviter.
--Et pour cela, s'écria le Mexicain avec un rire strident, vous
ne voyez qu'un moyen, c'est de me laisser mourir de faim. Oh! Oh!
Singulière philanthropie que la vôtre! compañero; vous avez une façon
d'arranger les choses un peu bien brutale, pour un homme qui se pique
d'honneur et de loyauté.
--Vous ne me comprenez pas, je ne veux pas vous donner des armes, il
est vrai; mais je ne veux pas non plus laisser incomplet le service que
je vous ai rendu.
--Hum! Et comment ferez-vous pour obtenir ce résultat? Je suis curieux
de le savoir, fit don Estevan en ricanant.
--Je vous escorterai jusqu'aux frontières de la Prairie, vous gardant
de tout danger pendant le voyage, vous défendant et chassant pour vous;
cela est simple, je crois.
--Fort simple, en effet. Et, arrivé là-bas, moi j'achète des armes, et
je reviens chercher ma vengeance.
--Non pas!
--Comment cela!
--Parce que vous allez me jurer à l'instant, sur votre honneur,
d'oublier tout sentiment de haine envers vos ennemis et de ne jamais
rentrer dans la Prairie.
--Et si je ne veux pas jurer?
--Alors c'est différent, je vous abandonne; et comme cela sera arrivé
par votre faute, je me considérerai comme entièrement quitte envers
vous.
--Oh! Oh! Mais en admettant que j'accepte les dures conditions que vous
me posez, encore faut-il savoir comment nous voyagerons; la route est
longue d'ici aux établissements, je ne suis guère en état de la faire à
pied.
--C'est vrai, mais que cela ne vous inquiète point; j'ai laissé mon
cheval dans un fourré à quelques pas d'ici près du Rubio; eh bien! Vous
le monterez jusqu'à ce que je puisse m'en procurer un autre.
--Et vous?
--Moi, je suivrai à pied; nous autres chasseurs, nous sommes aussi bons
piétons que cavaliers; voyons, décidez-vous.
--Eh! Mon Dieu, il faut bien faire ce que vous désirez.
--Oui, je crois que c'est le plus sûr pour vous; donc, vous consentez à
faire le serment que je vous demande?
--Je ne vois pas le moyen de m'en tirer autrement. Mais, fit-il tout à
coup, que se passe-t-il donc là dans ce taillis?
--Où cela? dit le chasseur.
--Là, reprit don Estevan, en étendant le bras dans la direction d'un
épais massif de broussailles.
Le chasseur se retourna vivement vers l'endroit que lui désignait le
Mexicain.
Celui-ci ne perdit pas de temps: saisissant par l'extrémité du canon le
pistolet avec lequel il avait continué a jouer, il le leva rapidement,
et déchargea un coup de la crosse sur le crâne du chasseur: ce coup fut
porté avec tant de force et de précision, que Balle-Franche étendit
les bras, ferma les yeux, et roula sur le sol en poussant un profond
soupir.
Don Estevan le considéra un instant avec une expression de mépris et de
haine satisfaite:
--Idiot! murmura-t-il en le poussant du pied, c'était avant de me
sauver qu'il fallait me faire ces sottes conditions; mais à présent il
est trop tard. Je suis libre, cuerpo de Cristo, et je me vengerai!
Après avoir prononcé ces paroles en lançant vers le ciel un regard de
défi, il se baissa sur le chasseur, le dépouilla de ses armes sans la
moindre pudeur, et l'abandonna, sans même songer à savoir s'il était
mort ou seulement blessé.
--C'est toi, chien maudit reprit-il, qui mourras de faim ou seras
dévoré par les bêtes fauves; quant à moi, maintenant, je ne crains plus
rien, j'ai entre les mains les moyens d'accomplir ma vengeance!
Et le misérable quitta à grands pas la clairière pour chercher le
cheval de Balle-Franche, dont il comptait faire sa monture.