XXI.

Balle-Franche.

Balle-Franche, ainsi que nous l'avons dit, avait, aidé par les deux

domestiques, enlevé don Mariano, à demi évanoui encore, afin de le

conduire au camp des gambucinos, et de lui éviter le spectacle atroce

de l'exécution de son frère.

Le mouvement et l'air de la nuit eurent rapidement rappelé le

gentilhomme à la vie. En ouvrant les yeux, son premier mot, après

avoir jeté un regard autour de lui afin de se reconnaître, fut pour

demander son frère. Personne ne répondit; les gens qui l'emportaient

continuèrent à marcher: ils redoublèrent même de vitesse.

--Arrêtez! cria alors don Mariano en se redressant avec effort et

saisissant la bride du cheval des mains de son conducteur; arrêtez, je

le veux!

--Êtes-vous en état de vous conduire vous-même? lui demanda

Balle-Franche.

--Oui, répondit-il.

--Alors on va vous rendre votre cheval, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous vous engagerez à nous suivre.

--Suis-je donc votre prisonnier?

--Non, bien loin de là.

--Pourquoi alors cette pression que vous prétendez exercer sur ma

volonté?

--C'est dans votre intérêt seul que nous agissons.

--Comment me trouvé-je ici?

--Ne le devinez-vous pas?

--J'attends que vous me l'expliquiez.

--Nous n'avons pas voulu que, après avoir accusé votre frère, vous

assistiez à son exécution.

Don Mariano, accablé, baissa tristement la tête.

--Est-il mort? dit-il d'une voix basse et étranglée en frissonnant.

--Pas encore, répondit Balle-Franche.

L'accent du chasseur était si sombre, son visage si lugubre, que le

gentilhomme mexicain fut saisi de terreur.

--Oh! Vous l'avez tué! murmura-t-il.

--Non, répondit sèchement Balle-Franche, c'est par sa propre main qu'il

doit mourir; lui-même se tuera.

--Oh! Tout cela est horrible! Au nom du ciel, dites-moi tout: je

préfère la vérité, si terrible qu'elle soit, à cette affreuse

incertitude.

--A quoi bon vous rapporter cette scène? Vous ne la connaîtrez que trop

tôt dans tous ses détails.

--C'est bien, répondit résolument don Mariano en arrêtant son cheval,

je sais ce qui me reste à faire.

Balle-Franche lui lança un regard d'une expression indéfinissable, et

posant la main sur la bride:

--Prenez garde! lui dit-il sèchement, de vous laisser emporter par un

premier mouvement toujours irréfléchi, et de regretter plus tard ce que

vous aurez fait ce soir.

--Mais je ne puis laisser périr mon frère, cependant, s'écria-t-il; je

serais fratricide.

--Non, car il a été justement condamné; vous n'avez été que

l'instrument dont la justice divine s'est servie afin de punir un

coupable.

--Oh! Vos spécieux raisonnements ne me convaincront pas, mon maître: si

dans un moment de colère et de haine insensée, j'ai oublié les liens

qui m'attachaient à ce malheureux, maintenant je vois et je comprends

toute l'horreur de mon action, et je réparerai le mal que j'ai fait.

Balle-Franche lui étreignit le bras avec force, se pencha à son

oreille, et le regardant fixement:

--Silence! lui dit-il à voix basse, vous le perdrez en voulant le

sauver; ce n'est pas à vous à le tenter, laissez ce soin à d'autres.

Don Mariano chercha à lire dans l'œil du chasseur la détermination que

celui-ci semblait avoir prise, et, lâchant la bride, il continua à

marcher d'un air pensif. Un quart d'heure plus tard, ils arrivèrent au

gué del Rubio.

Ils s'arrêtèrent au bord de l'eau, qui, resserrée dans son lit étroit,

coulait calme et tranquille en ce moment avec un doux murmure.

--Rendez-vous au camp, dit Balle-Franche; Il est inutile que je vous

accompagne plus loin. Je vais, ajouta-t-il avec un regard significatif

à don Mariano, rejoindre les gambucinos; continuez paisiblement votre

route, vous arriverez au camp quelques minutes à peine avant nous.

--Ainsi vous retournez? fit don Mariano.

--Oui, reprit Balle-Franche. Adieu, à bientôt.

--A bientôt, reprit le gentilhomme en lui tendant la main.

Le chasseur la prit et la serra cordialement.

Don Mariano poussa son cheval dans la rivière, ses domestiques

l'imitèrent silencieusement.

Balle-Franche, immobile sur le rivage, suivit des yeux leur passage

d'un bout à l'autre; il les vit prendre terre; don Mariano se retourna,

fit un geste de la main droite, et les trois hommes s'enfoncèrent

dans les hautes herbes. Dès qu'ils eurent disparu, Balle-Franche

fit volter son cheval et regagna le couvert de la forêt vierge. Le

chasseur paraissait en proie à une grande préoccupation; enfin,

arrivé à un certain endroit, il s'arrêta et jeta autour de lui un

regard soupçonneux et investigateur. Le silence le plus profond et la

tranquillité la plus complète régnaient aux environs.

--Il le faut! murmura le chasseur; ne pas agir ainsi serait plus qu'un

crime, ce serait une lâcheté! Allons, Dieu jugera entre nous!

Après avoir une dernière fois examiné avec soin les environs, rassuré

probablement par le silence et la solitude, il mit pied à terre, défit

la bride de son cheval, afin qu'il pût paître à son gré, l'entrava pour

qu'il ne s'éloignât pas trop et qu'il lui fût facile de le retrouver

dès qu'il en aurait besoin, jeta son rifle sur l'épaule, et s'enfonça

avec précaution dans les buissons en murmurant encore une fois à part

lui ce mot:

--Allons!

Le chasseur ruminait sans doute un de ces projets dont l'exécution

difficile exige la tension continuelle de toutes les facultés de

l'homme, car sa marche était lente; calculée, son œil errait sans cesse

dans les ténèbres: la tête tendue en avant, il écoutait les bruits sans

nom du désert, s'arrêtant parfois lorsqu'un bruissement insolite dans

les broussailles frappait son oreille et lui révélait la présence d'un

être inconnu non loin de lui.

Soudain, il s'arrêta, demeura quelques secondes immobile, et,

s'affaissant sur lui-même, il disparut tout entier au milieu d'un

fouillis inextricable de feuilles, de branches et de lianes

entrelacées, au sein duquel il était impossible de le deviner. A peine

s'était-il caché ainsi, que les sabots de plusieurs chevaux résonnèrent

au loin sous les épais arceaux de verdure de la forêt. Peu à peu le

bruit se rapprocha, les pas devinrent plus distincts, et une troupe de

cavaliers apparut enfin, marchant en colonne serrée.

Ces cavaliers étaient les gambucinos et les chasseurs.

Bon-Affût causait à voix basse avec don Miguel, porté sur un brancard

sur les épaules de deux Mexicains, car il était encore trop faible pour

se tenir à cheval. La petite troupe s'avançait doucement, à cause du

blessé qu'elle avait au milieu d'elle, et se dirigeait vers le gué del

Rubio.

Balle-Franche regarda passer ses compagnons sans faire un mouvement

qui décelât sa présence; il était évident qu'il voulait que ceux-ci

ignorassent qu'il était revenu sur ses pas et que les motifs qui le

faisaient agir devaient demeurer un secret entre lui et Dieu.

Ce fut en vain qu'il chercha l'Aigle-Volant et l'Églantine parmi les

gambucinos: les deux peaux rouges s'étaient séparés de la troupe. Cette

absence parut contrarier vivement le chasseur; cependant, au bout d'un

instant, ses traits se rassérénèrent, et il haussa les épaules de cette

façon insouciante qui veut dire que l'homme a pris son parti d'une

contrariété contre laquelle il n'y a pas à lutter.

Lorsque les gambucinos eurent disparu, le chasseur sortit de

sa cachette; il écouta un instant le bruit de leurs pas, qui

s'affaiblissait de plus en plus et qui bientôt finit par s'éteindre

complètement dans le lointain.

Le chasseur se redressa.

--Bon, murmura-t-il d'un air satisfait, je puis maintenant agir à ma

guise, sans craindre d'être troublée, à moins que l'Aigle-Volant et

sa squaw ne soient restés à rôder aux environs. Bah! Nous verrons

bien; d'ailleurs ce n'est pas probable, le chef a trop grande hâte

de rejoindre sa tribu pour s'amuser à perdre son temps ici; allons

toujours.

Sur ce, il jeta son rifle sur l'épaule, et se remit en route d'un pas

léger et délibéré, sans cependant négliger complètement les précautions

usitées au désert dans toute marche; car, la nuit, hommes ou fauves,

les coureurs des bois savent qu'ils sont toujours surveillés par des

ennemis invisibles.

Balle-Franche atteignit ainsi la lisière de la clairière où s'étaient

passées les scènes dramatiques que nous avons rapportées dans la

première partie de cette histoire, et au centre de laquelle il ne

restait plus en ce moment qu'un homme enterré vivant, face à face avec

ses crimes, sans espoir de secours possible et abandonné de la nature

entière, sinon de Dieu. Le chasseur s'arrêta, s'étendit sur le sol, et

regarda.

Un silence funèbre, silence de la tombe, planait sur la clairière;

don Estevan les yeux agrandis par la peur, la poitrine oppressée par

la terre qui se tassait autour de son corps par un mouvement lent et

continuel, sentait l'air manquer peu à peu à ses poumons; ses tempes

battaient à se rompre, le sang bouillonnait dans ses artères, des

gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à la racine de ses cheveux;

un voile sanglant s'étendait sur sa vue, il se sentait mourir.

A ce moment suprême, où tout lui manquait à la fois, le misérable

poussa un cri rauque et déchirant: deux larmes jaillirent de ses

yeux brûlés de fièvre; sa main comme nous l'avons dit, se crispa

nerveusement sur la crosse du pistolet laissé pour abréger son

supplice, et il appuya le canon à sa tempe en murmurant avec un accent

de désespoir indicible:

--Mon Dieu! Mon Dieu! Pardonnez-moi!

Et il pressa la détente.

Soudain une main se posa sur son bras, la balle se perdit dans l'air et

une voix sévère et douce à la fois répondit:

--Dieu vous a entendu, il vous pardonne!

Le misérable tourna la tête avec égarement, regarda d'un air épouvanté

l'homme qui lui parlait ainsi; et, trop faible pour résister à

l'émotion terrible qui l'agitait, il poussa un cri ressemblant à un

sanglot, et s'évanouit.

L'homme qui était arrivé si à propos pour don Estevan à son secours

était Balle-Franche; le lecteur l'a sans doute deviné déjà.

--Hum! fit-il en secouant la tête, il était temps que j'intervinsse.

Alors, sans perdre un instant, le digne homme s'occupa à sortir de la

tombe dans laquelle on l'avait bouclé tout vivant, celui qu'il voulait

sauver. C'était une rude besogne, surtout privé comme il l'était des

outils nécessaires.

Les gambucinos avaient travaillé en conscience et comblé la fosse de

façon à ce que l'homme qu'ils enterraient fût solidement accoré de tous

les côtés à la fois.

Balle-Franche était obligé de creuser avec son couteau, en usant des

plus grandes précautions pour ne pas blesser don Estevan. Parfois le

chasseur s'arrêtait, essuyait son front ruisselant de sueur, regardait

le visage pâle du Mexicain toujours évanoui; puis, après quelques

secondes de cette contemplation muette, il hochait sentencieusement la

tête deux ou trois fois, et se remettait au travail avec une nouvelle

ardeur.

C'était un étrange spectacle que ce groupe formé par ces deux hommes

dans ce désert, entouré de profondes ténèbres; certes, s'il eût été

donné à un indiscret de voir ce qui se passait en ce moment dans cette

clairière perdue au milieu d'une forêt vierge, peuplée de bêtes fauves

dont les sourds rauquements s'élevaient par intervalles dans le

silence comme pour protester contre l'envahissement de leur repaire,

l'homme qui aurait assisté à cette scène aurait cru être témoin de

quelque incantation diabolique, et se serait éloigné au plus vite,

en proie à la plus vive terreur. Cependant Balle-Franche creusait

toujours; sa tâche avançait lentement, parce que, au fur et à mesure

qu'il descendait plus profondément dans le sol, les difficultés se

faisaient pour lui plus grandes.

Un instant le chasseur s'arrêta, désespérant de parvenir à sauver le

condamné; mais ce mouvement de découragement n'eut que la durée d'un

éclair: le Canadien, honteux de cette pensée, se remit à creuser avec

l'énergie fébrile que donne à l'homme résolu la réaction d'une volonté

forte sur une faiblesse passagère.

Enfin, après des difficultés inouïes, ce travail, vingt fois

interrompu, vingt fois repris, fut achevé; le chasseur poussa un ah!

de triomphe et de bonheur: s'élançant hors de la fosse, il saisit

don Estevan par dessous les aisselles, le tira vigoureusement à lui,

l'enleva du trou, et parvint non sans peine à l'étendre sur le sol.

Son premier soin fut de couper avec son couteau les liens qui

enveloppaient de réseaux inextricables le corps du malheureux; il

desserra, ses vêtements afin de rendre à ses poumons le jeu nécessaire

à l'aspiration de l'air extérieur, puis il remplit une demi calebasse,

qui lui servait de tasse, avec l'eau de sa gourde, et vida cette eau

sur le visage de don Estevan.

L'évanouissement de celui-ci avait été causé par l'émotion qu'il avait

éprouvée en voyant arriver un sauveur au moment où il croyait n'avoir

plus qu'à mourir; cette immersion subite d'une eau glacée opéra en lui

une réaction favorable; il poussa un soupir et ouvrit les yeux.

Le premier mouvement de cet homme en reprenant connaissance fut

de lancer vers le ciel un regard de défit et tendant la main à

Balle-Franche:

--Merci, lui dit-il.

Le chasseur se recula sans toucher la main qu'on lui offrait.

--Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, dit-il.

--Qui donc?

--Dieu!

Don Estevan plissa ses lèvres pâles avec dédain; mais comprenant

bientôt qu'il fallait tromper son sauveur s'il voulait qu'il lui

continuât la protection dont en ce moment il ne pouvait encore se

passer:

--C'est vrai, dit-il avec une feinte douceur, Dieu d'abord, vous

ensuite.

--Moi, repartit Balle-Franche, j'ai accompli un devoir, payé une dette;

maintenant nous sommes quittes. Vous m'avez, il y a dix ans, rendu un

important service: aujourd'hui je vous sauve la vie; c'est un prêté

pour un rendu; je vous dispense de toute reconnaissance, comme vous

devez, de votre côté, m'en dispenser; à compter de cette heure nous ne

nous connaissons plus, nos voies sont différentes.

--Allez-vous donc m'abandonner ainsi? fit-il avec un mouvement d'effroi

dont il ne fut pas le maître.

--Que puis-je faire de plus?

--Tout.

--Je ne vous comprends pas.

--Mieux valait me laisser mourir dans la fosse, où vous même avez aidé

à me descendre, que me sauver pour me condamner à mourir de faim dans

ce désert, à devenir la proie des bêtes fauves ou à tomber entre les

mains des Indiens. Vous le savez, Balle-Franche, dans la Prairie, un

homme désarmé est un homme mort; vous ne me sauvez pas en ce moment,

vous rendez mon agonie plus longue et plus douloureuse, puisque l'arme

que, dans leur cruelle générosité, vos amis m'avaient laissée pour

mettre fin a mes maux lorsque le courage et l'espoir me manqueraient,

ne peut plus même me servir à présent.

--C'est juste murmura Balle-Franche.

Le chasseur baissa la tête sur sa poitrine et réfléchit profondément

pendant quelques secondes.

Don Estevan suivait avec anxiété sur le visage loyal et caractérisé du

chasseur les diverses émotions qui, tour à tour, s'y reflétaient.

Le Canadien reprit:

--Vous avez raison de me demander des armes; si vous en êtes privé,

vous risquez d'être, avant quelques heures, dans une position semblable

à celle dont je vous ai sorti.

--Vous le reconnaissez?

--Pardieu! Cela n'est pas douteux.

--Alors, soyez généreux jusqu'au bout, donnez-moi les moyens de me

défendre.

Le chasseur hocha la tête.

--Je n'avais pas prévu cela, dit-il.

--Ce qui signifie que si vous l'aviez prévu, vous m'auriez laissé

mourir.

--Peut-être!

Ce mot tomba comme un coup de massue sur le cœur de don Estevan; il

lança un regard sinistre au chasseur.

--Ce que vous dites-là n'est pas bien, dit-il.

--Que voulez-vous que je vous réponde? reprit celui-ci; à mes yeux vous

avez été justement condamné. J'aurais dû laisser la justice suivre son

cours; je ne l'ai pas fait, peut-être ai-je eu tort; maintenant que

j'envisage la question de sang-froid, tout en reconnaissant que vous

avez raison de me demander des armes, qu'il est indispensable que vous

en ayez pour votre sûreté personnelle d'abord, et ensuite afin de

pourvoir à vos besoins, je redoute de vous en donner.

Don Estevan était assis auprès du chasseur: il jouait d'un air

nonchalant avec le pistolet déchargé, semblant écouter fort

attentivement ce que lui disait Balle-Franche.

--Pourquoi donc? répondit-il.

--Eh! Mais, pour une raison bien simple: je vous connais de longue

date, vous ne l'ignorez pas don Estevan; je sais que vous n'êtes pas un

homme à oublier une injure: je suis convaincu que si je vous rends vos

armes, vous ne penserez plus qu'à la vengeance, voilà ce que je veux

éviter.

--Et pour cela, s'écria le Mexicain avec un rire strident, vous

ne voyez qu'un moyen, c'est de me laisser mourir de faim. Oh! Oh!

Singulière philanthropie que la vôtre! compañero; vous avez une façon

d'arranger les choses un peu bien brutale, pour un homme qui se pique

d'honneur et de loyauté.

--Vous ne me comprenez pas, je ne veux pas vous donner des armes, il

est vrai; mais je ne veux pas non plus laisser incomplet le service que

je vous ai rendu.

--Hum! Et comment ferez-vous pour obtenir ce résultat? Je suis curieux

de le savoir, fit don Estevan en ricanant.

--Je vous escorterai jusqu'aux frontières de la Prairie, vous gardant

de tout danger pendant le voyage, vous défendant et chassant pour vous;

cela est simple, je crois.

--Fort simple, en effet. Et, arrivé là-bas, moi j'achète des armes, et

je reviens chercher ma vengeance.

--Non pas!

--Comment cela!

--Parce que vous allez me jurer à l'instant, sur votre honneur,

d'oublier tout sentiment de haine envers vos ennemis et de ne jamais

rentrer dans la Prairie.

--Et si je ne veux pas jurer?

--Alors c'est différent, je vous abandonne; et comme cela sera arrivé

par votre faute, je me considérerai comme entièrement quitte envers

vous.

--Oh! Oh! Mais en admettant que j'accepte les dures conditions que vous

me posez, encore faut-il savoir comment nous voyagerons; la route est

longue d'ici aux établissements, je ne suis guère en état de la faire à

pied.

--C'est vrai, mais que cela ne vous inquiète point; j'ai laissé mon

cheval dans un fourré à quelques pas d'ici près du Rubio; eh bien! Vous

le monterez jusqu'à ce que je puisse m'en procurer un autre.

--Et vous?

--Moi, je suivrai à pied; nous autres chasseurs, nous sommes aussi bons

piétons que cavaliers; voyons, décidez-vous.

--Eh! Mon Dieu, il faut bien faire ce que vous désirez.

--Oui, je crois que c'est le plus sûr pour vous; donc, vous consentez à

faire le serment que je vous demande?

--Je ne vois pas le moyen de m'en tirer autrement. Mais, fit-il tout à

coup, que se passe-t-il donc là dans ce taillis?

--Où cela? dit le chasseur.

--Là, reprit don Estevan, en étendant le bras dans la direction d'un

épais massif de broussailles.

Le chasseur se retourna vivement vers l'endroit que lui désignait le

Mexicain.

Celui-ci ne perdit pas de temps: saisissant par l'extrémité du canon le

pistolet avec lequel il avait continué a jouer, il le leva rapidement,

et déchargea un coup de la crosse sur le crâne du chasseur: ce coup fut

porté avec tant de force et de précision, que Balle-Franche étendit

les bras, ferma les yeux, et roula sur le sol en poussant un profond

soupir.

Don Estevan le considéra un instant avec une expression de mépris et de

haine satisfaite:

--Idiot! murmura-t-il en le poussant du pied, c'était avant de me

sauver qu'il fallait me faire ces sottes conditions; mais à présent il

est trop tard. Je suis libre, cuerpo de Cristo, et je me vengerai!

Après avoir prononcé ces paroles en lançant vers le ciel un regard de

défi, il se baissa sur le chasseur, le dépouilla de ses armes sans la

moindre pudeur, et l'abandonna, sans même songer à savoir s'il était

mort ou seulement blessé.

--C'est toi, chien maudit reprit-il, qui mourras de faim ou seras

dévoré par les bêtes fauves; quant à moi, maintenant, je ne crains plus

rien, j'ai entre les mains les moyens d'accomplir ma vengeance!

Et le misérable quitta à grands pas la clairière pour chercher le

cheval de Balle-Franche, dont il comptait faire sa monture.

L'éclaireur · 第 26 / 50 题