Le jugement.
Le soleil avait disparu à l'horizon, l'ombre avait remplacé la
lumière, les ténèbres, tombant du ciel, avaient couvert la forêt d'un
impénétrable linceul de brune; les gambucinos s'armant de branches
d'_ocote_ les allumèrent, et alors la clairière où se passaient les
faits que nous rapportons se trouva fantastiquement éclairée de torches
aux reflets sanglants, dont la lueur tourmentée se jouait sur les
arbres et les individus réunis sous leurs larges ramures, et imprimait
à tout un cachet étrange et sinistre.
Don Miguel, après avoir jeté autour de lui un regard pour solliciter
l'attention, prit enfin la parole:
--Puisque vous avez trouvé ce portefeuille, dit-il, je n'ai plus rien
à vous apprendre. C'est en effet votre frère qui a commis les crimes
affreux que vous lui reprochez; heureusement son but n'a pu être
complètement atteint; votre femme est morte, il est vrai, don Mariano,
mais votre fille vit encore; elle est en sûreté, c'est moi qui ai été
assez heureux pour l'arracher à ses bourreaux et l'enlever de l'_in
pace_ horrible dans lequel ils l'avaient enfouie toute vivante; votre
fille, je vous la rendrai, don Mariano, je vous la rendrai pure et
immaculée comme je l'ai prise dans son tombeau.
Don Mariano, si ferme dans la douleur, fut sans force pour la joie;
la commotion qu'il reçut fut tellement violente, qu'il roula sans
connaissance sur le sol en joignant par un dernier effort les mains
avec ferveur pour remercier le ciel de lui donner tant de joie, après
l'avoir accablé de tant de souffrances. Les domestiques du gentilhomme,
assistés par plusieurs gambucinos, s'empressèrent autour de lui et lui
prodiguèrent tous les soins que réclamait son état.
Don Miguel laissa à l'émotion causée par la chute de don Mariano le
temps de se calmer, puis après avoir, d'un geste, réclamé le silence:
--A nous deux, maintenant, don Estevan! dit-il. Furieux de voir une de
vos victimes vous échapper, vous n'avez pas craint de la poursuivre
jusqu'ici, sachant que c'était moi qui l'avais sauvée; vous m'avez
dressé une embuscade, dans laquelle vous espériez me faire périr:
l'heure est venue de régler nos comptes.
En reconnaissant qu'il n'avait plus son frère pour adversaire, don
Estevan avait repris toute son audace et toute sa forfanterie. A cette
interpellation, il s'était froidement redressé, et fixant sur le jeune
homme un regard railleur:
--Oh! Oh! dit-il avec ironie, monsieur l'homme de bien, vous ne
seriez pas fâché de m'assassiner, n'est-ce pas? Pour me faire taire.
Croyez-vous donc que je suis la dupe des beaux sentiments que vous
étalez complaisamment? Oui, vous avez sauvé ma nièce, c'est vrai, et je
vous en remercierais si je ne vous connaissais pas aussi bien.
A ces singulières paroles, les assistants firent un mouvement de
surprise qui n'échappa pas à don Estevan: satisfait de l'effet qu'il
croyait avoir produit, il continua:
Le misérable avait jugé la question du premier coup d'œil: ne pouvant
pas complètement s'innocenter, il résolut de tourner la difficulté, ce
qu'il comptait faire d'autant plus facilement que le seul qui aurait
pu le démentir était incapable de l'entendre, et par conséquent de lui
imposer silence, en rétablissant les faits sous leur véritable jour.
Prenant alors une physionomie placide:
--Mon Dieu, dit-il avec bonhommie, nul de nous n'est infaillible; qui
ne se trompe pas au moins une fois dans sa vie? Loin de moi la pensée
de chercher à amoindrir ce que l'action qu'on me reproche a d'odieux;
oui, j'ai menti à la foi jurée; j'ai trompé mon frère, l'homme auquel
je devais tout. Vous voyez, caballeros, que je fais bon marché de
moi-même et que je n'essaie nullement de me disculper; mais, de cette
faute à commettre un crime, il y a un abîme, et, grâce à Dieu, le
reproche d'assassinat ne peut m'être fait, et je renvoie à qui de droit
la responsabilité de cet acte inqualifiable.
--Mais à qui donc alors? lui demanda don Miguel, étonné malgré lui et
effrayé de l'astuce de cet homme.
--Eh! Mon Dieu, reprit-il avec un aplomb imperturbable, j'en rendrai
responsables les gens trop zélés, qui toujours comprennent beaucoup
plus qu'ils ne devraient comprendre, et qui, soit par convoitise, soit
pour tout autre motif, vont toujours plus loin qu'il ne le faudrait;
certes, je l'avoue, je désirais m'emparer de la fortune de mon frère,
mais je prétendais en devenir maître par les voies légales.
Les gambucinos, tous hommes de sac et de corde, doués d'une conscience
extraordinairement élastique, qui, naturellement, les rendait fort
peu scrupuleux en fait d'actions plus ou moins répréhensibles,
étaient cependant épouvantés d'entendre une semblable théorie: ils
se demandaient tout bas, avec cette naïve crédulité d'hommes à demi
sauvages, si l'individu qu'ils avaient devant eux et qui parlait ainsi
était réellement leur semblable, ou si plutôt l'esprit du mal n'avait
pas pris cette enveloppe pour les tromper.
--Comprenez-moi bien, caballero, reprit don Estevan dont la voix se
raffermissait de plus en plus: la supérieure des bénédictines est ma
parente, cette femme a pour moi une affection sans bornes; lorsque
je lui eus laissé entrevoir mes projets de fortune, elle m'engagea
à y persévérer, m'assurant qu'elle connaissait un moyen infaillible
de faire réussir ces projets; je crus d'autant plus facilement à ses
paroles, que pour moi ce moyen était des plus faciles et consistait
simplement à obliger ma nièce à prendre le voile et à se faire
religieuse; je ne voyais pas plus loin, je vous le jure. Pauvre
chère fille, je l'aimais trop pour désirer sa mort! Tout marcha au
gré de mes désirs, sans que je me mêlasse de rien absolument; ma
belle-sœur mourut; cette mort me parut toute naturelle, après les
chagrins sans nombre qui l'avaient accablée. On m'accuse de l'avoir
empoisonnée, c'est faux; peut-être l'a-t-elle été, je ne soutiendrais
pas le contraire; mais, dans ce cas il faudrait accuser de ce crime
ma parente, dont le but était évidemment de rapprocher de moi cette
fortune que je convoitais. J'écrivis aussitôt à mon frère pour lui
annoncer cette mort qui me peina réellement; il ne reçut pas ma
lettre; je ne vois rien d'étonnant à cela, d'autant plus qu'il ne
faisait pour ainsi dire que passer dans les villes où le menait
son caprice. Souvent j'allais au couvent des bénédictines visiter
ma nièce; elle me paraissait assez décidée à prendre le voile; la
supérieure, de son côté, me répétait sans cesse de ne m'inquiéter de
rien: je laissais donc aller les choses sans m'en occuper. Le jour
où ma nièce devait prononcer ses vœux, j'allai au couvent: alors il
se passa quelque chose d'inusité et de scandaleux; au moment de
faire profession, la jeune fille se ravisa et refusa net d'entrer en
religion; je me retirai, désespéré de ce contre-temps. Le soir, une
religieuse se présenta à mon hôtel et m'annonça que ma nièce, à la
suite d'une scène fort vive avec la supérieure, avait été frappée
d'une congestion cérébrale et était morte subitement. Cette nouvelle
me causa une douleur inouïe; toute la nuit je marchai dans ma chambre
à coucher, déplorant ce nouveau et irréparable malheur qui accablait
mon malheureux frère; en y réfléchissant, un soupçon germa dans mon
esprit; cette mort me parut extraordinaire; je redoutai un crime. Afin
d'éclaircir mes soupçons, au point du jour j'accourus au couvent; là,
une nouvelle incroyable m'attendait: la communauté était bouleversée,
l'effroi se montrait sur tous les visages; pendant la nuit, une troupe
d'hommes armés s'était introduite dans le couvent; ma nièce avait été
enlevée de son tombeau et emportée par ces hommes qui, en même temps,
avaient emmené une jeune novice. Alors, convaincu que je ne m'étais pas
trompé, qu'un crime avait été commis, je m'enfermai avec la supérieure
dans sa cellule, et, à forces de menaces et de prières, je parvins à
lui arracher la vérité; mon horreur fut au comble en apprenant que
mon infortunée nièce avait effectivement été enterrée toute vive. Une
chose me restait à faire, un devoir à remplir; découvrir ses traces, la
retrouver afin de la ramener dans les bras de son père; je n'hésitai
pas: deux jours plus tard, j'étais parti. Voilà la vérité tout entière;
ma conduite a été répréhensible, coupable même; mais, je le jure, elle
n'a pas été criminelle.
Les assistants avaient écouté cette justification hasardée avec un
silence glacial; lorsque don Estevan se tut, pas un geste, pas un
signe approbateur ne vint lui donner l'espoir d'avoir convaincu son
auditoire.
--En supposant, ce que je n'admets pas, car il existe trop de preuves
du contraire, que ce que vous dites soit la vérité, répliqua don
Miguel, pour quelle raison avez-vous donc voulu m'assassiner, moi qui
ai sauvé celle dont vous déploriez le malheur et que vous vouliez
ramener dans les bras de son père?
--Ne le comprenez-vous donc pas? s'écria don Estevan avec un feint
étonnement, faut-il donc tout vous dire?
--Oui, tout, répondit sèchement le jeune homme.
--Eh bien! Oui, j'ai voulu vous assassiner, parce que, au presidio de
Tubac, on m'avait assuré que vous n'aviez enlevé ma nièce que dans
le but de la déshonorer; je voulais venger sur vous l'outrage que je
croyais que vous lui aviez fait.
Don Miguel pâlit à cette insulte.
--Infâme! s'écria-t-il d'une voix tonnante; osez-vous proférer une
aussi odieuse calomnie!
Les assistants s'étaient récriés avec horreur aux paroles de don
Estevan qui, malgré son audace, se sentant vaincu, fut contraint de
baisser la tête sous le poids de la réprobation générale.
Bon-Affût se leva alors.
--Caballeros, dit-il, vous avez entendu l'accusation portée contre cet
homme par son frère. Pendant tout le temps qu'a duré cette accusation,
vous avez remarqué sa contenance; maintenant vous venez d'entendre sa
défense; nous l'avons laissé libre de tout dire, sans l'interrompre et
sans chercher à l'intimider; or l'heure de prononcer votre jugement
est arrivée; c'est toujours une chose sérieuse que de condamner un
homme; cet homme fut-il le dernier des misérables; la loi du Lynch,
vous le savez tous comme moi, ne connaît pas de moyens termes: elle tue
ou elle absout. Bien que choisis pour juger cet homme nous ne voulons
pas encourir seuls la responsabilité de cet acte; réfléchissez donc
sérieusement avant de répondre aux questions que je vous adresserai, et
surtout souvenez-vous que de vos réponses dépendent la vie ou la mort
de ce malheureux: caballeros, dans votre âme et conscience, cet homme
est-il coupable?
Il y eut un instant de silence suprême; tous les visages étaient
graves, tous les cœurs battaient avec force.
Don Estevan les sourcils froncés, le front pâle, les bras croisés sur
la poitrine, mais la contenance ferme, car il était brave, attendait en
proie à une anxiété que par la seule force de sa volonté, il parvenait
à renfermer en lui-même.
Bon-Affût, après avoir attendu quelques minutes, reprit d'une voix
lente et solennelle:
--Caballeros, cet homme est-il coupable?
--Oui, s'écrièrent les assistants d'une seule voix.
Cependant don Mariano, grâce aux soins de ses domestiques, commençait
à donner quelques signes de vie, précurseurs de son retour à la
connaissance.
Balle-Franche se pencha à l'oreille de Bon-Affût.
--Est-il convenable, lui dit-il a voix basse, que don Mariano assiste à
la condamnation de son frère?
--Non certes, répondit vivement le vieux chasseur; d'autant plus que
maintenant que le premier moment de colère est passé, il est probable
qu'il intercéderait en sa faveur; mais comment faire pour l'éloigner?
--Je m'en charge, je vais le conduire au camp des gambucinos.
--Hâtez-vous.
Balle-Franche se leva et s'approcha de Bermudez avec lequel il échangea
quelques mots oreille à oreille; puis les deux domestiques, prenant
leur maître dans leurs bras, disparurent avec lui dans les taillis,
suivis par le chasseur et par l'Églantine, à laquelle le Canadien avait
fait signe de venir. Dans l'état d'agitation et de surexcitation où se
trouvaient les gambucinos, nul ne remarqua ce départ, le bruit des pas
de plusieurs chevaux qui s'éloignaient ne fut même pas entendu.
Don Estevan seul s'aperçut de cet enlèvement dont il comprit la portée.
--Je suis perdu! murmura-t-il.
Bon-Affût fit un geste, le silence se rétablit comme par enchantement.
--Quelle peine a mérité le coupable? dit-il.
--La mort! répondirent les assistants comme un écho funèbre.
Alors se tournant vers le condamné, le chasseur reprit:
--Don Estevan de Real del Monte, venu au désert dans des intentions
criminelles, vous êtes tombé sous le coup de la loi du Lynch; la loi du
Lynch est la loi de Dieu: œil pour œil, dent pour dent, elle n'admet
qu'une peine, celle du talion. C'est la loi primitive des anciens jours
rendue à l'humanité. Vous aviez condamné une malheureuse jeune fille à
être enterrée vive et à mourir de faim. Vous allez être enterré vif,
pour mourir de faim; seulement, comme vous pourriez longtemps appeler
la mort avant qu'elle daignât vous répondre, nous vous donnerons les
moyens de faire cesser vos souffrances lorsque le courage vous manquera
pour les endurer davantage. Nous sommes plus éléments que vous ne
l'avez été vous-même envers votre malheureuse victime, vous ne serez
enterré que jusqu'aux aisselles; votre bras gauche sera laissé libre,
et à votre portée on placera un pistolet afin que vous puissiez vous
faire sauter la cervelle lorsque vous aurez assez souffert. J'ai dit.
Cette condamnation est-elle juste? ajouta-t-il en s'adressant aux
assistants.
--Oui, dirent-ils d'une voix basse et concentrée, œil pour œil, dent
pour dent.
Don Estevan avait écouté avec épouvante les paroles du vieux chasseur:
l'horrible supplice auquel il était condamné le frappa de stupeur;
car bien qu'il s'attendit à recevoir la mort, celle-là lui semblait
tellement épouvantable que dans le premier moment il ne put y croire;
pourtant lorsqu'il vit sur un signe de Bon-Affût deux gambucinos se
mettre en devoir de creuser une fosse, ses cheveux se hérissèrent de
terreur sur sa tête, une sueur froide perla à ses tempes, et d'une voix
étranglée il s'écria en joignant les mains:
--Oh! Pas cette mort atroce, je vous en supplie, tuez-moi de suite.
--Vous êtes condamné, il vous faut subir votre peine telle qu'elle est
prononcée, répondit froidement le vieux chasseur.
--Oh! Donnez-moi ce pistolet que vous m'avez promis, pour que je me
brûle la cervelle à l'instant; vous serez vengés.
--Nous ne nous vengeons pas; ce pistolet vous sera remis lorsque nous
partirons.
--Oh! Vous êtes implacables, s'écria-il en se laissant tomber sur le
sol, où il se roula avec une rage impuissante.
--Nous sommes justes, dit encore Bon-Affût.
Don Estevan, arrivé au paroxysme de la fureur, se releva subitement,
et, bondissant comme un jaguar, il se précipita tête baissée contre
un arbre dans l'intention de se briser le crâne. Mais les gambucinos
surveillaient trop attentivement ses mouvements pour lui laisser
accomplir cette résolution désespérée; ils s'emparèrent de lui, et
malgré sa résistance acharnée et ses cris de bête fauve, ils le
garrottèrent et le mirent dans l'impossibilité de faire un mouvement.
Alors sa colère se changea en désespoir.
--Oh! s'écria-t-il, si mon frère était là, il me sauverait! Mon Dieu!
Mon Dieu! Mariano! A moi, à moi!
Bon-Affût s'approcha de lui.
--Vous allez être descendu dans la fosse, lui dit-il; avez-vous quelque
disposition à prendre?
--C'est donc vrai cet horrible supplice! dit-il avec égarement.
--C'est vrai.
--Mais alors vous êtes des bêtes féroces.
--Nous sommes vos juges.
--Oh! Laissez-moi vivre, ne serait-ce qu'un jour.
--Vous êtes condamné.
--Malédiction sur vous, démons à face humaine! Assassins! De quel droit
me tuez-vous?
--Du droit qu'a tout homme d'écraser un serpent; pour la dernière fois,
avez-vous des dispositions à prendre?
Don Estevan, brisé par cette effroyable lutte, garda un instant le
silence: puis deux larmes tombèrent lentement de ses yeux brûlés de
fièvre, et il murmura d'une voix douce, presque enfantine:
--Oh! Mes fils, mes pauvres chéris, que deviendrez-vous lorsque je ne
serai plus là!
--Finissons-en, reprit le chasseur.
Don Estevan fixa sur lui son œil hagard.
--J'ai deux fils, dit-il, parlant comme dans un rêve; ils n'ont que
moi, moi seul, hélas, et je vais mourir! Écoutez, si vous n'êtes pas
tout à fait une bête fauve, jurez-moi d'accomplir ce que je vais vous
demander?
Le chasseur se sentit malgré lui ému par cette douleur poignante.
--Je vous le jure, dit-il.
Le condamné parut rassembler ses idées.
--Du papier et un crayon, fit-il d'une voix brisée.
Bon-Affût avait encore le portefeuille qui lui avait été enlevé; il
déchira un feuillet et le lui remit avec le crayon.
Don Estevan sourit amèrement à la vue de son portefeuille; il s'empara
du papier et écrivit précipitamment quelques lignes, puis il plia le
papier et le rendit au chasseur.
Un changement extraordinaire s'était opéré sur le visage du condamné:
ses traits étaient calmes, ses regard doux et suppliants.
--Tenez, dit-il, je compte sur votre parole; prenez cette lettre, elle
est pour mon frère; je lui recommande mes enfants, c'est à cause d'eux
que je vais mourir. Qu'importe! s'ils sont heureux, j'aurai toujours
atteint mon but, c'est tout ce qu'il me faut. Mon frère est bon, il
n'abandonnera pas les malheureux orphelins que je lui lègue. Je vous en
supplie, remettez-lui ce papier.
--Avant une heure il sera entre ses mains, je vous le jure.
--Merci; maintenant faites de moi ce que vous voudrez, peu m'importe;
j'ai assuré le sort de mes enfants, c'est tout ce que je voulais.
La fosse était creusée. Deux gambucinos saisirent don Estevan et
le descendirent dedans, sans qu'il essayât une résistance inutile:
lorsqu'il fut placé debout dans le trou, le sol arriva juste au niveau
de ses aisselles, son bras droit fut attaché le long de son corps, le
gauche laissé libre, puis on entassa la terre autour de ce vivant, qui
déjà n'était plus qu'un cadavre.
Lorsque la fosse fut comblée, un gambucino prit une écharpe et
s'approcha du condamné.
--Que prétendez-vous faire? demanda-t-il avec terreur, bien qu'il
devinât l'intention de cet homme.
--Vous bâillonner, répondit brutalement le gambucino.
--Oh! fit-il.
Il se laissa bâillonner, sans avoir la conscience de ce qu'on lui
faisait; il était brisé.
Bon-Affût plaça alors un pistolet armé sous la main crispée du
misérable, et se découvrant:
--Don Estevan, dit-il d'une voix grave et solennelle, les hommes vous
ont condamné; priez Dieu afin qu'il vous fasse miséricorde, car vous
n'avez plus d'autre espoir que lui, maintenant.
Puis les chasseurs et les gambucinos remontèrent à cheval, éteignirent
les torches et disparurent dans les ténèbres comme une légion de noirs
fantômes.
Le condamné demeura seul dans les ténèbres que ses remords peuplaient
de spectres hideux.
Le cou allongé, les yeux démesurément ouverts, l'oreille au guet, il
regardait, il écoutait.
Tant qu'il entendit résonner au loin les pas des chevaux des gambucinos
qui s'éloignaient, un fol espoir demeura au fond de son âme, il
attendait, il espérait.
Qu'attendait-il? Qu'espérait-il? Lui-même n'aurait pu le dire; mais
l'homme est ainsi fait.
Peu à peu, tous les bruits s'éteignirent, et don Estevan se trouva
enfin seul, au milieu d'un désert inconnu, sans secours d'aucune espèce
à attendre de qui que ce fût.
Alors il poussa un profond soupir, referma la main sur la crosse du
pistolet et appuya l'anneau glacé du canon sur sa tempe, en murmurant
une dernière fois le nom de ses enfants.
* * * * *
Cependant les gambucinos s'étaient éloignés en proie à ce sentiment
de malaise indéfinissable qui, malgré lui, serre le cœur de l'homme
lorsqu'il vient d'accomplir un acte dont tout en reconnaissant la
nécessité et même la stricte justice, il sait qu'il n'avait peut-être
pas le droit de prendre l'initiative.
Nul ne parlait, tous les fronts étaient inclinés; ils venaient sombres
et pensifs aux côtés les uns des autres, n'osant pas se communiquer
leurs pensées et prêtant malgré eux l'oreille aux bruits mystérieux de
la solitude.
Ils atteignaient à peine les dernières limites du couvert de la forêt:
devant eux comme un long ruban d'argent les eaux du Rubio miroitaient
aux rayons blafards de la lune; ils allaient arriver au gué, lorsque
tout à coup le bruit lointain d'un coup de feu résonna sourdement,
répercuté par les échos des Quebradas.
Instinctivement, ces hommes cependant si braves et si éprouvés
tressaillirent, et ils s'arrêtèrent avec un mouvement de stupeur,
presque d'effroi.
Il y eut quelques secondes d'un silence funèbre.
Bon-Affût comprit qu'il fallait rompre le charme funeste qui pesait
comme un remords sur tous ces hommes; domptant avec peine l'émotion qui
lui serrait la gorge:
--Frères! dit-il d'une voix grave, la vindicte du désert est
satisfaite, le misérable que nous avons condamné s'est enfin fait
justice.
Il y a dans la voix humaine une puissance étrange et incompréhensible:
ces quelques mots prononcés par l'éclaireur suffirent pour rendre à
tous ces homme leur énergie première.
--Dieu lui fasse miséricorde! répondit don Miguel.
--Amen! firent les gambucinos en se signant avec dévotion.
Désormais le lourd poids qui pesait sur leur poitrine en était enlevé;
le coupable était mort, la logique implacable du fait accompli donnait
encore une fois raison à la loi du Lynch et supprimait du même coup les
regrets et les remords en mettant un terme à l'incertitude cruelle qui
jusque-là les avait oppressés.
Don Stefano mort, celle qu'il avait si impitoyablement poursuivie était
sauvée; aux yeux de tous ces hommes au cœur de bronze, cette raison
seule suffisait pour éteindre en eux toute pitié pour le coupable.
Une réaction subite s'opéra en eux, et ces natures rebelles un instant
domptées se relevèrent plus fortes et plus implacables que jamais.
Sur un geste du Canadien la troupe reprit sa marche et bientôt elle
disparut au milieu des dunes de sable qui couvrent les rives du gué del
Rubio.
Le désert un instant troublé par le bruit du pied des chevaux sur les
cailloux de la plage, retomba dans son calme et majestueux silence.