Don Mariano.
Nous retournerons à présent auprès de don Stefano Cohecho, que nous
avons laissé évanoui entre Ruperto et don Mariano.
La double exclamation poussée par le chasseur et le voyageur mexicain,
en reconnaissant l'homme qu'ils avaient relevé sur les bords de la
rivière, avait plongé les assistants dans une stupéfaction profonde.
Bermudez reprit le premier son sang-froid, et, s'approchant de son
maître:
--Venez, don Mariano, lui dit-il, ne restez pas ici, peut-être
serait-il bon qu'en ouvrant les yeux votre frère ne vous vît pas.
Don Mariano fixait un regard ardent sur le blessé.
--Comment se fait-il que je le retrouve là? dit-il, comme se parlant
à soi-même; que fait-il dans ces régions sauvages? Il me mentait donc
en m'écrivant que d'importantes affaires l'appelaient au États-Unis et
qu'il partait pour la Nouvelle-Orléans?
--Le señor don Estevan, votre frère, répondit gravement Bermudez, est
un de ces hommes aux allures ténébreuses, dont il est impossible de
connaître les pensées et de deviner les actes; voyez, ce chasseur lui
donne un nom qui ne lui appartient pas: dans quel but se cache-t-il
ainsi? Croyez-moi, don Mariano, il y a là-dessous un mystère que nous
éclaircirons avec la grâce de Dieu; mais soyons prudents, ne révélons
pas notre présence à don Estevan: il sera toujours temps de le faire,
si nous reconnaissons que nous nous sommes trompés.
--C'est vrai, Bermudez, votre avis est bon, je veux le suivre;
seulement avant de m'éloigner, laissez-moi m'assurer de l'état où il
se trouve: cet homme est mon frère, et, quelques grands que soient ses
torts envers moi, je ne voudrais pas le voir mourir sans secours.
--Peut-être cela vaudrait-il mieux, murmura Bermudez.
Don Mariano lui jeta un regard mécontent et se pencha sur le blessé.
Celui-ci était toujours évanoui. L'Églantine lui prodiguait ces soins
délicats et intelligents dont les femmes de toutes les couleurs et de
toutes les nations ont le secret, sans cependant parvenir à le rappeler
à la vie.
--Croyez-moi, seigneurie, insista Bermudez, éloignez-vous.
Don Mariano jeta un dernier regard sur son frère et sembla hésiter un
instant; puis, se détournant avec effort.
--Allons! dit-il.
Le visage du vieux domestique rayonna.
--Je vous recommande cet homme, fit encore don Mariano en s'adressant
à Ruperto; ayez pour lui tous les soins que réclame son état et que
l'humanité exige.
Le chasseur s'inclina sans répondre. Le gentilhomme mexicain fit
quelques pas pour se rapprocher de son cheval, qui, avec ceux de ses
compagnons, était attaché à un jeune ébénier. Ce n'était qu'à regret
que don Mariano s'éloignait; une voix secrète semblait l'avertir
d'attendre.
Au moment où il mettait le pied à l'étrier, une main se posa sur son
épaule; il se retourna.
Un homme était devant lui; cet homme était l'Aigle-Volant.
Le chef avait laissé les blancs s'occuper du soin de transporter les
blessés; avec cet instinct particulier à sa race, il avait visité,
lui, avec le plus grand soin le lieu de l'embuscade et tous les
endroits où les hasards de la lutte avaient conduit les combattants.
Son but, en agissant ainsi, avait été de découvrir quelque trace,
quelque indice qui, le cas échéant, seraient utiles à ceux qui auraient
intérêt à approfondir les causes du guet-apens tendu à don Miguel.
Le hasard l'avait servi à souhait en lui fournissant une preuve dont
le prix devait être immense, et que, sans nul doute, don Stefano
aurait rachetée avec le plus clair de son sang, afin de l'anéantir;
malheureusement cette preuve, tout intéressante qu'elle fût, était
lettre close pour l'Indien, et dans ses mains n'avait aucune valeur.
L'Aigle-Volant songea aussitôt à don Mariano, qui pourrait probablement
lui expliquer l'importance de la trouvaille mystérieuse qu'il avait
faite; après l'avoir tournée et retournée plusieurs fois, il la cacha
définitivement dans son sein, et, avec la décision caractéristique de
sa race, il s'était élancé d'un pas rapide vers le campement où il
était certain de rencontrer le Mexicain.
--Mon père va partir? demanda le peau-rouge.
--Oui, répondit don Mariano; mais je suis heureux de vous voir avant
mon départ, chef, afin de vous remercier de votre cordiale hospitalité.
L'Indien s'inclina.
--Mon père sait déchiffrer les _colliers_ des visages pâles, n'est-ce
pas? continua-t-il; les blancs ont beaucoup de science, mon père doit
être un chef dans sa nation.
Don Mariano regarda le Comanche avec surprise.
--Que voulez-vous dire? lui demanda-t-il.
--Nos pères indiens nous ont appris à transmettre, sur des peaux
d'animaux préparées à cet effet, les événements intéressants qui se
sont passés parmi nous dans nos tribus aux anciens âges du monde; les
visages pâles savent tout: ils ont la grande médecine, eux aussi ont
des colliers.
--Certes nous avons des livres sur lesquels, au moyen de signes
convenus, on retrace l'histoire des nations et jusqu'aux pensées des
hommes.
Le chef fit un geste de joie.
--Bon, dit-il, mon père doit connaître ces signes, car sa tête est
grise.
--Je les connais en effet; cette science bien simple que je possède
pourrait-elle donc vous être de quelque utilité?
L'Aigle-Volant secoua négativement la tête.
--Non, dit-il, pas à moi, mais peut-être à d'autres.
--Je ne vous comprends pas, chef; soyez donc assez bon pour vous
expliquer plus clairement, je désire m'éloigner avant que l'homme qui
est là reprenne connaissance.
L'Indien jeta un regard de côté sur le blessé.
--Il n'ouvrira pas les yeux avant une heure, dit-il, l'Aigle-Volant
peut causer avec son père.
Malgré lui don Mariano se sentait intéressé à connaître ce que l'Indien
désirait lui dire, il se résolut à attendre et lui fit signe de parler.
Le chef reprit d'une voix grave:
--Que mon père écoute, dit-il; l'Aigle-Volant n'est pas une vieille
femme bavarde, c'est un chef renommé; les paroles que souffle sa
poitrine sont toutes inspirées par le Wacondah; l'Aigle-Volant aime les
visages pâles parce que ceux-ci ont été bons pour lui et lui ont, dans
plusieurs circonstances, rendus de grands services. Après le combat, le
chef a parcouru le champ de bataille, près de l'endroit où est tombé
l'homme que mon père a amené ici; l'Aigle-Volant a trouvé un sac de
médecine renfermant plusieurs colliers, l'Indien les a regardés dans
tous les sens, mais il n'a pu les comprendre parce que le Wacondah
a étendu sur ses yeux l'épais bandeau qui empêche les peaux-rouges
d'égaler les blancs, cependant le chef, soupçonnant que, peut-être,
ce sac mystérieux, inutile pour lui, pourrait être important pour mon
père ou quelques-uns de ses amis, l'a serré précieusement dans sa
poitrine et il est accouru en toute hâte afin de le remettre à mon
père. Le voilà, ajouta-t-il en sortant un portefeuille de son sein
et le présentant à don Mariano; que mon père le prenne, peut-être
parviendra-t-il à connaître ce qu'il renferme.
Bien que l'action du peau-rouge fut toute naturelle de sa part, que
ce portefeuille et ce qu'il contenait devait probablement être fort
indifférent au gentilhomme, ce ne fut cependant qu'avec un secret
serrement de cœur qu'il le prit des mains du chef.
L'Indien croisa les bras sur sa poitrine et attendit, fort satisfait de
ce qu'il venait de faire.
Don Mariano examina d'un air distrait le portefeuille qu'il tenait à
la main. Ce portefeuille était en chagrin noir assez ordinaire, sans
enjolivements ni dorures; on reconnaissait que c'était plus un meuble
d'utilité que de luxe; il était bourré de papiers et fermé au moyen
d'une petite serrure en argent. L'examen, commencé d'abord, ainsi que
nous l'avons dit, d'un air distrait, prit soudain une grande importance
pour don Mariano, ses yeux étaient tombés sur ces mots à demi effacés,
gravés en lettres d'or sur un des côtés du portefeuille:
« Don Estevan de Real del Monte. »
A la vue de ces mots qui lui révélaient le nom du propriétaire de
l'objet qu'il tenait, il fit un geste de surprise en lançant un regard
profond à son frère toujours étendu sans connaissance, et, par un
mouvement indépendant de sa volonté, sa main se crispa avec force.
Cette pression rompit l'attache qui fermait le portefeuille; il
s'ouvrit, et plusieurs papiers s'en échappèrent.
Bermudez se baissa vivement, les ramassa et les remit à son maître.
Celui-ci fit machinalement le geste de les replacer dans le
portefeuille. Bermudez l'arrêta résolument.
--C'est Dieu qui vous donne les moyens de connaître enfin la vérité,
dit-il; ne négligez pas l'occasion qu'il vous offre, sans cela vous
pourriez plus tard vous en repentir.
--Violer les secrets de mon frère, murmura don Mariano avec un
mouvement de répulsion.
--Non, repartit sèchement Bermudez, mais savoir comment il est devenu
le maître des vôtres; seigneurie, souvenez-vous de la cause de notre
voyage.
--Mais si je me trompais... s'il n'était pas coupable?
--Tant mieux! De cette façon vous en acquerrez les preuves.
--Ce que tu me pousses à faire là est mal, je n'ai pas le droit d'agir
ainsi.
--Eh bien, moi qui ne suis qu'un misérable criado dont les actions
n'ont aucune portée sérieuse, dans votre intérêt, je le prends, ce
droit, seigneurie.
Et, par un geste rapide comme la pensée, il s'empara du portefeuille.
--Malheureux! s'écria don Mariano, arrête! Que vas-tu faire?
--Sauver, peut-être, celle que vous chérissez, puisque vous n'osez pas
le faire vous-même.
--Que mon père laisse son esclave, dit l'Indien, en s'interposant, le
Wacondah l'inspire.
Don Mariano n'eut pas le courage de résister plus longtemps, d'autant
plus que, malgré lui, un sentiment inconnu dont il ne pouvait se
rendre compte lui disait que c'était lui qui avait tort et que
Bermudez faisait bien d'agir ainsi. Le métis avait, avec le plus grand
sang-froid, ouvert les papiers sans paraître s'occuper de ce que son
action avait de risqué au point de vue des convenances.
--Oh! s'écria-t-il tout à coup, ne vous avais-je pas dit, seigneurie,
que c'était Dieu qui vous mettait entre les mains les preuves que
vous cherchiez vainement depuis si longtemps; lisez! Lisez! Et s'il
est possible, doutez encore du témoignage de vos yeux et refusez plus
longtemps de croire à la perfidie de votre frère et à son odieuse
trahison.
Don Mariano s'empara des papiers avec un geste fébrile et les parcourut
rapidement des yeux. Après en avoir lu deux ou trois, il s'arrêta,
leva les yeux au ciel, et laissa tomber sa tête dans ses mains avec
l'expression de la plus grande douleur.
--Oh! fit-il avec désespoir, mon frère! Mon frère!
--Courage! lui dit doucement Bermudez.
--J'en aurai! répondit-il, l'heure de la justice est arrivée.
Un changement étrange s'était subitement opéré en lui. Cet homme si
craintif quelques minutes auparavant, dont l'hésitation était extrême,
s'était métamorphosé; il semblait avoir grandi, ses traits avaient pris
une rigidité imposante, ses yeux lançaient des éclairs.
--Plus de craintes puériles, dit-il, plus de tergiversations. Il faut
agir.
Se tournant alors vers l'Aigle-Volant:
--Cet homme est-il gravement blessé? lui demanda-t-il.
L'Indien alla examiner avec soin don Stefano.
Pendant tout le temps qu'il fut éloigné, nul ne prononça une parole;
chacun comprenait que don Mariano avait enfin pris une résolution
énergique et qu'il l'accomplirait, quelles qu'en dussent être plus tard
les conséquences pour lui, sans remords et sans hésitation.
L'Aigle-Volant revint au bout de quelques minutes.
--Eh bien? lui demanda le gentilhomme.
--Cet homme n'est pas réellement blessé, répondit l'Indien, il a reçu
seulement une contusion sérieuse à la tête qui l'a plongé dans une
espèce d'évanouissement léthargique, dont il ne sortira pas avant une
heure.
--Fort bien; et en se réveillant, dans quel état se trouvera-t-il?
--Il sera très faible, mais peu à peu cette faiblesse se dissipera, et
demain il sera aussi bien portant qu'avant le coup qu'il a reçu.
Un sourire amer plissa les livres de don Mariano.
--Priez ce chasseur, votre ami, d'approcher, dit-il, j'ai à vous parler
à tous deux; un service à vous demander.
Le chef obéit.
--Me voici à vos ordres, seigneurie, dit Ruperto.
--Nous allons tenir conseil, reprit alors don Mariano; n'est-ce pas la
locution dont vous vous servez au désert lorsque vous avez à traiter
d'affaires sérieuses?
Le chasseur et l'Indien firent un geste affirmatif.
--Ecoutez-moi avec attention, continua le gentilhomme d'une voix ferme
et accentuée: l'homme qui est là est mon frère, cet homme doit mourir;
je ne veux pas le tuer, je veux le juger; vous tous ici présents serez
ses juges, moi je l'accuserai. Voulez-vous m'aider à accomplir, non
pas un acte de vengeance, mais un acte de la plus rigoureuse justice?
Je vous le répète, je l'accuserai devant vous présents, et, pièces en
main; votre conscience sera éclairée; cet homme pourra se défendre,
liberté entière lui sera laissée pour cela devant vous, de plus vous
serez libres de le condamner ou de l'absoudre, suivant que vous le
trouverez innocent ou coupable. Vous m'avez entendu, réfléchissez,
j'attends votre réponse.
Il y eut un silence suprême.
Après quelques minutes, Ruperto prit la parole.
--Dans le désert, où ne pénètre pas la justice humaine, dit-il, la
loi de Dieu doit régner; lorsque nous avons le droit de tuer les bêtes
féroces et malfaisantes, pourquoi n'aurions-nous pas le droit de punir
un scélérat? J'accepte la mission dont vous me chargez, parce que, dans
mon cœur, j'ai la persuasion qu'en agissant ainsi j'accomplis un devoir
et que je suis utile à la société tout entière, dont je me fais le
vengeur.
--Bien, répondit don Mariano, je vous remercie. Et, vous chef?
--J'accepte, dit nettement le Comanche; les traîtres doivent être
punis, n'importe à quelle race ils appartiennent. L'Aigle-Volant est
un chef, il a le droit de siéger au feu du conseil au premier rang des
sachems et de condamner ou d'absoudre.
--A vous maintenant, reprit don Mariano en se tournant vers ses
domestiques, répondez.
Bermudez fit un pas en avant, et saluant respectueusement don Mariano:
--Seigneurie, dit-il, nous connaissons cet homme: enfant, nous l'avons
fait sauter et jouer sur nos genoux; plus tard il a été notre maître;
nos cœurs ne seraient pas libres en sa présence; nous ne pouvons le
juger, nous ne devons pas le condamner, nous ne sommes bons qu'à
exécuter le jugement, quel qu'il soit, qu'on porte contre lui si nous
en recevons l'ordre; d'anciens esclaves, libres par la bonté de leur
maître, ne sont jamais égaux à lui.
--Ces sentiments sont ceux que j'attendais de vous; je vous remercie de
votre franchise, mes enfants. En effet, vous ne devez pas intervenir
dans cette affaire; Dieu, je l'espère, nous enverra deux hommes au
cœur loyal et à la volonté ferme pour vous remplacer et remplir sans
arrière-pensée les fonctions de juges.
--Dieu vous a entendu, caballero, dit une voix rude, nous voici,
disposez de nous.
Les branches du taillis auprès duquel étaient réunis nos personnages
s'écartèrent alors brusquement, et deux hommes parurent.
Ils firent quelques pas en avant, appuyèrent à terre le canon de leur
rifle, et attendirent.
--Qui êtes-vous? demanda don Mariano.
--Chasseurs.
--Votre nom?
--Bon-Affût.
--Et vous?
--Balle-Franche. Depuis une demi-heure environ, nous sommes embusqués
derrière ce taillis, nous avons entendu tout ce que vous avez dit, il
est donc inutile de revenir sur l'exposé que vous avez fait, seulement
il est un autre homme qui doit assister au jugement de cet individu.
--Un autre homme? Et qui donc?
--Celui qu'il a traîtreusement attaqué, que vous avez sorti de ses
mains et que nous avons sauvé, nous autres.
--Mais cet homme, qui sait où il se trouve maintenant?
--Nous, dit Bon-Affût, nous qui l'avons quitté il y a une heure à peine
pour nous mettre sur votre piste.
--Oh! S'il en est ainsi, vous avez raison; il faut que cet homme vienne.
--Malheureusement il est assez gravement blessé; mais s'il ne peut
venir, il se fera porter, et je ne sais pourquoi, mais il me semble
que non seulement sa présence est nécessaire parmi nous, mais encore
qu'elle est indispensable pour l'éclaircissement de certains faits
qu'il est de notre devoir de dévoiler.
--Que voulez-vous dire?
--Patience, caballero, bientôt vous nous comprendrez; le campement
de cet homme n'est pas éloigné, il peut-être ici avant le coucher du
soleil.
--Mais qui le préviendra.
--Moi! répondit Balle-Franche.
--Je vous remercie de cette offre loyale.
--Nous sommes peut-être plus intéressés que vous à l'éclaircissement de
cette machination mystérieuse, répondit Bon-Affût.
Sur un signe de son ami, Balle-Franche remonta sur son cheval qu'il
avait laissé dans le taillis, et s'éloigna à toute bride, pendant que
don Mariano le suivait d'un regard curieux et troublé tout à la fois.
--Vous me parlez par énigmes, dit-il, en s'adressant au Canadien
toujours appuyé sur son rifle.
Bon-Affût secoua la tête.
--C'est une triste histoire que celle dont les odieuses péripéties vont
se dérouler devant vous, et dont vous ne savez pas le premier mot,
malgré les preuves que vous croyez posséder, seigneurie.
Don Mariano poussa un soupir, deux larmes brûlantes coulèrent sur ses
joues creusées par la douleur.
--Courage, _mi amo_, lui dit Bermudez, Dieu est enfin pour vous!
Le gentilhomme serra la main de son fidèle domestique, et détourna la
tête pour cacher l'émotion qu'il éprouvait.