Recherche de la vérité.
Malgré la ferme volonté de don Miguel de dompter la douleur, le
mouvement du cheval lui occasionnait des souffrances atroces qui
crispaient ses traits et faisaient perler sur son front, pâle comme
celui d'un cadavre, des gouttelettes d'une sueur froide; parfois, sa
vue se troublait, il lui semblait que tout tournait autour de lui, il
chancelait sur sa selle et se cramponnait avec force à la crinière de
son cheval pour ne pas tomber.
--Stupide matière! murmurait-il d'une voix sourde, ne pourrai-je donc
pas te vaincre!
Alors, il redoublait d'efforts pour paraître impassible, souriait à
Balle-Franche, et lui adressait gaiement la parole.
Pour la première fois, le vieux chasseur se trouvait à court; il avait
beau fouiller sa mémoire, afin de trouver dans sa vie, cependant si
accidentée, une circonstance analogue à celle dans laquelle il se
trouvait en ce moment, à son grand regret, il était forcé de convenir
_in petto_ que jamais il n'avait vu rien de pareil; cela le chagrinait
malgré lui, aussi venait-il d'un air tout maussade auprès du jeune
homme.
Cependant ils avançaient toujours; tout à coup, ils entendirent un
grand bruit de chevaux à une distance assez rapprochée en avant d'eux,
sur la sente qu'ils suivaient.
--Voilà Bon-Affût, dit don Miguel.
--C'est probable.
--Il sera bien étonné de me rencontrer venant au-devant du secours
qu'il m'amène.
--Cela est certain.
--Pressons un peu le pas de nos chevaux.
Balle-Franche le regarda.
--Vous avez juré de vous donner une congestion cérébrale, n'est-ce pas?
lui dit-il nettement.
--Comment cela, répondit le jeune homme étonné.
--Pardieu! Cela est facile à prévoir, reprit le chasseur d'un ton
bourru; depuis une heure, vous faites folie sur folie, mais ne vous
y trompez pas, caballero, ce que vous prenez pour de la force n'est
que de la fièvre, c'est elle seule qui vous soutient, prenez-y garde,
ne vous obstinez pas dans une lutte impossible, et dont, je vous en
avertis, vous ne sortirez pas vainqueur. Je vous ai laissé agir à votre
guise, parce que je ne voyais pas d'inconvénient à le faire jusqu'à
présent; mais, croyez-moi, en voilà assez, vous avez donné la mesure de
vos forces, vous avez prouvé ce que vous pourriez dans une circonstance
urgente; c'est tout ce qu'il faut, maintenant arrêtons-nous et
attendons.
--Merci, répondit don Miguel en lui serrant cordialement la main, vous
êtes réellement mon ami, vos rudes paroles me le prouvent; oui, je suis
un fou, mais que voulez-vous, je me trouve dans une position étrange,
où toute heure que je perds peut amener pour moi et pour d'autres
personnes des périls extrêmes, j'ai peur de succomber avant d'avoir
accompli la tâche que le malheur m'a imposée.
--Vous succomberez bien plus vite, si vous ne voulez pas être
raisonnable, quatre ou cinq jours sont bientôt passés, et puis, ce que
vous ne pourrez pas accomplir, vos amis l'accompliront.
--C'est vrai, vous me faites rougir de moi-même; non seulement je suis
un fou, mais encore je suis un ingrat.
--Allons ne parlons plus de cela; le bruit se rapproche, il est
probable que ce sont vos compagnons; cependant il serait possible que
ce fussent des ennemis, dans le désert on doit s'attendre à tout;
entrons dans ce fourré où nous demeurerons parfaitement invisibles aux
regards des arrivants, si c'est Bon-Affût, nous nous montrerons, sinon
nous nous tiendrons cois.
Don Miguel approuva chaleureusement ce conseil, il comprenait qu'en cas
de lutte, il ne serait que d'un piètre secours à son compagnon dans
l'état où il se trouvait.
Les deux hommes disparurent dans le fourré qui se referma sur eux, et
ils attendirent, le pistolet au poing, l'arrivée des gens dont le galop
des chevaux croissait de minute en minute.
Balle-Franche ne s'était pas trompé, c'était effectivement Bon-Affût
qui revenait avec une quinzaine de gambucinos. Lorsqu'ils ne furent
plus qu'à quelques pas d'eux, les deux hommes se montrèrent.
Bon-Affût ne pouvait en croire ses yeux, il ne comprenait pas comment
cet homme, qu'il avait laissé privé de connaissance, étendu sur la
terre comme un corps inerte et presque sans vie, avait eu la force de
venir à sa rencontre, et de se tenir aussi droit et aussi ferme sur sa
selle.
Don Miguel jouit quelques instants de son triomphe et de l'admiration
qu'il inspirait à ces hommes pour lesquels la seule suprématie est
celle de la force, puis il se pencha en souriant vers Bon-Affût.
--Vous n'en êtes pas moins le bienvenu avec le secours que vous
m'amenez, mon ami, lui dit-il à voix basse; ce secours me devient en ce
moment, sinon indispensable, du moins fort nécessaire, la volonté seule
me maintient à cheval dans la position où je suis.
--Il faut vous hâter de retourner au camp, et de crainte d'accident,
vous étendre sur un brancard.
--Un brancard! se récria don Miguel.
--Il le faut, croyez-moi; il est urgent que vous repreniez, dans le
plus bref délai, le commandement de votre cuadrilla, n'usez donc pas
vos forces dans d'inutiles bravades.
Don Miguel s'inclina sans répondre, il avait compris la portée de
l'argument du chasseur; lui-même, après être descendu de cheval avec
le secours des deux Canadiens, donna l'ordre à ses compagnons de
construire le brancard qui devait servir à le transporter.
Bon-Affût, passant son bras sous celui du jeune homme et faisant signe
à Balle-Franche de les suivre, s'écarta de quelques pas de la troupe,
et, faisant asseoir sur l'herbe l'aventurier;
--Maintenant que vous êtes en état de me répondre, profitons du temps
pendant lequel on confectionne le brancard, pour causer; vous avez
beaucoup de choses à m'apprendre.
Le jeune homme soupira.
--Interrogez, répondit-il.
--Oui, cela vaudra mieux ainsi; comment et par qui avez-vous été
attaqué?
--Je ne saurais vous le dire; c'est une étrange histoire, tellement
embrouillée qu'il m'est impossible, malgré tous mes efforts, d'en
deviner le premier mot.
--C'est égal, dites-nous ce qui vous est arrivé, peut-être nous autres,
qui avons plus que vous l'habitude des prairies, trouverons-nous un fil
conducteur qui servira à nous guider dans ce labyrinthe inextricable en
apparence.
Don Miguel, sans se faire prier davantage, rapporta alors, dans tous
leurs détails, les faits tels qu'ils s'étaient passés.
Au nom d'Addick, Bon-Affût fronça les sourcils.
Lorsque le Mexicain parla de don Stephano, les chasseurs échangèrent
un regard d'intelligence; mais lorsque le jeune homme arriva à la
singulière péripétie du combat où, sur le point de succomber, il avait
été tout à coup secouru par des inconnus qui avaient disparu comme par
enchantement après l'avoir dégagé, les chasseurs donnèrent les marques
de la plus grande surprise.
--Voilà, ajouta don Miguel, l'odieux guet-apens dans lequel je suis
tombé et dont j'aurais été victime, si vous n'étiez pas accourus à
propos pour me sauver. Maintenant que vous savez tout, aussi bien que
moi, quelle est votre opinion?
--Hum! fit le chasseur, tout cela est bien extraordinaire, en effet; il
y a au fond de cette histoire une sombre machination, menée avec une
adresse et une perversité diaboliques qui m'effrayent. J'ai certains
soupçons que je tiens avant tout à éclaircir; je ne puis donc vous
donner de suite mon opinion. Il faut avant tout, que j'approfondisse
certaines choses. Rapportez-vous en à moi pour cela. Mais ces hommes,
qui sont venus si à propos à votre secours, ne les avez-vous pas vus?
Ne leur avez-vous pas parlé?
--Vous oubliez, répondit en souriant don Miguel, qu'ils me sont
apparus au milieu du combat, apportés pour ainsi dire par l'ouragan
qui sévissait avec fureur. Le temps eût été mal choisi pour une
conversation.
--C'est vrai, je ne sais ce que je dis; mais, ajouta le chasseur en
frappant la terre de la crosse de son rifle, je n'en aurai pas le
démenti, je vous jure que bientôt j'aurai découvert quels sont vos
ennemis, quelques soins qu'ils prennent et quelques précautions qu'ils
emploient pour se cacher.
--Oh! Je compte bien me mettre à leur poursuite, dès que mes forces
seront un peu revenues.
--Vous, caballero, répondit sèchement Bon-Affût, vous allez vous guérir
d'abord. Arrivé à votre camp, vous vous enfermerez comme dans une
citadelle, et vous ne ferez pas un mouvement avant de m'avoir revu.
--Comment, de vous avoir revu? Vous avez donc l'intention de me quitter?
--A l'instant, Balle-Franche et moi, nous allons partir; auprès de
vous, nous ne vous servirions à rien, au lieu que nous vous serons
utiles au dehors.
--Que voulez-vous faire?
--A notre retour vous saurez tout.
--Je ne puis demeurer dans une telle inquiétude, en outre je ne vous
comprends pas.
--C'est cependant limpide. Je veux, aidé par Balle-Franche, arracher
le masque à ce don Stefano, masque qui, à mon avis, doit cacher un
bien laid visage, savoir quel est cet homme, et pourquoi il s'est posé
vis-à-vis de vous en ennemi acharné.
--Merci, Bon-Affût; maintenant je suis tranquille. Allez, faites ce que
bon vous semblera, je suis convaincu que tout ce qui sera humainement
possible d'accomplir, vous l'accomplirez; seulement avant de nous
séparer, promettez-moi une chose.
--Laquelle?
--Promettez-moi que, dès que vous aurez obtenu tous les renseignements
que vous allez chercher, vous me les transmettrez, sans rien
entreprendre contre cet homme dont je tiens à tirer personnellement,
vous m'entendez, Bon-Affût, personnellement une vengeance exemplaire.
--Ceci vous regarde, je n'aurais garde d'aller sur vos brisées; à
chacun sa tâche en ce monde: cet homme est votre ennemi et non le mien.
Dès que je serai parvenu à vous mettre face à face, ou du moins à vous
placer vis-à-vis l'un de l'autre dans une position égale, vous ferez
comme vous l'entendrez, je m'en lave les mains.
--Bon, bon! murmura don Miguel, si quelque jour je tiens ce démon entre
mes mains comme il m'a tenu entre les siennes, je ne le laisserai pas
échapper, moi, je vous le jure.
--Ainsi, c'est convenu, nous pouvons partir?
--Quand il vous plaira.
Balle-Franche avait assisté calme et impassible jusque-là à l'entretien
des deux hommes; mais à cette parole il fit un pas en avant, et, posant
la main sur le bras de Bon-Affût:
--Un instant, dit-il.
--Quoi, encore? répondit le chasseur.
--Un mot seulement, mais un mot qui a, je le crois, dans les
circonstances actuelles une certaine importance.
--Dites vite alors.
--Vous voulez découvrir quel est ce don Stefano, ainsi qu'il lui plaît
de se faire appeler, et je vous approuve; mais il est, il me semble,
une chose bien autrement sérieuse que nous devons d'abord nous
appliquer à découvrir.
--Laquelle?
Balle-Franche tourna la tête à droite et à gauche, pencha le haut
du corps légèrement en avant, et baissant la voix de façon que ceux
auxquels il s'adressait ne l'entendaient eux-mêmes que difficilement,
il reprit d'un ton sévère:
--La vie du désert ne ressemble en rien à celle des villes. Là-bas,
on se connaît peu ou beaucoup, soit de nom, soit par des relations
personnels; on est souvent lié par des intérêts plus ou moins directs;
enfin, il existe entre tous les habitants des villes des liens sociaux
qui les attachent les uns aux autres, et en forment, pour ainsi dire,
une même famille. Au désert, ce n'est plus cela: l'égoïsme et le
personnalisme règnent en maître; le _moi_ est la loi suprême; chacun ne
pense qu'à soi, n'agit que pour soi, et, dirai-je plus, n'aime que soi.
--Abrégez, pour Dieu! Balle-Franche, abrégez, interrompit Bon-Affût
avec impatience; où diable voulez-vous en venir?
--Patience! continua l'imperturbable Canadien, patience, vous allez
le savoir. Donc, pour me résumer, au désert, à moins d'avoir pendant
longues années vécu côte à côte avec un homme, partageant avec lui
les peines et les plaisirs, la bonne et la mauvaise fortune, chaque
individu vit seul, sans amis, ne comptant que des indifférents ou
des ennemis. Dans le guet-apens dont cette nuit don Miguel a failli
être la victime, deux sortes de gens se sont spontanément révélés
à lui. Ces deux sortes de gens sont des ennemis acharnés d'abord,
puis ensuite des amis non moins acharnés. Ne croyez pas, continua le
chasseur en s'échauffant, que je n'ai pas calculé la portée du mot que
je viens de prononcer; vous vous tromperiez extraordinairement. Ne
vous semble-t-il pas étrange, comme à moi, maintenant que vous êtes
de sang-froid et que vous raisonnez dans toute la plénitude de vos
facultés, ne vous semble-t-il pas étrange, dis-je, que soudainement,
à un moment donné, sans qu'il soit possible de savoir ni pourquoi ni
comment, ces hommes soient tout à coup sortis pour ainsi dire de terre
afin de vous prêter main-forte; puis, lorsque le péril fut passé ou à
peu près, ils soient disparus aussi brusquement qu'ils étaient venus,
sans laisser de traces de leur passage et sans rompre l'incognito qui
les couvrait; cela n'est-il pas étrange, répondez?
--En effet, murmura Bon-Affût, je n'y avais pas songé jusqu'à présent,
la conduite de ces hommes est inexplicable.
--Voilà justement ce qu'il faut expliquer, s'écria violemment
Balle-Franche: la Prairie n'est pas assez habitée pour que, à point
nommé, par un ouragan épouvantable, il se trouve là des hommes tout
prêts à vous défendre pour la seule satisfaction de le faire; ces gens,
pour agir ainsi, devaient avoir des motifs secrets, un but qu'il est
urgent de découvrir. Qui nous dit qu'ils ne faisaient pas partie de
la troupe qui vous attaquait, que ce n'était pas un jeu joué afin de
s'emparer plus facilement de vous, coup de partie dont notre présence
imprévue est venue déranger l'exécution? Je vous le répète, il nous
faut d'abord, et avant tout, retrouver ces hommes, savoir qui ils sont,
ce qu'ils veulent; en un mot, s'ils sont pour nous des amis ou des
ennemis.
--Il est bien tard maintenant pour entreprendre une telle recherche,
observa don Miguel.
Les deux chasseurs sourirent en échangeant un regard significatif.
--Bien tard pour vous, certainement, qui n'avez pas la clef du désert,
reprit Balle-Franche; mais pour nous, c'est autre chose.
--Oui, appuya Bon-Affût; que nous retrouvions seulement une trace
de leur passage, si légère qu'elle soit, une empreinte sur le sable
mouillé, que nous tenions un bout de leur piste, cela nous suffira pour
arriver à l'autre, et nous vous rendrons bon compte de ces inconnus
dont, ainsi que l'a fort bien observé Balle-Franche, la conduite est
trop étrange et trop belle pour être loyale.
--Oh! Que ne puis-je vous suivre! s'écria don Miguel avec regret.
--Guérissez-vous d'abord; bientôt, j'en ai la certitude, votre rôle
commencera; car, avant trois jours, nous vous apporterons tous les
renseignements qui vous manquent aujourd'hui, et, sans lesquels vous ne
pouvez rien faire.
--Ainsi, vous me promettez que dans trois jours...
--Oui, dans trois jours nous serons de retour de notre expédition;
comptez sur notre promesse et soignez-vous de façon à pouvoir vous
mettre immédiatement en campagne.
--Je serai prêt.
--Allons, au revoir; le soleil est haut déjà, nous n'avons pas une
minute à perdre.
--Au revoir et bonne chance.
Les chasseurs serrèrent cordialement la main de don Miguel, remontèrent
à cheval et s'éloignèrent rapidement dans la direction du gué del Rubio.
Le chef des gambucinos, placé sur une civière, reprit doucement,
escorté par ses compagnons, le chemin de son camp, où il arriva un peu
avant le coucher du soleil.