Avant le jugement.
Lorsque Balle-Franche se fut éloigné, Bon-Affût, l'Indien et Ruperto
se rapprochèrent du blessé, toujours plongé dans le même état
d'insensibilité, et se groupèrent autour de lui afin de surveiller son
réveil.
Don Mariano, dont les scrupules étaient éteints désormais et qui
avait hâte de connaître, dans tous leurs détours, les ténébreuses
machinations de son frère, afin de baser sur de solides arguments
l'accusation qu'il voulait porter contre lui devant le tribunal
suprême qu'il avait si inopinément installé, se retira avec ses
domestiques dans un épais taillis, et là, loin des regards, il ouvrit
le portefeuille avec une impatience fébrile, et commença la lecture des
papiers qu'il contenait avec une horreur qui croissait à chaque lettre
nouvelle qu'il dépliait.
Don Mariano ne voulait pas que son frère connût sa présence avant de
comparaître devant ses juges, il comptait sur son apparition inopinée
pour déjouer sa perspicacité et sa présence d'esprit en lui faisant
perdre le sang-froid; voilà pour quelle raison il s'était caché dans
un endroit inaccessible aux plus clairvoyants regards, se réservant
d'apparaître subitement lorsque le moment serait arrivé.
Plus d'une heure s'écoula encore sans que don Stefano, malgré les soins
incessants de l'Églantine, fit un mouvement qui indiquât son retour à
la vie. Cependant les trois hommes accroupis silencieusement autour
de lui ne s'étaient pas un instant relâchés de leur surveillance:
ils comprenaient toute la portée de l'acte qu'ils étaient appelés
à accomplir, et désiraient, avec cette intuition, que possèdent
instinctivement les âmes loyales, que l'homme qu'ils allaient juger fût
assez remis et assez en possession de ses facultés intellectuelles pour
défendre bravement sa vie.
Au moment où le soleil, déclinant rapidement à l'horizon, allongeait
démesurément l'ombre des arbres et n'apparaissait plus entre les plus
basses branches que comme un globe de feu, la brise du soir passa
en se levant comme un souffle rafraîchissant sur le front pâle du
blessé, qui poussa un profond soupir à cette sensation de bien-être
que lui faisait éprouver, après la chaleur accablante du jour, cette
bienfaisante fraîcheur.
--Il va ouvrir les yeux, murmura Bon-Affût.
L'Aigle-Volant posa un doigt sur ses lèvres en montrant le blessé.
Si bas qu'eût parlé le chasseur, don Stefano l'avait entendu, sans
comprendre peut-être le sens des paroles qui avaient frappé ses
oreilles, mais pourtant suffisamment pour lui faire faire un mouvement
prononcé et rappeler en lui le sentiment de l'existence.
Don Stefano n'était pas un homme ordinaire; digne fils de la race
abâtardie du Mexique, la ruse formait le point le plus saillant de son
caractère, profondément dissimulé: habitué à toujours juger mal des
hommes et des choses, la méfiance semblait innée dans son cœur. Les
paroles de Bon-Affût l'avertirent de se tenir sur ses gardes. Sans
bouger, sans ouvrir les yeux, afin de ne pas révéler son retour à la
vie, il fit un effort suprême pour se rappeler les circonstances qui
avaient précédé l'événement dont il était victime, afin d'arriver de
déduction en déduction à se rendre compte de la position dans laquelle
il se trouvait, et deviner, s'il était possible, entre les mains de qui
le hasard ou sa mauvaise fortune l'avait fait tomber.
La tâche que s'imposait don Stefano n'était pas facile, puisqu'il
était, par la force des circonstances, privé de son plus solide
auxiliaire, la vue, qui lui aurait permis de reconnaître les gens qui
l'entouraient, ou du moins lui aurait révélé s'ils étaient amis ou
ennemis. Aussi, bien qu'il écoutât avec la plus grande attention, afin
de saisir une phrase ou un mot qui le guidât dans ses suppositions,
et lui permit d'assoir son calcul sur des données sinon positives,
du moins probables, comme les chasseurs, avertis par le chef et
soupçonnant une ruse, s'abstinrent de leur côté de faire un geste
et de prononcer un mot, toutes ses prévisions furent déjouées, et il
demeura dans la plus complète ignorance.
Ce silence prolongé augmenta encore l'inquiétude de don Stefano, et
le plongea au bout de quelque temps dans une anxiété telle qu'il
résolut, coûte que coûte, d'en sortir. Mettant presque aussitôt son
projet à exécution, il fit un mouvement comme pour se lever, et ouvrit
brusquement les yeux en jetant autour de lui un regard circulaire et
investigateur.
--Comment vous sentez-vous? lui demanda Bon-Affût en se penchant vers
lui.
--Bien faible, répondit don Stefano d'une voix dolente; j'éprouve
une pesanteur générale et je sens d'affreux bourdonnements dans les
oreilles.
--Hum! continua le chasseur, cela n'est pas dangereux, il en est
toujours ainsi à la suite d'une chute.
--J'ai donc fait une chute, reprit le blessé, que la vue de Ruperto,
qu'il avait reconnu, commençait à rassurer.
--Dame! Il est probable, puisque nous vous avons ramassé étendu sur le
sable auprès du gué del Rubio.
--Ah! C'est là que vous m'avez trouvé?
--Oui, il y a environ trois heures.
--Merci du secours que vous m'avez donné, sans lui il est probable que
je serais mort.
--C'est fort possible; mais ne vous hâtez pas de nous remercier.
--Pourquoi donc? demanda don Stefano en dressant subitement les
oreilles à cette réponse ambigüe qui lui paraissait une menace déguisée.
--Eh! Qui sait, repartit Bon-Affût avec bonhommie, nul ne peut répondre
de l'avenir.
Don Stefano, dont les forces revenaient rapidement et qui déjà avait
reconquis toute sa lucidité d'esprit, se dressa brusquement, et fixant
sur le Canadien un regard qui semblait vouloir fouiller au fond de ses
pensées les plus secrètes:
--Mais je ne suis pas votre prisonnier cependant.
--Hum! fit le chasseur sans répondre autrement. Cette interjection
donna fort à penser au blessé et l'inquiéta plus qu'une longue phrase.
--Parlons franchement, dit-il au bout de quelques minutes de réflexions.
--Je ne demande pas mieux.
--De vous trois, il y en a un que je connais, continua-t-il en
désignant Ruperto, qui fit silencieusement un geste affirmatif; je n'ai
jamais, que je sache offensé cet homme, au contraire.
--C'est vrai, répondit Ruperto.
--Vous, je ne vous ai jamais vu, donc vous ne pouvez nourrir contre moi
aucun sentiment d'inimitié.
--En effet, voici la première fois que la Providence nous met face à
face.
--Reste ce guerrier indien qui, de même que vous, m'est parfaitement
inconnu.
--Tout cela est exact.
--Pour quelle raison pourrais-je donc être votre prisonnier? A moins,
ce que je ne crois pas, que vous soyez de ces oiseaux de proie nommés
pirates qui pullulent dans le désert.
--Nous ne sommes pas des pirates, mais de loyaux et honnêtes chasseurs.
--Raison de plus pour que de nouveau je vous adresse ma question, et
vous demande si je suis, oui ou non, votre prisonnier.
--Cette question n'est pas aussi simple que vous le supposez; bien
que nous n'ayons, nous autres, aucun reproche à vous adresser
personnellement, n'avez-vous pas insulté ou offensé d'autres individus
depuis que vous errez dans les Prairies?
--Moi?
--Qui donc, si ce n'est vous? N'avez-vous pas cherché, pas plus tard
que cette nuit, à assassiner un homme dans une embuscade que vous lui
aviez tendue.
--Oui, mais cet homme est mon ennemi.
--Eh bien! Supposez pour un instant que nous soyons les amis de cet
homme.
--Mais cela n'est pas, cela ne peut pas être.
--Pourquoi donc? Qui vous le fait supposer?
Don Stefano haussa les épaules avec dédain.
--Vous me croyez donc bien simple, dit-il, que vous supposez que je me
payerai d'une telle défaite?
--Ce n'en est pas autant une que vous le croyez.
--Allons donc! Si j'étais tombé entre les mains de cet homme, il
m'aurait fait transporter à son camp, afin de se venger de moi devant
les bandits qu'il commande et auxquels la vue de mon supplice aurait
été sans doute beaucoup trop agréable pour qu'il cherchât à les priver
de ce ravissant spectacle.
Le vieux chasseur, dont jusqu'à ce moment la parole avait été ironique
et le visage narquois, changea tout à coup de ton et devint aussi
sérieux et aussi sévère que précédemment il avait été railleur.
--Écoutez, dit-il, et profitez de ce que vous allez entendre: nous ne
sommes pas les dupes de votre feinte faiblesse; nous savons très bien
que vos forces sont à peu près revenues; l'avis que je vous donne est
franc et a pour but de vous prévenir contre vous-même: vous n'êtes pas
notre prisonnier, il est vrai, et pourtant vous n'êtes pas libre.
--Je ne vous comprends pas, interrompit don Stefano dont le visage
s'était éclairci, mais que ces dernières paroles avaient subitement
rembruni.
--Aucune des personnes présentes, continua Bon-Affût, n'a de reproches
à vous faire; nous ne savons qui vous êtes, et avant aujourd'hui, moi,
au moins, j'ignorais complètement votre existence; mais il y a un
homme qui prétend avoir contre vous, non pas des sentiments de haine,
ce serait une affaire à régler entre vous et lui dans une rencontre
loyale, mais des motifs de plainte assez forts pour provoquer votre
mise en jugement immédiate.
--Ma mise en jugement immédiate! répéta don Stefano au comble de
l'ébahissement; mais devant quel tribunal cet homme prétend-il donc me
faire comparaître? Nous sommes au désert ici.
--Oui, et vous paraissez l'oublier; au désert ou les lois des
villes sont impuissantes pour atteindre les coupables, il existe
une législation terrible, sommaire, implacable, à laquelle, dans
l'intérêt commun, tout homme offensé à droit de faire appel, lorsque
d'impérieuses circonstances l'exigent.
--Et cette loi, demanda don Stefano, dont le visage pâle déjà prit une
teinte cadavéreuse, quelle est-elle?
--C'est la loi du Lynch.
--La loi du Lynch!
--Oui, c'est en son nom que nous, qui, comme vous l'avez dit, ne vous
connaissons pas, nous avons été réunis afin de vous juger.
--Me juger! Mais cela n'est pas possible. Quel crime ai-je commis? Quel
est l'homme qui m'accuse?
--Je ne puis répondre à ces questions; j'ignore le crime dont on vous
accuse; je ne sais pas davantage le nom de votre accusateur; seulement,
croyez-moi, nous n'avons ni haine ni préventions contre vous; donc,
nous serons impartiaux; préparez votre défense pendant le peu
d'instants qui vous restent, et lorsque le moment sera arrivé, tâchez
de prouver votre innocence en confondant votre accusateur, chose que je
vous souhaite ardemment.
Don Stefano laissa tomber sa tête dans ses mains avec une expression de
désespoir.
--Mais comment voulez-vous que je prépare ma défense, puisque j'ignore
quels sont les faits que l'on m'impute? Éclairez-moi dans ces ténèbres,
faites luire à mes yeux une lueur, si faible qu'elle soit, afin que je
puisse me guider, savoir où je vais enfin.
--En parlant ainsi que je l'ai fait, caballero, j'ai obéi à ma
conscience qui m'ordonnait de vous avertir du danger qui vous menace;
vous en dire davantage me serait impossible, puisque, ainsi que vous,
j'ignore tout complètement.
--Oh! C'est à en devenir fou! s'écria don Stefano.
Sur un geste de Bon-Affût, Ruperto et l'Aigle-Volant se levèrent;
le chasseur fit signe a l'Églantine de les imiter; tous quatre se
retirèrent et don Stefano demeura seul.
Le Mexicain se laissa aller sur le sol avec cette fureur insensée
de l'homme fort devant lequel se dresse tout à coup un obstacle
infranchissable, et qui, acculé dans une position désespérée, est
contraint de s'avouer vaincu. En proie à la plus profonde anxiété, ne
sachant de quel côté se tourner pour conjurer la tempête qui grondait
sur sa tête, il cherchait vainement dans son esprit les moyens
d'échapper aux mains qui le tenaient. Son génie inventif, si fécond
en ruses de toutes sortes, ne lui fournissait aucun faux-fuyant,
aucun stratagème qui put l'aider à soutenir avantageusement cette
lutte suprême contre l'inconnu; en vain il se creusait la tête, il ne
trouvait rien.
Tout à coup il se releva, et par un mouvement prompt comme la pensée,
il porta la main à sa poitrine.
--Ah! s'écria-t-il avec découragement en laissant retomber le bras le
long de son corps, qu'est donc devenu mon portefeuille?
Il chercha avidement autour de lui, mais il ne trouva rien.
--Je suis perdu, ajouta-t-il, si ces hommes s'en sont emparé; que
faire, que devenir?
Un bruit de chevaux se fit entendre au loin, se rapprochant de plus en
plus de l'endroit où campaient les chasseurs.
Bientôt le bruit devint plus distinct et il fut facile de reconnaître
la marche d'une nombreuse troupe de cavaliers. En effet, au bout d'un
quart d'heure, une trentaine de chasseurs, conduits par Balle-Franche,
entrèrent dans la clairière.
--Balle-Franche parmi ces bandits, murmura don Stefano, qu'est-ce que
cela veut dire?
Son incertitude ne fut pas de longue durée; les arrivants conduisaient
au milieu d'eux un homme, cet homme, don Stefano le reconnu
immédiatement.
--Don Miguel Ortega! Oh! Oh! Puis il ajouta au bout d'un instant, avec
un de ces sourires narquois dont il avait l'habitude, je connais mon
accusateur maintenant. Allons, allons, fit-il à part lui, la position
n'est pas aussi désespérée que je le supposais; ces hommes, il est
évident qu'ils ne savent rien, et que mes précieux papiers ne sont pas
tombés entre leurs mains. Hum! Je crois que cette terrible loi du Lynch
aura tort cette fois, et que j'échapperai à ce péril comme j'ai échappé
à tant d'autres.
Don Miguel avait passé sans voir don Stefano, ou peut-être, ce qui
est plus probable, sans paraître l'apercevoir. Quant à don Stefano,
intéressé à se renseigner et à ne pas laisser échapper le moindre
détail de ce qui se passait autour de lui, il suivait d'un œil
attentif, bien qu'en affectant le maintien le plus indifférent,
tous les mouvements des chasseurs. Après avoir doucement déposé la
civière à l'extrémité opposée du lieu où don Stefano était étendu,
les gambucinos, sans quitter leurs chevaux, formèrent un grand cercle
autour de la clairière et demeurèrent immobiles la carabine sur la
cuisse, rendant par cette manœuvre toute tentative de fuite impossible.
Des crânes de bisons destines à servir de sièges furent disposés en
demi-cercle devant un feu de branches sèches. Sur ces crânes, au nombre
de cinq, cinq hommes prirent place immédiatement. Ces cinq hommes se
rangèrent dans l'ordre suivant: don Miguel Ortega, remplissant les
fonctions de président, au centre, ayant à sa droite Bon-Affût et à sa
gauche Balle-Franche, puis le chef indien et un gambucino.
Ce tribunal en plein air, au milieu de cette forêt vierge, entouré de
ces cavaliers aux costumes étranges, immobiles comme des statues de
bronze florentin, offrait un aspect imposant et saisissant à la fois;
ces cinq hommes, au front sévère, aux sourcils froncés, calmes et
impassibles, ressemblaient à s'y méprendre, à cette sainte véhémence
qui, dans les anciens jours, sur les bords du Rhin, s'était substituée
à la justice légale impuissante à réprimer les crimes, et rendait ses
arrêts en plein air, au grondement sourd des vents et aux murmures
mystérieux des grandes eaux.
Malgré lui, don Stefano sentit un frémissement de terreur parcourir
son corps, en jetant un coup d'œil circulaire sur la clairière et en
apercevant tous ces regards fatalement dirigés sur lui avec cette
implacable fixité de la force et du droit du désert.
--Hum! murmura-t-il à part lui, je crois que j'aurai peine à m'en
tirer, et que je me suis trop hâté de chanter victoire.
En ce moment, deux chasseurs, sur un signe de don Miguel, quittèrent
leur rang, mirent pied à terre et s'approchèrent du blessé. Celui-ci
fit un effort sur lui-même et parvint à se mettre debout; les chasseurs
le prirent par-dessous les bras et le conduisirent en présence du
tribunal.
Don Stefano se redressa, croisa les bras sur la poitrine, et, jetant un
regard sardonique aux hommes devant lesquels on l'avait amené:
--Oh! Oh! dit-il avec un accent railleur en s'adressant à don Miguel,
c'est donc vous, caballero, qui êtes mon accusateur?
Le capitaine haussa imperceptiblement les épaules.
--Non, répondit-il, je ne suis pas votre accusateur, je suis votre juge.