Les voyageurs.
Les événements que nous avons entrepris de raconter sont tellement
mêlés d'incidents enchevêtrés les uns dans les autres par cette
implacable fatalité du hasard qui domine la vie humaine, que nous
sommes contraint, à notre grand regret, d'interrompre encore une fois
notre récit, pour faire assister le lecteur à une scène qui se passait
non loin du gué del Rubio le jour même ou s'accomplissaient les faits
que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres.
Environ vers une heure de la _tarde_, c'est-à-dire au moment ou les
rayons du soleil, parvenu à son zénith, font peser sur la Prairie une
chaleur si intense, que tout ce qui vit et qui respire cherche un
refuge au plus profond des bois, trois cavaliers passèrent le gué del
Rubio et s'engagèrent résolument dans la sente que devait quelques
heures plus lard suivre don Miguel Ortega.
Ces cavaliers étaient des blancs, et qui plus est des Mexicains; il
était facile de reconnaître, au premier abord, qu'ils n'appartenaient
ni de près ni de loin à aucune des classes d'aventuriers qui, sous des
dénominations différentes, telles que trappeurs, chasseurs, coureurs
des bois, gambucinos ou pirates, pullulent dans les Prairies de
l'Ouest, qu'ils parcourent incessamment dans tous les sens.
Le costume de ces cavaliers était celui porté habituellement par les
hacenderos mexicains des frontières: le feutre à large bord galonné
et garni de la _toquilla_, la _manga_, les _calzoneras_ de velours
ouvertes au genou, le _zarapé_, les _botas vaqueras_ et les _armas
de agua_, sans lesquelles nul ne se hasarde au désert. Ils étaient
armés de rifles, revolvers, _navaja_ et _machete_. Leurs chevaux, en
ce moment accablés par la chaleur mais rafraîchis un peu au passage
du gué, avaient les jambes fines, redressaient fièrement la tête et
montraient qu'au besoin ils auraient pu, quelle que fût leur fatigue
apparente, fournir une longue course.
Des trois cavaliers, l'un paraissait être le maître ou du moins le
supérieur des deux autres.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits durs,
accentués, mais empreints d'une rare franchise et d'une grande énergie;
sa taille était haute, bien prise, vigoureusement charpentée, il se
tenait droit et roide sur sa selle avec cette prestance assurée qui
dénote les vieux soldats.
Ses compagnons appartenaient à la classe des Indios mansos, race
abâtardie dans laquelle le sang indien et le sang espagnol se sont
tellement mêlés, qu'il n'est plus possible de leur assigner un type
caractéristique. Cependant la richesse de leurs vêtements et la façon
dont ils cheminaient auprès du premier cavalier laissaient deviner
qu'ils étaient pour lui des serviteurs de confiance, des hommes dont
la fidélité était éprouvée de longue date, presque des amis enfin, et
non des domestiques dans la brutale réception du mot. Autant qu'il est
possible de reconnaître l'âge d'un Indien sur le visage duquel les
traces de décrépitude sont presque toujours invisibles, ces deux hommes
devaient avoir atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire quarante à
quarante-cinq ans.
Ces trois cavaliers venaient à peu de distance les uns des autres,
l'air soucieux et triste; parfois ils jetaient autour d'eux un regard
découragé, étouffaient un soupir et continuaient leur route la tête
basse comme des hommes qui ont la conviction d'avoir entrepris une
tâche au-dessus de leurs forces, mais que la volonté et surtout le
dévouement poussent en avant quand même.
La présence de ces étrangers sur les rives du Rubio était du reste un
de ces faits insolites que nul n'aurait pu expliquer, et qui certes
aurait fort étonné les chasseurs ou les Indiens dont ils auraient été
aperçus.
Dans les parages où ils se trouvaient, les animaux étaient rares,
donc ils ne chassaient pas. Ces régions éloignées de toutes les zones
civilisées, aboutissaient fatalement aux contrées inexplorées, dernier
refuge des Indiens; ces hommes n'étaient donc pas des trafiquants ni
des voyageurs ordinaires.
Quelle raison assez puissante les avaient déterminés à s'enfoncer ainsi
dans le désert en aussi petit nombre, lorsque pour eux tout visage
humain devait immanquablement être celui d'un ennemi?
Où allaient-ils? Que cherchaient-ils?
A cette double question, nul, si ce n'est ces hommes seuls, n'aurait
osé répondre.
Cependant le gué avait été traversé; devant eux s'étendait une lande
stérile et sablonneuse aboutissant à la gorge dont nous avons parlé
plus haut.
Dans cette lande, pas un brin d'herbe ne verdissait; les rayons
incandescents du soleil tombaient d'aplomb sur un sable brûlant qui
rendait encore, s'il est possible, la chaleur plus lourde et plus
étouffante.
Le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons:
--Courage, muchachos! dit-il d'une voix douce, avec un triste sourire,
en désignant à trois milles au loin à peu près les contreforts d'une
forêt vierge, dont la végétation drue et serrée leur promettait une
ombre réparatrice; courage, bientôt nous nous reposerons.
--Que votre seigneurie ne s'inquiète pas de nous, répondit un des
criados; ce que votre seigneurie supporte sans se plaindre, nous autres
pouvons aussi le supporter.
--La chaleur est accablante, ainsi que vous je sens le besoin de
quelques heures de repos.
--A la rigueur nous pourrions continuer encore longtemps notre route,
reprit celui qui déjà avait parlé, mais nos chevaux ont peine à se
traîner; les pauvres bêtes sont presque fourbues.
--Oui, bêtes et gens il faut nous arrêter. Quelque forte que soit la
volonté, il y a des limites devant lesquelles l'organisation humaine
doit fléchir; courage! Dans une heure nous serons arrivés.
--Allez, allez, seigneurie, ne songez pas à nous davantage.
Le premier voyageur ne répondit pas, ils continuèrent silencieusement
leur marche.
Cependant ils ne tardèrent pas à atteindre la gorge, qu'ils
traversèrent, et bientôt ils se trouvèrent au milieu de bouquets
d'arbres qui, se rapprochant doucement, commencèrent à les abriter
tant bien que mal; sur le point d'arriver à l'endroit que le premier
voyageur avait désigné pour y faire halte, il s'arrêta tout à coup, et
se tournant vers ses compagnons:
--Voyez donc, dit-il, ne vous semble-t-il pas voir une légère colonne
de fumée s'élever du milieu des fourrés, là-bas devant nous, un peu sur
la gauche à la lisière de la forêt.
Ceux-ci regardèrent.
--Effectivement, répondit le plus âgé; il n'y a pas à s'y tromper, bien
que d'ici on pourrait croire que c'est un nuage de vapeur; cependant
la façon dont monte la spirale et sa nuance bleuâtre, tout indique que
c'est de la fumée.
--Depuis dix mortels jours que nous errons dans ces immenses solitudes
sans rencontrer âme qui vive, ce feu doit être pour nous le bienvenu,
puisqu'il nous annonce des hommes, c'est-à-dire des amis; allons donc
tout droit à leur rencontre, peut-être obtiendrons-nous d'eux de
précieux renseignements sur le but de notre voyage.
--Permettez, seigneurie, répondit vivement le criado: lorsque nous
avons quitté le presidio, vous avez consenti à vous laisser guider par
moi, excusez-moi de vous donner un conseil qui, je le crois, dans les
circonstances présentes, vous sera fort utile.
--Parle, mon brave Bermudez, j'ai la plus entière confiance dans ton
expérience et dans ta fidélité, ton conseil sera bien reçu par moi.
--Merci, seigneurie, répondit celui qu'on venait de nommer Bermudez;
j'ai longtemps été votre _vaquero_, et dans ce métier je me suis
souvent trouvé en rapport, soit avec des Indiens, soit avec des
chasseurs, ce qui m'a donné sur la vie du désert certaines notions
dont j'ai fait mon profit, bien que je n'aie jamais pénétré aussi loin
qu'aujourd'hui dans les prairies. Ainsi, dans les parages où nous
sommes, nous devons surtout redouter la rencontre de nos semblables,
ne les accoster qu'avec prudence, en usant des précautions les plus
grandes, d'autant plus que nous ne savons en face de qui nous nous
trouverons et si nous aurons affaire à des amis ou à des ennemis.
--C'est vrai, ton observation est juste, mais malheureusement elle
arrive un peu tard.
--Pourquoi donc?
--Parce que si nous avons aperçu la fumée de leur feu, il est probable
que depuis longtemps déjà les gens qui sont là-bas nous ont vus et
épient tous nos mouvements, d'autant plus que nous n'avons aucunement
cherché à dissimuler notre présence.
--Cela est certain, don Mariano, cela est certain, reprit Bermudez en
secouant la tête. Voilà, si vous me le permettez, ce que je propose à
votre seigneurie, afin d'éviter un malentendu toujours désagréable:
vous m'attendrez ici avec Juanito, tandis que moi je m'avancerai seul
et je pousserai une reconnaissance jusqu'auprès du feu.
Don Mariano hésita à répondre, il lui semblait dur d'exposer ainsi son
vieux domestique.
--Décidez-vous, seigneurie, dit vivement celui-ci; je connais la
manière de causer des peaux-rouges, ils me salueront ou d'une volée
de flèches, ou d'une balle; mais, comme ils sont généralement très
maladroits, je suis à peu près certain de ne pas être blessé, et alors,
j'entrerai facilement en pourparlers avec eux. Vous voyez que les
risques que j'ai à courir ne sont pas grands.
--Bermudez a raison, seigneurie, ajouta sentencieusement Juanito, homme
méthodique et silencieux, qui ne prenait la parole que dans les grandes
circonstances, vous devez le laisser agir à sa guise.
--Non, répondit résolument don Mariano; je ne consentirai jamais à
cela. Dieu est le maître de notre existence, lui seul peut en disposer
à son gré; s'il t'arrivait quelque chose de fâcheux, mon pauvre
Bermudez, je ne me le pardonnerais pas; nous continuerons à avancer
tous trois ensemble; au moins, si ce sont des ennemis qui sont devant
nous, nous pourrons nous défendre.
Bermudez et Juanito se disposaient à prendre la parole pour répondre à
leur maître, et il est probable que la discussion se serait prolongée
longtemps encore, mais en ce moment le galop d'un cheval se fit
entendre, les herbes s'écartèrent, et un cavalier apparut à une dizaine
de pas du groupe environ. Ce cavalier était blanc, il portait le
costume des chasseurs de la Prairie.
--Hola, caballeros! cria-t-il en faisant un geste amical de la main et
en arrêtant son cheval, avancez sans crainte et soyez les bienvenus;
j'ai reconnu votre indécision, je suis venu pour y mettre un terme.
Les trois hommes échangèrent un regard.
--Venez, venez, reprit le chasseur, nous sommes des amis, je vous le
répète, vous n'avez rien à redouter de nous.
--Je vous remercie de votre cordiale invitation, répondit enfin don
Mariano, et je l'accepte de grand cœur.
Puis toute défiance étant éteinte entre eux, les quatre personnages
s'avancèrent de compagnie vers le feu qu'ils atteignirent au bout de
quelques minutes.
Auprès de ce feu se tenaient deux personnes, un Indien et sa femme.
Les voyageurs mirent pied à terre, débarrassèrent leurs montures de
leur selle et de leur bride, et après leur avoir donné la provende,
ils s'assirent avec un soupir de satisfaction auprès de leurs nouveaux
amis, qui leur firent, avec toute la cordiale simplicité du désert, les
honneurs de leurs provisions et de leur campement.
Le lecteur a sans doute reconnu dans ces trois nouveaux personnages,
Ruperto, l'Aigle-Volant et l'Églantine, que nous avons laissés
se dirigeant vers le village du chef, où Ruperto avait reçu de
Balle-Franche la mission d'accompagner le peau-rouge.
Non seulement don Mariano et ses compagnons étaient fatigués, mais
encore ils avaient très faim; le chasseur et les Indiens les laissèrent
assouvir leur appétit en toute liberté, puis lorsqu'ils les eurent
vus, allumer leurs papelitos, ils les imitèrent, et la conversation
s'engagea. Commencée un peu à bâtons rompus par ces questions
habituelles au désert, sur le temps, la chaleur et l'abondance du
gibier, elle ne tarda pas à devenir plus intime et à prendre un
caractère tout à fait sérieux.
--Maintenant que le repas est terminé, chef, dit Ruperto, éteignez le
feu, il est inutile que nous révélions notre présence aux vagabonds qui
sans doute rôdent en ce moment dans la Prairie.
L'Églantine, sur un signe de l'Aigle-Volant, éteignit le feu.
--C'est en effet votre fumée qui vous a dénoncés, répondit don Mariano,
--Oh! reprit Ruperto en riant, parce que nous l'avons voulu, sans cela
nous aurions fait notre feu de façon à demeurer invisibles.
--Vous désiriez donc être découverts?
--Oui, c'était un coup de dés.
--Je ne vous comprends pas.
--Ce que je vous dis vous semble une énigme, mais vous ne tarderez
pas à savoir à quoi vous en tenir. Regardez, ajouta le chasseur en
étendant le bras dans la direction de la gorge, voyez-vous ce cavalier
qui accourt à toute bride, dans un quart d'heure à peine il sera auprès
de nous; grâce à la précaution que je viens de prendre, il passera sans
nous apercevoir.
--Redouteriez-vous quelque chose de ce cavalier?
--Rien; au contraire le chef et moi nous sommes ici pour lui venir en
aide.
--Vous le connaissez donc?
--Pas le moins du monde.
--Hum! Vous devenez de plus en plus incompréhensible, caballero.
--Patience, reprit en riant le chasseur; ne vous ai-je pas dit que
bientôt vous auriez le mot de l'énigme.
--Oui, et je vous avoue que ma curiosité est si bien excitée que je
l'attends avec impatience?
Cependant le cavalier que Ruperto avait désigné à don Mariano
s'approchait rapidement, et bientôt, ainsi que l'avait prévu le
chasseur, il passa sans l'apercevoir à quelques pas seulement du
campement.
Aussitôt qu'il eut disparu dans la forêt, Ruperto reprit la parole.
--Il y a quelques heures, dit-il, non loin de l'endroit où nous nous
trouvons en ce moment, le chef et moi, sans le vouloir, nous avons
assisté à une conversation dont ce cavalier était l'objet, conversation
dans laquelle il était tout simplement question de lui tendre un piège
et de le faire tomber dans un guet-apens odieux; je ne connais pas la
raison qui engageait les deux hommes qui causaient, sans se croire si
bien écoutés, à machiner cet assassinat; je ne sais pas qui est ce
cavalier et je ne veux pas le savoir, mais j'ai pour tout ce qui, de
près ou de loin, sent la trahison une répulsion instinctive; ce chef
indien est comme moi; nous avons immédiatement résolu de sauver ce
cavalier si cela nous était possible; nous savions qu'il devait passer
ici, puisqu'il avait un rendez-vous avec l'un des deux individus que
le hasard ou plutôt la Providence nous faisait si singulièrement
écouter. Deux hommes, quelque braves qu'ils soient, sont bien faibles
contre une vingtaine de bandits, cependant nous ne perdîmes pas
courage, résolus, si Dieu ne nous envoyait pas d'auxiliaires, à tenter
bravement l'aventure à nous deux, d'autant plus que les gens dont
nous surprenions les sanglants projets nous semblaient être d'atroces
coquins; cependant sur l'avis du chef, j'allumai le feu, certain
que, si le hasard amenait quelque voyageur de ce côté, la fumée lui
servirait de phare et l'amènerait incontestablement ici; vous voyez,
caballero, que je ne me suis pas trompé dans mes prévisions, puisque
vous êtes venu.
--Et j'en suis heureux, répondit chaleureusement don Mariano; je
m'associe de grand cœur à votre projet, qui me semble de tout point
émaner d'un cœur loyal et bon.
--Ne me faites pas meilleur que je ne suis, caballero, répondit le
chasseur, je ne suis qu'un pauvre diable de coureur des bois, fort
ignorant des choses des villes, seulement je me laisse, en toutes
circonstances, guider par les inspirations de mon cœur.
--Et vous avez raison, car elles sont saines et justes, disposez de moi
comme vous l'entendrez; je me mets à votre disposition pour tout ce que
vous jugerez convenable de faire.
--Merci; maintenant nous sommes en force, si nombreux qu'ils soient, je
vous certifie que les pícaros verront beau jeu; mais nous avons encore
du temps devant nous: reposez-vous, dormez quelques heures; lorsque le
moment sera venu, nous nous concerterons pour convenir de ce que nous
aurons à faire.
Don Mariano était trop fatigué pour se faire répéter cette invitation;
quelques minutes plus tard, lui et ses compagnons étaient plongés dans
un sommeil profond et réparateur.
Au coucher du soleil, Ruperto les réveilla.
--Il est temps, dit-il.
Ils se levèrent; ces quelques heures de repos leur avaient rendu toutes
leurs forces. Les dispositions à prendre étaient simples, elles furent
bientôt réglées.
Nous avons vu ce qui était arrivé: Addick et don Stefano, surpris
eux-mêmes lorsqu'ils croyaient surprendre don Miguel, ignorant contre
combien d'ennemis ils avaient à lutter, avaient, ainsi que tous leurs
compagnons, été mis en fuite après une lutte acharnée.
Don Mariano et Ruperto, satisfaits d'avoir sauvé don Miguel, s'étaient
retirés dès que l'issue du combat ne leur avait plus paru douteuse.
Rappelés cependant sur les bords du Rubio, par les quelques coups de
feu tirés au dernier moment par don Miguel, ils avaient vu tomber un
homme et s'étaient élancés vers lui autant peut-être afin de lui porter
secours que pour le faire prisonnier. Cet homme était évanoui. Don
Mariano et Ruperto l'enlevèrent dans leurs bras et le transportèrent
sous le couvert de la forêt, où, dans un espace dénué d'arbres,
l'Églantine était parvenu à grand-peine à allumer du feu; mais lorsqu'à
la lueur des flammes du foyer ils purent reconnaître le visage du
blessé, les deux hommes avaient poussé un cri de stupéfaction.
--Don Stefano Cohecho! s'était écrié Ruperto.
--Mon frère! avait dit don Mariano avec une douleur mêlée d'épouvante.