Balle-Franche et Bon-Affût.
A ce point de son récit Balle-Franche s'arrêta et s'occupa d'un air
pensif à charger de tabac sa pipe indienne.
Il y eut un long silence.
Les assistants, encore sous le coup de cette histoire extraordinaire,
n'osaient hasarder aucune réflexion.
Bon-Affût releva la tête.
--Cette histoire est fort dramatique et fort sombre, dit-il; mais
pardonnez-moi ma rude franchise, mon vieux et cher camarade, elle me
semble n'avoir aucun rapport avec ce qui se passe autour de nous, et
les événements dans lesquels nous sommes probablement appelés a être
acteurs, ou tout au moins spectateurs intéressés.
--Au fait, observa Ruperto, que nous importent, à nous autres coureurs
des bois, les aventures qui arrivent à Mexico, ou dans n'importe quelle
autre ville des _tierras interiores_? Nous sommes ici dans le désert
pour chasser, trapper ou combattre les peaux-rouges; toute autre
question doit fort peu nous toucher.
Balle-Franche hocha la tête d'une façon significative, et posant
machinalement sa pipe auprès de lui:
--Vous vous trompez, compagnons, reprit-il; croyez-vous donc que je
vous aurais fait perdre votre temps à écouter ce long récit, s'il
n'avait pour nous tous une raison d'actualité des plus importantes?
--Expliquez-vous alors, mon ami, reprit Bon-Affût, car je vous avoue
que, pour ma part, je n'ai absolument rien compris à ce qu'il vous a
plu de nous dire.
Le vieux Canadien leva la tête, et sembla, pendant quelques instants,
calculer la hauteur du soleil.
--Il est six heures et demie du matin, dit-il, vous avez encore devant
vous plus de temps qu'il ne vous en faut pour vous rendre au gué del
Rubio, où doit vous attendre celui auquel vous vous êtes engagé à
servir de guide; écoutez-moi donc, car je n'ai pas fini tout à fait;
maintenant que je vous ai rapporté le mystère, je vais vous dire quels
sont les renseignements qui sont venus l'éclaircir.
--Parlez, répondit Bon-Affût, du ton d'un homme qui se résout à écouter
par condescendance un récit qu'il sait ne pas devoir l'intéresser.
Balle-Franche, sans paraître remarquer l'apathique complaisance de son
ami, reprit la parole en ces termes:
--Vous avez vu que tout avait été prévu par don Toribio avec une
prudence qui devait éloigner tous soupçons et couvrir cette aventure
d'un voile impénétrable; malheureusement, l'evangelista Leporello
n'avait pas été tué roide: il put non seulement parler, mais encore
montrer un double de chacune des lettres qu'il remettait tous les jours
au jeune homme, lettres que celui-ci lui payait si cher et que, par
cette prudence innée dans la race mexicaine, il avait précieusement
gardées pour s'en faire un arme au besoin contre don Toribio, ou,
ce qui est plus probable encore, pour se venger au cas où il serait
victime d'une trahison. Ce fut ce qui arriva: l'evangelista, trouvé
agonisant par un client matinal, eut la force de faire une déclaration
en règle au juez de lettras[1] et de lui remettre les papiers, puis
il mourut. Cet assassinat, rapproché de l'enlèvement des serenos par
une troupe nombreuse et de l'envahissement du convent des Bernardines,
donna une piste que la police commença à suivre avec une ténacité
extrême, d'autant plus que la jeune fille dont le corps avait été si
audacieusement enlevé, avait des parents puissants qui, pour certaines
raisons à eux connues, ne voulurent pas laisser ce crime impuni, et
répandirent l'or à profusion. L'on sut bientôt que les bandits, en
sortant du couvent, étaient montés sur des chevaux amenés par des
gens apostés par eux, et s'étaient éloignés à toute bride dans la
direction des presidios. On parvint même à découvrir un des hommes qui
avaient fourni les chevaux; cet individu, nommé Pepito, plutôt gagné
par l'or qu'on lui offrit qu'effrayé par les menaces, déclara avoir
vendu, pour le compte de don Toribio Carvajal, vingt-cinq chevaux de
route, livrables à deux heures du matin, au couvent des Bernardines;
comme ces chevaux avaient été payés d'avance, lui, Pepito, ne s'était
pas préoccupé du singulier endroit qu'on lui assignait et de l'heure
non moins singulière. Don Toribio et ses amis étaient arrivés portant
avec eux deux femmes, dont l'une paraissait évanouie, et ils s'étaient
immédiatement éloignes à toute bride. La piste des ravisseurs avaient
été suivie ainsi jusqu'au _presidio du Tubac_, où don Toribio avait
fait reposer sa troupe pendant quelques jours; là il avait acheté
un palanquin fermé, une tente de campagne, toutes les provisions
nécessaires à une longue exploration dans le désert, et une nuit il
avait disparu subitement avec toute sa troupe, augmentée de tous les
gens sans aveu ramassés par lui au presidio, sans que nul pût dire de
quel côté il s'était dirigé; ces renseignements étaient vagues, mais
suffisants jusqu'à un certain point; les parents de la jeune fille
continuèrent leurs recherches.
--Je crois commencer à entrevoir où vous en voulez venir, interrompit
Bon-Affût, mais concluez; lorsque vous aurez terminé, je vous ferai
certaines observations, dont, j'en suis convaincu, vous reconnaîtrez
comme moi la justesse.
--Je ne demande pas mieux, mon bon camarade, interrompit Balle-Franche,
et il continua. Un homme qui, il y a une vingtaine d'années, m'a rendu
un certain service assez important, que je n'avais pas revu depuis, et
que, certes, je n'aurais pas reconnu s'il ne m'avait pas dit son nom,
seule chose que je n'avais point oubliée, vint me trouver, sur ces
entrefaites; Ruperto, mon associé et moi, nous étions au presidio du
Tubac occupés à vendre quelques peaux de tigres et de panthères. Cet
homme me dit ce que je vous ai rapporté; il ajouta qu'il était proche
parent de la jeune fille, il me rappela le service qu'il m'avait rendu,
bref il sut tellement m'émouvoir, que je m'engageai a l'aider à se
venger de son ennemi. Deux jours plus tard nous prenions la piste; pour
un homme habitué comme moi à suivre la trace des Indiens, cette piste
était un jeu d'enfant, et bientôt je le conduisis presque en présence
de la caravane espagnole commandée par don Miguel Ortega.
--L'autre se nommait don Toribio Carvajal.
--Ne pouvait-il pas avoir changé de nom?
--A quoi bon dans le désert?
--Dans la prévision qu'on le poursuivrait.
--Les parents avaient donc un grand intérêt à cette poursuite?
--Don José m'a dit être l'oncle de la jeune fille, pour laquelle il a
une tendresse de père.
--Mais elle est morte, il me semble, ou du moins c'est, si je ne me
trompe, ce que vous m'avez dit.
Balle-Franche se gratta l'oreille.
--Voilà justement où la question s'embrouille, dit-il; c'est qu'il
paraît qu'elle n'est pas morte du tout, au contraire.
--Hein! s'écria Bon-Affût, elle n'est pas morte! Cet oncle le sait
donc, c'est donc de son consentement que la pauvre créature a été
enterrée vive! Mais si cela est, il y a là-dessous une odieuse
machination.
--Ma foi, puisqu'il faut vous l'avouer, j'en ai peur! dit le Canadien
d'une voix peu assurée; cependant cet homme m'a rendu un grand service,
je n'ai aucune preuve à l'appui de mes soupçons, et...
Bon-Affût se leva, et se plaçant en face du chasseur:
--Balle-Franche, lui dit-il d'une voix sévère, nous sommes
compatriotes, nous nous aimons comme deux frères; pendant de longues
années nous avons dormi côte à côte dans la Prairie, partageant entre
nous la bonne et la mauvaise fortune, nous sauvant cent fois la vie
l'un à l'autre, soit dans nos luttes contre les bêtes fauves, soit dans
nos combats contre les Indiens; est-ce vrai?
--C'est vrai, Bon-Affût, c'est vrai, et celui qui dirait le contraire
en aurait menti! répondit le chasseur avec émotion.
--Mon ami, mon frère, un grand crime a été commis ou est sur le point
de se commettre; prenons garde, veillons, veillons avec soin; qui sait,
si nous ne sommes pas les instruments choisis par la Providence pour
démasquer les coupables et faire triompher les innocents! Ce don José,
m'avez-vous dit désire que je me joigne à vous, fort bien, j'accepte;
vous, Ruperto et moi, nous allons nous rendre au gué del Rubio, et
croyez-moi, mon ami, maintenant que je suis averti, quel que soit le
coupable, je le découvrirai.
--J'aime mieux qu'il en soit ainsi, répondit naïvement le chasseur.
J'avoue que la position étrange dans laquelle je me trouvais me pesait
singulièrement. Je ne suis qu'un pauvre chasseur, moi, qui ne comprend
rien à toutes ces infamies des villes.
--Vous êtes un homme honnête dont le cœur est juste et l'esprit droit;
mais le temps se passe; maintenant que nous sommes convenus de nos
faits et que nous nous entendons, je crois que nous ferons bien de nous
mettre en route.
--Je partirai quand vous le voudrez.
--Un instant encore. Pouvez-vous pendant quelque temps vous passer de
Ruperto?
--Parfaitement.
--De quoi s'agit-il? demanda celui-ci.
--D'un service à me rendre.
--Parlez, Bon-Affût, je suis prêt.
--Nul ne peut prévoir l'avenir: peut-être dans quelques jours
aurons-nous besoin d'alliés sur lesquels il nous soit possible de
compter; ces alliés, le chef ici présent nous les donnera quand nous
les lui demanderons; accompagnez-le dans son village, puis, dès qu'il
y sera arrivé, quittez-le et prenez notre piste, sans cependant nous
rejoindre positivement, mais seulement de façon que, si besoin était,
nous sachions où vous rencontrer.
--J'ai compris, dit laconiquement le chasseur en se levant; soyez
tranquille.
Bon-Affût, se tourna alors vers l'Aigle-Volant et lui expliqua ce qu'il
attendait de lui.
--Mon frère a sauvé l'Églantine, répondit noblement le chef;
l'Aigle-Volant est un sachem dans sa tribu; deux cent guerriers
suivront le sentier de la guerre au premier signe de mon père; les
Comanches sont des hommes, les paroles que soufflent leurs poitrines
viennent de leur cœur.
--Merci, chef, répondit Bon-Affût, en serrant chaleureusement la main
que lui tendait le peau-rouge; que le Wacondah veille sur vous pendant
votre voyage!
Après avoir mangé en hâte un morceau de venaison cuite sur les charbons
du foyer, et bu un trago de pulque, dont, suivant l'habitude de sa
nation, la seule qui ne boive pas de liqueur forte, le Comanche
s'abstint de prendre sa part, les quatre hommes se séparèrent, Ruperto,
l'Aigle-Volant et l'Églantine, s'enfonçant dans la Prairie, dans la
direction de l'ouest, tandis que Balle-Franche et Bon-Affût, obliquant
un peu à gauche, se dirigeaient, au contraire, vers l'Est, afin de
gagner le gué del Rubio, où le second était attendu.
--Hum! observa Balle-Franche en jetant son rifle sous le bras gauche et
se mettant en marche de ce pas élastique particulier aux coureurs des
bois, nous nous sommes taillé une rude besogne.
--Qui sait, mon ami? répondit Bon-Affût d'un ton soucieux. Dans tous
les cas, il nous faut découvrir la vérité.
--C'est aussi mon avis.
--Il y a une chose que je veux savoir avant tout.
--Laquelle?
--Ce que renferme le palanquin si bien fermé de don Miguel.
--Pardieu! Une femme, sans doute.
--Qui vous l'a dit?
--Personne, mais je le présume.
--Ne préjugeons de rien, mon ami; avec le temps tout s'éclaircira.
--Dieu le veuille!
--Dieu voit tout et sait tout, mon ami. Croyez bien que, s'il lui a plu
de faire germer au fond de nos cœurs les soupçons qui nous tourmentent
en ce moment, c'est que, ainsi que je vous le disais, il y a un
instant, il veut faire de nous les instruments de sa justice.
--Que sa volonté soit faite! répondit Balle-Franche en ôtant pieusement
son bonnet; je suis prêt à obéir à tout ce qu'il ordonnera de moi.
Après cet échange mutuel de pensées, les chasseurs, qui jusqu'à ce
moment avaient marché côte à côte, prirent la file indienne, à cause
des difficultés du chemin, c'est-à-dire qu'ils ne s'avancèrent plus
qu'à la suite l'un de l'autre.
Arrivés dans les hautes herbes, après être sortis de la forêt, ils
s'arrêtèrent un instant pour s'orienter.
--Il est tard, observa Bon-Affût.
--Oui, il est près de midi; suivez-moi, nous aurons bientôt rattrapé le
temps perdu.
--Comment cela?
--Au lieu de marcher, ne seriez-vous pas d'avis de faire la route à
cheval?
--Oui, si nous avions des chevaux?
--Voilà justement ce que je veux vous procurer.
--Vous avez des chevaux?
--J'ai laissé cette nuit, ici aux environs, mon cheval et celui de
Ruperto, pour aller au rendez-vous que m'avait assigné don José,
rendez-vous auquel j'étais forcé d'aller dans une pirogue.
--Eh! Eh! Ces braves bêtes arrivent bien; pour ma part je suis rompu,
je vous l'avoue; voici longtemps déjà que je chemine à pied à travers
la Prairie, mes jambes commencent à ne plus vouloir me porter.
--Venez par ici, nous ne tarderons pas à les voir.
En effet, les chasseurs n'eurent pas fait trois cents pas dans la
direction marquée par Balle-Franche, qu'ils aperçurent les chevaux
occupés à brouter tranquillement les pois grimpants et les jeunes
pousses des arbres. Les nobles bêtes, en entendant le sifflet d'appel,
relevèrent leur tête fine et intelligente, et accoururent vers les
chasseurs en hennissant de plaisir. Ainsi que c'est l'habitude dans
la Prairie, ils étaient sellés; seulement leur _bozal_ était suspendu
à leur cou. Les chasseurs les bridèrent, sautèrent sur leur dos et se
remirent en route.
--Maintenant que nous avons chacun un bon cheval entre les jambes nous
sommes certains d'arriver à temps, observa Bon-Affût; ainsi, il est
inutile de nous presser nous pouvons causer à notre aise: dites-moi,
Balle-Franche, avez-vous vu déjà don Miguel Ortega?
--Jamais, je l'avoue.
--Ainsi, vous ne le connaissez pas?
--Si je dois m'en rapporter à don José, c'est un scélérat; quant à
moi, n'ayant jamais eu de rapports avec lui, je serais fort embarrassé
d'avoir sur son compte une opinion bonne ou mauvaise.
--Moi, c'est différent, je le connais.
--Ah!
--Parfaitement.
--Depuis longtemps?
--Depuis assez longtemps, je le crois du moins pour avoir été à même de
le juger.
--Ah! Ah! Qu'en pensez-vous?
--Beaucoup de bien et beaucoup de mal.
--Diable!
--Pourquoi vous étonnez-vous? Tous les hommes ne sont-ils pas dans le
même cas?
--A peu près, j'en conviens.
--Celui-là n'est ni plus mauvais ni meilleur que les autres; cette
nuit, comme je pressentais que vous alliez me parler de lui, j'ai
voulu vous laisser votre liberté d'action en vous disant que je ne
le connaissais que fort peu; mais il est possible que bientôt votre
opinion se modifie complètement, et peut-être regretterez-vous l'appui
que vous avez donné jusqu'à présent à ce don José, ainsi que vous le
nommez.
--Voulez-vous que je vous parle nettement Bon-Affût, maintenant que
nul, si ce n'est Dieu, ne peut nous entendre?
--Parlez, mon ami, je ne serais pas fâché de connaître votre pensée
tout entière.
--La voici: je suis certain que vous en savez beaucoup plus que vous ne
voulez en avoir l'air sur l'histoire que je vous ai contée cette nuit.
--Peut-être avez-vous raison, mais qui vous fait croire cela?
--Bien des choses, et d'abord celle-ci.
--Voyons.
--Vous êtes un homme trop sensé, vous avez acquis une trop grande
expérience des choses de la vie, pour prendre sans cause sérieuse la
défense d'un homme que, d'après les principes que nous professons dans
les Prairies, vous devez au contraire plutôt considérer, sinon comme un
ennemi, du moins comme un de ces individus avec lesquels il est souvent
désagréable de se trouver en contact et d'en tenir des relations.
Bon-Affût se mit à rire.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Balle-Franche, fit-il.
--N'est-ce pas?
--Je ne lutterai pas de finesse avec vous: oui, j'ai de fortes raisons
pour prendre la défense de cet homme; ces raisons, je ne puis vous les
dire en ce moment: c'est un secret qui ne m'appartient pas, dont je
suis seulement dépositaire; j'espère que bientôt vous saurez tout, mais
jusque-là, reposez-vous sur ma vieille amitié et laissez-moi agir à ma
guise.
--A la bonne heure, au moins maintenant je commence à voir clair, et,
quoi qu'il arrive, vous pouvez compter sur moi.
--Pardieu! Je savais bien que nous finirions par nous entendre, mais
silence, et ne laissez rien paraître, nous sommes au rendez-vous.
Diable! Les Mexicains ne se sont pas fait attendre, ils ont déjà
établi leur camp au bord de la rivière.
En effet, un camp de chasseurs se voyait à peu de distance, appuyé
d'un côté sur la rivière, de l'autre sur la forêt, et présentant une
enceinte parfaitement fortifiée avec des ballots et des troncs d'arbres
entrelacés, la face tournée vers la prairie.
Les deux chasseurs se firent reconnaître par les sentinelles et
pénétrèrent sans difficulté dans l'intérieur.
Don Miguel Ortega était absent, les gambucinos l'attendaient d'un
moment à l'autre. Les chasseurs mirent pied à terre, entravèrent leurs
chevaux et s'assirent tranquillement auprès du feu.
Don Stefano Cohecho avait quitté, ainsi qu'il l'avait annoncé la
veille, les gambucinos au point du jour.
[1] Juge criminel