Une ténébreuse histoire (fin).
Le pulquero s'était enfin décidé à obéir. Soudain une pensée lumineuse
traversa son cerveau, et ce fut le sourire aux lèvres qu'il souleva le
marteau pour frapper.
Au moment où il allait le laisser retomber, don Toribio lui arrêta le
bras.
--Qu'y a-t-il? demanda Salado.
--Onze heures sont sonnées depuis longtemps déjà, tout le monde dort ou
doit dormir dans le couvent, peut-être vaudrait-il mieux employer un
autre moyen.
--Vous vous trompez, caballero, répondit le pulquero; la tourière
veille.
--Vous en êtes sur?
--¡Caramba!--répliqua l'autre, qui avait enfin formé son plan et qui
maintenant craignait d'être obligé de restituer l'argent qu'il avait
reçu si l'homme qui le poussait en avant changeait de résolution,--le
couvent des Bernardines de Mexico est ouvert jour et nuit aux gens qui
viennent y chercher des médicaments. Laissez-moi faire.
--Allez donc alors, répondit le chef de l'expédition en lui lâchant le
bras.
--Salado ne se fit pas répéter l'autorisation de peur d'une nouvelle
objection, il se hâta de laisser tomber le marteau qui résonna sur son
clou de cuivre. Don Toribio et ses compagnons s'étaient effacés contre
la muraille.
Au bout d'un instant la planchette du judas glissa dans sa rainure, et
la face ridée de la tourière apparut à l'ouverture.
--Qui êtes-vous, mon frère? demanda-t-elle d'une voix chevrotante et
endormie; pourquoi venez-vous à cette heure avancée frapper au couvent
des Bernardines?
--_¡Ave María purísima!_ dit Salado de son air le plus cafard.
--_Sin pecado concebida_, mon frère, seriez-vous malade?
--Je suis un pauvre pécheur que vous connaissez, ma sœur; mon âme est
plongée dans l'affliction.
--Qui donc êtes-vous, mon frère? Je crois en effet reconnaître votre
voix; mais la nuit est si noire, que je ne puis distinguer les traits
de votre visage.
--Et j'espère bien que tu ne les verras pas, dit mentalement Salado,
qui ajouta à haute voix, je suis le señor Templado qui tient une
locanda dans la calle Plateros.
--Ah! Je vous remets à présent, mon frère.
--Je crois que cela prend, murmura le pulquero.
--Que désirez-vous, mon frère? Hâtez-vous de me l'apprendre, au très
saint nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, fit-elle en se signant
dévotement, mouvement imité par Salado, car l'air est très froid, et il
me faut continuer mes oraisons que vous avez interrompues.
--_¡Válgame Dios_, ma sœur! Ma femmes et mes deux enfants sont malades;
le révérend père gardien des Franciscains m'a engagé à venir vous
demander trois bouteilles de votre eau miraculeuse.
Nous ferons observer en passant que chaque couvent fabrique,
au Mexique, une soi-disant eau miraculeuse dont la recette est
soigneusement gardée; cette eau guérit, dit-on, toutes les maladies,
miracle que nous n'avons jamais pour notre compte été mis à même de
constater; il va sans dire que cette panacée universelle se vend très
cher et forme le plus clair des revenus de la communauté.
--Jésus! s'écria la vieille, dont les yeux pétillèrent de joie à la
commande exorbitante du pulquero; trois bouteilles!
--Oui, ma sœur. Je vous demanderai aussi la permission de me reposer
un instant! Car je suis venu si vite, et l'émotion de la maladie de ma
femme et de mes enfants m'a tellement brisé, que j'ai peine à me tenir
debout.
--Pauvre homme! fit la tourière avec pitié.
--Oh! Ce sera réellement une charité que vous ferez, ma sœur.
--Señor Templado, regardez, je vous prie, autour de vous, afin de voir
s'il n'y a personne dans la rue; nous vivons dans un si mauvais temps,
qu'on ne saurait prendre trop de précautions.
--Il n'y a personne, ma sœur, répondit le pulquero en faisant signe aux
bandits de se tenir prêts.
--Alors je vais ouvrir.
--Dieu vous en récompensera, ma sœur.
--Amen! fit-elle dévotement.
On entendit le grincement de la clef dans la serrure, le bruit des
verrous qu'on tirait, et la porte s'ouvrit.
--Entrez vite, mon frère, dit la religieuse.
Mais Salado s'était prudemment retiré en arrière et avait cédé la place
à don Toribio.
Celui-ci s'élança sur la tourière sans lui laisser le temps de se
reconnaître, la saisit à la gorge et lui serrait le cou dans ses deux
mains comme dans un étau:
--Un mot sorcière, lui dit-il à l'oreille, et je te tue!
Épouvantée par cette attaque subite d'un homme dont le visage était
couvert d'un masque noir, la vieille femme tomba à la renverse sans
connaissance.
--Au diable la coquine! s'écria don Toribio avec colère: qui nous
guidera maintenant?
Il essaya d'abord de faire revenir la tourière; mais reconnaissant
bientôt qu'il n'y réussirait pas, il fit signe à deux de ses hommes
de la bâillonner et de la garroter solidement; puis, après avoir
recommandé à ces deux individus de rester en sentinelle à la porte, il
s'empara du trousseau de clefs dont la religieuse était dépositaire, et
il se mit en devoir, suivi de tous ses autres compagnons, de pénétrer
dans le bâtiment habité par les religieuses. Ce n'était pas chose
facile à découvrir dans cette immense Thébaïde que la cellule habitée
par la supérieure, car c'était à l'abbesse seule que don Toribio en
voulait.
Or, pour causer avec la supérieure, il fallait d'abord la trouver, et
c'était là ce qui embarrassait les bandits, maîtres de la place qu'ils
avaient conquise par ruse. Cependant au moment où ils commençaient à
perdre tout espoir, un incident, suscité par leur présence inopportune,
vint à leur secours.
Les bandits s'étaient répandus comme un torrent qui a rompu ses digues
dans les cours et les cloîtres, sans s'inquiéter le moins du monde
des suites que leur invasion pouvait avoir pour le couvent, criant
et jurant comme des damnés; ils semblaient vouloir ne laisser aucun
recoin, si secret qu'il fût, sans l'avoir visité avec soin; il est vrai
qu'en agissant ainsi ils ne faisaient que se conformer aux ordres de
leur chef.
Les religieuses, accoutumées au calme et au silence, ne tardèrent pas
à se réveiller à ce bruit, qu'elles crurent un moment causé par un
tremblement de terre; elles s'étaient précipitamment jetées à bas de
leurs couchettes, et à peine vêtues étaient venues, comme une nichée
de colombes effrayées, se réfugier vers la cellule de l'abbesse en
poussant des cris d'effroi épouvantables.
La supérieure, partageant l'erreur de ses religieuses, était parvenue
à ouvrir sa porte, réunissant son troupeau autour d'elle, elle
s'avança résolument vers l'endroit d'où partait le bruit, s'appuyant
majestueusement sur sa crosse abbatiale.
Soudain elle aperçut une bande de démons masqués, criant, hurlant et
brandissant des armes de toutes sortes. Mais avant qu'elle eut jeté un
cri, don Toribio s'élança vers elle.
--Point de bruit, dit-il, nous ne voulons pas vous faire du mal; nous
venons, au contraire, réparer celui que vous avez fait.
Muettes de terreur à la vue de tant d'hommes masqués, les femmes
étaient restées comme pétrifiées.
--Que voulez-vous de moi? balbutia la supérieure d'une voix tremblante.
--Vous allez le savoir, répondit le chef; et se tournant vers un de ses
hommes: Les mèches soufrées, dit-il.
Un bandit lui apporta silencieusement ce qu'il demandait.
--Maintenant, écoutez-moi avec attention, señora. Hier une novice de
votre couvent qui, il y a quelques jours, avait refusé de prendre le
voile, est morte subitement.
La supérieure promena un regard de commandement autour d'elle, puis
s'adressant à l'homme qui lui parlait:
--Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle avec assurance.
--Fort bien, je m'attendais à cette réponse. Je continue: cette
novice, âgée à peine de seize ans, se nommait doña Laura de Acévedo y
Real del Monte; elle appartenait à l'une des premières familles de la
République; ce matin ses obsèques ont eu lieu avec tout le cérémonial
usité en pareil cas, dans l'église même de ce couvent; puis son corps à
été descendu en grande pompe dans les caveaux réservés à la sépulture
des religieuses.
Il s'arrêta en fixant à travers son masque sur la supérieure des yeux
qui lançaient des éclairs.
--Je vous répète que je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle
froidement.
--Ah! Fort bien, écoutez encore ceci, señora, et faites-en votre
profit, car vous êtes tombée, je vous le jure, entre les mains d'hommes
qui ne vous feront pas grâce et ne se laisseront attendrir ni par vos
larmes, ni par vos cris de douleur, si vous les obligez à en venir à
certaines extrémités.
--Vous ferez ce que bon vous semblera, répondit la supérieure toujours
impassible; je suis entre vos mains; je sais que je n'ai pour le moment
du moins nul secours à attendre de qui que ce soit, Dieu me donnera la
force de souffrir le martyre.
--Madame, répondit don Toribio en ricanant, vous blasphémez en ce
moment: c'est un péché mortel que vous commettez sciemment, mais peu
m'importe, ce sont vos affaires. Voici les miennes: vous allez à
l'instant m'indiquer l'entrée des caveaux et l'endroit ou repose doña
Laura Acévedo; j'ai juré d'enlever son corps d'ici, coûte que coûte.
J'accomplirai mon serment, quoi qu'il arrive; si vous consentez à ce
que je vous demande, mes compagnons et moi, nous nous retirerons en
enlevant le corps de la pauvre morte, mais sans toucher à une épingle
des richesses immenses que renferme ce couvent.
--Et si je refuse, répondit-elle avec hauteur.
--Si vous refusez, reprit-il en appuyant sur chaque mot, comme s'il
avait voulu mieux les faire comprendre à son interlocutrice, le couvent
sera pillé, ces blanches colombes deviendront la proie du démon,
ajouta-t-il avec un geste qui fit frémir de terreur les religieuses,
et vous, je vous appliquerai à une certaine torture qui, je n'en doute
pas, vous déliera la langue.
L'abbesse sourit avec mépris.
--Commencez par moi, dit-elle.
--C'est aussi mon intention; allons, ajouta-t-il d'une voix rude, à la
besogne!
Deux hommes s'avancèrent et s'emparèrent de la supérieure; celle-ci
n'essaya aucunement de se défendre. Elle demeura immobile, impassible
en apparence; cependant un froncement imperceptible de ses sourcils
témoignait de l'émotion intérieure qu'elle éprouvait.
--C'est votre dernier mot, señora, demanda don Toribio?
--Faites votre office, bourreaux, répondit-elle avec mépris, essayez de
vaincre la volonté d'une vieille femme.
--C'est ce que nous allons faire; allez! commanda-t-il.
Les deux bandits se mirent en devoir d'obéir à leur chef.
--Arrêtez, au nom du Dieu vivant! s'écria une jeune fille en se
précipitant résolument devant la supérieure et repoussant les bandits.
Cette jeune fille était la novice avec laquelle causait l'abbesse au
moment de l'invasion du couvent.
Il y eut une seconde d'hésitation suprême.
--Taisez-vous, je vous l'ordonne, s'écria l'abbesse; laissez-moi
souffrir, Dieu nous voit.
--C'est justement parce qu'il nous voit que je parlerai, répondit
péremptoirement la jeune fille, c'est lui qui a envoyé ici ces hommes
que je ne connais pas pour empêcher un grand crime. Suivez-moi,
caballeros, vous n'avez pas un instant à perdre, je vais vous conduire
aux caveaux.
--Malheureuse! reprit l'abbesse en se débattant avec rage entre les
mains de ceux qui la contenaient, malheureuse, c'est sur toi que
retombera ma colère.
--Je le sais, répondit tristement la jeune fille, mais aucune
considération personnelle ne m'empêchera d'accomplir un devoir sacré.
--Bâillonnez cette vieille coquine! Il faut en finir! ordonna le chef.
L'ordre fut immédiatement exécuté; malgré sa résistance désespérée la
supérieure fut en quelques minutes réduite à l'impuissance.
--Qu'un de vous la garde, continua don Toribio, et au moindre geste
suspect, faites-lui sauter la cervelle. Puis changeant de ton et
s'adressant à la novice: Mille fois merci, señorita, dit-il d'une voix
émue, terminez ce que vous avez si bien commencé, guidez-nous vers ces
redoutables caveaux.
--Venez! répondit-elle en se mettant à leur tête.
Les bandits, devenus sages tout à coup, la suivirent silencieusement,
avec les marques du plus profond respect.
Sur un ordre péremptoire de don Toribio, les religieuses, rassurées
désormais, s'étaient dispersées et étaient rentrées dans leurs cellules.
Pendant qu'ils traversaient les corridors, don Toribio s'approcha de la
jeune fille et prononça à son oreille deux ou trois mots qui la firent
tressaillir.
--Ne craignez rien, ajouta-t-il, j'ai voulu seulement vous prouver que
je savais tout; je ne veux être pour vous, señorita, que l'ami le plus
respectueux, le plus dévoué.
La jeune fille soupira sans répondre.
--Qu'allez-vous devenir désormais, seule dans ce couvent, livrée sans
défense à la haine de cette furie pour laquelle il n'existe au monde
rien de sacré; vous ne tarderez pas à reprendre la place de celle que
nous allons délivrer, ne vaut-il pas mieux la suivre?
--Hélas, pauvre Laura! murmura-t-elle sourdement.
--Vous qui avez tant fait pour elle jusqu'à présent,
l'abandonnerez-vous à ce moment suprême, ou plus que jamais votre aide
et votre appui lui deviendront nécessaires; n'êtes-vous pas sa sœur de
lait, son amie la plus chère! Qui vous arrête? Orpheline depuis votre
plus tendre enfance, sur Laura se concentrent toutes vos affection;
répondez-moi, Doña Luisa, je vous en conjure.
La jeune fille fit un geste d'étonnement, presque d'effroi.
--Vous me connaissez! fit-elle.
--Ne vous ai-je pas dit que je savais tout; allons, mon enfant, si
ce n'est pour vous que ce soit pour elle, accompagnez-la, ne me
contraignez pas à vous laisser ici aux mains d'ennemis terribles qui
vous infligeront d'affreuses tortures.
--Vous le voulez, balbutia-t-elle tristement.
--C'est elle qui vous en prie par ma bouche.
--Eh bien, soit, le sacrifice sera complet; je vous suivrai, bien que
j'ignore si en agissant ainsi je fais bien ou mal; mais malgré que je
ne vous connaisse pas, qu'un masque me dérobe vos traits, j'ai foi en
vos paroles; il me semble que vous avez un noble cœur, Dieu veuille que
je ne commette pas une erreur.
--C'est ce Dieu de bonté et de miséricorde qui vous inspire cette
résolution, pauvre enfant.
Doña Luisa laissa tomber sa tête sur sa poitrine, en poussant un soupir
qui ressemblait à un sanglot.
Ils continuèrent à marcher auprès l'un de l'autre sans échanger un seul
mot.
La troupe était sortie des cloîtres et parcourait en ce moment des
bâtiments démeublés et qui depuis longues années semblaient ne pas
avoir été habités.
--Ou nous conduisez-vous donc, Niña? demanda don Toribio; je croyais
que dans ce couvent les caveaux étaient, comme dans les autres, creusés
sous le sol de l'église.
La jeune fille sourit tristement.
--Aussi n'est-ce pas aux caveaux que je vous conduis, répondit-elle
d'une voix tremblante.
--Ou donc alors?
--Aux _in-pace_!
--Oh! murmura-t-il.
--Le cercueil qui devant tous a été ce matin descendu dans les caveaux,
continua doña Luisa, contenait en effet le corps de cette pauvre
Laura, il était impossible de faire autrement à cause de la coutume
qui exige que les morts soient ensevelis dans leurs habits et à visage
découvert; mais aussitôt que la foule se fut écoulée, que les portes de
l'église se furent refermées sur l'assistance, la supérieure ordonna
de relever la pierre des caveaux qui n'étaient pas encore assujettie,
elle fit remonter et transporter le corps dans l'_in-pace_ le plus
profond du couvent. Mais nous voici arrivés, dit-elle en s'arrêtant et
en désignant une large pierre posée à plat sur le sol de la salle dans
laquelle ils se trouvaient.
Cette scène avait quelque chose de lugubre et de saisissant; dans cette
salle nue, ces hommes masqués groupés autour de cette jeune fille vêtue
de blanc, éclairés seulement par les reflets sanglants des torches
qu'ils agitaient, ressemblaient à s'y méprendre à ces mystérieux francs
juges qui aux anciens jours s'assemblaient dans les ruines pour juger
les rois et les empereurs.
--Soulevez cette pierre, dit don Toribio d'une voix creuse.
Après quelques efforts la pierre fut enlevée ouvrant un gouffre sombre
d'où s'exhala une bouffée d'air chaud et fétide. Don Toribio prit une
torche et se pencha sur l'ouverture.
--Mais, fit-il au bout d'un instant, ce caveau est désert.
--Oui, répondit simplement doña Luisa, celle que vous cherchez est plus
bas.
--Comment plus bas! s'écria-t-il avec un mouvement d'effroi dont il ne
fut pas le maître.
--Ce caveau n'est pas assez profond, un hasard peut le faire découvrir,
les cris peuvent s'entendre au dehors; il y a deux autres caveaux comme
celui-ci superposés l'un sur l'autre. Lorsque, pour une raison ou pour
une autre, l'abbesse a résolu de faire disparaître une religieuse et
de la retrancher a jamais du nombre des vivants, cette religieuse est
descendue dans le dernier, celui qu'on nomme l'_Enfer_! Là tout bruit
meurt, tout sanglot reste sans écho, toute plainte est vaine. Oh!
L'inquisition faisait bien les chose, allez! Et puis il y a si peu de
temps qu'elle ne règne plus au Mexique, que dans les couvents on en a
conservé quelque chose: cherchez plus bas, caballero, cherchez plus bas!
Don Toribio, à ces paroles, sentit une sueur froide perler à la racine
de ses cheveux; il se croyait en proie à un cauchemar horrible. Faisant
un effort suprême pour dompter l'émotion qui l'accablait, il descendit
dans le caveau au moyen d'une échelle mobile appuyée contre une des
parois; plusieurs de ses compagnons le suivirent.
Après quelques recherches ils découvrirent une pierre semblable à la
première. Don Toribio plongea la torche dans le gouffre.
--Vide! s'écria-t-il avec horreur.
--Plus bas, vous dis-je! Cherchez plus bas, répéta d'une voix sombre
doña Luisa, demeurée sur le bord du caveau supérieur.
--Que leur avait donc fait cette adorable créature pour la martyriser
ainsi? s'écria don Toribio au comble de la douleur.
--L'avarice et la haine sont deux terribles conseillères, répondit la
jeune fille; mais hâtez-vous, hâtez-vous; chaque minute qui s'écoule
est un siècle pour celle qui attend.
Don Toribio, en proie à une rage indicible, se mit en devoir de
découvrir le dernier caveau. Après quelques instants, ses recherches
furent couronnées de succès.
A peine la pierre fut-elle soulevée, que, sans tenir compte de l'air
méphitique qui s'élança de l'ouverture et faillit éteindre sa torche,
il se pencha en avant.
--Je la vois! Je la vois! s'écria-t-il avec un cri ressemblant plutôt à
un rugissement qu'à la voix humaine.
Et sans attendre davantage, sans même calculer la hauteur, il se
précipita dans le caveau.
Quelques minutes plus tard, il remontait dans la salle, portant dans
ses bras le corps inanimé de doña Laura.
--En retraite, mes amis! En retraite! s'écria-t-il en s'adressant à ses
compagnons; ne demeurons pas une seconde de plus dans ce repaire de
bêtes fauves à face humaine.
Sur un signe de lui, doña Luisa fut enlevée dans les bras d'un
vigoureux lepero, et tous s'éloignèrent en courant dans la direction
des cloîtres. Bientôt ils atteignirent la cellule de la supérieure.
En les apercevant, l'abbesse fit un effort violent pour briser ses
liens, et se tordit impuissante, comme une vipère, en lançant à ces
hommes qui avaient déjoué ses hideux projets, des regards chargés de
haine et de rage.
--Misérable! s'écria don Toribio, en passant près d'elle, et en la
repoussant dédaigneusement du pied, soyez maudite, votre châtiment
commence, car votre victime vous échappe.
Par un de ces efforts que seule la haine arrivée à son paroxysme peut
rendre possible, l'abbesse parvint à déranger un peu son bâillon.
--Peut-être! s'écria-t-elle d'une voix qui résonna comme un glas
funèbre aux oreilles de don Toribio.
Vaincue par ce dernier effort, elle s'évanouit.
Cinq minutes plus lard, il ne restait plus dans le couvent que ses
hôtes accoutumés.