X.

Nouveaux personnages.

Pour l'intelligence des faits qui vont suivre, nous allons, usant de

notre privilège de conteur, rétrograder d'une quinzaine de jours, afin

de faire assister le lecteur à une scène qui se lie intimement aux

événements les plus importants de cette histoire, et qui se passait à

quelques centaines de milles au plus de l'endroit où le hasard avait

rassemblé nos principaux personnages.

La Cordillère des Andes, cette immense arête du continent américain,

que sous différents noms elle traverse dans toute sa longueur, du nord

au sud, à divers sommets qui forment des _llanos_ immense, sur lesquels

vivent des populations entières à une hauteur où cesse en Europe toute

végétation.

Après avoir traversé le presidio de Tubac, sentinelle perdue de la

civilisation sur l'extrême limite du désert, et s'être avancé dans la

région _mediano_ de la _tierra caliente_ la longueur d'à peu près cent

vingt milles, on se trouve tout à coup et sans transition en face d'une

forêt vierge qui n'a pas moins de trois cent vingt milles de profondeur

sur quatre-vingts et quelques de largeur.

La plume la plus exercée est impuissante à décrire les merveilles sans

nombre que renferme ce réseau inextricable de végétation qu'on appelle

une forêt vierge, et l'aspect à la fois étrange et bizarre, majestueux

et imposant, qu'elle présente aux yeux éblouis. L'imagination la plus

fantaisiste recule devant cette prodigieuse fécondité d'une nature

élémentaire, renaissant continuellement de sa propre destruction avec

une force et une vigueur toujours nouvelles. Des lianes qui courent

d'arbre en arbre, de branche en en branche, plongent ça et là dans la

terre pour s'élever plus loin vers le ciel, et forment en se croisant

et s'enchevêtrant les unes dans les autres une barrière presque

infranchissable, comme si la nature jalouse avait voulu dérober aux

regards profanes les mystérieux secrets de ces forêts, sous l'ombre

desquelles les pas de l'homme n'ont retenti qu'à de longs intervalles

et jamais impunément. Des arbres de tout âge et de toute espèce

poussent sans ordre et sans symétrie comme s'ils avaient été semés au

hasard, ainsi que les grains de blé dans les sillons. Les uns, minces

et élancés, comptent à peine quelques années; l'extrémité de leur

branche est recouverte par les hautes et larges ramures de ceux dont

la tête superbe a vu passer des siècles. Sous la feuillée murmurent

doucement des sources pures et limpides, qui courent et s'échappent des

fissures des rochers et vont, après mille et mille détours, se perdre

dans quelque lac ou dans quelque rivière inconnue dont les eaux libres

n'ont encore reflété dans leur calme miroir que les arcanes sublimes de

la solitude. Là se trouvent pêle-mêle et dans un désordre pittoresque

tous ces magnifiques produits des régions tropicales, l'acajou,

l'ébénier, le palissandre, le mahogany tortueux, le chêne noir, le

chêne-liège, l'érable, le mimosa au feuillage argenté, le tamarinier,

poussant dans toutes les directions ses branches chargés de fleurs, de

fruits et de feuilles qui forment un dôme impénétrable aux rayons du

soleil. Des profondeurs vastes et inexplorées de ces forêts sortent de

temps à autre des bruits inexplicables, des rugissements féroces, des

miaulements félins, des cris moqueurs mêlés à des sifflements aigus,

chants joyeux et pleins d'harmonie ou expression de colère, de rage et

de terreur des hôtes redoutés qui les peuplent.

Après s'être engagé résolument au milieu de ce chaos, et lutté corps à

corps avec cette nature inculte et sauvage, on parvient, la hache d'une

main et la torche de l'autre, à se frayer pouce à pouce, pas à pas, une

route impossible a décrire; tantôt en rampant comme un reptile sur des

détritus de feuilles, de bois mort ou de fiente d'oiseaux, amoncelés

depuis des siècles; ou bien en courant de branche en branche au sommet

des arbres et voyageant pour ainsi dire dans les airs. Mais malheur

à celui qui néglige d'avoir l'œil constamment ouvert sur tout ce qui

l'entoure et l'oreille au guet! Car, outre les obstacles élevés par la

nature, il a à craindre les morsures venimeuses des serpents troublés

dans leurs retraites, et les attaques furieuses des bêtes fauves. Il

faut encore surveiller avec soin le cours des fleuves et des rivières

que l'on rencontre, relever la position du soleil pendant le jour, ou

se guider la nuit par la croix du sud, car une fois égaré dans une

forêt vierge, il est impossible d'en sortir; c'est un dédale dont aucun

fil d'Ariane ne pourrait aider à trouver l'issue.

Puis enfin, lorsqu'on est parvenu à surmonter les dangers que nous

avons détaillés, et mille autres non moins terribles que nous avons

passé sous silence, on débouche dans une plaine immense, au centre de

laquelle s'élève une ville indienne.

C'est-à-dire qu'on se trouve devant une de ces mystérieuses cités dans

lesquelles aucun Européen n'a jamais pénétré, dont on ignore même

la position exacte, et qui, depuis la conquête, servent d'asile aux

derniers restes de la civilisation des Aztèques.

Les récits fabuleux faits par quelques voyageurs sur les richesses

incalculables enfouies dans ces villes, ont allumé la convoitise et

l'avarice d'un grand nombre d'aventuriers qui, à diverses époques,

ont tenté de trouver la route perdue de ces reines des prairies et

des savanes mexicaines. D'autres, poussés seulement par l'attrait

irrésistible que les entreprises extraordinaires offrent aux

imaginations vagabondes, sont aussi, depuis une cinquantaine d'années

surtout, partis à la recherche de ces villes indiennes, sans que jamais

jusqu'à ce jour le succès ait couronné ces diverses expéditions.

Quelques-uns sont revenus désenchantés et à demi perclus de ce voyage

vers l'inconnu; un certain nombre on laissé leurs cadavres au fond

des précipices ou dans les _quebradas_ pour servir de pâtures aux

oiseaux de proie, enfin d'autres, plus malheureux encore, ont disparu

sans laisser de traces, et sans que depuis on ait jamais su ce qu'ils

étaient devenus.

Nous, par suite de circonstances trop longues à rapporter ici, mais

dont quelque jour nous ferons le récit, nous avons habité, malgré

nous, une de ces impénétrables villes, mais, plus heureux que nos

prédécesseurs dont nous avons rencontré, comme de sinistres jalons, les

os blanchis épars sur la route, nous sommes parvenu à nous en échapper

a travers milles périls, tous miraculeusement évités.

La description que nous allons donner est donc de la plus scrupuleuse

exactitude, et impossible à révoquer en doute, car nous parlons _de

visu_.

_Quiepaa-Tani_, la ville qui s'offre enfin aux yeux dès que l'on a

franchi la forêt vierge dont nous venons de tracer un aperçu, s'étend

de l'est à l'ouest et forme un carré long. Une large rivière, sur

laquelle sont jetés plusieurs ponts de lianes d'une légèreté et d'une

élégance incroyables, la traverse dans toute sa longueur. A chaque

angle de ce carré, un bloc énorme de rocher, coupé à pic du côté qui

regarde la campagne, sert de fortifications presque imprenables; ces

quatre citadelles sont reliées, en outre, entre elles par une muraille

épaisse de vingt pieds à la cime et haute de quarante, qui, en dedans

de la ville, forme un talus dont la base à soixante pieds de large.

Cette muraille est construite en briques du pays, faites avec de la

terre sablonneuse et de la paille hachée; on les nomme _adobas_; elles

sont longues d'environ un mètre. Un fossé large et profond double

presque la hauteur des murs.

Deux portes donnent seules entrée dans la cité. Ces portes sont

flanquées de tours et de poivrières absolument comme une forteresse du

moyen-âge, et ce qui vient encore à l'appui de la comparaison, un petit

pont composé de planches, extrêmement étroit et mobile, posé de façon à

être enlevé à la moindre alerte, est la seule communication de chacune

de ces portes avec le dehors.

Les maisons sont basses et se terminent en terrasses qui se relient les

unes aux autres; elles sont légères et bâties en jonc et en cañaverales

revêtus de ciment, à cause des tremblements de terre si fréquents

dans cette région; mais elles sont vastes, bien airées et percées de

nombreuses fenêtres. Toutes n'ont qu'un seul étage d'élévation, et les

façades sont enduites d'un verni d'une blancheur éclatante.

Cette étrange ville, aperçue de loin, surgissant au milieu des hautes

herbes de la prairie, offre le plus singulier et le plus séduisant

aspect.

Par une belle soirée du mois d'octobre, cinq personnes, dont il eut

été impossible de distinguer les traits ou le costume, en raison de

l'obscurité, débouchèrent de la forêt que nous avons décrite plus haut,

s'arrêtèrent un moment, avec une indécision marquée, sur l'extrême

lisière du bois qu'elles venaient de franchir, et commencèrent à

examiner le terrain. Devant elles s'élevait un monticule qui encaissait

la forêt, et dont le sommet, bien que peu élevé, coupait l'horizon en

droite ligne.

Après avoir échangé quelques paroles entre eux, deux des personnages

restèrent où ils se trouvaient; les autres trois se couchèrent à plat

ventre et, en rampant sur les pieds et sur les mains, s'avancèrent

au milieu des herbes gigantesques qu'ils faisaient onduler et qui

cachaient entièrement leur corps.

Puis, parvenus sur le haut du tertre qu'ils avaient eu une si grande

difficulté à gravir, ils plongèrent leurs regards dans le vide et

demeurèrent frappés d'étonnement et d'admiration.

L'éminence au sommet de laquelle ils se trouvaient était coupée à pic,

ainsi que toute la partie du terrain qui s'étendait à leur droite et à

leur gauche. Une magnifique plaine se déroulait à cent pieds au-dessous

d'eux, et au milieu de cette plaine, c'est-à-dire à mille mètres

environ de distance, s'élevait, fière et imposante, Quiepaa-Tani[1],

la ville mystérieuse, défendue par ses tours massives et ses épaisses

murailles. L'aspect de cette vaste cité, au milieu de ce désert,

produisit sur l'esprit des trois hommes un sentiment de stupeur dont

ils ne purent se rendre compte et qui, pendant quelques minutes, les

rendit muets de surprise.

Enfin l'un d'eux se releva sur le coude, et s'adressant à ses

compagnons:

--Mes frères sont-ils contents? dit-il avec un accent guttural qui,

bien qu'il s'exprimât en espagnol, le faisait reconnaître pour Indien,

_Addick_--le Cerf--a-t-il tenu sa promesse?

--Addick est un des premiers guerriers de sa tribu; sa langue est

droite et le sang coule clair dans ses veines, répondit un des deux

hommes auxquels il s'adressait.

L'Indien sourit silencieusement sans répondre: ce sourire eût donné

fort à penser à ceux qui l'accompagnaient, s'ils avaient pu le voir.

--Il me semble, observa celui qui n'avait pas encore parlé, qu'il est

bien tard pour rentrer dans la ville.

--Demain, au lever du soleil, Addick conduira les deux Lis à

Quiepaa-Tani, répondit l'Indien, la nuit est trop sombre.

--Le guerrier a raison, repartit le second interlocuteur, il faut

remettre la partie à demain.

--Oui, retournons auprès de nos compagnes, qu'une trop longue absence

pourrait inquiéter.

Joignant le geste à la parole, le premier interlocuteur se retourna

et, suivant exactement le sillon que son corps avait tracé parmi les

herbes, il se trouva bientôt, ainsi que ses compagnons qui avaient

imité tous ses mouvements, sur la lisière de la forêt, dans laquelle,

après leur départ, les deux personnages qu'ils avaient laissés en

arrière étaient rentrés.

Au silence qui règne sous ces sombres voûtes de feuillage et de

branches pendant le jour, avaient succédé les bruits sourds d'un

sauvage concert, formé par les cris aigus des oiseaux de nuit qui

s'éveillaient et se préparaient à fondre sur les loros, les colibris

ou les cardinaux attardés loin de leurs nids, les rugissements des

cougouars, les miaulements hypocrites des jaguars et des panthères et

les aboiements saccadés des coyotes, dont les échos se répercutaient

en sons lugubres sous les voûtes profondes des cavernes inaccessibles

et des fondrières béantes qui servaient de repaires à ces hôtes

dangereux.

Reprenant la route qu'ils s'étaient tracée avec la hache, les trois

hommes se virent bientôt auprès d'un feu de bois mort, qui brûlait au

centre d'une éclaircie de terrain. Deux femmes, ou plutôt deux jeunes

filles étaient accroupies pensives et tristes auprès du feu. Ces jeunes

filles comptaient à peine trente ans à elles deux; elles étaient

belles de cette beauté créole que le pinceau divin de Raphaël a seul

pu exprimer dans ses ravissantes têtes, de Vierge. Mais, en ce moment,

elles étaient pâles, semblaient fatiguées, et leurs visages reflétaient

une sombre tristesse. Au bruit des pas qui se rapprochaient, elles

levèrent les yeux, et un éclair de joie vint comme un rayon de soleil

animer leur visage.

L'Indien jeta quelques menues branches dans le feu qui menaçait de

s'éteindre, tandis que l'un des chasseurs s'occupait à donner aux

chevaux, entravés à peu de distance, leur provende de pois grimpants.

--Eh bien! Don Miguel, demanda l'une des jeunes filles en s'adressant

au chasseur qui avait pris place à leurs côtés, sommes-nous bientôt au

but de notre voyage?

--Vous êtes arrivée, señorita: demain, sous la conduite de notre ami

Addick, vous entrerez dans la ville, asile inviolable où nul ne vous

poursuivra.

--Ah! reprit-elle en jetant un regard distrait sur le visage sombre et

impassible de l'Indien, demain nous nous séparerons?

--Il le faut, señorita; le soin de votre sûreté l'exige.

--Qui oserait me venir chercher dans ces parages inconnus?

--La haine ose tout! Je vous en supplie, señorita, ayez foi en mon

expérience; mon dévouement pour vous est sans bornes; vous avez, bien

que fort jeune encore, assez souffert pour qu'un rayon béni du soleil

vienne égayer votre front rêveur et dissiper les nuages que la pensée

et la douleur y amassent depuis si longtemps.

--Hélas! fit-elle en baissant la tête pour cacher les larmes qui

coulaient sur ses joues.

--Ma sœur, mon amie, ma Laura! s'écria l'autre jeune fille en

l'embrassant tendrement, soit courageuse jusqu'au bout; ne reste-je

pas avec toi? Oh! Ne crains rien, ajouta-t-elle avec une charmante

expression, je prendrai la moitié de tes peines, comme cela le fardeau

te semblera moins lourd.

--Pauvre Luisa, murmura la jeune fille en lui rendant ses caresses,

c'est à cause de moi que tu es malheureuse; comment pourrai-je jamais

reconnaître ton dévouement?

--En m'aimant comme je t'aime, mon ange chérie, et en reprenant espoir.

--Avant un mois, je l'espère, reprit don Miguel, vos persécuteurs

seront mis pour toujours dans l'impossibilité de vous nuire; je joue

avec eux une partie terrible, dont ma tête est l'enjeu; mais peu

m'importe, si je vous sauve. Laissez-moi, en vous quittant, emporter

dans mon cœur l'espoir que vous n'essayerez en aucune façon de sortir

du refuge que je vous ai trouvé, et que vous attendrez patiemment mon

retour.

--Hélas! caballero, vous le savez, je n'existe que par un miracle;

mes parents, mes amis, tous ceux enfin que j'aimais m'ont abandonné,

excepté Luisa, ma sœur de lait, dont le dévouement pour moi ne s'est

jamais démenti; et vous que je ne connaissais pas, que je n'avais

jamais vu, et qui, tout à coup, vous êtes révélé à moi dans ma tombe,

comme l'ange de la justice divine; depuis cette nuit terrible où, comme

Lazare, je suis, grâce à vous, sortie du sépulcre, vous m'avez entourée

des soins les plus délicats et les plus intelligent, vous avez

remplacé ceux qui m'avaient trahie, vous avez été pour moi plus qu'un

père, presque un dieu.

--Señorita! s'écria le jeune homme confus et heureux à la fois de ces

paroles.

--Je vous dis cela, don Miguel, continua-t-elle avec une certaine

animation fébrile, parce je tiens à vous prouver que je ne suis pas

ingrate. Je ne sais ce que, dans sa sagesse, Dieu décidera de moi;

mais, sachez-le, ma dernière prière et ma dernière pensée seront pour

vous. Vous voulez que je vous attende, je vous obéirai; croyez-le bien,

je ne dispute plus ma vie que par une certaine curiosité de joueur aux

abois, ajouta-t-elle avec un sourire navrant; mais je comprends combien

vous avez besoin de votre liberté d'action pour la rude partie que vous

avez entreprise; aussi, partez tranquille, j'ai foi en vous.

--Merci, señorita, cette promesse double mes forces, Oh! Maintenant, je

suis certain de réussir.

Un espèce de _jacal_ en branchage avait été préparé pour les jeunes

filles par l'autre chasseur et le guerrier indien; elles s'y retirèrent

pour se livrer au sommeil.

Quelque bourrelé d'inquiétudes que fût l'esprit du jeune homme,

cependant, après quelques minutes d'une méditation profonde, il

s'étendit auprès de ses compagnons et ne tarda à s'endormir. Au désert,

la nature ne perd jamais ses droits, les plus grandes douleurs ne

parviennent que rarement à l'emporter sur les exigences matérielles de

l'organisation humaine.

A peine les premiers rayons du soleil commencèrent-ils à teindre

le ciel d'un reflet d'opale, que les chasseurs ouvrirent les yeux.

Les préparatifs du départ furent bientôt terminés, le moment de la

séparation arriva, les adieux furent tristes. Les deux chasseurs

avaient accompagné les jeunes filles jusqu'à la lisière de la forêt,

afin de demeurer plus longtemps avec elles.

Doña Luisa, profitant d'un instant ou le chemin devenait tellement

étroit qu'il était presque impossible de marcher deux de front,

s'approcha du chasseur compagnon de don Miguel:

--Un service, lui dit-elle rapidement à voix basse.

--Parlez, lui répondit celui-ci sur le même ton.

--Cet Indien ne m'inspire qu'une médiocre confiance.

--Vous avez tort, je le connais.

Elle secoua la tête d'un air mutin.

--C'est possible, fit-elle; voulez-vous me rendre le service que je

réclame de vous? Sans cela je le demanderai à don Miguel, quoique

j'eusse préféré le lui laisser ignorer.

--Parlez, vous dis-je.

--Donnez-moi un couteau et vos pistolets.

Le chasseur la regarda en face.

--Bien, dit-il au bout d'un instant, vous êtes une brave fille. Voilà

ce que vous me demandez.

Et sans que personne s'en aperçut, il lui remit les objets qu'elle

désirait obtenir de lui, en y joignant deux petits sacs, l'un de poudre

et l'autre de balles.

--On ne sait pas ce qu'il peut arriver, fit-il.

--Merci, lui dit-elle avec un mouvement de joie dont elle ne fut pas

maîtresse.

Puis tout fut dit: elle fit disparaître les armes sous ses vêtements

avec une prestesse et un certain air résolu qui firent sourire le

chasseur.

Cinq minutes plus tard, on arriva sur la lisière de la forêt.

--Addick, dit laconiquement le chasseur, souvenez-vous que vous me

répondez de ces deux femmes!

--Addick a juré, répondit seulement l'Indien.

On se sépara; il était impossible de demeurer plus longtemps à

l'endroit où l'on se trouvait sans courir le risque d'être découvert

par les Indiens.

Les jeunes filles et le guerriers se dirigèrent vers la ville.

--Montons sur la colline, dit don Miguel, afin de les revoir une

dernière fois.

--J'allais vous le proposer, répondit simplement le chasseur.

Ils reprirent, avec les mêmes précautions, la place qu'ils avaient

pendant quelques minutes occupée la nuit précédente.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s'était levé radieux, la verte

campagne avait pris un aspect véritablement enchanteur. La nature

s'était pour ainsi dire animée, et un spectacle des plus variés avait

remplacé l'aspect sombre et solitaire sous lequel elle leur était

apparue la veille.

Des portes de la ville, qui étaient ouvertes, sortaient des groupes

d'Indiens à pied et à cheval, qui se dispersaient de tous les côtés,

avec des cris de joie et des éclats de rire stridents. De nombreuses

pirogues sillonnaient la rivière, les champs se peuplaient de troupeaux

de vigognes et de chevaux conduits par des Indiens armés de longues

gaules, qui, venus des environs, se dirigeaient vers la ville. Des

femmes bizarrement vêtues et portant gaillardement sur leur tête de

longues mannes en osier remplies de viandes, de fruits ou de légumes,

marchaient en causant entre elles, et accompagnant chaque phrase de ce

rire continuel, saccadé et métallique dont les peuplades indiennes ont

le secret et dont le bruit ressemble assez à celui que produirait la

chute d'une quantité de cailloux sur un plat de cuivre.

Les jeunes filles et leur guide ne tardèrent pas à se mêler à cette

foule bigarrée, au milieu de laquelle elles disparurent.

Don Miguel poussa un soupir.

--Partons, dit-il d'une voix profonde.

Ils regagnèrent la forêt.

Quelques minutes plus tard ils se remettaient en route.

--Il faut nous séparer, fit don Miguel, lorsqu'ils eurent traversé la

forêt dans toute sa longueur, je retourne à Tubac.

--Moi, je vais tâcher de rendre un petit service à un chef indien de

mes amis.

--Toujours vous songez aux autres et jamais à vous, mon brave

Bon-Affût; toujours vous êtes occupé à être utile à quelqu'un.

--Que voulez-vous, don Miguel, il paraît que c'est ma mission; vous

savez que chacun a la sienne sur la terre.

--Oui, répondit le jeune homme d'une voix sourde. Allons, adieu,

ajouta-t-il au bout d'un instant, n'oubliez pas notre rendez-vous.

--Soyez tranquille, dans quinze jours, au gué del Rubio, c'est convenu.

--Pardonnez-moi mes réticences pendant les quelques jours que nous

avons passés ensemble; ce secret n'est pas à moi seul, Bon-Affût; je

ne suis pas le maître de le divulguer, même à un ami aussi éprouvé que

vous.

--Gardez votre secret, mon ami, je ne suis nullement curieux de le

connaître; seulement il est bien entendu que nous ne nous connaissons

point, n'est-ce pas.

--Oui, ceci est fort important.

--Allons, adieu.

--Adieu.

Les deux cavaliers se serrèrent la main, l'un tourna à droite, l'autre

à gauche, et ils s'éloignèrent à toute bride, chacun dans une direction

opposée.

[1] Littéralement, quiepaa ciel, tani montagne, en langue zapotèque.

L'éclaireur · 第 15 / 50 题