léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant
pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne
rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais
que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums,
les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les
plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon
amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait
point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble,
quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les
dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que
par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et
me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices
des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte
à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on
vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je
pénétrai dans le salon.
Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en
entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi
les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je
venais lui demander.
--Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande
nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à
l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais
l’intérêt que vous nous portez.
Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle
me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain
mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de
rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords
de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier!
Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour
son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation
de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas.
J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes
tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.
--Asseyez-vous donc, me dit-elle.
Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle
se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait
dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses
révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu
jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes
d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée,
elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre
enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait.
Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le
programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux
qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette
union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule
était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti,
tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de
rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon
voisinage.
--Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc
pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?
--Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage,
qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de
La Varenne.
--Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de
prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite
en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée;
mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est
inséparable du mien.
Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à
l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation
autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le
plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme
qui se déroulait devant moi.
--Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez
persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus
profondément que vous ne pouviez le supposer.
En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.
--Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée?
Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont
rentrer; restez donc!
--Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la
nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui
doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de
vous quitter si tôt.
Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était
aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front,
ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse
de mon adieu ne la frappaient pas davantage.
--Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma
fille.
Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.
Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques
heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et
le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que
soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire
porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon
bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux
Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa
fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur
elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus
franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma
petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru
faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse,
qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait
misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle
chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme
une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que
je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris,
dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes,
j’éclatai en sanglots.....
* * * * *
--Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains
surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur;
mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage
doit-il se faire?
--Prochainement. On en parle dans le pays.
--Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier
qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que
tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une
destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne
t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur.
Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul!
Fais tes préparatifs, nous partirons demain.
--Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze
jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne.
Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir
était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle
de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle
avait pris mes mains; elle était bien émue.--Allez, m’a-t-elle dit,
nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a
pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a
scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son
sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle
ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il
faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.--Je
ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des
choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne
lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je
perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes
bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à
la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle,
conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en
irai en vous bénissant.--Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée,
je me suis enfui.
--Et tu crois que ces deux jeunes filles?...
--Je le crois, je l’espère.
--Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi,
ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie
qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la
pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!
Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler.
Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous
pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances
de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait
tout pensif le chemin de la ville.
* * * * *
Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène
dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse
venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à
vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée
d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un
air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous
ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire,
grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait
parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus
radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une
lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la
semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait
lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait
mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus
que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant
si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre
petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les
cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la
porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.
--Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?
--Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que,
vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied
ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame
d’envoyer chercher la gendarmerie.
--C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.
--Et pourquoi faire, bonté divine?
--Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la
compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux
heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans
avoir fait quelque mauvais coup.
--Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays?
--Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité.
--Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé?
--Pas absolument, mais je l’ai suivi... de loin, en me cachant derrière
les arbres.
--Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait?
--Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit
ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est
un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec
ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête
de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit
finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il
vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne
aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde,
et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une
couleuvre... Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien
bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la
grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et
par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot
qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque... Je n’oserai
jamais dire ça à Madame.
--Osez, mon garçon, osez.
--Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun
sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit
depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que
j’aille chercher les gendarmes?
--Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de
deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter
nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici.
--Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici.
A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et
se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir
venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard
s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses
plates-bandes.
--C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit
mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas
que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part?
--En effet, dit Thérèse.
--C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je
déjà vu cette figure?
Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement
quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée
entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui
avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter
aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions.
--Vous ne me reconnaissez pas, Madame?
A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de
La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard
curieux, hésitant.
--Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié
jusqu’à mon nom.
Il allait se nommer.--Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de
joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais
embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus
votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous
ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous?
Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais
plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le
pays?
--Vingt années aujourd’hui, Julie.
--Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?
--Oh! très-sûr, je les ai comptées.
Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots
qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait
pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis
qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans
une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros
d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune
d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas
changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée
quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées,
toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il
leur promettait un sauveur.
--Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse.
--Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec
une expression de tendresse infinie.
--Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue
jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi.
--Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne.
Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur.
--Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez
de sa mère?
--Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble
qu’elle revit en vous.
--Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à
baiser.
Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples
préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était
déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures
s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La
Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement
avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur
sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars
et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla
de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en
scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de
panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe
ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas.
Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain
de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en
savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir
qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la
pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!
Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour
baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait
inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps
assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées
l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La
Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin.
Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les
hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la
cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.
--Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous
parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.
--C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus
libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et
nous partons demain...
En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes
filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre
pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le
coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment,
elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.
--Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues
s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous
fassions ensemble un tour de parc?
--Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.
Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils
descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le
soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le
feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés,
et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les
pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur
ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait,
tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite,
traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le
mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des
rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs
qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents,
en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces
beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même
cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune
émotion.
--Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait
à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier
pourtant que ce ne soit un mariage magnifique!
--J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie.
Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la
campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour
peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle
carrière s’est-il enrichi?
--Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires.
--Dans les affaires?
--Honorablement, au grand jour.
--Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes
si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne
suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du
moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui
destinez?
--Comment l’entendez-vous?
--Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre.
Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance
tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire,
j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son
attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait
dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si
le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si
elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot... Est-ce
clair?
--Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé.
Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage
n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour
vient ensuite.
--Et s’il ne vient pas?
--On s’en passe.
--Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son
gré?
--Contre son gré!... Qui parle de cela?
--Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts?
--J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec
madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être
meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser,
je suis tranquille, elle me remerciera plus tard.
--A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous
vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où
vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille
s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage
d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y
verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer
son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses
paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela
ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse.
--Malheureuse, ma fille?
--Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée
seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à
peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au
moins qu’elle n’a d’amour pour personne?
--Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain
et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en
elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous
qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant?
--L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre
intimité un de vos voisins de campagne?
--Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après?
--Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille?
--Ma foi, non!
--Ni que votre fille pût l’aimer?
--Ce jeune homme?
--Oui, ce jeune homme.
--Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait
mes dessus de portes?
--Si Thérèse l’aimait pourtant?
--Vous êtes fou!
--Enfin si elle l’aimait?
--Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour
l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point
engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un
paysan.
--Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le
vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une
aussi bonne origine?
--Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien
faire!
--Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit
ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne
peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.
--Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou.
--Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par
son père.