Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à

l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours,

mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres

pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec,

argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait

cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce

bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur

se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les

oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler

une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée

de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette,

et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles

entre ses mains.

--Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la

dernière.

--Aux Granges, me répondit-elle.

Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de

marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui

m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier

de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée

de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les

persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en

entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la

lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais

un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller

affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les

paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits

d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité,

d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de

la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et

lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère,

se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de

Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes.

J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la

réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi!

cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que

vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême

qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de

sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine?

Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais

tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais

à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa

rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les

bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec

ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre,

et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.

La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là?

qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette

habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais

d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution

de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur

ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma

prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté,

des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne

devait pas mourir.

J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure,

mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture

en me reconnaissant dans l’ombre.

--Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.

--Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas

perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin

arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux

nôtres, je vous en remercie.

En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je

pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait

dans le lointain, que j’étais encore à la même place.

J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne

était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour

tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin.

Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je

sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir

pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet

étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si

vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais.

Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais

il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous

la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse.

Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que

l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la

solitude m’écrasait.

Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle

Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle

Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté,

que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire!

j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était

chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je

m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du

tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait

fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand

j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient

abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les

deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites

plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un

paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges,

avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en

rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge

aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la

porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes

filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre

délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous

l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une

robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le

corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour

duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements

ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas

grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste

abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu

y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois

ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant

quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à

son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse

avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie.

J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin

de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais

détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu

du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon

toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres

mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de

l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux,

présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux

d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières

à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à

mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût

été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout

l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens

dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette,

jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des

moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était

chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous

étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter.

Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage

s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées.

Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une

éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa

compagne, et cet instant décida de ma vie.

Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main

distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence.

Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa

destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue,

qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se

fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement

d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé

en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger,

l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que

j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes

angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que

j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions

devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments

qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait

écouté sans m’interrompre une seule fois.

--Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.

En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au

bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une

beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté

sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se

trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et

moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait

aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée.

Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire

quand mademoiselle Marthe rentra.

Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan.

S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait

passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes,

dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée

d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié

perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces

dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme

un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et

ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il

n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste,

moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de

bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse,

et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix.

Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les

classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît

un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos

d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette,

des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il

aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure

que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre,

et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus

profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que

le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à

l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal

d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain

orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous

séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous,

oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.

--C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.

--Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre

parrain doit être un brave homme.

--Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de

La Varenne.

Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent

ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.

Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin

que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles

agitaient en signe de dernier adieu.

Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des

Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle

exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne

m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais

pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place.

Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme

du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état

à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune

singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle

s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif

éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle

avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve.

Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son

petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller

passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une

femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de

grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait

ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre.

J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur,

la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne

songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait

avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma

simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret

de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les

serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur

tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous

étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards

s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans

tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma

prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait

arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter

encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa

jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour

courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que

j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni

de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades

sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées

au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait

sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une

pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent

nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons,

elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant.

Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais

des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me

ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était

ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer

et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois

que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique

et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la

beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus

fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre

beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à

lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait

admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans

bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins

d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils

n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce,

sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins

enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur

qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs

répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs,

où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en

goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les

travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout

à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans

nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin

entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore

aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.

Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en

ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié,

il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes

illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre

auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je

laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut

seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon

esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût

en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était

pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver

à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à

peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à

l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais,

avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être.

C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce

matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne

vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive

ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma

femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de

soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les

Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans

le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps

que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé

le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis

des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir,

j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre

et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en

fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si

modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait

même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus

variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité,

n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes

dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais

allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu

Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout

bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la

demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque

je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans

étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait

rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.

Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre,

n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait

à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La

résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai,

sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de

l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand

les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un

grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle

malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on

était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de

Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents

qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de

ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui

appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais

pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son

attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses

regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient

sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient

point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner

à un échange de questions et de réponse également banales. Madame

de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas

vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y

avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un

mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre

réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé

de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez

Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur

en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait

ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères

d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta

main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de

le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée

pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le

plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais

errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le

perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je

revenais consumé de tristesse.

Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier

de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse

était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le

jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un

clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant

en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres

qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent

en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la

réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne

à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés

fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées

ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur

donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens

qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir,

bien décidé à profiter de la leçon.

Jean de Thommeray; Le colonel Evrard · 第 6 / 8 段