l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours,
mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres
pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec,
argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait
cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce
bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur
se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les
oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler
une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée
de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette,
et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles
entre ses mains.
--Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la
dernière.
--Aux Granges, me répondit-elle.
Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de
marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui
m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier
de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée
de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les
persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en
entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la
lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais
un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller
affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les
paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits
d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité,
d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de
la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et
lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère,
se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de
Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes.
J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la
réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi!
cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que
vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême
qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de
sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine?
Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais
tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais
à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa
rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les
bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec
ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre,
et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.
La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là?
qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette
habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais
d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution
de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur
ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma
prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté,
des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne
devait pas mourir.
J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure,
mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture
en me reconnaissant dans l’ombre.
--Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.
--Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas
perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin
arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux
nôtres, je vous en remercie.
En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je
pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait
dans le lointain, que j’étais encore à la même place.
J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne
était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour
tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin.
Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je
sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir
pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet
étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si
vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais.
Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais
il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous
la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse.
Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que
l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la
solitude m’écrasait.
Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle
Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle
Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté,
que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire!
j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était
chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je
m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du
tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait
fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand
j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient
abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les
deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites
plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un
paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges,
avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en
rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge
aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la
porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes
filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre
délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous
l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une
robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le
corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour
duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements
ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas
grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste
abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu
y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois
ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant
quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à
son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse
avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie.
J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin
de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais
détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu
du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon
toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres
mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de
l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux,
présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux
d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières
à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à
mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût
été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout
l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens
dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette,
jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des
moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était
chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous
étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter.
Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage
s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées.
Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une
éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa
compagne, et cet instant décida de ma vie.
Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main
distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence.
Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa
destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue,
qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se
fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement
d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé
en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger,
l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que
j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes
angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que
j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions
devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments
qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait
écouté sans m’interrompre une seule fois.
--Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.
En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au
bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une
beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté
sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se
trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et
moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait
aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée.
Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire
quand mademoiselle Marthe rentra.
Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan.
S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait
passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes,
dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée
d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié
perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces
dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme
un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et
ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il
n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste,
moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de
bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse,
et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix.
Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les
classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît
un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos
d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette,
des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il
aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure
que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre,
et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus
profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que
le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à
l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal
d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain
orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous
séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous,
oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.
--C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.
--Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre
parrain doit être un brave homme.
--Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de
La Varenne.
Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent
ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture.
Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin
que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles
agitaient en signe de dernier adieu.
Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des
Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle
exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne
m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais
pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place.
Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme
du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état
à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune
singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle
s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif
éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle
avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve.
Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son
petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller
passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une
femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de
grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait
ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre.
J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur,
la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne
songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait
avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma
simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret
de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les
serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur
tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous
étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards
s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans
tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma
prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait
arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter
encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa
jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour
courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que
j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni
de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades
sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées
au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait
sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une
pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent
nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons,
elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant.
Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais
des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me
ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était
ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer
et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois
que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique
et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la
beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus
fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre
beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à
lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait
admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans
bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins
d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils
n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce,
sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins
enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur
qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs
répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs,
où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en
goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les
travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout
à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans
nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin
entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore
aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.
Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en
ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié,
il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes
illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre
auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je
laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut
seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon
esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût
en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était
pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver
à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à
peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à
l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais,
avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être.
C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce
matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne
vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive
ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma
femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de
soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les
Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans
le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps
que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé
le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis
des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir,
j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre
et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en
fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si
modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait
même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus
variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité,
n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes
dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais
allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu
Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout
bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la
demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque
je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans
étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait
rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.
Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre,
n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait
à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La
résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai,
sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de
l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand
les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un
grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle
malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on
était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de
Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents
qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de
ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui
appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais
pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son
attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses
regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient
sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient
point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner
à un échange de questions et de réponse également banales. Madame
de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas
vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y
avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un
mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre
réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé
de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez
Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur
en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait
ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères
d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta
main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de
le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée
pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le
plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais
errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le
perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je
revenais consumé de tristesse.
Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier
de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse
était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le
jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un
clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant
en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres
qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent
en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la
réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne
à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés
fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées
ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur
donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens
qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir,
bien décidé à profiter de la leçon.