--En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous

croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres

de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?

--Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre

heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure

dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient

pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie.

On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures.

On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en

plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à

ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le

parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai...

--N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux

délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces

plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette

poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela,

nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et

dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous

douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.

--Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup

l’amour et la jeunesse?

--L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est

longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des

Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule

espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse,

rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme.

--Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un

accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite.

Elle l’aime. J’en ai la preuve!

--Prenez garde, Evrard, prenez garde!

--Votre fille a écrit à Paul.

--Cela n’est pas vrai!

--Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.

--Non!

--Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa

poitrine.

--Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige.

--Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire.

L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste

et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle

l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une

clairière, le crépuscule continuait le jour.

--Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.

Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une

lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture:

«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...»

--Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?...

Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le

bras pour la saisir.

--Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.

--Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.

--Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les

plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve

pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a

écrite.

Et il reprit:

«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et

je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre

la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes

larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc

vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris.

Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous

êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni

les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle

jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle

triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison

et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que

nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es

trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce

qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure!

Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu

que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom?

Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta

destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail?

C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma

jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne

comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que

ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme.

Quelle pitié!--Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici.

Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux.

Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme.

Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai

plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour

toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras

jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui

la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux

quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»

A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La

Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte

d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût

dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue.

L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son

regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et

elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.

--S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est

signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.

Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre

qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde

colère.

--Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante.

Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me

faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et

sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique

alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je

suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de

l’expérience?

--L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec

brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère,

et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la

vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur?

Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez

pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?

--Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été

pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de

mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?

--Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le

front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus

de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se

brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où

se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc

jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et

toujours à recommencer!

--Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements?

Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les

humbles servantes de toutes ses fantaisies?

--Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions

généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les

gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt

des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent

après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je

voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu

du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi,

l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes

les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas

condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.

--Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La

Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre,

qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se

terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que

toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage,

faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face?

Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre

petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous

retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et

assez bien portant, il me semble.

--Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est

que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai

respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi

je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous

qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert,

vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez

ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte,

entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de

la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais

fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous

la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de

ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je

devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi?

Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à

l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer

et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc,

avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais

quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou

la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse,

l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux

qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est

trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je

partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par

une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez

oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec

emportement, je vais vous rendre la mémoire.

Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie.

Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc.

La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du

crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à

vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient

assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang.

Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule

de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout,

versait aussi des larmes.

--Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes,

ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine

d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et

voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous!

Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que

tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne

crains-tu pas que le chagrin ne la tue?

Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait

sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui

se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et

affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait

dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.

--Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.

Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en

apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les

apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois

coupables, se taisaient et baissaient les yeux.

--Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame

de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La

soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.

Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre

sollicitude.

--Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique,

le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire

adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie

que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai

toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la

maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte

un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt

quand tu étais encore enfant.

Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si

mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.

--Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé.

--Essaye encore.

Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage.

--Ma mère, c’est impossible.

--Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre

voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous

voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt,

eh bien! ma fille, donne-lui ta main.

Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et

pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés.

--Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria

Marthe en sautant au cou d’Evrard.

--Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte,

cette Julie?

--Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai

réveillée.--Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il

leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants.

Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse

marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près.

--Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre

gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!

--Vous allez lui écrire, dit Evrard.

--Sans doute, mais que lui dirai-je?

--La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous

remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas

l’honneur d’un regret.

--Et ce trousseau?

--Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer

les marques.

--Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets

que ce ne sera pas long.

* * * * *

Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La

Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle

avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour

reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne

aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y

vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune

de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon.

Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui

coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois

sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé

de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient

l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel

ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si

longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir

plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir.

Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville

avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente.

Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait

l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son

enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse

s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur

compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle.

--Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté

qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez

soucieuse, inquiète, agitée.

--Vous l’avez remarqué... Vous avez donc un peu d’amitié pour moi?

--J’en ai beaucoup. Dès que je vous ai vue, vous avez gagné mon

affection. Il me semble que j’ai toujours été votre ami, et il me

serait douloureux de partir avec la pensée que vous souffrez peut-être

d’une peine secrète. Dites, mon enfant, qu’avez-vous?

--Je ne puis, je n’oserai jamais vous le dire.

--Vous n’avez donc pas confiance en moi? Je ne saurais donc vous être

d’aucun secours?

--Il n’est personne au monde qui m’inspire autant de confiance que vous.

--Eh bien, parlez, ouvrez-moi votre cœur.

Elle resta quelque temps silencieuse, puis d’une voix tremblante:

--Si, comme Thérèse, j’aimais quelqu’un, moi aussi?

--Vous vous consoleriez comme Thérèse, dit Evrard en souriant.

--Thérèse est aimée, reprit-elle tristement, et moi, je ne sais pas si

le seul homme à qui je voulusse donner ma vie est disposé à l’accepter.

--C’est donc l’empereur de la Chine?

--Ne raillez pas, répondez franchement. Pensez-vous qu’un homme

sérieux, très-sérieux, pourrait s’attacher à une écervelée comme moi,

qu’il consentirait à devenir mon guide, mon appui?

--Je pense que vous êtes une adorable créature, et qu’il n’est pas un

galant homme qui ne fût heureux de vous donner son nom.

--C’est vrai, ce que vous me dites-là?

--Oui, certes, très-vrai.

--Je suis riche, orpheline, et mes vieux parents m’estiment assez pour

ne vouloir contrarier ni mes goûts ni ma liberté. Voyez jusqu’où va

ma confiance, je compte sur vous pour offrir ma main à celui qu’entre

tous j’ai choisi. Vous lui direz que, s’il la refuse, mademoiselle de

Champlieu ne se mariera jamais.

--Mais, demanda Evrard très-ému, je le connais donc?

--Oui, vous le connaissez. C’est un soldat d’Afrique, l’honneur et la

loyauté même.

--Qui donc enfin?

--C’est, dit Marthe en levant sur lui ses beaux yeux pleins de larmes,

c’est le colonel de votre régiment.

Que répondit Evrard? Toi-même, ami lecteur, à sa place qu’aurais-tu

répondu? Il ne retourna pas seul en Afrique; il emportait avec lui le

plus rare de tous les trésors, une femme d’un esprit gai, d’une âme

droite et d’un cœur sincère.

1865.

FIN

TABLE

JEAN DE THOMMERAY 1

LE COLONEL EVRARD 157

IMPRIMERIE EUGÈNE HEUTTE ET Cᵉ, A SAINT-GERMAIN.

* * * * *

Corrections.

Page 153: «es» remplacé par «les» (rien de commun avec les

éclats de voix).

Page 159: «Grand-Sacconex» remplacé par «Grand-Saconnex» (C’est

chez vous, au Grand-Saconnex).

Page 187: «meilleurs» remplacé par «meilleures» (les meilleures

et les plus durables).

Page 201: «intants» remplacé par «instants» (Il y avait des

instants où il me semblait).

Page 222: «Mansard» remplacé par «Mansart» (J’étais Mansart, Le

Nôtre et Colbert).

Page 233: «demanda-telle» remplacé par «demanda-t-elle» (Eh

bien! demanda-t-elle en se tournant).

Page 247: «gavement» remplacé par «gravement» (et s’avança

gravement vers madame).

Page 254: «d» remplacé par «de» (Bien volontiers, répondit

madame de La Varenne).

Page 266: «ommandement» remplacé par «commandement» (le geste

et la voix du commandement).

Page 288: «solda» remplacé par «soldat» (C’est un soldat

d’Afrique).

Jean de Thommeray; Le colonel Evrard · 第 8 / 8 段