n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions
auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans
leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout
est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en
spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature
elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier
si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le
trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son
ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour
sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse
n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être.
Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien
n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte;
rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret
d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de
ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher.
C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du
centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports
attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il
lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le
bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait
appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon,
un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement
après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant
comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre
la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant
d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée:
il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les
haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation
du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une
rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de
son congé.
Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait
pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une
habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie.
Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un
verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque
côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs
de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu
d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec
une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes
normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était
autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la
ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des
épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute
une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme
une vive sérénade.
Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le
chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième
année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son
carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant
les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté
pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la
cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples
villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs
atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais,
en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins
à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége,
pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce
n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était
le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur
des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec
la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec
leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de
Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il
avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés,
la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on
attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son
bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de
l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu
d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La
nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits:
la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort,
et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était
plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs
s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans
de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice,
qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des
cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût
compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille,
ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements
lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de
rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre.
M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau
courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là
quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute
cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du
ciel.--Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait
Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je
passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon
filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous
agrée, touchez-là.--Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le
croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait
si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre
gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait
tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne
grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On
devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se
reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le
cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des
haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que
s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se
voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée,
on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne
gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il
avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir
à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les
ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer
la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption
dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des
détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de
se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune
parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses
hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur
content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa
journée.
Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années,
il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot.
Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour
où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse
porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant,
maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de
la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers
lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son
parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il
s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard,
à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier
et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si
bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en
détacher.
Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des
enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait
pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis
peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal
ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme
isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre
dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du
parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise,
pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on
a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans
ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes.
Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude
qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un
mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence?
Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien
que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net.
Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après
avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une,
et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste
pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le
salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait
en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet
supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et
de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les
encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux
et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment
l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque
soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard
venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue
de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son
portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un
peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure
bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment,
c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et
beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la
contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas;
mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa
présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon
parrain! et il le serrait dans ses bras.
Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions
accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique
honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force
de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage.
Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il
avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de
son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en
biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le
monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune
à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne
sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était
dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers,
cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les
lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le
délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.
--Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas
encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu
aies deviné que j’étais ton parrain?
--Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du
portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.
--Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait?
d’où vient-il?
--Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous
les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans
le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les
gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en
suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas
trop mal réussi.
--Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?
--Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de
votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez
resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur
était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il
rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas
été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom
revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne
un ancien officier en retraite qui recevait _le Moniteur de l’armée_;
nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que
nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que
de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je
n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais
qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques
mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc,
puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme;
je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les
miennes.
Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en
être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si
constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême,
que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le
filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements.
Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait
chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque
à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il
s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait
que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter
l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de
la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers
grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui
rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour
élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur,
il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles
conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat,
tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le
domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien
traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer
autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque
tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard
réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un
bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur
conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive
entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent
d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul
reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir,
tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.
Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table,
assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le
couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans
le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait.
Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le
temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les
meilleures et les plus durables.
--Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars
avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher
Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur
digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré
un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que
devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La
terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin
aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants.
Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est
pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition
d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour
t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut
te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le
complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme
et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement,
compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une
brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et
modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin...
Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des
sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.
Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage
heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer
sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par
la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était
oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il
avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse
d’un père.
--Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux
de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit?
Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore;
veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle
te soulagera peut-être.
--Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais
emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à
moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!
--Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et
la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont
souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous
déciderons après si tu dois partir ou rester.
--Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.
Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant:
* * * * *
J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y
eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts
et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes
amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être
aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était
absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou
dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné
moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent
congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse,
le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans
amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit
sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je
pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long
et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout
à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos
paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont
au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans
ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels
j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du
bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je
encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre
fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse
renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.
Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que
j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans
ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le
chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un
vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les
vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé
d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la
taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc.
Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse
répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse,
qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un
des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même
sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte
à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait
gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque
un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans,
et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au
nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre
importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était
cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de
Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle
se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de
mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante
elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait
les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet
de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais
fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer
aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais,
j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je
m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins
triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse
s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais
instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle
me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le
bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât
à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples
s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je
m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais:
je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus
tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je
les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves
comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de
l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle
de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur,
presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer
auprès d’elle.