Un pèlerinage au pays d’où l’on est sorti jeune encore, et qu’on

n’a pas revu depuis, est en général une des plus aigres déceptions

auxquelles on puisse s’exposer. Il semble qu’on va retrouver dans

leur fraîcheur les impressions du matin de la vie. On arrive: tout

est morne et décoloré. Les fantômes souriants se sont transformés en

spectres désolés. On ne remue, on ne soulève que des cendres. La nature

elle-même a perdu les grâces qui la décoraient. Est-ce là le sentier

si cher autrefois à nos rêveries? Est-ce là le coteau parcouru dans le

trouble des premiers espoirs? Est-ce là le bois qui nous prêtait son

ombre et son mystère? Hélas! il n’y a que nous de changés, et ce retour

sur lequel nous avions compté pour ressaisir un instant la jeunesse

n’aura servi qu’à nous convaincre de l’appauvrissement de notre être.

Il n’en fut pas ainsi pour Evrard. Ce soldat était resté jeune. Rien

n’est bon pour la santé de l’âme comme une douleur qui se respecte;

rien n’est sain comme de s’ensevelir de bonne heure dans le regret

d’un unique amour. En touchant la terre natale, il lui fut donné de

ressentir dans leur ivresse amère les émotions qu’il venait y chercher.

C’était un assez pauvre endroit, un des coins les plus ignorés du

centre de la France. Il revit, il reconnut tout avec des transports

attendris, la place où il jouait tout enfant, le jardin où plus tard il

lisait la Bible et Homère, les rues dont il avait été si longtemps le

bruit et la fête, l’église dont sa mère dès ses premiers pas lui avait

appris le chemin. Il y avait au bas de la côte, à l’entrée du vallon,

un sentier qu’il évitait pendant le jour, où il se glissait furtivement

après la tombée de la nuit. Qui l’eût suivi aurait pu le voir rôdant

comme un malfaiteur autour d’un enclos, tantôt le front collé contre

la grille, tantôt assis près du seuil la tête entre ses mains. Tant

d’années écoulées avaient fait de lui un étranger dans la contrée:

il ne frappa à aucune porte, et ne renoua de relations qu’avec les

haies et les vieux murs. Il vécut seul et tout entier dans l’évocation

du passé. Au bout de quelques jours il se disposait à partir: une

rencontre imprévue le retint et fut cause qu’il demeura bien au delà de

son congé.

Il errait à travers champs et parcourait les solitudes qu’il n’avait

pas encore explorées depuis son retour, quand il s’arrêta devant une

habitation qui rappelait par certains aspects les fermes de Normandie.

Ouverte à deux battants, la porte d’une vaste cour plantée comme un

verger laissait voir au fond le principal corps de logis, et de chaque

côté les bâtiments d’exploitation rurale, à demi cachés par des massifs

de fleurs et de verdure. Tout cela, sous un soleil clair, au milieu

d’un site riant, respirait une vie occupée, abondante et facile, avec

une recherche dans l’aisance que n’ont pas les plus riches fermes

normandes. Quoique cette demeure ne ressemblât guère à ce qu’elle était

autrefois, Evrard cependant la reconnut presque aussitôt: c’était la

ferme des Aubiers, et en même temps il retrouva dans sa mémoire un des

épisodes les plus gais, les plus charmants de sa jeunesse. Après toute

une semaine donnée à l’élégie, ce souvenir éclata dans son cœur comme

une vive sérénade.

Il avait vingt ans. Il était en chasse et battait la lande et le

chaume par un de ces jolis matins qui semblent faits pour la vingtième

année. Il allait tête haute, humant l’air, fier et léger sous son

carnier déjà gonflé de poil et de plume. Comme il passait devant

les Aubiers, la ferme était toute rustique alors, il s’était arrêté

pour jouir du coup d’œil qu’offrait en ce moment l’intérieur de la

cour. Il y avait là, rangés sur deux files, une douzaine de couples

villageois, les hommes en habits de fête, les femmes dans tous leurs

atours. Evrard avait pensé d’abord qu’il s’agissait d’une noce; mais,

en y regardant de plus près, il comprit que la noce remontait au moins

à neuf mois: en effet, il était question d’un baptême. Le cortége,

pour se mettre en marche, n’attendait plus que le parrain. Or, ce

n’était pas un parrain de peu que le parrain qu’on attendait: c’était

le baron Tancrède-Achille-Hector-Landry de Champignolles, la fleur

des hobereaux du pays. Oui, le baron de Champignolles lui-même, avec

la bonté familière dont ses ancêtres avaient usé de tout temps avec

leurs vassaux, consentait à tenir sur les fonts baptismaux le fils de

Sylvain Cordöan, son fermier, et, afin que l’honneur fût complet, il

avait daigné accepter pour commère une simple pâquerette des prés,

la tante du nouveau-né. Cependant il y avait bien deux heures qu’on

attendait sur pied; le curé avait déjà dépêché par trois fois son

bedeau à la ferme, et une sourde inquiétude commençait à s’emparer de

l’assistance, lorsqu’une estafette se précipita dans la cour, au milieu

d’un désarroi général que sa face effarée ne justifiait que trop. La

nouvelle qu’elle apportait n’était pas faite pour calmer les esprits:

la veille au soir, on avait ramené de la ville M. le baron ivre-mort,

et quand on était entré le matin dans sa chambre, M. le baron n’était

plus ivre, mais il était tout à fait mort. Plus de baron! les rangs

s’étaient rompus, la commère trempait de ses larmes les longs rubans

de son corsage, maître Cordöan s’arrachait les cheveux; la nourrice,

qui avait compté sur la magnificence d’un parrain si huppé, jetait des

cris perçants, et, réveillé par ce vacarme, le poupon, comme s’il eût

compris qu’il était condamné à ne s’appeler ni Tancrède, ni Achille,

ni Hector, ni même Landry, poussait sous ses langes des vagissements

lamentables. Et que faire? Où chercher, où prendre un parrain de

rechange? Le temps pressait, il n’y avait plus une minute à perdre.

M. le curé, qui n’avait pas déjeuné, se fâchait tout rouge; le bedeau

courroucé parlait des foudres de l’Église. Les choses en étaient là

quand le jeune homme qui, du pas de la porte, avait assisté à toute

cette scène, s’avança comme un dieu sauveur, comme un parrain tombé du

ciel.--Je ne suis pas baron, dit-il au fermier; mon père s’appelait

Evrard, saint Paul est mon patron. Sans être un saint comme lui, je

passe pour un assez bon diable, et je réponds qu’en grandissant mon

filleul aurait en moi un parrain dévoué et un brave ami. Si je vous

agrée, touchez-là.--Et il tendait sa main à Cordöan qui, on peut le

croire, ne se fit pas prier pour la serrer entre les siennes. Il avait

si bon air dans son vêtement de velours, sous son chapeau de feutre

gris, avec sa cravate nouée négligemment, toute sa personne respirait

tant de franchise et de loyauté, tant de belle humeur et de bonne

grâce, qu’avant même qu’il eût parlé il avait gagné tous les cœurs. On

devine sans peine quel succès obtint son petit discours. Les rangs se

reformèrent aux cris de vive M. Paul! et, quelques instants après, le

cortége, nourrice et poupon en tête, s’acheminait enfin le longs des

haies vers l’église de la commune. On songeait au baron tout autant que

s’il n’eût jamais existé; la commère ne se sentait pas d’aise en se

voyant au bras de ce jeune et gentil cavalier. La cérémonie achevée,

on revint aux Aubiers, d’où s’exhalaient des odeurs de gala qui ne

gâtaient rien aux senteurs de l’automne. Evrard avait pensé à tout; il

avait vidé son carnier dans le tablier de la servante, envoyé quérir

à la ville dragées, friandises et vieux vins. Le gai repas sous les

ormeaux! Et, comme on se levait de table, alors qu’on devait supposer

la fête terminée, voici toute la jeunesse du village qui fait irruption

dans la cour, aux sons des vielles et des cornemuses, au bruit des

détonations qui retentissent en signes de réjouissance, et bourrées de

se mettre en branle: c’était encore une surprise ménagée par le jeune

parrain. La lune était haut dans le ciel quand Paul prit congé de ses

hôtes: il s’en alla comblé de bénédictions, rentra chez lui le cœur

content, et put se dire, en s’endormant, qu’il n’avait pas perdu sa

journée.

Cinq ans après, il partait pour l’Afrique. Pendant ces cinq années,

il était retourné souvent à la ferme, où on l’adorait, c’est le mot.

Le fait est que tout avait prospéré dans cette demeure depuis le jour

où il y était entré pour la première fois; il semble que la jeunesse

porte partout le bonheur avec elle. Intelligent, actif, entreprenant,

maître Cordöan était en passe de devenir un des riches cultivateurs de

la contrée. Il avait un moulin au bord de la rivière; déjà les Aubiers

lui appartenaient. Le petit Paul poussait à vue d’œil, et, comme son

parrain n’arrivait jamais que les poches bourrées de gimblettes, il

s’était pris pour lui d’une tendresse passionnée. Lorsque Evrard,

à la veille de son départ, était venu pour dire adieu, le fermier

et sa femme l’avaient embrassé en pleurant, et le petit s’était si

bien cramponné à ses jambes, qu’on avait eu beaucoup de peine à l’en

détacher.

Il en est des premières impressions de la jeunesse comme des

enchantements de l’aube: elles sont de courte durée. Evrard n’avait

pas complétement oublié les Cordöan, mais ces souvenirs, refroidis

peu à peu, s’étaient engourdis au fond de sa mémoire; l’air natal

ne les avait pas ranimés, et ce fut seulement à la vue d’une ferme

isolée au bord du chemin qu’il les sentit se réveiller et revivre

dans leur grâce et dans leur fraîcheur. Ainsi parfois il suffit du

parfum d’une fleur, d’un jeu de la lumière, d’un accent de la brise,

pour évoquer en nous tout un monde enseveli. Certes un filleul qu’on

a laissé presque au berceau, et qu’on n’a pas revu depuis vingt ans

ne saurait vous tenir aux entrailles par des racines bien profondes.

Toutefois, en se rappelant les témoignages d’affection et de gratitude

qu’il avait reçus sous ce toit, Evrard n’avait pu se défendre d’un

mouvement de confusion. Que s’était-il passé là pendant son absence?

Qu’étaient devenus les hôtes qui l’avaient si tendrement aimé? Bien

que ce fût s’y prendre un peu tard, il voulut en avoir le cœur net.

Il traversa la cour déserte et entra dans le corps de logis. Après

avoir frappé inutilement à deux ou trois portes, il en ouvrit une,

et ne fut pas médiocrement surpris en pénétrant dans une vaste

pièce dont l’ameublement et la décoration n’auraient pas déparé le

salon d’un château. C’était bien aussi un salon, mais qui servait

en même temps d’atelier et de cabinet de travail. Ici un chevalet

supportant un paysage ébauché, là une table chargée d’esquisses et

de dessins, de brochures et de journaux; sur les meubles, dans les

encoignures, des bronzes et des objets d’art; aux lambris, des tableaux

et des panoplies; partout des livres richement reliés. Évidemment

l’habitation avait changé de maîtres. Il allait se retirer lorsque

soudain l’étonnement chez lui fit place à la stupeur: son regard

venait de s’arrêter sur un portrait représentant un officier en tenue

de campagne, et il se reconnaissait dans cette peinture, c’était son

portrait. Evrard pensait rêver: il n’avait de sa vie posé devant un

peintre. Et pourtant c’étaient bien ses traits, c’était sa mâle figure

bronzée par le hâle africain, c’était l’uniforme de son régiment,

c’était lui enfin, c’était lui tout entier. L’entrée d’un grand et

beau jeune homme en costume de chasse le tira brusquement de la

contemplation où il était plongé. Le colonel fit vers lui quelques pas;

mais, comme il ouvrait la bouche pour s’excuser et pour expliquer sa

présence, le jeune homme lui sauta au cou en s’écriant: Vous voici, mon

parrain! et il le serrait dans ses bras.

Quelques instants après, Evrard était au courant des révolutions

accomplies à la ferme depuis son départ. Sylvain Cordöan, quoique

honnête homme, avait réussi dans toutes ses entreprises: à force

de s’arrondir, il était devenu naturellement un gros personnage.

Paul avait été élevé en fils de famille; ses études achevées, il

avait fait son droit. Maître à vingt et un ans de sa destinée et de

son patrimoine, que représentaient vingt mille livres de rente en

biens-fonds, il avait continué de vivre à Paris, voyant un peu le

monde, passant en revue toutes les carrières et n’en trouvant aucune

à son gré; tour à tour attiré par les lettres et par les arts, et ne

sachant à quoi se résoudre. Il s’était dit enfin que sa place était

dans son domaine, et depuis plus d’un an il vivait aux Aubiers,

cultivant ses champs et rendant à la terre ce qu’elle lui donnait. Les

lettres et les arts, qui l’avaient suivi dans sa retraite, étaient le

délassement de ses travaux et le plus doux de ses loisirs.

--Et maintenant, dit le colonel, chez qui la curiosité n’était pas

encore pleinement satisfaite, comment se fait-il qu’en me voyant tu

aies deviné que j’étais ton parrain?

--Je vous ai reconnu, répondit Paul; grâce à la ressemblance du

portrait que voici, ce n’était pas bien difficile.

--Mais ce portrait, puisque décidément c’est le mien, qui l’a fait?

d’où vient-il?

--Après l’affaire où vous aviez gagné vos épaulettes de capitaine, tous

les journaux illustrés de Paris ont publié votre portrait encadré dans

le récit de votre beau fait d’armes. Je les avais recueillis, je les

gardais comme des reliques: dès que j’ai su manier la brosse, je m’en

suis inspiré pour peindre votre image, et il me semble que je n’ai pas

trop mal réussi.

--Je n’étais donc pas oublié ici? On t’avait donc parlé de moi?

--Oublié, vous, oublié aux Aubiers! J’ai été élevé dans le culte de

votre souvenir. Ma mère ne me parlait de vous qu’avec amour, vous étiez

resté son idole. Mon père ne se lassait pas de répéter que le bonheur

était entré en même temps que vous dans sa maison; c’est à vous qu’il

rapportait toutes nos prospérités. Oublié, mon parrain! Vous n’avez pas

été un seul jour absent de nos cœurs. Le soir, à la veillée, votre nom

revenait dans tous les entretiens. Nous avions pour voisin de campagne

un ancien officier en retraite qui recevait _le Moniteur de l’armée_;

nous vous avons suivi pas à pas; il n’est aucune de vos promotions que

nous n’ayons fêtée en famille. Au collége, vous étiez mon héros. Que

de fois j’ai voulu vous écrire! Combien de lettres commencées et que je

n’achevais pas! Vous n’aviez jamais donné de vos nouvelles. Je n’étais

qu’un enfant quand vous m’aviez quitté, et je me disais que quelques

mois avaient suffi pour m’effacer de votre vie. Je me trompais donc,

puisque après tant d’années vous avez retrouvé le chemin de la ferme;

je me trompais, puisque vous voici, puisque je tiens vos mains dans les

miennes.

Tout cela était bien doux sans doute; mais Evrard ne laissait pas d’en

être un peu troublé. Qu’avait-il fait pour mériter un souvenir si

constant, un attachement si fidèle? Il avait dit, le jour du baptême,

que son filleul, en grandissant, aurait en lui un ami, et c’était le

filleul qui avait pris le rôle du parrain et tenu ses engagements.

Les dons heureux, les qualités aimables ou sérieuses qu’il découvrait

chez ce jeune homme ajoutaient encore à ses regrets, je dirais presque

à ses remords: il s’accusait d’ingratitude et ne prévoyait pas qu’il

s’acquitterait en un jour. Il devait partir le lendemain, et n’avait

que quelques heures à passer aux Aubiers: il les employa à visiter

l’habitation et le domaine, où tout était nouveau pour lui. Du côté de

la cour, avec son toit de tuiles moussues et ses palissades de rosiers

grimpants, l’habitation avait encore quelque chose d’agreste qui

rappelait son origine. Vue du jardin, avec les deux pavillons en retour

élevés récemment, elle avait l’air d’un petit castel. A l’intérieur,

il ne restait plus trace de la ferme, sinon quelques vieux meubles

conservés par piété filiale. Tout s’y ressentait d’un goût délicat,

tout y témoignait d’une existence élégante et simple à la fois. Le

domaine était florissant, la terre en plein rapport, le paysan bien

traité, sainement abrité, car Paul tenait à grand honneur d’améliorer

autour de lui la condition d’où il était sorti. A l’exemple de presque

tous les hommes supérieurs qui ont fait la guerre en Afrique, Evrard

réunissait en lui un soldat et un agriculteur: il ouvrit plus d’un

bon avis. L’agriculture n’était pas d’ailleurs l’unique sujet de leur

conversation. Ils s’entretenaient de mille choses, ainsi qu’il arrive

entre amis qui, n’ayant que peu de temps à demeurer ensemble, se hâtent

d’épancher leurs sentiments et de se communiquer leurs pensées. Paul

reconnaissait dans son parrain l’homme qu’il avait appris à chérir,

tandis qu’Evrard retrouvait dans son filleul l’image de sa jeunesse.

Le soir était venu. Ils avaient dîné, et ils étaient encore à table,

assis en face l’un de l’autre et causant. Le soleil avait disparu, le

couchant s’éteignait; la lune, ronde et resplendissante, montait dans

le ciel à l’autre bout de l’horizon. Le moment des adieux approchait.

Paul était triste, Evrard lui-même paraissait ému. Ce n’est pas le

temps qui crée les amitiés; les plus soudaines sont souvent les

meilleures et les plus durables.

--Voilà une bonne journée que je n’oublierai pas, dit Evrard. Je pars

avec le regret de te quitter si tôt, mais content de toi, mon cher

Paul. Tes parents étaient d’excellentes âmes, et je te tiens pour leur

digne fils. En te décidant à vivre sur ton domaine, tu as montré

un bon sens bien rare, une modestie bien touchante; c’est ainsi que

devraient en user tous ceux que la terre a comblés de ses dons. La

terre ne demande pas seulement des bras pour la servir; elle a besoin

aussi, elle a besoin surtout de cœurs fidèles et reconnaissants.

Laisse-moi maintenant te donner un dernier conseil. L’homme n’est

pas fait pour vivre seul, le bonheur n’a de prix qu’à la condition

d’être partagé. Puisque tu te sens les passions assez modérées pour

t’accommoder d’une existence égale, simple et laborieuse, il faut

te marier, il faut, sans trop attendre, chercher dans la famille le

complément de ta destinée. Dieu bénit rarement une maison sans femme

et sans enfants, et le travail même, sans l’amour et le dévouement,

compte à ses yeux pour peu de chose. Marie-toi, mon ami; cherche une

brave créature qui soit la joie de ton foyer, une fille honnête et

modeste, unissant la grâce et la bonté, une compagne enfin...

Il n’acheva pas. Paul avait caché sa figure dans ses mains, et des

sanglots à grand’peine étouffés gonflaient et soulevaient sa poitrine.

Jusque-là, maître de lui-même, il avait offert à son hôte un visage

heureux et souriant; mais Evrard, sans s’en douter, venait d’appuyer

sur une blessure encore saignante, et le pauvre enfant, vaincu par

la douleur, épuisé déjà par toute une journée de contrainte, s’était

oublié et trahi. A ce spectacle inattendu, le colonel s’était levé. Il

avait pris Paul entre ses bras, et il l’interrogeait avec la tendresse

d’un père.

--Qu’as-tu? J’aurai touché, sans le savoir, à quelque point douloureux

de ton cœur. Tu as donc du chagrin?... Pourquoi ne m’en as-tu rien dit?

Parle, que dois-je faire? Je peux disposer de quelques jours encore;

veux-tu que je les passe avec toi? Ma présence ne te guérira pas; elle

te soulagera peut-être.

--Non, non, partez! s’écria Paul ne se contenant plus. Partez, mais

emmenez-moi avec vous! Arrachez-moi d’ici, ne m’abandonnez pas à

moi-même, ne me laissez pas mourir de tristesse et de désespoir!

--Calme-toi, dit Evrard, qui lui tenait la tête dans ses mains et

la pressait contre sa poitrine. Ce que tu souffres, d’autres l’ont

souffert avant toi. Commence par me confier ta peine, et nous

déciderons après si tu dois partir ou rester.

--Oui, mon ami, oui, je vous dirai tout.

Et, après s’être apaisé et recueilli, Paul commença le récit suivant:

* * * * *

J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y

eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts

et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes

amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être

aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était

absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou

dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné

moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent

congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse,

le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans

amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit

sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je

pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long

et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout

à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos

paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont

au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans

ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels

j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du

bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je

encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre

fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse

renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.

Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que

j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans

ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le

chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un

vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les

vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé

d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la

taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc.

Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse

répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse,

qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un

des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même

sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte

à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait

gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque

un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans,

et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au

nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre

importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était

cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de

Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle

se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de

mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante

elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait

les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet

de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais

fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer

aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais,

j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je

m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins

triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse

s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais

instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle

me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le

bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât

à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples

s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je

m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais:

je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus

tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je

les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves

comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de

l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle

de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur,

presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer

auprès d’elle.

Jean de Thommeray; Le colonel Evrard · 第 5 / 8 段