grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est
la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction
d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion
des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne
et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais
joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans
une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes
jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose
d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais
ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un
siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de
bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais
d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche.
Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre
les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce
jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de
ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro
vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute
la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux.
Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix
du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta
trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas
que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai
durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la _Restauration_. Sur le coup
de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à
onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne
dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des
hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où
je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je
pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage
et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me
restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs;
pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner
cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un
pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions
suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon
dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à
frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée
et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était
frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je
précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée;
les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux
fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage.
La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action
d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me
prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour
Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y
serait saluée par le canon des Invalides.
Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait
que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je
volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves
enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux
prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le
droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser
secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y
a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée
par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait
aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle
comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà
Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la
saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie.
Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai
dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits
défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel.
Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps
de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle
était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à
l’effroi.--A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans
un si bel état?
--Vous allez le savoir, m’écriai-je.--Et me voilà entassant sur une
table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque
au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de
partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et
encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais
pas.
Après que j’eus vidé mes coffres:--Vous étiez perdue, vous êtes sauvée,
lui dis-je.
Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque
temps interdite:--Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin.
--Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous
avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas.
--Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en
plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois...
Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis
de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets
amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans
le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans
négliger d’en ôter la clé.--Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle
à mi-voix.--En ce moment le marquis entrait.
Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R...
et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper,
ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières,
qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui
se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur
de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le
monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et
narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de
paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui
se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans
une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un
point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour
modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé
à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et
je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la
lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et,
rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à
m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous...
chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et
je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais
par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais
dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les
vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais
jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait
la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la
véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle
maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le
ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient
dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air
frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je
humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant
les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine
n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une
à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre
au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de
quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la
matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A
mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions
redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes,
tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux
de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que
la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement
si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je
restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main
familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus
un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré
maintes fois dans le monde.--Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il.
Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre
heures: ils sont partis hier au matin.
--Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?
--Du comte et de la comtesse, parbleu!
--Et vous dites qu’ils sont partis?
--En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa
nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit
que de cela, on ne parle pas d’autre chose.
--Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela,
je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la
confidence.
--Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait
à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux
bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La
petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans
compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis?
Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le
vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette
de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier
secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications...
--Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une
comédie toute faite.
--Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau.
--Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je
pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être.
Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans
un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse
était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que
pensez-vous de ma petite histoire?
--Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y
vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur
de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie...
--Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce
insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une
créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit
naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation.
Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse,
ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une
pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était
naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez
tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au
lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus
que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les
besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte
aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes.
--Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des
sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure,
accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de
charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au
plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une
poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse
à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos
vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien
le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le
craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous
aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous
rappelait, elle vous attendait.
Jean secoua la tête.--Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un
dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas
quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme
au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût
des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et
jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon
grand regret je suis forcé de vous laisser.
--Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires.
Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas
d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où
seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli,
cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il
viendra, ce jour, n’en doutez pas.
--Qu’il vienne, je suis prêt.
--Vous vous tuerez, lui dis-je.
Il ne répondit pas.--Et Dieu?... Et votre mère?
Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.--Vous
êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille;
je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne
veux pas désespérer de vous.--Il sourit tristement, et je le quittai.
A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout
en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon
entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me
préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur
Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres.
* * * * *
Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent
l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il
présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait
jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les
mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les
grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les
cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les
jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places
en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au
maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant
qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons
sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés
sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de
leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos
régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang
de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville
pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements,
accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des
tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait
d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les
progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des
armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son
enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de
meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de
pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur
richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres
poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des
contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un
gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées.
J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où
personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les
bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles.
Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des
Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.--A la bonne heure!
lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien.
--Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune.
Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars
ce soir pour aller vivre à l’étranger.
--Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous
songez a la quitter!
--La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui.
Vous-même, que faites-vous ici?
--Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose;
mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a
fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne
fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai
ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur
d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je
vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé
si bas. Le pays est envahi,--et vous, jeune homme, au lieu de sauter
sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune
de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que
de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous
bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez
d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui
infligez cette honte!
Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses
yeux.--Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me
semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous
puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se
passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il
soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à
l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait
interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles,
soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils
continueront de jouir en Bretagne.
Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout
à coup Jean tressaillit.--Écoutez! dit-il.--Je prêtai l’oreille et
j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et
presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous.
Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du
pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant.
C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et
qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous
étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais,
il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se
rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne
et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur
entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac
de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme,
marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En
tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et
deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas
de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main
s’abattit sur la mienne.--Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une
voix sourde.--Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les
plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps
méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de
ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le
dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa
mère.--Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de
femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?--Madame de Thommeray
agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef
de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait
sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne
et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à
la merci de Dieu.
Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray
assistait à l’appel de son bataillon. L’appel terminé, il passait
devant les rangs, lorsqu’un mobile en sortit et lui dit:--Commandant,
on a oublié d’appeler un de vos hommes.
--Comment vous nommez-vous?
--Je m’appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
--Qui êtes-vous?
--Un homme qui a mal vécu.
--Que voulez-vous?
--Bien mourir.
--Êtes-vous riche ou pauvre?
--Hier encore je possédais une richesse mal acquise: je m’en suis
dépouillé volontairement. Il ne me reste que mon fusil et mon bissac.
--C’est bon!--Et d’un geste il le fit rentrer dans les rangs.
Il y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le
front du bataillon.--Jean de Thommeray! cria-t-il.
Une voix mâle répondit:--Présent!
1873.
LE
COLONEL EVRARD
A. M. AUGUSTE BRUN
Mon ami,
C’est chez vous, au Grand-Saconnex, que m’est venue la pensée d’écrire
ces quelques pages. Permettez-moi de vous les adresser en souvenir des
jours heureux que j’ai passés sous votre toit.
JULES SANDEAU.
LE COLONEL EVRARD
C’était un homme doux, silencieux, un peu triste, intrépide au feu,
rêveur sous la tente. Bien que la nature et l’éducation ne l’eussent
pas préparé à la vie des armes, il s’était engagé à vingt-cinq ans dans
un des corps permanents de l’armée d’Afrique. Il avait vu se briser en
un jour l’espoir de sa jeunesse, s’évanouir à jamais tout un avenir
de félicité, et, se sentant seul pour la première fois, s’était jeté
dans l’armée comme dans un cloître. Il y avait vingt ans de cela.
Durant ces vingt années, il avait gagné pied à pied tous ses grades,
sans autre protection que celle du devoir accompli. L’armée offre en
effet plus d’un rapport avec le cloître. Elle bride les passions, elle
règle les âmes; c’est un refuge ouvert à bien des douleurs et à bien
des mécomptes qui n’ont plus celui de la foi. Il n’avait pas tardé
à se retremper dans ce milieu âpre et salubre; un prompt apaisement
s’était fait en lui. Toutefois il demeurait fidèle à ses regrets, et
le souvenir du bonheur perdu lui semblait préférable au bonheur qu’il
aurait pu trouver, qu’il n’avait pas cherché. Tel était le colonel
Evrard. On s’étonnera peut-être que des sentiments si romanesques
aillent se loger dans les camps: je serais encore plus surpris de les
rencontrer dans le monde. Il n’avait pas revu la France depuis qu’il
l’avait quittée. Avant de la quitter, il avait vendu son petit champ,
réalisé son modeste avoir. Toute son ambition désormais était qu’on le
laissât vieillir sous le beau ciel dont la sérénité était descendue peu
à peu dans son cœur. Il aimait le métier qui l’avait sauvé de lui-même.
Enfin il s’était pris d’une affection presque filiale pour cette terre
qui devient si vite la patrie de ses hôtes: de loin, elle paraissait un
exil, et l’exil commence le jour où l’on est forcé de s’en arracher.
L’an dernier cependant, au début de l’été, il s’embarquait pour se
rendre à Marseille. Un de ses frères d’armes, celui de tous qu’il
chérissait le plus, un de ces héros inconnus qui disparaissent dans
la fumée des champs de bataille sans avoir dit leur nom à la gloire,
était tombé, mortellement atteint, en poursuivant les tribus révoltées,
et, près d’expirer, l’avait institué son légataire universel. Il lui
léguait sa mère et sa sœur, qui vivaient étroitement à Paris, et que
sa mort devait plonger dans un état voisin de la détresse. C’était
le testament d’Eudamidas: le colonel l’avait accepté purement et
simplement. Son régiment n’était pas en expédition: il prit un congé et
partit sur-le-champ pour aller recueillir une succession que personne
ne songeait à lui disputer.
En moins d’un mois, grâce à l’activité de ses démarches, grâce
aussi, car il faut bien dire ce qu’il ne disait pas, à sa propre
libéralité, il eut assuré aux deux pauvres femmes une destinée à peu
près convenable, à l’abri du besoin. Sa tâche terminée, il avait
encore devant lui quelques semaines de loisir et d’indépendance; il ne
sut plus que faire. Paris embelli, transfiguré comme par la baguette
des fées, le touchait à peine. En présence des merveilles d’une
civilisation dont une longue absence l’avait presque déshabitué, il
éprouvait déjà les atteintes de la nostalgie. Il regrettait sa vie
large et simple au sein des grands espaces, ses nuits resplendissantes,
ses soleils brûlants, ses steppes embrasés. Il résolut d’abréger le
temps de son congé; mais, avant de retourner en Afrique, cédant au
besoin d’émotions qui ne meurt jamais dans le cœur de l’homme, il
voulut revoir le coin de terre où il était né, dire un dernier adieu
aux lieux qu’il avait tant aimés.