vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez
laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des
sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant.
Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente
pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez
l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie
d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans
votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh
bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et
parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie
qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous
n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous
avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres
m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez
madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez
suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur
une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez
failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas
donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y
porter une main amie?
Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange
effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula
entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie,
puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise
en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air
aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la
veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre
raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute,
à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une
histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le
mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici
la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais
d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le
faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs
mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des
affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune
femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières
lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur
brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore
osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus
dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et
quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances,
je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de
R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en
provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas
voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait
ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée;
elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne
me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle
tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour.
Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses
montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais
d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur
derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à
l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un
reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir.
A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la
terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le
sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma
mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais
qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses
mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée
d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne
tarda pas à m’en octroyer le prix.
Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien
qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte
importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce
que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair,
il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un
si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées,
je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent
l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre
ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà
Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner
en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre
qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même
temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller
passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les
deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus.
J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui
précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait
ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à
quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je.
Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous
ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez
bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine
ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites
pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît:
c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du
monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle
était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La
Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons,
me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre,
aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans
l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours
après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais
l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.
Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un
mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité
qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient
cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un
regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main
furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après
tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les
plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un
jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui,
pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était
réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation
suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que
j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient
sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude
des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une
société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus
que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le
goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son
mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait
qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette
destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de
réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme
dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que,
si madame de R... était en effet une victime de la société, la société
traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait
que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué
avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers
à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même.
Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même
toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me
plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques.
Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et
m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le
ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La
résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les
difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour
en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans
mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues
obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet
était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri
IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours,
aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais
parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise
sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires
et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous
faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords
de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions
étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société
parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger
jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je
la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques
paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin
je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et
dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés
et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle
avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui
coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé
de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant
ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La
splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité
de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient
de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi
des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux,
et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à
tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle
en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le
vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y
poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je
m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se
disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et
j’entrevoyais d’heureux jours.
Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées
avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première
grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour
d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une
embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été,
vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?
--Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont
ordonnés...
--Et vous les prendrez?...
--A Trouville.
--A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!
--Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les
défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les
_amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste
s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes
du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.
--Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que
vous menez ici?
--Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon
rang: quel mal y voyez-vous?
Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de
ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les
humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se
jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui
s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue
dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à
voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne
pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas
ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une
si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection
véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui
à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour
élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui
était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers
le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand
plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?
Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de
l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé
et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne
suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant
honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous
reverrai de ma vie.--Et je m’en allai.
Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un
incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les
illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines
longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir;
je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde,
j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le
monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la
cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude;
Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel;
madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me
demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans
ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque
je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à
Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je
ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne
fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée
volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je
m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans
le boudoir où se tenait ma chère désolée.
Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de
volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement
qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle
était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée
sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières
brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant,
elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de
longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je
laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix
suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en
croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa
raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime!
Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton
avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments
sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent
des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant
se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait
à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de
lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore,
puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie
tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant
violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le
monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes,
reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus
une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche
dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée
de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur
aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes
pieds.
Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme
le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je
baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu
de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais
du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de
respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant
des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine,
se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos
sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre
soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse
pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond
de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu
d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir?
Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon
cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant
ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine,
quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux
les connaître.
--A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.
--Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous
faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme
vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma
vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de
lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace?
Que vous a-t-on fait?
Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je
fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret
douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous
n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination
s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir.
J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air
des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les
entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices,
aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine
m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait
tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais
de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme
que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos
premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de
refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais
mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de
résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences
qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de
son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste,
parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au
total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir
de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt,
et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur
toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur
à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif
repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en
présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et
il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement
à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des
affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison
si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec
une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un
réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient
présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant
à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience
et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et
complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais
sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?
--Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse,
toutes les amertumes de la pauvreté.
--Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour
confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.
L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un
instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous
avez devant vous quelques jours de répit?
--Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.
--Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France
à Denain.
Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel
en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son
temps que l’histoire de son pays.
J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout
bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de
R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance,
mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là.
Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se
passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un
cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous
les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes
armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux
que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix
que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être
considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup
de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune
et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le
lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas,
Monsieur? vous n’avez jamais joué?
--Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma
jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me
prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui
il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil
ami une partie de dominos.