Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement

vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez

laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des

sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant.

Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente

pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez

l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie

d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans

votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh

bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et

parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie

qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous

n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous

avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres

m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez

madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez

suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur

une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez

failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas

donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y

porter une main amie?

Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange

effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula

entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie,

puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise

en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air

aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la

veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre

raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute,

à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une

histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le

mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici

la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais

d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le

faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs

mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des

affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune

femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières

lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur

brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore

osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus

dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et

quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances,

je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de

R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en

provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas

voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait

ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée;

elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne

me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle

tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour.

Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses

montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais

d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur

derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à

l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un

reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir.

A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la

terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le

sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma

mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais

qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses

mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée

d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne

tarda pas à m’en octroyer le prix.

Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien

qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte

importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce

que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair,

il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un

si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées,

je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent

l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre

ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà

Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner

en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre

qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même

temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller

passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les

deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus.

J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui

précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait

ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à

quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je.

Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous

ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez

bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine

ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites

pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît:

c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du

monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle

était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La

Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons,

me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre,

aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans

l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours

après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais

l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.

Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un

mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité

qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient

cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un

regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main

furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après

tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les

plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un

jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui,

pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était

réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation

suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que

j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient

sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude

des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une

société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus

que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le

goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son

mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait

qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette

destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de

réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme

dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que,

si madame de R... était en effet une victime de la société, la société

traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait

que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué

avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers

à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même.

Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même

toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me

plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques.

Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et

m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le

ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La

résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les

difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour

en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans

mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues

obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet

était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri

IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours,

aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais

parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise

sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires

et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous

faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords

de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions

étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société

parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger

jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je

la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques

paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin

je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et

dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés

et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle

avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui

coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé

de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant

ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La

splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité

de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient

de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi

des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux,

et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à

tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle

en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le

vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y

poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je

m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se

disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et

j’entrevoyais d’heureux jours.

Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées

avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première

grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour

d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une

embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été,

vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?

--Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont

ordonnés...

--Et vous les prendrez?...

--A Trouville.

--A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!

--Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les

défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les

_amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste

s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes

du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.

--Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que

vous menez ici?

--Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon

rang: quel mal y voyez-vous?

Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de

ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les

humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se

jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui

s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue

dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à

voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne

pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas

ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une

si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection

véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui

à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour

élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui

était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers

le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand

plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?

Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de

l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé

et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne

suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant

honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous

reverrai de ma vie.--Et je m’en allai.

Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un

incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les

illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines

longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir;

je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde,

j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le

monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la

cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude;

Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel;

madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me

demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans

ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque

je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à

Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je

ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne

fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée

volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je

m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans

le boudoir où se tenait ma chère désolée.

Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de

volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement

qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle

était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée

sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières

brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant,

elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de

longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je

laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix

suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en

croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa

raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime!

Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton

avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments

sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent

des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant

se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait

à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de

lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore,

puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie

tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant

violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le

monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes,

reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus

une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche

dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée

de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur

aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes

pieds.

Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme

le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je

baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu

de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais

du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de

respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant

des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine,

se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos

sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre

soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse

pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond

de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu

d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir?

Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon

cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant

ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine,

quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux

les connaître.

--A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.

--Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous

faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme

vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma

vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de

lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace?

Que vous a-t-on fait?

Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je

fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret

douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous

n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination

s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir.

J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air

des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les

entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices,

aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine

m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait

tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais

de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme

que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos

premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de

refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais

mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de

résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences

qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de

son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste,

parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au

total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir

de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt,

et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur

toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur

à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif

repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en

présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et

il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement

à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des

affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison

si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec

une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un

réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient

présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant

à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience

et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et

complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais

sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?

--Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse,

toutes les amertumes de la pauvreté.

--Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour

confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.

L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un

instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous

avez devant vous quelques jours de répit?

--Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.

--Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France

à Denain.

Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel

en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son

temps que l’histoire de son pays.

J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout

bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de

R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance,

mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là.

Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se

passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un

cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous

les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes

armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux

que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix

que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être

considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup

de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune

et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le

lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas,

Monsieur? vous n’avez jamais joué?

--Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma

jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me

prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui

il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil

ami une partie de dominos.

Jean de Thommeray; Le colonel Evrard · 第 3 / 8 段