--Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un

geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a

ravi mon enfant.--Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter

ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre

qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la

passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le

remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son

fils.--J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette

jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour

la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus

calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une

âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite

d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup

d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même

la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa

jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle

divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer,

ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes

mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie,

et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée.

Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et

parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle

était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement;

quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris,

composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle

était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle,

c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait

fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté.

Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa

propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et

résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était

arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument

comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens

qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les

bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne.

Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à

la _locanda_, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de

cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt

en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour,

éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs

des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait

dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était

la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert

dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une

âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel

ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le

déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous

la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de

tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses

rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris

les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans

frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure.

De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et

de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes

ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa

résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le

sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel

pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata

en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en

secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa

mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile:

il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai

seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.

Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de

couler.--Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment

elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon

fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le

jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien

sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et

rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois

s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari.

L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous

nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était

assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à

lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R...

l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de

la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu

sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père,

il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient

que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en

secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de

sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement,

le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place

au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui

pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous

te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui

te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi,

le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et

pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre

charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait

vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de

mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en

étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait

dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me

glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous

minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de

sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à

coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le

pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village

qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants;

il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on

affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom

dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs

honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse

désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu

fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce

n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de

quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois

encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient

conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli,

où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint

à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut

tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait

franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il

s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à

grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le

siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès

de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues

les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre

honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de

Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti

le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre

nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer

son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de

mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne

s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour

le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche

honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver,

Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante.

Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la

vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle

est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses

yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant;

dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne

l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien,

a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la

ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe

jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me

cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le

sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!

Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue,

ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de

Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune

homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc

imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact

seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune

donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel,

le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son

fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas

moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé

d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné

l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce

qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard.

Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de

mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai

pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je

venais de voir et d’entendre.

De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission

qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste

quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait.

Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais

à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous

l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures:

je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient

pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique

étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les

renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun

doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa

vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui

qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption

élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui

valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis

que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté

volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort

indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures.

Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes

et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre

sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de

paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait

pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du

temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule

le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de

ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de

sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui

la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse

énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet

de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement

comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si

loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en

gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le

respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de

quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes

bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient

qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale,

et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant,

l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule

qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter

la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des

rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de

main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute

sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges

nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un

cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait

par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement

de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe

échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.--Madame, lui dit-il du

ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous

le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.--Sans hésiter,

elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne

s’étaient plus quittés.

Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale!

cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi

dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire

absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au

théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et

souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il

recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu

considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout

de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient

grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la

place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je

n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour

travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre

que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un

mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et

que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa

destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin

d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner

jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.

Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé

dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue

des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le

boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure

qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de

cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française

avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans

un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais.

Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis

de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une

bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie

couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers

cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de

l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.

Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de

désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au

milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail

glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps

négligé.--Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai

eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais

parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un

devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai

trouvés.

Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont

j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:--De

grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme

et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions,

mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à

m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu,

ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de

scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon

père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir

et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je

fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de

rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient

et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand

crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute,

à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur

jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait

autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un

cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal,

je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y

avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses

convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait

farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise

où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai

trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais

pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que

des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces

embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant

prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et

par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent

était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus

du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui.

On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai

joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup

de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil

prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal?

Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi

les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer

une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si

vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez

en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de

leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant

peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon

nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on

surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je

travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse

est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je

sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes

mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure,

croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut

ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur

monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans

celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure,

les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles

offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur

leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde

ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins

grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les

appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière

qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté,

la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui

guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre

et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap

des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du

lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe

et mensonge.

C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et

glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de

sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait

les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions

du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son

front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant

le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste,

le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et

l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis

du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise,

j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.--Vous

vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a

conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons:

vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient,

je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que

vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction

où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire.

Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand

vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref,

et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous

livrerai à vos réflexions.--Et, sans m’arrêter au geste d’impatience

dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma

visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien

endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre,

tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il

n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de

quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand

je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il

avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il

l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré

changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le

divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché

le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller

en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne

sais quoi de farouche et de résistant.

Jean de Thommeray; Le colonel Evrard · 第 2 / 8 段