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JEAN
DE
THOMMERAY
LE
COLONEL EVRARD
PAR
JULES SANDEAU
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
[Logo: M L]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L’OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
1873
Droits de reproduction et de traduction réservés
JEAN
DE THOMMERAY
A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.
C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma consolation, que je dédie ce
récit, commencé sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux
alors! Tu m’as appris que les plus mauvais jours, lorsqu’ils sont
traversés près des êtres qu’on aime, laissent encore de bien doux
souvenirs.
JULES SANDEAU.
JEAN DE THOMMERAY
C’est à la campagne, près des bois, non loin de la Seine, dans le
modeste enclos où je comptais achever de vieillir, que je le vis
pour la première fois. Il avait vingt-deux ans à peine. Quelques
pages signées de mon nom avaient suffi pour me gagner son cœur: il
se présentait sans autre recommandation que sa bonne mine et son
désir de me connaître. Les sympathies de la jeunesse ont un attrait
irrésistible; il est doux surtout de les inspirer lorsqu’on touche
soi-même à l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que je pus sans
qu’il m’en coûtât grand effort, car en vérité il était charmant. Je le
vois encore m’abordant au pas de ma grille, svelte, élancé, la figure
au teint mat ombragée d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil bleu, le
front pur, avec de beaux cheveux d’un blond cendré qui foisonnaient aux
tempes; sa tenue, ses manières et son langage, l’élégante simplicité
qui paraissait dans sa personne, tout chez lui témoignait en faveur
du foyer où il avait grandi. Il faisait une claire journée d’avril;
nous la passâmes ensemble dans les bois de Meudon, sur les coteaux de
Sèvres et de Bellevue. Malgré tant d’années qui nous séparaient, nous
causions bientôt comme deux amis. Fortune rare dans une époque où la
jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait en général que chez
les vieillards, dans une époque où les souvenirs donnaient plus de
fleurs que les espérances, où les soirs jetaient plus de flamme que
les matins, fortune bien rare en effet et qui mérite d’être signalée,
ce jeune homme était jeune; il avait tous les entraînements généreux,
toutes les saintes illusions, toutes les heureuses passions de son
âge. Il croyait au bien, il admirait le beau, il rêvait l’amour et la
gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par moments, avec une sorte de
stupeur. D’où venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le jour?
quelle étoile avait lui sur son berceau? Qu’était-ce enfin que ce Jean
de Thommeray qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait encore
parlé ni de filles, ni de chevaux, ni même du cours de la rente?
Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai
promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux.
M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait
commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de
tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les
dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la
révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis,
qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas
envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême
de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les
muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe
que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération
qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge
un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose,
c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait
partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés
des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses
instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il
avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et
à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné
par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait,
au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les
pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer
les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles
dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare
alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il
les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti
toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement
universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune
fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser
plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées,
on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé,
après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se
retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de
conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les
débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il
n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample
provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque
temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même
à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre
n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera
pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de
s’en repentir.
Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait
dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la
vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la
ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre
les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray
vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant
à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant
que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le
pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec
grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre
racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa
jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque
de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il
n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps,
qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait
_gentleman_ qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement
complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans
une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût
Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à
l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange
que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il
était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme
rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le
nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M.
de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait
la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était
cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait
à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot,
aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David,
statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de
Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune
des _offices_ ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de
ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous
là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de
leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait
reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement
relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une
de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une
qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient
poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que
pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer
la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs,
grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue,
il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du
moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur.
Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui
n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait
avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient
fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs
idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant
respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti
au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est
par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le
bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever
dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830.
Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient
peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine
n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs
déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur
avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour
d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien
venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu
où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût
bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence.
Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente
contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein,
coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les
chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte
qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait,
et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs
diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et
de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de
l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement
par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de
littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui
abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte
pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de
s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de
qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean,
avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires
et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature
délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui,
sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude
inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il
échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et
aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les
volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies,
pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies,
au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages
retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés,
de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces
beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des
flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des
poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans
ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis,
un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale.
Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée
par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait
quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était
revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean,
entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques
l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres
où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre
de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et
de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société
brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient
encore les féeries de la perspective et les enchantements de la
mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père:
il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut
le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour
inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien
clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon,
c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme
objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés,
toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient
l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits
poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux _Mélodies
irlandaises_ de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray
des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu
féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance,
tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à
peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main
prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux;
leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis,
ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil,
que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la
province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui
pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans
Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées.
Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il
s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer
longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il
n’eût pas déplu à M. de Thommeray,--c’était, semblait-il, sa secrète
ambition,--que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait
joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de
programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la
vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des
lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la
passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque
époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre.
Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de
phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me
reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes
ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y
pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec
sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués.
Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les
enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas,
désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en
marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de
jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin
des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus
tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où
l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils
désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels
hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable,
la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature
seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois
et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes
n’avaient pas pu supprimer le printemps.
Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de
l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme
et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue,
mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter,
et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il
s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que
la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin.
M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à
se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit
dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user
qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces
grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux
respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme
des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne
s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été
marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies
qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient
pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se
souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le
plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure,
se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités.
Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit
quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé
à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires.
Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa
vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de
loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré
avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les
poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous
tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André
Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y
revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre
sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au
passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse
du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton;
son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses
manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons
d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une
génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs
sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage,
une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui
relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré
dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il
avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même
se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de
la veille.--Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de
sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je
lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de
savoir ce que vous en pensez.
Ce petit morceau avait pour titre: _Le Huron de Quimper-Corentin_. Bien
que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on
avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait.
Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré
l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une
charge faite avec _humour_, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par
l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et
la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon
ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq
ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave
Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection
de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la
Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation
qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris,
ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté
à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après
une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres,
dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les
grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le
nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans
sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un
saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de
tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté
sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes
attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes
d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la
lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient
mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau
final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de _vive La Fayette_,
binious et bombardes exécutant l’air de _la Parisienne_, et, pour tout
couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent
sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses:
27, 28, 29 _juillet_, et cette déclaration immortelle: _une charte sera
désormais une vérité_.
Je n’avais pu m’empêcher de sourire.--A votre aise! Monsieur, à votre
aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous
paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point.
Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités,
qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en
régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est
leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au
public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence
à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai
donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le
bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance:
j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans
cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais!
Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son
ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui
n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait
de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces
sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son
honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article
en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau,
il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses
démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours
maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis
de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de
fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de
siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et
passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.
--Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se
trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe
que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que
tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au
saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que
vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas
que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner
l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à
l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse
qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint,
dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que
l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne
s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la
distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini;
mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à
la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon
berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement
me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les
chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les
outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup
est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond
au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien!
dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré
un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes
mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui
m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge.
Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit
n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches
complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses
démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y
ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des
honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.
Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce
fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât
au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas
question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai
du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que
m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le
détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que
le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère,
qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin
les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et
l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes
presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques
les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus
déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait
place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement
et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres.
Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume,
mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à
travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà
la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La
muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait
désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les
premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses
deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les
apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et
je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde
fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon
fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai
le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au
moment de nous séparer:--Il peut se faire, me dit Jean, que je reste
longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie
jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes
parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil
que j’ai reçu de vous.
Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et
le train partit.
Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir:
je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue.
Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le
domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder
à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au
salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes
appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se
dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers
récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au
ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de
la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste;
des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à
chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean
ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un
médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère
qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un
des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller
se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais
les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même
place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux
bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la
rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais
que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la
main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement
épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de
le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais
d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une
voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur
montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean
qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux
témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage
dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était
un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait
sur le terrain le premier pansement.--Ce n’est rien, dit Jean d’une
voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme
l’ivoire: une piqûre d’aiguille.--A peine achevait-il ces mots qu’une
mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance
entre les bras qui le soutenaient.
La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les
mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche
au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir
vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire
avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris
par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal
article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où
l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il
cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le
seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et,
de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au
visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit
de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on
a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain.
Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse,
la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La
guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa
mère pour aller passer l’hiver à Pise.
Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus
aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents,
un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il
plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne
s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité
tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il
ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux.
Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa
résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus
assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain
qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées
grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de
la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à
temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il
se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans
le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me
parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais
silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du
ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait
à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait
et se laissait vivre.
Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait
dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui,
pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était
d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société
parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la
tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses
traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un
petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un
domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de
son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait,
en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de
jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines,
soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le
sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient
arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire
d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en
étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme
en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la
comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu;
ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de
l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute
la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus
remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point
à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient
révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux
mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon
temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante,
et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu
de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres
de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de
m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures
et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie,
promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.
Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était
devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite,
et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je
trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait
généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté,
il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant
des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge
n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années,
l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en
Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour,
dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais
qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation
de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour
même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la
nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile
du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et
le cœur en fête.
L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que
je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et
donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité
de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de
pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques,
têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson
rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine.
Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de
ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je
poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt
que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans
son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray,
en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne,
debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère,
ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée
plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis
que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le
fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence
lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était
point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point,
le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit
d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame
de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt.
Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit
vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit
par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec
avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au
supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai
en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris
qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui
s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression
désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire,
et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à
son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute
blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante
par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut
admirablement beau.
--Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes
pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de
vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour
à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir
ici l’occasion de vous l’exprimer.
Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu
quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir
tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût
pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé
comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer
pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui
sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas.
Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de
Thommeray me ferma la bouche.
--Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux
fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de
celui que nous avons perdu.
Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non!
L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage,
n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de
ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue
aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise
d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je
l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses;
elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée
dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces
réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean
vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était
naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire.
Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages
consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres,
violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui
se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé,
lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante
parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent
ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux
mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.--Vous dînez
avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et,
comme je cherchais à m’excuser:--Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne
partez pas avant que j’aie pu vous parler.--Je ne résistai plus et me
laissai conduire.
Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement
que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua
pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à
peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune,
mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi
non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré,
tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans
ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous
me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray
n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à
Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint
ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours
la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie
pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour
d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et
n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune
des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de
tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais
frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à
leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de
soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles,
avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes
qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt,
je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments
n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout
ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de
Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement
nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps
que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux
fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la
même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il
se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois
nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un
sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre,
que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions
bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont
il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si
longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec
tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor
qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard
avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et
son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa
vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit
des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait
comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus
lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait
à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le
nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom
proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.
A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec
ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray,
restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été
brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du
jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous
fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber
sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de
s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je
m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes.
Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.--Ainsi,
dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie?
Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes
entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me
parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.
--Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le
trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne
suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était
datée de Pise, et depuis...