CHAPITRE VI.

_Des coches._

=Différence des opinions des philosophes sur les causes de divers

usages et accidents: sur «Dieu vous bénisse» dit à qui éternue, sur

le mal de mer; digression sur la peur.=--Il est aisé de constater que

les grands auteurs, traitant des causes de tels et tels faits, ne

donnent pas uniquement celles qu'ils croient être les véritables, mais

souvent aussi en citent qu'ils n'estiment pas telles, pourvu qu'elles

soient ingénieuses ou élégantes; en cela, ils sont réellement utiles si

leurs dires sont appuyés de bonnes raisons. Ne pouvant être certains

de la cause principale, nous en énumérons plusieurs; peut-être se

trouvera-t-elle par hasard dans le nombre: «_Ce n'est pas assez de

n'indiquer qu'une cause, il faut en donner plusieurs, quoiqu'il n'y en

ait qu'une de bonne_ (_Lucrèce_).»

Désirez-vous savoir d'où vient cette habitude de dire: «Dieu vous

bénisse!» à ceux qui éternuent? Voici: nous produisons trois sortes

de vents: L'un, qui sort d'en bas, est fort malpropre; un autre, qui

sort par la bouche, accuse que nous avons trop mangé; le troisième

est l'éternuement, il vient du cerveau et ne prête à aucune critique,

d'où l'accueil honnête que nous lui faisons. Ne vous moquez pas de

cette explication; si subtile qu'elle vous paraisse, elle est, dit-on,

d'Aristote.

Il me semble avoir vu dans Plutarque (l'auteur qui, à ma connaissance

a le mieux su allier l'art à la nature et le jugement au savoir)

qu'après avoir donné quelques preuves que la crainte peut produire

le mal de mer, il attribue à cette cause les soulèvements d'estomac

qu'éprouvent ceux qui voyagent sur mer. Moi qui suis fort sujet à ce

mal, je sais pertinemment que, chez moi, la crainte n'en est pas la

cause, et je le sais non par conjectures mais par expérience. Sans

mettre en avant ce qu'on m'a dit, que les animaux, et en particulier

les pourceaux, l'éprouvent en dehors de toute appréhension de danger,

ni ce qu'une de mes connaissances m'a raconté sur elle-même que, bien

qu'y étant fort sujet, l'envie de vomir lui est passée deux ou trois

fois, pendant de violentes tempêtes, par suite de la frayeur où elle

était, se trouvant, comme dit Sénèque, «_trop préoccupée du péril

qu'elle courait pour songer à elle-même_»; je n'ai jamais craint sur

l'eau pas plus qu'ailleurs au point d'en être troublé et d'en perdre

la tête, quoique ayant souvent couru des risques où la peur eût été

bien justifiée si toutefois elle l'est quand ce n'est que la mort

qu'on a à redouter.--La peur naît parfois faute de jugement, aussi

bien que faute de cœur; tous les dangers que j'ai courus, je les

ai envisagés les yeux ouverts sans que mes idées s'en soient trouvées

affectées, entravées ou amoindries; pour craindre, il faut encore

du courage. Bien m'en prit autrefois d'être ainsi et non comme tant

d'autres; cela m'a permis de me diriger et de conserver mon sang-froid

alors que j'étais en fuite; j'ai pu par là m'en tirer, sinon sans

crainte, du moins sans effroi ni étonnement; j'étais ému, mais non

étourdi et éperdu. Les grandes âmes vont bien plus loin et nous

donnent le spectacle de retraites non seulement calmes et couronnées

de succès, mais encore exécutées fièrement. Voici, à ce propos, ce

que conte Alcibiade sur Socrate dont, en cette circonstance, il était

le compagnon d'armes: «Je le trouvai, dit-il, Lachez et lui, après la

déroute de notre armée, fermant la marche derrière les fuyards. Je

l'observais tout à mon aise, n'ayant rien à craindre pour moi-même

parce que j'étais sur un bon cheval et qu'il était à pied; il en avait

du reste été ainsi pendant toute la durée du combat. Je remarquai

surtout combien il était avisé et résolu, en comparaison de Lachez;

et aussi la crânerie de son allure qui ne différait en rien de celle

qu'il avait d'ordinaire. Il avait conservé sa fermeté et sa lucidité

d'esprit, observait et se rendait compte de ce qui se passait autour

de lui, regardant tantôt les uns, tantôt les autres, amis et ennemis;

encourageant les uns de ce même regard qui signifiait aux autres qu'il

était décidé à vendre bien cher son sang et sa vie à qui tenterait

de les lui ôter; et cela les sauva, car on n'attaque pas volontiers

ceux qui montrent de telles dispositions, tandis qu'on court sur ceux

que la peur entraîne.» Tel est le témoignage de ce grand capitaine,

qui nous apprend, ce que nous constatons tous les jours, qu'il n'est

rien qui nous expose davantage au danger qu'un soin exagéré de nous

en préserver: «_D'ordinaire, moins il y a de crainte, moins il y a de

danger_ (_Tite-Live_).» C'est à tort qu'on dit dans le peuple: «Un tel

craint la mort», quand on veut exprimer que quelqu'un y songe et la

prévoit. La prévoyance s'applique également à ce qui nous touche en

bien comme en mal; considérer et apprécier le danger est, en quelque

sorte, le contraire de s'en effrayer.--Je ne me sens pas assez fort

pour résister à cette violente secousse que nous cause la peur, pas

plus qu'à toute autre passion aussi véhémente; si une fois j'en étais

frappé, j'en serais atterré et ne m'en relèverais jamais complètement;

qui aurait fait perdre pied à mon âme, ne parviendrait jamais à la

remettre en place bien d'aplomb; elle aurait beau se tâter, s'étudier

avec soin et au plus profond d'elle-même, malgré cela elle n'arriverait

jamais à fermer et consolider la plaie dont elle aurait été atteinte.

Cela a été une grande chance pour moi que, jusqu'ici, aucune maladie

ne l'ait jetée hors d'elle-même. A chaque épreuve qui m'arrive, j'y

fais face en appelant à moi tout ce que j'ai de force de résistance;

aussi, la première qui l'emporterait, me laisserait-elle à bout de

ressources pour continuer la lutte. Je ne suis pas à même de renouveler

mon effort; si, par quelque endroit, le mal rompt la digue que je lui

oppose, me voilà désemparé et je suis noyé sans pouvoir échapper.

Épicure dit que le sage ne peut jamais en arriver à un état d'âme qui

soit contraire aux principes qu'il s'est une fois posés; je suis porté

à prendre la contrepartie de cette maxime, et crois que celui qui, une

seule fois, aurait été réellement fou, ne sera jamais bien sage. Dieu *

qui mesure le froid à ses créatures selon la fourrure qui les protège,

me mesure mes passions, à la force que j'ai pour leur résister. La

nature m'a laissé à découvert d'un côté et m'a couvert de l'autre; elle

m'a désarmé en m'ôtant la force, mais armé d'insensibilité et aussi de

ce fait qu'en moi, la peur est raisonnée et sans beaucoup de prise.

Je ne puis supporter longtemps, et quand j'étais jeune je les

supportais encore moins, les coches, les litières, les bateaux; je

hais, à la ville comme à la campagne, tout moyen de locomotion autre

que le cheval; la litière m'incommode plus encore que les coches, par

la même raison qui fait que j'endure plus aisément une mer agitée

lors même qu'elle peut donner des inquiétudes que le mouvement qu'on

ressent en temps calme. La légère secousse que produisent les rames,

sous l'action desquelles le navire se dérobe sous nous, me barbouille,

je ne sais pourquoi, la tête et l'estomac, de même que je ne puis me

sentir assis sur un siège qui vacille. Quand la voile ou le courant

nous emporte d'un mouvement régulier, ou que nous allons à la remorque,

l'absence d'à coups fait que je n'éprouve pas de gêne; ce que je ne

puis souffrir, ce sont les mouvements saccadés, et plus ils sont

lents plus ils m'incommodent; je ne sais trop comment les dépeindre

avec plus de précision. Les médecins m'ont conseillé, pour remédier

à cette disposition, de me contenir le bas-ventre avec une serviette

bien serrée; c'est un moyen dont je n'ai pas essayé, parce que j'ai

pour habitude de réagir contre les défauts que je puis avoir pour les

dompter par ma seule volonté.

=Variété d'emploi des chars; comment ils ont été parfois utilisés à

la guerre et pendant la paix.=--Si ma mémoire me le permettait, je

ne considérerais pas comme du temps perdu d'énumérer ici la variété

infinie, au dire des historiens, des divers modes d'emploi des chars

à la guerre. Ils ont varié suivant les nations et les temps, semblent

avoir été d'un grand effet et étaient devenus une nécessité; aussi

est-il étonnant que nous ne soyons pas mieux documentés sur ce

point.--Je ne ferai que rappeler qu'à une époque assez rapprochée, du

temps de nos pères, les Hongrois s'en servirent avec succès contre les

Turcs: sur chacun se trouvaient un soldat armé d'un bouclier et un

mousquetaire, avec nombre d'arquebuses chargées et disposées prêtes

à faire feu, le tout couvert d'une forte bâche, comme le sont les

galiotes. Ils en avaient jusqu'à trois mille semblables, établis sur le

front de bataille. Après que le canon avait joué, ceux qui montaient

ces chars, déchargeaient * tout d'abord sur l'ennemi les armes à feu

qui y avaient été placées, ce qui n'était pas sans donner un certain

avantage, puis on se portait contre lui. Ils les employaient aussi

en les lançant contre la cavalerie de l'adversaire, pour la rompre

et y faire brèche; et cela indépendamment du secours qu'ils en *

tiraient, quand ils craignaient des surprises, pour garder leurs flancs

lorsqu'ils étaient en marche en rase campagne, ou encore pour couvrir

en hâte et fortifier un lieu de stationnement.--De mon temps, sur l'une

de nos frontières, un gentilhomme qui était peu dispos de sa personne,

ne trouvant pas de cheval capable de le porter en raison de son poids

et redoutant une attaque, parcourait le pays sur un char semblable à

ceux que je viens de décrire et s'en trouvait bien. Bornons-nous là

pour les chars employés à la guerre.

Les derniers rois de notre première race, dont la fainéantise

ressortait cependant bien déjà suffisamment autrement, voyageaient

et se promenaient sur un char tiré par quatre bœufs. Marc-Antoine

fut le premier qui, en compagnie d'une jeune musicienne, se fit

conduire dans Rome par des lions attelés à son char. Postérieurement,

Héliogabale en fit autant, se disant être Cybèle la mère des dieux; il

allait aussi attelant des tigres pour figurer Bacchus et il lui arriva

d'atteler son char de deux cerfs, une autre fois de quatre chiens, une

autre de quatre jeunes filles qui, toutes nues, le traînaient en grande

pompe, lui-même étant en pareil état de nudité. L'empereur Firmus

attelait quatre autruches de grandeur étonnante, si bien qu'il semblait

voler plutôt que rouler.

=En général les souverains ont grand tort de se livrer à des dépenses

exagérées de luxe; ces prodigalités sont mal vues des peuples qui

estiment, avec raison, qu'elles sont faites à leurs dépens.=--Ces

inventions étranges me mettent en tête l'idée que c'est une sorte

de pusillanimité de la part des monarques, et un témoignage qu'ils

ne comprennent pas assez ce qu'ils sont, que de chercher, par des

dépenses excessives, à se faire valoir et à paraître. Ce pourrait

être excusable en pays étranger; mais au milieu de leurs sujets, là

où ils peuvent tout, leur dignité même leur constitue le plus haut

degré auquel, en fait d'honneurs, ils puissent atteindre. Il en est de

même d'un gentilhomme, pour lequel je trouve qu'il est bien superflu

de se vêtir d'une manière particulière, quand il est chez lui: sa

demeure, son train de maison, sa cuisine, répondent assez pour lui.

Je trouve judicieux le conseil que donne Isocrate à son roi: «D'avoir

un intérieur et un mobilier splendides, d'autant que cela constitue

une dépense qui dure et passe à ses successeurs, et d'éviter toute

magnificence dont l'usage et le souvenir sont éphémères.»--Quand

j'étais jeune, j'aimais la parure, n'ayant d'autres moyens de me

faire remarquer, et cela m'allait bien; il en est sur qui les beaux

vêtements jurent.--Nous possédons des relevés de comptes qui étonnent

par l'extrême économie de certains de nos rois, pour eux et tout ce qui

les touchait personnellement, ainsi que par celle qu'ils apportaient

dans leurs libéralités; et c'étaient des rois puissants, renommés

par leur valeur et les dons de la fortune. Démosthène combattait à

outrance une loi de son pays, qui mettait à la charge des deniers

publics les dépenses faites pour donner plus de solennité aux jeux et

aux fêtes; il voulait que sa grandeur se manifestât par le nombre de

ses vaisseaux prêts à prendre la mer et de ses armées prêtes à entrer

en campagne. C'est avec raison qu'on reproche à Théophraste d'émettre

l'idée contraire dans son livre sur la richesse, et de prétendre que

des dépenses de cette nature doivent être une conséquence naturelle de

l'opulence. Aristote, lui, dit que ce sont là des plaisirs qui ne sont

appréciés que de la populace, dont le souvenir disparaît dès qu'ils ont

pris fin, et dont ne peut faire cas un homme sérieux qui a du jugement.

Ces dépenses trouveraient, ce me semble, un emploi bien plus digne de

la majesté royale, bien plus utile, juste et durable, si elles étaient

affectées à la construction de ports, de darses, de fortifications, de

murailles, d'édifices somptueux, d'églises, d'hôpitaux, de collèges,

à l'amélioration des rues et des chemins. Pour en avoir agi ainsi, le

pape Grégoire XIII laissera une mémoire des plus recommandables et

qui se perpétuera. C'est aussi par là que, pendant longues années,

ses ressources lui permettant de satisfaire ses goûts, la libéralité

naturelle et la magnificence de notre reine Catherine se sont

manifestées; et c'est un grand déplaisir pour moi, que la construction

du beau Pont-Neuf, dont notre grande ville lui est redevable, ait été

interrompu, et de ne pouvoir, avant de mourir, espérer le voir achevé.

Il semble aux sujets, spectateurs des triomphes que se ménagent

ainsi leurs rois, que c'est leur propre richesse qu'on étale sous

leurs yeux et que c'est eux qui font les frais des fêtes qu'on leur

donne; d'autant que les peuples pensent volontiers de leurs maîtres,

ce que nous pensons de nos valets, qu'ils doivent mettre leur soin

à ce que nous ayons en abondance tout ce qui nous est nécessaire,

mais sans prétendre en avoir leur part. C'est ce qui explique ce mot

de l'empereur Galba qui, satisfait du plaisir que lui avait causé

un musicien pendant son souper, s'étant fait apporter sa cassette

particulière et y ayant pris une poignée d'écus, la lui donna en

disant: «Cela est à moi, et ne provient pas du trésor public.» Toujours

est-il que le plus souvent le peuple a raison, et que c'est de ce avec

quoi il devrait se nourrir, qu'on satisfait ses regards.

=Un roi, en effet, ne possède ou ne doit posséder rien en propre; une

sage économie doit présider à ses libéralités, d'autant que, quoi

qu'il fasse, il lui sera toujours impossible de satisfaire l'avidité

de ses sujets.=--La libéralité, de la part d'un souverain, n'a même

pas grand mérite; les particuliers qui la pratiquent, en ont davantage

parce que, de fait, un roi ne possède rien en propre et se doit

lui-même aux autres: l'administration n'est pas créée pour le bien

de l'administrateur, mais pour celui de l'administré; un supérieur

n'est jamais institué pour le bénéfice que cela lui donne, mais pour

le profit que l'inférieur doit en retirer; le médecin est fait pour

le malade et non pour lui-même; toute magistrature, tout art existant

le sont dans un intérêt autre que le leur: «_Nul art n'est confiné en

lui-même_ (_Cicéron_).» Aussi les gouverneurs des princes qui, dans

leur enfance, s'évertuent à leur inculquer des idées de largesses

et leur prêchent qu'ils ne doivent pas savoir refuser et qu'ils ne

sauraient faire meilleur emploi de ce qu'ils ont que de le donner

(éducation qui, de mon temps, a été fort en crédit), ont plus en

vue leur intérêt que celui de leur maître, ou comprennent mal leurs

devoirs étant donné à qui ils parlent. Il est trop aisé de pousser à la

libéralité celui qui est à même de la pratiquer, comme il l'entend, aux

dépens d'autrui; et, comme on lui en sait gré, non d'après la valeur

du présent qu'il fait, mais d'après les moyens qu'il a de le faire,

elle arrive à devenir sans effet en des mains si puissantes; ils sont

prodigues et on ne les tient même pas pour généreux. C'est pour cela

que la libéralité n'est pas une vertu de premier ordre d'entre celles

que devrait posséder un roi; c'est la seule, comme dit Denys le tyran,

qui s'allie bien à la tyrannie elle-même. A ces princes j'enseignerais

plutôt ce proverbe d'un laboureur de l'antiquité: «_Qui veut tirer

profit de sa semence, doit semer avec la main, et non verser à même

du sac_ (_Plutarque_)»; il faut épandre le grain et non le répandre;

eux ont à donner, ou mieux à payer et à restituer à tant de gens

suivant leurs services, qu'ils doivent être des dispensateurs loyaux et

avisés. J'aimerais mieux qu'un prince fût avare, que de le voir d'une

libéralité sans mesure ni discrétion.

La vertu qui doit prédominer chez un roi semble plutôt être la justice,

et, de toutes les branches de la justice, celle qui doit accompagner

la libéralité est celle qui se remarque le plus en eux, parce qu'ils

se l'ont plus particulièrement réservée, tandis qu'ils exercent toutes

les autres plutôt par des intermédiaires. Une largesse immodérée

n'est pas faite pour leur valoir de la bienveillance, car elle leur

aliène plus de gens qu'elle ne leur en gagne: «_On peut d'autant

moins être généreux, qu'on l'a plus été... Quelle folie de se mettre

dans l'impuissance de faire longtemps ce qu'on fait avec plaisir_

(_Cicéron_)»; la libéralité, pratiquée sans tenir compte du mérite, est

une honte pour qui reçoit, il n'en a aucune gratitude. Des tyrans ont

été sacrifiés à la haine du peuple par ceux-là mêmes qu'ils avaient

injustement comblés de faveurs; certaines catégories de gens, estimant

qu'ils s'assurent la possession de biens indûment reçus, en montrant du

mépris et de la haine pour ceux de qui ils les tiennent, se rallient

au jugement et à l'opinion que la foule professe à l'égard de cette

manière de faire.

Les sujets d'un prince qui donne avec excès, deviennent eux-mêmes

excessifs dans leurs demandes; ils se règlent non d'après la raison,

mais sur l'exemple qu'ils ont sous les yeux. Il est certain que bien

souvent notre impudence devrait nous faire rougir; nous sommes, en

bonne justice, payés au delà de ce qui nous est dû quand la récompense

égale le service; ne devons-nous donc rien, en effet, à nos princes

par suite de nos obligations naturelles? S'ils prennent notre dépense

à leur charge ils vont trop loin, c'est assez qu'ils nous viennent en

aide; le surplus s'appelle bienfait et nous ne sommes pas en droit de

l'exiger, car le mot même de libéralité implique l'idée de liberté chez

celui qui donne. A notre mode, on n'arrive jamais au bout; ce qui est

reçu ne compte plus, on n'aime que les libéralités à venir; aussi, plus

un prince s'épuise en donnant, plus il s'appauvrit en amis. Comment

pourrait-il assouvir tous les appétits, qui vont croissant au fur et à

mesure qu'il y satisfait? Qui songe à prendre, ne pense plus à ce qu'il

a pris; la convoitise a l'ingratitude pour caractère essentiel.

L'exemple de Cyrus ne fera pas mal ici, pour servir aux rois de notre

époque à distinguer quand leurs dons sont bien ou mal employés; il

leur montrera combien, en les distribuant ainsi qu'il le faisait, ce

souverain a eu la main plus heureuse qu'eux, qui, après avoir épuisé

leurs ressources, en sont réduits à contracter des emprunts auprès de

sujets qui leur sont inconnus, et à demander à ceux auxquels ils ont

fait du mal, plutôt qu'à ceux qu'ils ont obligés, une aide, qui, en la

circonstance, n'a de gratuit que le nom. Crésus reprochait à Cyrus ses

largesses, et calculait à combien s'élèverait son trésor, s'il eût été

plus parcimonieux. Ce dernier eut l'idée de justifier ses libéralités

et, dépêchant dans toutes les directions aux grands de ses états envers

lesquels il avait été particulièrement généreux, il pria chacun, pour

lui venir en aide et le tirer d'un mauvais pas, de lui envoyer tout

l'argent dont il pourrait disposer et de l'aviser de ce qu'il serait

en mesure de lui donner. Quand toutes les réponses furent arrivées,

il se trouva que tous ses amis, ayant estimé que ce n'était pas assez

de ne lui offrir que la somme qu'ils avaient reçue de sa munificence,

y avaient ajouté beaucoup de leurs propres deniers, et que le total

dépassait considérablement l'économie qui, au dire de Crésus, aurait

pu être faite. Là-dessus, Cyrus lui dit: «Je n'aime pas moins les

richesses que les autres princes, mais je crois les mieux administrer;

voyez à combien peu me revient ce trésor inestimable que me constituent

tant d'amis, qui me sont de plus sûrs trésoriers que ne seraient des

mercenaires qui ne m'auraient pas d'obligation et ne me porteraient pas

affection; ma fortune est mieux gardée par eux que dans mes coffres qui

m'attireraient la haine, l'envie et le mépris des autres princes.»

=On pouvait, à Rome, excuser la pompe des spectacles tant que ce

furent des particuliers qui en faisaient les frais, mais non quand

ce furent les empereurs, parce que c'était alors les deniers publics

qui en supportaient la dépense.=--Les empereurs romains avaient pour

excuse de leur profusion en fait de jeux et spectacles publics, que

leur autorité dépendait en quelque sorte (du moins en apparence) de la

volonté du peuple qui, de tout temps, avait l'habitude d'être flatté

au moyen de ce genre de divertissements développés à l'excès. Dans le

principe, c'étaient les particuliers qui avaient établi et entretenu

cette coutume de gratifier leurs concitoyens et leurs compagnons de

ces magnificences exagérées, dont ils supportaient la majeure partie

des frais; le caractère de ces réjouissances publiques changea, quand,

par imitation, ce furent ceux qui étaient devenus les maîtres qui les

donnèrent: «_Le don fait à des étrangers d'un argent pris à autrui, ne

doit pas être considéré comme une libéralité_ (_Cicéron_).»--Philippe

écrivait en ces termes à son fils, pour lui faire reproche de chercher

à gagner l'attachement des Macédoniens par des présents: «As-tu donc

envie que tes sujets te prennent pour le détenteur de leur bourse, au

lieu que tu sois leur roi? Si tu veux te les attacher, amène-les à toi

par les bienfaits de tes vertus et non par ceux de ton coffre-fort.»

=Description de ces étranges spectacles; ce que l'on doit le plus

en admirer, c'est moins leur magnificence, que l'invention et les

moyens d'exécution qui dénotent dans les arts un degré auquel

nous n'atteignons pas.=--C'était cependant une belle chose que de

transporter et de dresser sur les arènes quantité de gros arbres,

avec toutes leurs branches et leur verdure, qui, bien symétriquement

disposés, représentaient une grande forêt ombreuse, et d'y lâcher,

comme le fit un jour l'empereur Probus, mille autruches, mille cerfs,

mille sangliers, mille daims, et d'en abandonner la chasse au peuple;

d'y faire, le lendemain, assommer en sa présence cent lions de forte

taille, cent léopards, trois cents ours; et le troisième jour, y faire

combattre à outrance trois cents paires de gladiateurs.--C'était aussi

bien beau à voir, ces vastes amphithéâtres aux parois extérieures

incrustées de marbre, sculptées, garnies de statues, et dont

l'intérieur brillait sous la richesse des décorations somptueuses

dont il était paré: «_Vois le pourtour du théâtre orné de pierres

précieuses et son portique tout reluisant d'or_ (_Calpurnius_).» Sur

tout le pourtour du grand vide qu'enfermait cette enceinte, depuis

le bas jusqu'au faîte, régnaient soixante ou quatre-vingts rangées

de gradins, également en marbre et garnis de sièges sur lesquels

cent mille personnes pouvaient prendre place et y être à l'aise:

«_Qu'il s'en aille, dit-il, s'il a quelque pudeur, et quitte les

sièges destinés aux chevaliers, lui qui ne paye pas le cens fixé par

la loi_ (_Juvénal_).»--Dans le cours d'une même journée, c'était

d'abord les parois de la partie du fond où avaient lieu les jeux,

qui s'entr'ouvraient ingénieusement, et des crevasses se formaient,

représentant des antres d'où se précipitaient les animaux destinés

au spectacle; puis la scène se transformait en une mer profonde qui

recélait force monstres marins et portait des vaisseaux armés pour

la représentation d'une bataille navale; un troisième changement

survenait ensuite, l'arène se vidait et se desséchait pour les combats

de gladiateurs; enfin, le sol, au lieu de gravier, était sablé de

vermillon et de storax et on y dressait un festin magnifique auquel

prenait part toute cette foule immense, ce qui constituait le dernier

acte de la journée: «_Que de fois avons-nous vu une partie de l'arène

s'abaisser, et de l'abîme entr'ouvert surgir tout à coup des bêtes

féroces et toute une forêt d'arbres d'or à l'écorce de safran. Non

seulement j'ai vu dans nos amphithéâtres les monstres des forêts,

mais aussi des phoques au milieu des combats d'ours et le hideux

troupeau des chevaux marins_ (_Calpurnius_).»--Quelquefois, c'était une

haute montagne couverte d'arbres fruitiers et d'arbres verts, qu'on

y élevait: du sommet s'échappait, comme de l'orifice d'une source

vive, de l'eau qui s'écoulait en ruisseau. Parfois, on y faisait se

mouvoir un grand navire, dont les flancs s'ouvraient, se disjoignaient

d'eux-mêmes, et quatre à cinq cents fauves en bondissaient, qui se

battaient entre eux tandis que le navire se refermait et disparaissait

de lui-même. D'autres fois, on faisait jaillir du sol des jets d'eau

odoriférante qui, projetée à une hauteur considérable, retombait

en vapeur, arrosant et embaumant toute cette multitude en nombre

infini.--Pour abriter contre les intempéries, on tendait au-dessus

de cette immense enceinte, soit des voiles de pourpre brodés à

l'aiguille, soit des étoffes de soie teintes d'une couleur ou d'une

autre, qu'on déployait ou qu'on repliait en un instant, suivant que

l'idée en prenait: «_Bien qu'un soleil brûlant darde ses rayons

sur l'amphithéâtre, on retire les voiles, dès que paraît Hermogène_

(_Martial_).» Les filets, placés devant les spectateurs pour les

protéger contre les bonds par trop violents des bêtes féroces, étaient

également tissés d'or; «_les rets eux-mêmes brillent de l'or dont ils

sont tissés_ (_Calpurnius_)».

S'il y a quelque chose qui excuse de tels excès, ce n'est pas tant

la dépense que l'invention et la nouveauté qui s'y trouvent et nous

pénètrent d'admiration; ces actes mêmes de vanité nous révèlent combien

ces siècles produisaient de gens à l'imagination bien autrement

fertile que ne sont les nôtres. Il en est de cette fertilité d'esprit

comme de toutes les autres productions de la nature; on ne saurait

cependant dire qu'elle y a atteint l'apogée de sa puissance; nous

ne progressons pas sans cesse, nous pivotons plutôt sur nous-mêmes,

tournant à tous vents dans un sens et dans l'autre, nous allons et

revenons sur nos pas. Je crains que nos connaissances ne soient fort

limitées sous tous rapports; nous ne voyons guère loin, pas plus en

avant qu'en arrière; elles sont restreintes et de courte durée, peu

étendues comme temps, comme sous le rapport des matières qu'elles

embrassent: «_Bien des héros ont vécu avant Agamemnon; mais, ensevelis

dans une nuit profonde, ils ne nous font pas aujourd'hui verser de

larmes_ (_Horace_).--_Avant la guerre de Troie, beaucoup de poètes

avaient chanté d'autres événements_ (_Lucrèce_).» Ce que Solon rapporte

de ce qu'il avait appris des prêtres d'Égypte sur la haute antiquité

à laquelle remontait leur pays et sur leur manière d'établir et de

conserver l'histoire des pays étrangers, est, en la circonstance,

un témoignage qui n'est pas à repousser: «_S'il nous était donné de

voir l'étendue infinie des régions et des siècles où, se plongeant et

s'étendant de toutes parts, l'esprit n'a plus de bornes pour arrêter sa

vue, nous découvririons une quantité innombrable de formes dans cette

immensité_ (_Cicéron_).» Quand tout ce qui, des temps passés, est venu

jusqu'à nous, serait vrai et connu, ce serait encore moins que rien

auprès de ce que nous en ignorons. Combien les plus curieux eux-mêmes

sont peu et imparfaitement au courant de ce qui se passe en ce monde à

l'époque où nous vivons! Qu'il s'agisse des révolutions qui affectent

les gouvernements, de l'état social des plus grandes nations, ou de

ces événements particuliers auxquels le hasard donne de l'importance

et qui marquent, il nous en échappe cent fois plus que nous n'arrivons

à en connaître. Nous crions au miracle de l'invention faite chez nous

de l'artillerie, de l'imprimerie, alors qu'en Chine, à l'autre bout

du monde, d'autres que nous s'en servaient mille ans auparavant. Si

ce que nous connaissons du monde égalait ce que nous n'en connaissons

pas, il est à croire que nous serions en présence d'une infinie

variété de corps de toutes formes et de toutes espèces en perpétuelle

transformation. Rien dans la nature n'est unique et rare; il n'en est

ainsi qu'eu égard à nos connaissances restreintes, qui sont les bases

très défectueuses des règles que nous avons établies et qui font que

nous nous forgeons d'ordinaire une très fausse idée de toutes choses.

De même qu'aujourd'hui, en raison de notre propre faiblesse et de notre

décadence, nous sommes, bien à tort, portés à trouver que le monde a

vieilli et périclité: «_Notre âge n'a plus la même vigueur, ni la terre

la même fécondité_ (_Lucrèce_)»; ce même poète que je viens de citer,

concluait, avec tout aussi peu de raison, en considérant la vigueur

qu'il voyait aux esprits de son temps qui abondaient en nouveautés et

inventions dans les arts de diverses sortes, que le monde était de

création récente et encore en pleine jeunesse: «_A mon avis, le monde

n'est pas ancien; il ne fait que de naître; aussi voyons-nous que

certains arts sont en progrès et se perfectionnent, notamment celui de

la navigation qui se développe chaque jour davantage_ (_Lucrèce_).»

=Un nouveau monde vient d'être découvert; ses habitants sont de

mœurs simples, dans les arts qu'ils connaissent ils ne le cèdent

en rien à ce que nous pouvons produire.=--Notre monde vient d'en

découvrir un autre (et qui nous garantit que ce soit le dernier de

ses frères, puisque les démons, les sibylles et nous en ignorions

jusqu'ici l'existence?), qui n'est pas moins grand, moins peuplé, moins

organisé que le nôtre; et cependant, il est si nouveau, si enfant,

qu'on lui apprend son A, B, C, et qu'il n'y a pas cinquante ans, il ne

connaissait ni lettres, ni poids, ni mesures, pas plus que l'art de

se vêtir et pas davantage le blé et la vigne; tout nu, encore sur les

genoux de sa mère, il ne vivait que par sa nourrice. Si nous étions

fondés à admettre que notre poète avait raison de dire que son siècle

était en pleine jeunesse, et nous à conclure que notre monde avance

vers sa fin, ce nouveau-né rayonnera alors que le nôtre sera sur son

déclin et l'univers sera frappé d'hémiplégie; une moitié de lui-même

sera percluse, tandis que l'autre sera dans toute sa vigueur. Je crains

bien toutefois que nous ayons très fort hâté le dépérissement et la

ruine de ce dernier venu, pour être entré en communication avec lui,

et que nous lui fassions payer cher nos idées et nos actes. C'était

un monde dans l'enfance; ne l'avons-nous pas fouetté et asservi à nos

errements, en abusant de notre supériorité et des forces dont nous

disposions? En tout cas, nous ne l'avons ni gagné à nous par notre

justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart

des réponses de ses habitants, dans les négociations engagées avec

eux, témoignent qu'ils ne nous le cédaient en rien en fait d'esprit

naturel et d'à propos. Ils ne nous sont pas davantage inférieurs

sous le rapport de l'industrie, ainsi qu'en témoigne la merveilleuse

magnificence des villes de Cusco et de Mexico, où se voyaient, entre

autres choses surprenantes, le jardin du roi où tous les arbres,

les fruits et les plantes étaient, avec une ressemblance parfaite,

reproduits en or en vraie grandeur et disposés comme cela se voit dans

tout autre jardin; de même étaient reproduits de semblable façon,

dans ses galeries, tous les animaux existant dans ses états ou vivant

dans les mers qui les baignent; nous en pouvons également juger par

la beauté de leurs ouvrages où ils utilisaient les pierreries et

les plumes, par ceux qu'ils confectionnaient en coton et par leurs

peintures. Quant à leur piété, la manière dont ils observaient les

lois, leur bonté, leur libéralité, leur loyauté et leur franchise,

notre infériorité sous ce rapport nous a été des plus utiles; ils ont

été victimes de ce qu'ils valaient mieux que nous à cet égard, par là

ils se sont vendus et trahis eux-mêmes.

=Pour ce qui est de leurs vertus, il n'est pas douteux que s'ils ont

succombé c'est beaucoup plus par ruse et par surprise que grâce à

la valeur de leurs ennemis.=--Pour ce qui est de la hardiesse et du

courage, ainsi que de la fermeté, de la constance, de la résolution

contre les douleurs, la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer

les exemples que je trouverais chez eux aux plus fameux d'entre ceux

de l'antiquité dont notre monde a conservé la mémoire. Ne tenons pas

compte chez ceux qui les ont subjugués, des ruses et des jongleries

auxquelles ils ont eu recours pour les tromper, de l'étonnement

facile à concevoir qu'ont éprouvé ces nations en voyant apparaître si

inopinément des gens ayant de la barbe, si différents d'elles-mêmes

par le langage, la religion, le physique, l'attitude; venant d'un

endroit du monde si éloigné, qu'ils n'avaient jamais supposé qu'il

fût habité; montés sur de grands monstres qui leur étaient inconnus à

eux qui n'avaient jamais vu ni cheval, ni animal quelconque dressé à

porter un homme ou toute autre charge; garnis d'une peau luisante et

dure, et d'une arme tranchante et resplendissante, alors qu'eux, pour

la possession de cette merveille qu'était un miroir qui les captivait

par son brillant, ou celle d'un couteau, donnaient en échange des

valeurs considérables en or et en perles, et qu'ils ne savaient ni ne

pouvaient, avec les moyens à leur disposition, même en s'y appliquant

tout à loisir, percer ces armures en acier. A quoi il faut ajouter

l'effet foudroyant de nos canons et de nos arquebuses, leur bruit

semblable à celui du tonnerre, qui eussent été capables de porter

le trouble même dans l'âme de César s'ils l'eussent surpris aussi

inexpérimenté des effets de ces armes que l'étaient, à ce moment, ces

peuples qui, en dehors de quelques tissus de coton qu'ils étaient

à même de fabriquer, allaient tout nus, dont les armes les plus

redoutables étaient l'arc, les pierres, des bâtons, des boucliers

en bois, dont enfin l'amitié et la bonne foi avaient été surprises

par les envahisseurs, et qui étaient tout étonnés de voir des choses

inconnues qui leur paraissaient étranges. Supposons que les avantages

que donnaient aux conquérants de semblables inégalités n'aient pas

existé, les combats qui leur ont procuré de si nombreuses victoires

n'auraient même pas été livrés. Quand je considère l'ardeur incroyable

avec laquelle tant de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants ont tant

de fois affronté avec persistance, pour la défense de leurs dieux et

de leur liberté, des dangers dont ils ne pouvaient triompher, leur

généreuse obstination à supporter toutes les difficultés et souffrances

les plus extrêmes, la mort même, plutôt que de se soumettre à la

domination de gens qui les avaient si honteusement abusés: certains,

faits prisonniers, allant jusqu'à se laisser mourir de privations et

de faim entre les mains de leurs ennemis, plutôt que d'accepter la

vie de la part d'adversaires qui, pour les vaincre, avaient mis en

œuvre des procédés aussi vils; quand je réfléchis à tout cela, je

suis amené à penser que s'ils avaient été attaqués à armes égales et

avaient eu la même expérience que leurs vainqueurs, ne leur eussent-ils

pas été supérieurs en nombre, la victoire eût été disputée avec le

même acharnement, plus grand peut-être encore, qu'en aucune autre des

guerres dont nous sommes témoins.

=Tout autre eût été le sort de ces peuples s'ils fussent tombés entre

les mains de conquérants plus humains et plus policés. Témoignage de

leur bon sens et de leur mansuétude.=--Que n'est-ce par Alexandre,

ou ces anciens Grecs et Romains, que cette si noble conquête ait

été faite! Cette transformation de tant d'empires et de peuples,

ces si grands changements eussent été effectués avec douceur;

c'est progressivement qu'eût été défriché ce qu'il y avait en eux

d'inculte; les bonnes semences qu'ils tenaient de la nature eussent

été consolidées et mises à même de germer; et les conquérants,

introduisant chez eux les progrès réalisés pour la culture de la terre

et aussi, en admettant que cela eût été nécessaire, les arts concourant

à l'ornement des villes, auraient en même temps associé les vertus

grecques et romaines à celles déjà innées chez ces peuples. Quelle

réparation, quelle amélioration c'eût été pour leur civilisation,

comparées à ce qu'ont causé les exemples et les débordements de ceux

des nôtres qui, les premiers, ont abordé ces terres nouvelles si, en

amenant ces populations à admirer et imiter leurs vertus, ils avaient

fait naître entre elles et nous un accord fraternel et régner la

bonne intelligence! Combien il eût été facile de tirer profit de ces

âmes neuves, affamées du désir d'apprendre et qui, pour la plupart,

présentaient de si heureuses dispositions naturelles! Au lieu de cela,

nous avons abusé de leur ignorance et de leur inexpérience, pour leur

inculquer plus facilement la trahison, la luxure, l'avarice; pour les

porter à des actes de toutes sortes d'inhumanité et de cruauté, à

l'exemple et sur le modèle de nos mœurs. Qui jamais a sacrifié à ce

degré, dans l'intérêt du commerce et du trafic? Que de villes rasées,

que de nations exterminées, que de millions d'individus passés au fil

de l'épée, que de bouleversements dans cette si belle et si riche

partie du monde, pour le négoce des perles et du poivre! Misérables

victoires! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques n'ont

poussé à ce point les hommes les uns contre les autres et produit de si

horribles hostilités et de si révoltantes calamités.

En suivant les côtes, quelques Espagnols, à la recherche de mines,

prirent terre dans une contrée fertile, agréable à l'œil et fort

peuplée; et, adressant aux populations leurs requêtes habituelles:

«Ils étaient, disaient-ils, des gens paisibles, venant de loin,

envoyés par le roi de Castille, le plus grand prince de la terre

habitée, auquel le Pape, représentant de Dieu sur la terre, avait

concédé la domination sur les Indes entières. S'ils consentaient

à devenir ses tributaires, ils seraient traités avec une grande

bienveillance.» Ensuite de cela, ils demandaient des vivres pour se

nourrir, et de l'or pour la confection de certains médicaments; au

surplus, ils prônaient la croyance en un seul Dieu, la vérité de notre

religion qu'ils recommandaient d'adopter, ajoutant au tout quelques

menaces. La réponse qui leur fut faite, est celle-ci: «Pour des gens

placides, s'ils l'étaient, ils n'en avaient guère l'apparence; quant

à leur roi, il devait être bien indigent et nécessiteux, puisqu'ils

sollicitaient pour lui; et celui qui lui avait attribué leur territoire

bien aimer les dissensions, puisqu'il donnait à un tiers des terres

qui ne lui appartenaient pas, au risque de le mettre aux prises avec

leurs anciens possesseurs. Pour ce qui était des vivres, ils leur

en fourniraient; quant à de l'or, ils en avaient peu, c'était chose

qu'ils n'appréciaient guère, parce qu'elle était inutile à leur vie

que leur unique préoccupation était de passer heureuse et agréable;

qu'en conséquence, ils pourraient sans scrupule prendre ce qu'ils

en trouveraient en dehors de ce qui était employé au service de

leurs cultes. Que ce qu'ils disaient de la croyance en un seul Dieu,

leur plaisait; mais qu'ils ne voulaient pas changer de religion, en

ayant une qui leur avait depuis si longtemps rendu service; que, du

reste, ils avaient coutume de ne prendre conseil que de leurs amis et

connaissances; quant à leurs menaces, c'était manquer de jugement que

d'en adresser à des gens dont le caractère et le degré de puissance

leur étaient inconnus; qu'ils se dépêchassent donc de quitter

promptement leur pays, car eux-mêmes n'étaient pas habitués à prendre

en bonne part ni les honnêtetés ni les remontrances de gens qui leur

étaient étrangers et se présentaient en armes; qu'autrement, s'ils ne

déféraient pas à cette injonction, on agirait à leur égard comme il

avait été fait de ces autres», et ils montraient, exposées autour de

la ville les têtes de quelques individus mis à mort par autorité de

justice. Voilà comment balbutiaient ces peuples en enfance. Ce qui est

certain, c'est que, quelques autres avantages que le pays pût leur

offrir, les Espagnols ne s'arrêtèrent et ne tentèrent de coups de main

ni ici, ni ailleurs, où ils ne trouvèrent pas les marchandises qu'ils

recherchaient; le pays des Cannibales, dont j'ai déjà parlé et qu'ils

n'occupèrent pas, en témoigne.

=Mauvaise foi et barbarie des Espagnols à l'égard des derniers rois du

Pérou et de Mexico; horrible autodafé qu'ils firent un jour de leurs

prisonniers de guerre.=--Le roi du Pérou, l'un des deux plus puissants

monarques, rois des rois de ce nouveau monde, et peut-être aussi de

celui que nous occupons, fut l'un des derniers qu'ils détrônèrent.

L'ayant fait prisonnier dans une bataille, ils lui imposèrent une

rançon excessive, dépassant tout ce qu'on peut imaginer et qui fut

exactement payée. Pendant sa captivité, il fit preuve d'un caractère

franc, libéral, ferme et d'un esprit juste et étendu. Après en avoir

tiré un million trois cent vingt-cinq mille cinq cents écus pesant d'or

et, en outre, de l'argent et autres choses ne s'élevant pas à moins

(leurs chevaux n'allaient plus que ferrés d'or massif), l'idée leur

vint de savoir et de s'approprier ce qui pouvait rester des trésors de

ce prince, quelle que fût la déloyauté à laquelle ils dussent avoir

recours pour en arriver à leurs fins. A cet effet, on porta contre lui

une accusation, à l'appui de laquelle on produisit des preuves aussi

fausses que l'accusation elle-même, lui imputant d'avoir conçu de

provoquer un soulèvement dans ses états pour recouvrer sa liberté; et,

là-dessus, sur un beau jugement rendu par ceux-là mêmes qui avaient

inventé cette trahison, on le condamna à être étranglé et pendu

publiquement, après lui avoir fait racheter le supplice d'être brûlé

vif par une acceptation du baptême, qui lui fut donné sur le lieu même

de l'exécution; traitement inouï et barbare qu'il subit cependant avec

calme et courage, sans se démentir ni par son attitude, ni par ses

paroles qui, dans la forme comme dans le fond, furent vraiment dignes

d'un roi. Puis, pour endormir ses peuples étonnés et frémissants de

faits si étranges, on affecta un grand deuil de sa mort, et on lui fit

de somptueuses funérailles.

De ces deux rois, l'autre était le roi de Mexico. Longtemps il

défendit sa ville que les Espagnols assiégeaient; et, dans ce siège,

les assiégés montrèrent, plus que jamais jusqu'où peuvent aller la

souffrance et la persévérance chez un prince et chez un peuple. Son

mauvais sort fit qu'il tomba vivant au pouvoir de ses ennemis par

suite d'une capitulation portant qu'il serait traité en roi; et autant

de temps qu'il demeura entre leurs mains, il se comporta avec toute

la dignité de son rang.--Ne trouvant pas après leur victoire tout

l'or qu'ils avaient espéré, les vainqueurs, après avoir tout remué

et fouillé, se mirent à poursuivre leurs recherches en exerçant sur

leurs prisonniers les plus cruels traitements qu'ils purent inventer;

mais, se heurtant à des courages plus forts que leurs supplices, ils

ne réussirent pas, et en conçurent une telle rage qu'ils en vinrent à

mettre à la torture, en présence l'un de l'autre, le roi lui-même et

l'un des principaux seigneurs de sa cour. Ce seigneur, environné de

brasiers ardents, finit, sous l'effet de la douleur, par implorer son

maître d'un regard qui faisait pitié, comme pour lui demander pardon

de ce qu'il ne pouvait plus résister. Le roi, qui se trouvait en même

situation, fixant sur lui un regard sévère et assuré, en reproche de sa

lâcheté et de sa pusillanimité, lui dit ces seuls mots d'une voix ferme

et rude: «Et moi, suis-je donc dans un bain; suis-je plus à mon aise

que toi?» et, presque aussitôt, succombant à la douleur, ce seigneur

rendit sur place le dernier soupir. Le roi fut emporté à moitié rôti;

non par commisération, mais parce que sa constance faisait ressortir

encore davantage tout l'odieux de la cruauté de ses bourreaux; la pitié

du reste ne toucha jamais ces âmes barbares qui, pour obtenir une

information douteuse sur quelques vases d'or à piller, ne regardaient

pas à faire griller sous leurs yeux un homme, bien plus, un roi si

grand par ses mérites et sa situation.--Plus tard, celui-ci ayant tenté

de s'affranchir par les armes de la longue captivité et de la sujétion

en lesquelles on le tenait, ils le pendirent; et sa fin, elle aussi,

fut digne d'un prince magnanime.

Une autre fois, ils brûlèrent vifs, d'un seul coup, sur un même bûcher,

quatre cent soixante individus, qui étaient simplement prisonniers de

guerre; quatre cents étaient gens du commun et soixante comptaient

parmi les principaux seigneurs d'une même province.--C'est d'eux-mêmes

que nous tenons ces détails, car non seulement ils les avouent, mais

ils s'en vantent et les crient bien haut. Est-ce comme témoignage de

leur justice ou par zèle pour la religion? quoi qu'il en soit, ce sont

des moyens tout autres que ceux qu'admet une si sainte cause, et elle

les réprouve. Si ces barbares s'étaient proposé de propager notre foi,

ils auraient considéré que ce n'est pas en s'emparant de territoires

qu'elle s'étend, mais en prenant possession des hommes; et ils se

seraient bornés aux meurtres inévitables qu'entraîne la guerre, sans se

livrer bénévolement à ces boucheries universelles comme il peut s'en

pratiquer à l'égard de bêtes sauvages, poussées autant que le fer et

le feu en donnent possibilité, n'épargnant de parti pris que ceux, en

nombre suffisant, dont ils voulaient faire de misérables esclaves, pour

le service et l'exploitation de leurs mines; si bien que plusieurs de

leurs chefs, déconsidérés et haïs de tous, ont été punis de mort, sur

les lieux mêmes de leurs conquêtes, par ordre des rois de Castille,

justement offensés par l'horreur de ces actes abominables. Dieu a

permis avec justice que les produits de ces pillages en grand aient

été engloutis par la mer pendant qu'on les transportait en Europe, ou

dans des guerres intestines où ces brigands se sont dévorés les uns les

autres; la plupart ont péri sur place, sans tirer aucun fruit de leur

victoire.

=L'or par lui-même n'est pas une richesse, il ne le devient que

s'il est mis en circulation.=--Quant à ce qui, de ces trésors, est

parvenu en Espagne, bien qu'entre les mains d'un prince bon et sage

administrateur, les résultats qu'ils ont donnés, n'ont pas confirmé

les espérances qu'en avaient conçues ses prédécesseurs, et que

devait produire cette profusion de richesses d'abord rencontrées

sur ce nouveau continent; car, bien qu'encore ces résultats aient

été considérables, ils ne sont rien auprès de ceux qu'on en pouvait

attendre. Cette déception doit être attribuée à ce que l'usage de

la monnaie était complètement inconnu dans ces contrées; par suite

tout leur or, ne servant que pour en faire montre et parade comme

il arrive d'un objet mobilier qui se transmet de père en fils, se

trouvait avoir été réuni entre les mains de quelques grands potentats

qui en épuisaient complètement les mines pour en fabriquer cet immense

monceau de vases et de statues employés à l'ornement de leurs palais

et de leurs temples; tandis que chez nous, nous le faisons servir à

des acquisitions et au commerce; nous le travaillons, nous lui donnons

mille formes sous lesquelles il se répand et se disperse. Imaginons que

nos rois aient de même amoncelé tout l'or qu'ils ont pu amasser durant

des siècles et qu'ils l'aient gardé immobilisé, ce qui s'est produit

chez ces peuples se reproduirait chez nous.

=Les Mexicains croyaient à cinq âges du monde et pensaient se trouver

dans le dernier quand les Espagnols vinrent les exterminer.=--Les

Mexicains étaient quelque peu plus civilisés que les autres peuples de

cette partie du monde et plus avancés dans les arts. Ils avaient, comme

elle a existé chez nous, la croyance que l'univers touche à sa fin, et

la désolation que nous avons apportée chez eux en fut considérée comme

un signe précurseur. Ils pensaient que l'existence du monde comporte

cinq phases, formées chacune par l'existence de soleils en nombre égal

et devant se succéder, desquels quatre auraient déjà fourni leur temps

et dont le cinquième est celui qui nous éclaire. Le premier de ces

soleils fut détruit, avec toutes les créatures existantes, à la suite

d'un déluge universel. Le second, par la chute du ciel qui étouffa tout

ce qui avait vie: cet âge fut celui des géants, dont on montrait aux

Espagnols des ossements qui, comparés à ceux de l'homme, leur assignent

une taille de vingt palmes de hauteur. Le troisième prit fin par le feu

qui embrasa et consuma tout. Le quatrième, par un cyclone d'air et de

vent qui alla jusqu'à niveler des montagnes; les hommes n'en moururent

pas, mais furent changés en magots (quelles impressions la crédulité

humaine, dans sa faiblesse, n'est-elle pas susceptible de recevoir!).

Quand périt ce quatrième soleil, le monde demeura pendant vingt-cinq

ans plongé dans les ténèbres: la quinzième année de cette période,

furent créés un homme et une femme qui reconstituèrent la race humaine;

dix ans après cette création, apparut un jour un nouveau soleil qui

venait d'être créé; c'est de ce moment que ces peuples font dater les

années par lesquelles ils comptent. Trois jours après la création

de ce dernier soleil, les dieux anciens moururent; puis, du jour au

lendemain, naquirent ceux qui existent actuellement.--L'auteur de ces

renseignements ne sait pas ce qu'ils supposent de la manière dont ce

soleil prendra fin; mais nous touchons à cette grande conjonction des

astres, à laquelle a été due, il y a huit cents et tant d'années, le

quatrième bouleversement qui a précédé la période actuelle et qui,

d'après les astrologues, doit amener des perturbations considérables

dans le monde et être le point de départ d'un nouvel ordre de choses.

=La route de Quito à Cusco au Pérou surpasse à tous égards n'importe

quel ouvrage qui ait été exécuté en Grèce, à Rome, ou en Égypte.=--La

pompe et la magnificence qui se rencontraient dans ces pays et qui

m'ont conduit à aborder ce sujet, étaient telles, que ni la Grèce, ni

Rome, ni l'Égypte ne présentent d'ouvrages aussi grandioses, aussi

utiles et qui aient été d'exécution aussi difficile que cette route

qui existe au Pérou, œuvre des rois du pays, qui va de la ville

de Quito à celle de Cusco que sépare une distance de trois cents

lieues. Elle est en droite ligne, plane, large de vingt-cinq pas,

pavée, encadrée de chaque coté de hautes et belles murailles le long

desquelles, à l'intérieur, coulent continuellement deux ruisseaux d'eau

vive; elle est bordée de beaux arbres, qu'on nomme molly. Là où, en

la construisant, on s'est heurté à des montagnes ou à des rochers, on

les a entaillés ou aplanis; là où l'on a eu affaire à des bas-fonds,

ils ont été comblés par de la maçonnerie. En fin de chaque journée de

marche, sont de beaux bâtiments, renfermant des approvisionnements de

vivres, de vêtements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les

armées qui la suivent. Pour bien apprécier la valeur de cet ouvrage, il

faut tenir compte de la difficulté vaincue qui a été particulièrement

grande; on y a fait emploi de pierres de taille, dont les moindres

n'avaient pas moins de dix pieds de côté; faute d'autres moyens de

transport, il a fallu les charrier à force de bras; pour les mettre

en place, comme ils ne connaissaient pas l'art des échafaudages, on

établissait simplement, contre les bâtiments que l'on élevait, des

rampes en terre qu'on enlevait une fois le travail achevé.

=Pour en revenir aux chars, ils étaient inconnus dans le nouveau

monde.=--Pour revenir à nos chars, c'était chose inconnue dans le

nouveau monde; on y suppléait, ainsi qu'à toute autre espèce de

voitures, par des hommes qui vous portaient sur leurs épaules.--Le jour

où le dernier roi du Pérou fut fait prisonnier, il était ainsi porté,

au milieu du combat, sur des brancards d'or, assis sur un siège d'or.

On voulait le prendre vivant, et, autant on tuait de ses porteurs pour

le faire tomber, autant s'en trouvaient d'autres qui, rivalisant de

zèle, prenaient la place des morts, si bien qu'on ne put le jeter à

bas, quelque carnage qu'on fît de ses gens, jusqu'à ce qu'un cavalier,

se portant à lui, le saisit et le précipita à terre.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 56 / 80 题