_Des inconvénients des grandeurs._
=Qui connaît les grandeurs et leurs incommodités, peut les fuir sans
beaucoup d'efforts ni grand mérite.=--Puisque nous ne pouvons atteindre
aux grandeurs, vengeons-nous en médisant d'elles; d'ailleurs, ce n'est
pas absolument médire d'une chose que d'y trouver des défauts; il y
en a dans tout, si beau, si désirable que ce soit. En général, les
grandeurs ont cet avantage incontestable, qu'elles peuvent s'abaisser
autant que cela plaît, et qu'il est loisible à qui en jouit de choisir
la condition qui lui convient, car on tombe rarement de toute sa
hauteur et les grandeurs dont on peut descendre sans tomber existent
en plus grand nombre que les autres.--J'estime que nous faisons des
grandeurs plus de cas qu'elles ne valent, et qu'aussi nous estimons
au-dessus de sa juste valeur la résolution que nous voyons prendre, ou
que nous entendons dire avoir été prise, par ceux qui les méprisent
ou qui y renoncent de leur propre mouvement; elles ne sont pas, par
essence, tellement avantageuses, que de s'y dérober soit, par lui-même,
un acte si merveilleux. Je trouve bien difficile l'effort nécessaire
pour résister à la souffrance que les maux nous causent, mais ce me
paraît une petite affaire que de se contenter d'une médiocre situation
de fortune et de fuir les grandeurs; c'est une vertu à laquelle,
moi, qui ne suis qu'un oison, j'arriverais, je crois, sans avoir à
me contraindre beaucoup; combien donc il en doit peu coûter à ceux
chez lesquels entre en ligne de compte la considération que nous
vaut d'ordinaire ce refus, qui peut être dicté par une ambition plus
grande que le désir qu'on peut avoir des jouissances qu'elles donnent,
d'autant que l'ambition n'est jamais plus conséquente avec elle-même
que lorsqu'elle emploie des voies détournées et inusitées.
=Montaigne n'a jamais souhaité de postes très élevés; une vie douce et
tranquille lui convient bien mieux qu'une vie agitée et glorieuse.=--Je
m'efforce de devenir patient et de modérer mes désirs; j'ai tout autant
à souhaiter qu'un autre, et, dans les souhaits que je forme, j'apporte
autant de liberté et n'y mets pas plus de discrétion que qui que ce
soit; cependant, il ne m'est jamais arrivé de souhaiter ni royaume, ni
empire, non plus que d'arriver à d'éminentes situations qui donnent
le commandement; ce n'est pas là ce que je vise, je m'aime trop pour
cela. Quand je rêve d'accroître mon importance, mes visées n'ont rien
d'élevé; modestes et timorées comme le comporte mon caractère, elles ne
s'appliquent qu'aux progrès que je puis faire en décision, prudence,
santé, beauté et même en richesses; mais je ne songe à m'élever ni en
crédit, ni en autorité pour arriver à pouvoir davantage; l'idée seule
en écrase mon imagination. Au contraire de cet autre, je préférerais
être le deuxième ou le troisième à Périgueux, que le premier à Paris
ou au moins, sans mentir, le troisième à Paris que d'y être le premier
en charge. Je ne veux pas plus, comme un misérable inconnu, avoir à me
débattre aux portes avec un huissier, que de faire que s'ouvrent, sur
mon passage, les foules en adoration. Je suis habitué à une situation
moyenne, aussi bien du fait du sort que par goût, et ai montré par la
conduite que j'ai tenue dans le cours de ma vie et par ce que j'ai
entrepris, que j'ai plutôt fui que désiré m'élever au-dessus du degré
de fortune où Dieu m'a fait naître; en tout, s'en tenir à l'ordre
établi par la nature, est chose à la fois juste et facile. J'ai l'âme
poltronne au point que je ne mesure pas le succès par la hauteur à
laquelle il nous place, mais à la facilité avec laquelle il s'obtient.
Si mon cœur n'a pas de hautes visées, en revanche il est franc et
veut que je reconnaisse hardiment son humilité.--L. Thorius Balbus a
été un galant homme, beau, doué d'une bonne santé, entendu dans tous
les plaisirs et commodités de la vie dont il a largement joui; il a
vécu tranquille, n'ayant en vue que sa propre satisfaction, l'âme
bien préparée contre la mort, les superstitions, la douleur et autres
misères que l'homme ne peut éviter; pour achever, il a fini les armes à
la main, sur un champ de bataille, pour la défense de son pays.
Si j'avais à établir un parallèle entre cette existence et celle de M.
Régulus que chacun connaît, si grande, de si haute vertu, couronnée
par une fin admirable; l'une sans nom, sans éclat; l'autre exemplaire
et glorieuse au delà de toute expression, j'en parlerais certainement
comme a fait Cicéron, si je savais aussi bien dire que lui. Mais s'il
me fallait prendre l'une ou l'autre pour modèle, je dirais que la
première est autant dans mes moyens et selon mes désirs que je règle
sur ces moyens, que l'autre les dépasse et de beaucoup; je ne puis
que vénérer celle-ci, tandis que je me résoudrais volontiers à vivre
celle-là.
Revenons aux grandeurs de ce monde dont nous parlions. Que je
l'exerce ou que je la subisse, la domination n'est pas dans mes
goûts.--Otanez, l'un des sept seigneurs de Perse qui pouvaient aspirer
à l'empire, adopta un parti que j'aurais moi-même pris volontiers.
Il céda à ses compagnons son droit de concourir à la souveraineté,
soit par l'élection, soit par le sort, sous condition que lui et les
siens vivraient sur le territoire de l'empire indépendants de toute
obligation, sans que personne ait autorité sur eux; qu'ils ne seraient
tenus qu'à l'observation des lois anciennes et jouiraient de toute
liberté n'y portant pas atteinte: il était aussi peu porté à commander
qu'à être commandé.
=Il est très porté à excuser les fautes des rois, parce que leur
métier est des plus difficiles; on leur cède en tout, ils n'ont même
pas la satisfaction de la difficulté vaincue.=--Le plus pénible et
le plus difficile métier de ce monde est, suivant moi, d'être un
roi digne de ce rang. J'excuse plus leurs fautes qu'on ne le fait
généralement, parce que je considère l'énorme fardeau dont ils ont la
charge et que j'en suis étonné. Il est difficile de conserver de la
mesure dans l'exercice d'une puissance aussi démesurée, quoique ce
soit un singulier encouragement à la vertu pour ceux mêmes qui ne sont
pas parfaitement doués par la nature, que d'être dans une situation
où tout ce que vous pouvez faire de bien est noté et enregistré, où
tant de gens aspirent à participer au moindre de vos bienfaits, et
où votre capacité, comme celle des prédicateurs, est soumise surtout
à l'appréciation du peuple, mauvais juge en la matière, facile à
tromper comme à contenter. Il est peu de choses sur lesquelles nous
pouvons émettre un jugement sincère, parce qu'il en est peu auxquelles
nous n'ayons de quelque façon un intérêt particulier. La supériorité
et l'infériorité, le maître et le sujet sont en opposition et se
jalousent naturellement; perpétuellement ils empiètent sur leurs
domaines respectifs. Je ne crois aucun d'eux, quand ils revendiquent
ce qu'ils prétendent être leurs droits; c'est à la raison seule,
qui n'admet pas les compromissions et conserve son impartialité,
qu'il appartient de décider quand elle peut se faire entendre. Je
feuilletais, il n'y a pas un mois, deux livres d'auteurs écossais,
traitant tous deux ce même sujet, mais à des points de vue opposés;
celui qui prend parti pour le peuple, fait du roi un être de condition
pire qu'un charretier; celui qui en tient pour le monarque le place,
sous le rapport de la puissance et de la souveraineté, à quelques
brasses au-dessus de Dieu.
L'un des inconvénients des grandeurs, qu'une circonstance fortuite m'a
révélé récemment, est la suivante: Il n'y a rien peut-être de plus
agréable dans les relations entre hommes, que les assauts auxquels nous
nous livrons les uns contre les autres, tant par point d'honneur que
pour faire ressortir notre valeur, dans les divers exercices soit du
corps, soit de l'esprit; assauts auxquels ceux qui sont investis de
la souveraine grandeur, ne prennent en fait aucune part sérieuse.--Il
m'a paru, en effet, qu'à force de respect, on y traite toujours les
princes avec dédain et en leur faisant injure. Dans mon enfance,
une chose m'offensait infiniment, c'était que ceux qui luttaient
avec moi dans nos jeux, évitaient de s'y appliquer franchement pour
de bon, parce qu'ils me trouvaient indigne de leurs efforts; c'est
ce qu'on voit arriver tous les jours aux princes, chacun se trouve
indigne de leur tenir tête. Si on s'aperçoit qu'ils ont le moindre
désir d'obtenir la victoire, il n'est personne qui ne s'y prête et
ne préfère trahir sa propre gloire que d'offenser la leur, et qui
n'apporte à la leur disputer que juste la résistance indispensable pour
qu'elle leur fasse honneur. Quelle part ont-ils à la mêlée, alors que
chacun y bataille pour eux? Ils me font l'effet de ces paladins des
temps passés, se présentant aux joutes et aux combats avec des armes
enchantées.--Brisson, luttant à la course avec Alexandre, se laissa
battre, en ne donnant pas tout ce qu'il eût pu: Alexandre l'en tança;
il eût dû lui faire donner le fouet.--C'est là ce qui faisait dire à
Carnéade que «les enfants des princes n'apprennent rien où la vérité ne
soit faussée, si ce n'est à manier les chevaux; en tout autre exercice,
chacun cède devant eux et leur donne gagné, mais le cheval, qui n'est
ni flatteur ni courtisan, jette le fils du roi à terre tout comme il
ferait du fils d'un crocheteur».
Homère a dû se résigner à admettre que Vénus, cette si vénérée et si
délicate déesse, soit blessée dans les combats livrés sous Troie, afin
de pouvoir la doter de courage et de hardiesse, qualités que ne peuvent
posséder ceux qui n'ont pas à redouter le danger; si on fait les dieux
susceptibles de se courroucer, de craindre, de fuir, de ressentir la
jalousie, la douleur, de se passionner, c'est pour pouvoir leur faire
honneur des vertus qui sont la contrepartie de ces imperfections.
Celui qui n'a part ni au hasard, ni à la difficulté, ne peut prétendre
à bénéficier de l'honneur et du plaisir qui suivent les actions qui
présentent des risques.--C'est pitié d'avoir un pouvoir tel que tout
cède devant vous; une telle fortune rejette trop loin de vous la
société et ceux qui vous tiennent compagnie, elle vous plante trop à
l'écart. Cette commode et lâche facilité à faire que tout s'abaisse
sous vous, exclut tout plaisir de n'importe quelle sorte; elle fait
que vous glissez et ne marchez pas; c'est dormir, ce n'est pas vivre.
Représentez-vous un homme omnipotent: il est sous une oppression
constante; il faut qu'il vous demande de lui faire l'aumône de lui
résister et de l'entraver dans ses volontés; son bonheur n'est pas
complet et il en souffre.
=Leurs talents et leurs vertus ne peuvent se manifester; on leur
cache leurs défauts; comment s'étonner qu'ils commettent tant de
fautes?=--Les bonnes qualités des princes sont, en eux, comme mortes et
non avenues; car elles ne se manifestent que par comparaison, et, chez
eux, le point de comparaison n'existe pas; ils ne connaissent guère
les louanges de bon aloi, étant toujours affligés d'une approbation
continue, qui jamais ne varie. Ont-ils affaire au plus sot de leurs
sujets? ils n'ont pas le moyen de prendre avantage sur lui: «C'est
parce qu'il est mon roi,» dit celui-ci; et, ce disant, il lui semble
avoir donné suffisamment à entendre qu'il s'est prêté à être vaincu.
Par ce fait qu'ils sont rois, leur grandeur étouffe et absorbe toutes
les autres qualités réelles et essentielles qu'ils peuvent posséder
et qui ne peuvent se faire jour; elle ne leur laisse, pour se faire
valoir, que les actions qui les touchent, telles que les devoirs de
leur charge; un roi a une si haute situation, qu'en lui on ne voit
qu'elle. Elle constitue en dehors de lui une atmosphère lumineuse qui
l'environne, le cache et nous le dérobe; notre vue, arrêtée et aveuglée
par ces flots de lumière, ne pouvant les pénétrer, cesse de percevoir
ce qu'ils lui voilent.--Le sénat romain avait décerné à Tibère le prix
de l'éloquence; il le refusa, estimant que l'eût-il mérité, il ne
lui eût pas été possible de se prévaloir d'un jugement rendu par une
assemblée aussi peu libre de ses actes.
Comme on leur concède tout ce qui peut les honorer, on en arrive à
autoriser et aggraver leurs défauts et leurs vices, non seulement
en les approuvant mais aussi en les imitant.--Dans l'entourage
d'Alexandre, chacun portait, comme lui, la tête inclinée sur le côté;
et les flatteurs de Denys, lorsqu'ils étaient en sa présence, se
heurtaient entre eux, poussaient et renversaient ce qui était à leurs
pieds, pour paraître avoir la vue aussi courte que lui. Être affecté
de hernie a été parfois un titre de recommandation et de faveur; j'ai
vu des gens simuler la surdité. Plutarque a vu des courtisans qui,
parce que le maître haïssait sa femme, répudiaient la leur qu'ils
aimaient; bien plus, le libertinage, les mœurs les plus dissolues,
et aussi la déloyauté, le blasphème, la cruauté, l'hérésie, tout comme
la superstition, l'irréligion, la mollesse et encore pis, si pis il
y a, ont été en crédit par suite de mauvais exemples, plus dangereux
encore que celui donné par les flatteurs de Mithridate qui, parce que
leur maître prétendait à l'honneur d'être bon médecin, se faisaient
inciser et cautériser les membres par lui; les autres, c'est leur âme,
partie autrement plus délicate et plus noble, qu'ils souffrent se voir
cautérisée.
Pour achever par où j'ai commencé, je rappellerai que l'empereur Adrien
discutant avec le philosophe Favorinus sur l'interprétation à donner
à un mot, celui-ci ayant cédé assez promptement et ses amis le lui
reprochant: «Vous vous moquez, leur dit-il; vous voudriez qu'il ne soit
pas plus savant que moi, lui qui commande à trente légions!»--Auguste
avait écrit des vers contre Asinius Pollion: «Quant à moi, dit Pollion,
je me tais: il n'est pas sage d'écrire à rencontre de qui peut
proscrire.»--Tous deux avaient raison; Denys, parce qu'il n'avait pu
égaler Philoxène en poésie et Platon dans ses raisonnements, condamna
l'un aux carrières et fit vendre l'autre comme esclave dans l'île
d'Égine.