=Il vaut mieux ignorer que connaître leur mauvaise conduite; un honnête

homme n'est pas moins estimé parce que sa femme le trompe; c'est un

mal qu'il faut garder secret. Mais c'est là un conseil qu'une femme

jalouse ne saurait admettre, tant cette passion, qui l'amène à rendre

la vie intolérable à son mari, la domine une fois qu'elle s'est

emparée d'elle.=--La curiosité est toujours un défaut, mais ici, elle

est pernicieuse: c'est folie de vouloir s'éclairer sur un mal qui ne

comporte pas de traitement qui ne l'accroisse et ne l'aggrave, dont la

honte s'augmente et acquiert de la publicité surtout par la jalousie,

dont la vengeance qu'on en tire blesse plus nos enfants qu'elle ne

nous guérit. Vous vous desséchez, vous mourrez à la peine, en voulant

élucider une question aussi malaisée à vérifier. Combien piteusement

y sont arrivés ceux qui, de mon temps, en sont venus à bout! Si celui

qui vous dénonce l'infidélité de votre femme ne vous apporte en même

temps le remède qui vous tire d'embarras, l'avis qu'il vous donne

constitue une injure qui mérite plus un coup de poignard que s'il vous

donnait un démenti. On ne se moque pas moins de celui qui se met en

peine de se venger, que de celui qui ignore; la tache d'un mari trompé

est indélébile, celui qui une fois l'a été l'est pour toujours; le

châtiment affirme son infortune plus encore que ne le fait la faute

elle-même. Il est étrange de voir arracher de l'ombre et du doute nos

malheurs privés et, en leur donnant des conséquences tragiques, les

publier en quelque sorte à son de trompe; d'autant que ce sont des

malheurs que nous ne ressentons que par la connaissance que nous en

avons, car «Bonne femme» et «Bon ménage» se disent non de qui l'est,

mais de qui l'on se tait. Il y a plus d'esprit à éviter cette ennuyeuse

et inutile connaissance; aussi les Romains avaient-ils coutume,

lorsqu'ils revenaient de voyage, de se faire précéder chez eux de

quelqu'un chargé d'annoncer leur arrivée à leurs femmes, afin de ne pas

les surprendre. C'est aussi pour cela que chez certaine nation, avait

été établi l'usage que le prêtre couchât le premier avec la mariée, le

jour des noces, pour ôter au mari le doute et la curiosité de chercher

à savoir, dès ses premiers rapports avec elle, si elle lui venait

vierge, ou déflorée par un autre qui l'aurait possédée avant lui.

Mais, dira-t-on, il y a les propos du monde. Je sais cent honnêtes gens

qui sont des maris trompés, sans qu'on en parle, ni que cela ait fait

esclandre. On plaint un galant homme auquel cela arrive, mais l'estime

qu'on a pour lui n'en est pas altérée. Faites donc qu'en raison de

votre vertu votre infortune passe inaperçue, que les gens de bien vous

gardent leur sympathie, et qu'à celui qui vous a outragé la pensée en

soit odieuse. Et puis, à qui, depuis le plus petit jusqu'au plus grand,

«_jusqu'au général qui a commandé tant de légions et qui, en tout, est

supérieur à un misérable comme toi_ (_Lucrèce_)», ne prête-t-on pas

pareille mésaventure? C'est une imputation qu'en ta présence tu vois

adresser à tant de personnes honorables, que tu peux bien penser que tu

ne dois pas être épargné quand tu n'es pas là. Il n'est pas jusqu'aux

dames qui n'en plaisantent; mais de quoi plaisante-t-on davantage, en

ces temps-ci, si ce n'est d'un ménage paisible et bien assorti? Chacun

de vous a infligé cet affront à quelqu'un: attendez-vous à la pareille,

car compensations et représailles sont dans l'ordre naturel des choses.

La fréquence de cet accident doit aujourd'hui en tempérer l'amertume,

car il est presque passé en coutume.

Malheureuse passion! qui a encore le désagrément qu'on ne peut s'en

entretenir avec autrui: «_Le sort nous envie jusqu'à la consolation

de faire entendre nos plaintes_ (_Catulle_)!» A quel ami, en effet,

confier nos doléances sans que, s'il n'en rit, cela ne lui donne l'idée

et ne le renseigne sur la possibilité de prendre part, lui aussi, à

la curée! Les sages gardent le secret sur les amertumes comme sur les

douceurs du mariage; et, parmi les désagréments que présente le cas

qui nous occupe, l'un des principaux pour un homme bavard, comme je le

suis, c'est qu'il est dans les usages qu'il est indécent de communiquer

à des tiers ce que l'on en sait et ce que l'on en ressent, et qu'il y a

même inconvénient à le faire.

Ce serait temps perdu que de donner ce même conseil aux femmes pour

les dégoûter d'être jalouses; elles sont par nature si soupçonneuses,

si frivoles, si curieuses, qu'il ne faut pas espérer les guérir en

les traitant suivant les règles. Elles se corrigent souvent de ce

défaut, mais en revenant à la santé dans des conditions beaucoup

plus à redouter que n'était la maladie elle-même; car il en est ici

comme de ces enchantements qui ne vous débarrassent de votre mal

qu'en le transmettant à un autre: quand cette fièvre les quitte,

c'est d'ordinaire qu'elles la passent à leurs maris.--Je ne sais, à

vrai dire, si quelque chose peut nous faire plus souffrir que leur

jalousie; c'est le plus dangereux état d'esprit en lequel elles peuvent

se trouver, comme la tête est des parties de leur corps ce qu'elles

ont de pire. Pittacus disait que «chacun avait son infirmité; que la

sienne c'était la mauvaise tête de sa femme, et que, n'était cela,

il s'estimerait heureux sous tous rapports». C'est un bien grand

inconvénient; et s'il a pesé si lourdement sur l'existence d'un homme

si juste, si sage, si vaillant, que toute sa vie il en ait souffert,

qu'en advient-il de nous qui sommes de si minces personnages?--Le sénat

de Marseille jugea sainement, en accédant à la requête de ce mari qui

demandait l'autorisation de se tuer pour échapper à la vie infernale

que lui faisait sa femme, car c'est là un mal qui ne disparaît qu'en

emportant la pièce et auquel il n'est d'autre expédient que la fuite

ou la souffrance, solutions toutes deux également fort difficiles.

Celui-là s'y entendait, ce me semble, qui a dit que «pour qu'un mariage

soit bon, il faut la femme aveugle et le mari sourd».

=Un mari ne gagne rien à user de trop de contrainte envers sa

femme; toute gêne aiguise les désirs de la femme et ceux de ses

poursuivants.=--Prenons garde d'un autre côté que ces obligations que

nous leur imposons, par l'extension et la rigueur que nous y mettons,

ne conduisent à deux résultats contraires à ce que nous nous proposons:

qu'elles ne soient un stimulant pour ceux qui les harcèlent de leurs

poursuites, et qu'elles-mêmes n'en deviennent que plus faciles à

se rendre.--Pour ce qui est du premier point, par ce fait que nous

augmentons la valeur de la femme, nous surexcitons le désir de la

conquérir et ajoutons au prix qu'on y attache. Ne serait-ce pas Vénus

qui a ainsi fait adroitement renchérir sa marchandise, sachant bien

qu'on transgresserait ces lois qui, par leurs sottes exigences, ne

font que surexciter l'imagination et surélever les prix, car en somme,

pour me servir de l'expression de l'hôte de Flaminius: toutes tant

qu'elles sont, ne sont qu'un même gibier que différencie seule la sauce

qui l'accompagne. Cupidon est un dieu rebelle, il met son plaisir à

lutter contre la dévotion et la justice, et sa gloire à opposer sa

toute-puissance à toute autre puissance que ce soit, à ce que toute

règle cède devant la sienne: «_Sans cesse il cherche l'occasion de

nouveaux excès_ (_Ovide_).»--Quant au second point, serions-nous autant

trompés, si nous craignions moins de l'être? C'est dans le tempérament

de la femme; mais la défense même qui lui en est faite l'y incite et

l'y convie: «_Voulez-vous, elles ne veulent plus; ne voulez-vous plus,

elles veulent_ (_Tacite_); _il leur répugne de suivre une roule qui

leur est permise_ (_Lucain_).» Quelle meilleure preuve en avons-nous

que le fait de Messaline, l'épouse de Claude? Au début, elle trompe

son mari en cachette, ainsi que cela se fait; mais la stupidité de

celui-ci lui rendant ses intrigues trop faciles, subitement elle

dédaigne d'observer cet usage et la voilà qui se met à faire l'amour

à découvert, avouant ses amants, les entretenant, leur donnant ses

faveurs à la vue de tous; elle veut que son époux en prenne ombrage.

Mais rien de tout cela ne pouvant donner l'éveil à cette brute, et la

trop lâche facilité avec laquelle il tolérait ses débordements, qu'il

paraissait autoriser et légitimer, ôtant à ses plaisirs leur saveur et

leur piquant, que fait-elle? Femme d'un empereur plein de vie et de

santé, à Rome, en plein midi, à la face du monde entier, au milieu des

fêtes et au cours d'une cérémonie publique, un jour que son mari était

absent de la ville, elle épouse Silius qui depuis longtemps déjà était

son amant! Ne semble-t-il pas que la nonchalance de son mari l'amenait

à devenir chaste, ou qu'elle cherchait, en en épousant un autre, à

accroître en elle l'ardeur de ses propres désirs par la jalousie

qu'elle inspirerait à ce second époux, qu'elle surexciterait à son

tour en lui résistant? Mais la première difficulté à laquelle elle se

heurta fut aussi la dernière. La bête s'éveilla en sursaut et, comme

il n'y a de pire que d'avoir affaire à ces gens qui font les sourds et

semblent endormis, qu'en outre, ainsi que j'en ai fait l'expérience,

cette patience excessive, quand elle vient à prendre fin, se traduit

par des vengeances qui n'en sont que plus âpres, parce que, prenant

feu subitement, la colère et la fureur qui se sont accumulées en nous

éclatent du premier coup avec toute leur intensité; «_lâchant la bride

à ses transports_ (_Virgile_)», Claude la fit mettre à mort, elle et un

grand nombre de ceux auxquels elle s'était donnée, y compris certains

qui n'en pouvaient mais, à l'égard desquels elle avait dû employer le

fouet pour les décider à venir prendre place dans son lit.

=Lucrèce a peint les amours de Vénus et de Mars avec des couleurs plus

naturelles que Virgile décrivant les rapports matrimoniaux de Vénus

et de Vulcain; quelle vigueur dans ces deux tableaux si expressifs!

Caractère de la véritable éloquence.=--Ce que Virgile dit des rapports

matrimoniaux de Vénus et de Vulcain, Lucrèce l'avait exprimé avec

plus de naturel encore en décrivant ses moments d'abandon entre

elle et Mars: «_Souvent le dieu des combats, le redoutable Mars,

enivré de ton amour, se départit de sa fierté et s'effondre dans tes

bras... Penché avidement sur ton sein, son souffle suspendu à tes

lèvres, il ne peut assez se repaître de la vue de tes charmes. Alors

que tu le tiens enlacé de ton beau corps, ô déesse, c'est le moment

opportun pour lui parler en faveur des Romains_ (_Lucrèce_).»--Quand

me reviennent à l'esprit les mots employés par ces deux poètes et

dont la traduction atténue si notablement l'expression: _reiicit_

(s'effondre dans tes bras),--_pascit_ (il ne peut assez se repaître

de tes charmes),--_pudet_, _inhians_ (penché avidement sur ton sein,

son souffle suspendu à tes lèvres),--_molli favet_ (l'échauffe dans un

tendre embrassement),--_medullas_, _labefacta_ (la chaleur l'envahit de

partout et le pénètre jusqu'à la moelle des os),--_percurrit_ (sillonné

de ses rubans de feu),--et ce _circumfusa_ (tu le tiens enlacé) si

noble et mère de cet autre si gracieux _infusus_ (incarné en elle),

j'ai du dédain pour ces locutions qui veulent être piquantes et sont

si peu expressives, pour ces mots à allusions qui sont nés depuis.

A ces bonnes gens qu'étaient les anciens, ce n'était pas un style

de temps à autre incisif et subtil qu'il fallait, mais un langage

disant bien ce qu'il voulait dire, naturel, ne se départissant jamais

de son énergie; l'épigramme se rencontre constamment chez eux, non

seulement dans la conclusion, mais au commencement et au milieu; non

seulement à la queue, mais à la tête, à l'estomac, aux pieds. Il n'y a

rien de forcé, de traînant, tout y va à même allure, «_leur discours

est d'une contexture virile, ils ne s'attachent pas à l'orner de

fleurs_ (_Sénèque_)». Ce n'est pas une éloquence efféminée, où rien

ne choque; elle est nerveuse, solide, elle satisfait et ravit plus

encore qu'elle ne plaît, et les esprits sont conquis d'autant plus

qu'ils sont mieux trempés.--Quand je vois cette façon audacieuse de

s'exprimer, si vive, si profonde, je ne dis pas que c'est «bien dire»,

je dis que c'est «bien penser». C'est la hardiesse de l'imagination

qui élève et donne du poids aux paroles, «_c'est le cœur qui rend

éloquent_ (_Quintilien_)»; de nos jours, on nomme jugement ce qui

n'est que verbiage, et les belles phrases sont dites des conceptions

ayant de l'ampleur. Ce que peignaient les anciens ne révèle pas tant

la dextérité de main, que la forte impression que le sujet qu'ils

traitaient faisait sur leur âme. Gallus parle simplement, parce

qu'il conçoit de même. Horace ne se contente pas d'une expression

superficielle, elle ne rendrait pas son idée; il voit plus clair et

plus profondément; son esprit crochète le magasin aux mots et aux

expressions et y fouille pour y prendre ce qui peindra le mieux sa

pensée; il lui faut plus que ce qu'on y trouve d'ordinaire, comme sa

conception dépasse, elle aussi, ce qui est courant. Plutarque dit

qu'il apprit le latin par les choses qui lui étaient décrites en cette

langue; il en est ici de même, le sens éclaire et fait ressortir les

termes employés; ce ne sont plus simplement des sons; ils ont chair et

os; ils signifient plus qu'ils ne disent, et il n'est pas jusqu'aux

imbéciles qui ne saisissent quelque chose de ce dont il s'agit.--En

Italie, je disais tout ce qui me plaisait en fait de conversations

banales; mais quand elles portaient sur des points sérieux, je n'aurais

pas osé me fier à un idiome que je n'étais pas en état de plier et

d'adapter à mon sujet, en dehors des acceptions communes; en pareil

cas, je veux pouvoir y mettre quelque chose de moi.

=Enrichir et perfectionner leur langue est le propre des beaux

écrivains; combien sont peu nombreux ceux du siècle de Montaigne

se trouvant être de cette catégorie.=--Les beaux esprits ajoutent

à la richesse de la langue par la manière dont ils la manient et

l'emploient; non pas tant en innovant qu'en y introduisant plus

de vigueur et la rendant apte à plus d'applications diverses, en

l'étirant et lui donnant de l'élasticité. Ils n'y apportent pas de

mots nouveaux, mais ils donnent de la valeur à ceux auxquels ils ont

recours, les accentuent et fixent leur signification et leur usage;

ils font admettre des tournures de phrase nouvelles et tout cela avec

prudence et à propos. Mais à combien peu est-il donné qu'il en soit

ainsi! on peut en juger par nombre d'écrivains français de ce siècle.

Ils sont assez hardis et dédaigneux du passé, pour ne pas suivre la

voie commune, mais leur peu d'invention et de discrétion les perd;

on ne voit chez eux qu'une affectation assez misérable pour ce qui

est étrange, des circonlocutions froides et absurdes qui, au lieu de

relever le sujet, le rabaissent; pourvu qu'ils produisent quelque

nouveauté qui leur fournisse de quoi s'applaudir, peu leur importe son

plus ou moins de justesse; pour la satisfaction de produire un mot

nouveau, ils cessent de se servir de ceux employés d'habitude, qui

souvent ont plus de force et d'énergie.

=La langue française se prête mal, en l'état, à rendre les idées dont

l'expression comporte de l'originalité et de la vigueur; mais on n'en

tire pas tout ce que l'on pourrait. On apporte aussi trop d'art dans

le langage employé pour les sciences.=--Notre langue me semble assez

étoffée, mais manquer un peu de façon. Elle en aurait autant que besoin

est, si on mettait à contribution le jargon dont nous usons à la chasse

et à la guerre, qui constitue une mine de fort rendement. A l'instar

des plantes, les diverses formes que revêt le langage, s'amendent

et se fortifient par la transplantation. Le nôtre est suffisamment

fourni, mais ne se prête pas aisément à être manié avec vigueur; il est

d'ordinaire hors d'état de rendre de fortes idées. Si vous voulez en

exprimer de cet ordre, vous le sentez languir et fléchir sous vous; il

faut qu'à défaut de ressources qui lui sont propres, le latin pour les

uns, le grec pour les autres, viennent à son secours.--Parmi ces mots

de Virgile et de Lucrèce que j'ai signalés plus haut, il en est dont

nous ne saisissons que difficilement l'énergie, parce que l'usage et

l'emploi fréquents en ont un peu avili et par trop vulgarisé la grâce;

de même dans notre langue, telle qu'on la parle communément, il y a des

tournures de phrase excellentes, des métaphores dont la beauté n'est

flétrie que par le long temps auquel en remonte l'emploi et dont la

vivacité de couleur est ternie par un usage trop courant; mais cela ne

leur ôte rien de leur goût pour ceux qui ont le palais délicat, et ne

porte pas atteinte à la gloire de ceux d'entre les auteurs anciens qui,

selon toute probabilité, ont été les premiers à donner à ces mots le

relief qu'ils ont acquis.

On emploie pour les sciences un style trop relevé, trop artificiel, qui

diffère du style naturel dont on use d'habitude. Mon page fait l'amour

et en connaît le langage; lisez-lui Léon l'hébreu et Ficin, on y parle

de lui, de ses pensées, de ses actions, et cependant il n'y comprend

rien. Je ne reconnais * pas dans Aristote la plupart des impressions

que j'éprouve ordinairement; on les a couvertes, affublées d'une autre

robe, pour l'usage de l'école. Assurément ils doivent avoir raison d'en

agir ainsi; toutefois si j'étais du métier, autant on apporte d'art à

travestir la nature, autant je m'appliquerais à traiter l'art avec tout

le naturel possible. Quant à Bembo et Equicola, je n'en parlerai même

pas.

=Montaigne, quand il écrivait, aimait à s'isoler et à se passer de

livres pour ne pas se laisser influencer par les conseils et ses

lectures; il ne faisait exception que pour Plutarque.=--Quand j'écris,

je n'ai recours ni aux livres, ni aux souvenirs que j'en conserve,

de peur qu'ils n'influencent ma manière d'écrire, sans compter que

les bons auteurs me désespèrent par trop et me découragent. J'imite

volontiers la façon de ce peintre qui, ayant représenté des coqs

d'une façon peu heureuse, défendait à ses aides, pour empêcher toute

comparaison, de laisser entrer de vrais coqs dans son atelier.

J'aurais plutôt besoin, pour me donner un peu de brillant, d'appliquer

le procédé d'Antigénide, ce musicien qui, lorsqu'il avait à jouer

sa musique, faisait en sorte qu'avant ou après qu'il s'était fait

entendre, les assistants eussent à endurer l'audition de quelques

autres mauvais chanteurs. Mais il m'est plus difficile de me défaire

de Plutarque. Cet auteur est si universel et si complet, qu'en toutes

occasions, quelque extraordinaire que soit le sujet dont vous vous

occupiez, il s'ingère dans votre travail, vous tend une main libérale

et vous est une source intarissable de richesses et d'embellissements;

aussi ai-je peine à le voir si fort exposé à être pillé par ceux qui le

hantent. Pour moi, chaque fois que je le fréquente si peu que ce soit,

je ne puis m'empêcher de lui soutirer une cuisse ou une aile.

J'ai aussi à dessein décidé d'écrire cet ouvrage chez moi, en pays

sauvage, où personne ne me vient en aide, ni ne me corrige; où je ne

fréquente que des gens qui ne comprennent même pas le latin de leur

«patenôtre», et le français encore moins. Fait ailleurs, il eût été

meilleur, mais il eût été moins de moi; et son but principal, comme

son mérite, sont d'être exactement moi. Je corrige bien une erreur

accidentelle (elles y foisonnent, parce que j'écris au courant de la

plume, sans faire attention), mais les imperfections journalières

et à l'état d'habitude qui sont en moi, ce serait de la déloyauté

de les faire disparaître. Quand on me dit, ou que je me suis dit

à moi-même: «Tu abuses des figures,--voilà un mot des crus de la

Gascogne,--c'est là une locution scabreuse (je n'en écarte aucune

de celles qui, en France, s'emploient en pleine rue, et ceux qui

prétendent opposer la grammaire à l'usage sont de drôles de gens),--ce

passage témoigne de l'ignorance,--celui-ci est paradoxal,--en voici un

par trop bouffon,--tu plaisantes trop souvent, on croit que tu parles

sérieusement, alors que tu badines»;--je réponds: «C'est vrai», mais

je ne corrige que les fautes d'inattention et non celles qui me sont

habituelles. Est-ce que ce n'est pas ainsi que toujours je parle?

Est-ce que je ne me représente pas tel que je suis? Eh bien, cela

suffit. J'en suis arrivé à ce que je voulais, puisque tout le monde me

reconnaît dans mon livre, et le retrouve en moi.

=Il a une grande tendance à imiter les écrivains dont il lit les

ouvrages, aussi traite-t-il de préférence des sujets qui ne l'ont pas

encore été; n'importe lequel, un rien lui suffit.=--J'ai, comme les

singes, une forte propension à l'imitation. Quand je me mêlais de faire

des vers (je n'en ai jamais fait qu'en latin), ils accusaient d'une

façon évidente le poète que j'avais lu en dernier lieu; de même mes

Essais: les premiers feuillets sentent un peu un terroir autre que le

mien; à Paris, je parle un langage un peu différent qu'à Montaigne.

Une personne que je regarde avec attention, imprime facilement en

moi quelque chose d'elle; ce que je considère, je m'en empare: une

attitude peu convenable, une grimace déplaisante, une forme de langage

ridicule, les défauts principalement; plus ces travers me frappent,

plus ils me demeurent accrochés et ils ne s'en vont qu'à force que je

les secoue. On m'a vu plus souvent jurer, sous l'influence du milieu

où je me trouvais, que par tempérament, imitation désastreuse comme

celle de ces singes horribles par leur taille et leur force, que le

roi Alexandre rencontra dans certaines contrées de l'Inde, et dont il

eût été difficile de venir à bout, s'ils n'en avaient fourni eux-mêmes

le moyen par leur disposition à contrefaire tout ce qu'ils voyaient

faire, ce qui amena ceux qui les chassaient à leur apprendre, en le

faisant eux-mêmes devant eux, à chausser des souliers en nouant force

cordons, à s'affubler la tête d'accoutrements avec nœuds coulants,

à oindre leurs yeux de glu, en en faisant eux-mêmes le simulacre. Ces

malheureuses bêtes, dans leur esprit d'imitation, s'engluèrent, et

passant leurs têtes dans les lacets, se garrottèrent * d'elles-mêmes et

se mirent imprudemment de la sorte à la merci de ceux qui voulaient les

capturer.--Quant à cette autre faculté de reproduire ingénieusement,

en les imitant, les gestes et les paroles d'autrui, cela qui, fait à

dessein, cause souvent du plaisir et excite l'admiration, je ne l'ai

pas plus que ne le possède une souche. Lorsque je jure, me laissant

aller à moi-même, c'est uniquement en disant: «Par Dieu!» qui, de tous

les jurons, est celui qui vient le plus naturellement à l'idée. On

dit que Socrate jurait par le chien; Zénon aurait employé cette même

apostrophe dont se servent maintenant les Italiens: Câprier! Pythagore

disait: Air et eau. Je suis tellement disposé à recevoir, sans que je

m'en rende compte, ces impressions toutes superficielles que lorsque,

pendant trois jours de suite, j'ai eu à la bouche ces mots de Sire

et d'Altesse, huit jours encore après, il m'échappe de les employer

pour Excellence ou Monseigneur; et que ce que je me suis mis à dire en

badinant et plaisantant, le lendemain, je le dis fort sérieusement.

Aussi, quand j'écris, c'est malgré moi que je prends des sujets déjà

rebattus, de peur de ne les traiter qu'aux dépens d'autrui. Tous me

sont également bons, une mouche suffit à m'en fournir; et Dieu veuille

que celui dont je m'occupe en ce moment ne provienne pas du fait d'une

volonté aussi volage! Je puis commencer par où il me plaît, toutes les

matières qui doivent passer par ma plume, se trouvant liées les unes

aux autres.

=Les idées les plus profondes, comme les plus folles, lui viennent à

l'improviste, surtout lorsqu'il est à cheval, et le souvenir qu'il

en conserve est des plus fugitifs.=--Ce qui me contrarie, c'est que

mon âme s'abandonne d'ordinaire à ses plus profondes rêveries, et

aussi à celles qui sont le plus chimériques et qui me plaisent le

mieux, à l'improviste, lorsque je les recherche le moins, et qu'elles

s'évanouissent subitement, parce que je n'ai rien sous la main pour les

fixer sur-le-champ; c'est surtout quand je suis à cheval, à table, au

lit, mais principalement à cheval, moment où je m'entretiens le plus

avec moi-même.--Quand je parle, j'ai absolument besoin qu'on me prête

attention et qu'on fasse silence, si je traite un sujet qui me demande

un peu d'effort; si on vient à m'interrompre, je m'arrête. En voyage,

l'état même des chemins amène des interruptions dans les conversations,

d'autant que le plus souvent je fais route alors en compagnie de gens

avec lesquels je ne puis causer longtemps de suite, ce qui me laisse

tout le loisir de m'entretenir avec moi-même. J'éprouve, en pareil

cas, ce qui m'arrive quand j'ai des songes; lorsque je rêve (et je me

figure souvent que je rêve), je recommande à ma mémoire d'en conserver

souvenir; mais, le lendemain, si je me rappelle encore que ces songes

étaient de nature gaie, triste ou étrange, c'est en vain que je fais

effort pour m'en remémorer les détails; plus je cherche, plus l'oubli

s'accentue. De même des idées qui, par hasard, me viennent en tête: je

n'en conserve qu'un vague souvenir, tout juste ce qu'il en faut pour

faire que je me fatigue l'esprit et me tourmente inutilement à les

retrouver.

=Montaigne estime que l'amour n'est autre que le désir d'une jouissance

physique; l'acte en lui-même est tel, que les dieux semblent avoir

voulu par là apparier les fous et les sages, les hommes et les

bêtes.=--Laissant donc les livres de côté et envisageant les choses

simplement et uniquement au point de vue matériel, je trouve qu'après

tout, l'amour n'est que la soif, qui nous tient, de la jouissance que

nous éprouvons avec qui est l'objet de nos désirs; et Vénus, autre

chose que le plaisir que nous avons à faire que certains de nos organes

se déversent, satisfaction analogue à celle que la nature nous procure

également pour certaines autres parties de notre corps; soif et plaisir

qui ne deviennent vicieux que lorsque nous y apportons un manque de

modération ou de discrétion. Pour Socrate, l'amour était le besoin de

procréer, en usant de la beauté pour intermédiaire.--En considérant

attentivement l'agitation fébrile et ridicule en laquelle nous met ce

plaisir, les mouvements absurdes si désordonnés, et les divagations

qui, dans cet acte de folie, s'emparent de Zénon et de Cratippe

eux-mêmes; analysant les émotions qu'il nous cause, cette rage sans

retenue, ce visage enflammé de fureur et de cruauté au moment même où

l'amour nous pénètre de ses plus douces sensations, transports auxquels

succède une prostration, sorte d'extase empreinte de gravité et de

sévérité; en voyant, dis-je, nos délices et nos sécrétions avoir, dans

notre organisme, le même siège; notre suprême volonté nous occasionner

des transes, nous arracher des plaintes comme fait la douleur, je crois

que Platon est dans le vrai quand il dit que l'homme a été créé par

les dieux pour leur servir de jouet: «_Cruelle manière de se jouer_

(_Claudien_)!» et que c'est pour se moquer, que la nature nous a laissé

cette faculté qui, de toutes nos actions, constitue celle où nous

agissons le plus à l'aveugle et qui est dans les moyens de tous; elle

a voulu, par là, ravaler au même niveau les fous et les sages, nous

et les bêtes. Quand je me représente l'homme le plus contemplatif, le

plus prudent, passant par cet état, je le tiens pour un effronté de se

prétendre un être prudent et contemplatif; ce sont les pieds du paon

qui rabattent son orgueil.--«_Qu'est-ce qui empêche de dire la vérité

en riant_ (_Horace_)?» Ceux qui n'admettent pas qu'on puisse émettre

des idées sérieuses en se jouant, font, dit quelqu'un, comme celui qui

hésite à adorer la statue d'un saint si elle lui apparaît sans être

vêtue des pieds à la tête. A la vérité, nous mangeons et buvons comme

font les animaux, et cela n'entrave en rien les fonctions de notre

âme, ce qui fait que dans ces actes, nous conservons notre supériorité

sur eux; mais, dans l'accomplissement de l'acte vénérien, toute pensée

autre cesse d'exister, son impérieuse tyrannie fait que, sans en avoir

conscience, toute la théologie, toute la philosophie qui sont en

Platon, ne sont plus que bêtises, sans portée aucune, et nous ne nous

en plaignons pas. En toutes autres choses, on peut conserver quelque

décence et des règles ont pu être posées pour sauvegarder la pudeur;

ici, on ne peut seulement pas en imaginer, si ce n'est de vicieuses ou

de ridicules. Essayez donc de trouver un procédé sage et discret pour y

satisfaire. Alexandre disait que c'était surtout par cela et le sommeil

qu'il se reconnaissait appartenir à la race des mortels. Le sommeil

assoupit et suspend les facultés de l'âme; ce travail les absorbe et

les dissipe également. C'est certainement une marque, non seulement de

notre corruption et de notre orgueil, mais aussi de notre vanité et

d'un vice de conformation.

=D'autre part, pourquoi regarder comme honteuse une action si utile et

commandée par la nature? On se cache et on se confine pour construire

un homme, pour le détruire on recherche le grand jour et de vastes

étendues.=--D'un côté la nature nous pousse à cette union des sexes,

attachant au désir que nous en avons, la plus noble, la plus utile et

la plus agréable de toutes ses fonctions; d'autre part, elle nous fait

la taxer de manque de respect, la fuir comme déshonnête, en rougir et

en recommander l'abstinence. Sommes-nous assez brutes de qualifier de

brutal un acte auquel nous devons l'existence! Les peuples se sont

rencontrés dans certaines de leurs pratiques religieuses, telles que

les sacrifices, l'emploi de luminaires, de l'encens, le jeûne, les

offrandes et aussi la prohibition de cet acte; c'est un point sur

lequel toutes les religions sont d'accord, sans parler de l'usage

si répandu de la circoncision, * qui en est une punition. Peut-être,

après tout, est-ce avec raison que nous nous blâmons de faire une

aussi sotte production qu'est l'homme, et de qualifier de honteux

l'acte duquel il dérive et aussi les organes qui y ont part (les

miens aujourd'hui sont bien réellement honteux * et penauds).--Les

Esséniens, dont parle Pline, demeurèrent plusieurs siècles, sans

avoir besoin ni de nourrices, ni de maillots; continuellement des

étrangers leur arrivaient venant grossir leur secte, séduits qu'ils

étaient par la belle règle qu'ils s'étaient imposée, de s'exterminer

plutôt que d'avoir des relations sexuelles avec les femmes, et de voir

s'éteindre la race des humains plutôt que de se prêter à en procréer un

seul.--On dit que Zénon n'en connut qu'une et ne la connut qu'une fois

dans sa vie; et que ce ne fut que par civilité, pour ne pas paraître

les dédaigner de parti pris.--Chacun évite, à l'égard de l'homme,

d'être témoin de sa naissance et accourt pour le voir mourir. Pour le

détruire, on recherche un champ spacieux, en pleine lumière; pour le

construire, on se cache dans une anfractuosité sombre où on soit le

plus à l'abri possible. C'est un devoir de se dérober pour le faire et

* d'en avoir honte, c'est une gloire à laquelle concourent plusieurs

vertus que de le défaire; l'un est un acte injurieux, l'autre constitue

un mérite. Aristote ne dit-il pas que, d'après certain dicton de son

pays, «bonifier quelqu'un, c'est le tuer». Les Athéniens, ayant à

purifier l'île de Délos et se concilier Apollon, pour faire part égale

à ces deux actes de l'existence humaine, défendirent à la fois toute

inhumation et tout accouchement sur le territoire de cette île: «_Nous

estimons n'exister que par le fait d'une faute commise_ (_Térence_).»

=N'y a-t-il pas des hommes et même des peuples qui se cachent pour

manger, des fanatiques qui se défigurent, des gens qui s'isolent du

reste de l'humanité! On abandonne les lois de la nature pour suivre

celles plus ou moins fantasques des préjugés.=--Il y a des peuples où

l'on se couvre le bas du visage pour manger. Je connais une dame, et

des plus grandes, qui est dans ces idées: elle estime que mâcher donne

une contenance désagréable qui diminue de beaucoup la grâce et la

beauté de la femme, et, quand elle dîne en public, elle mange le moins

qu'elle peut. Je connais aussi un homme qui ne peut supporter ni voir

manger, ni être vu lorsqu'il mange et qui évite toute assistance plus

encore quand il se remplit que lorsqu'il se vide.--Chez les Turcs, on

voit un grand nombre de gens qui, pour acquérir plus de mérite que les

autres, ne se laissent jamais voir quand ils prennent leurs repas et

n'en font qu'un par semaine; ils se tailladent, se déchiquettent la

figure et les membres, ne parlent à personne; ce sont des fanatiques

qui pensent honorer leur nature en la dénaturant, qui s'estiment de

se mépriser, et pensent devenir meilleurs en se rendant pires! Quel

monstrueux animal que l'homme; il se fait horreur à lui-même; ses

plaisirs lui sont à charge, il recherche le mal!--Il y en a qui cachent

l'existence qu'ils mènent, «_désertant par un exil volontaire leur

demeure et leur doux intérieur_ (_Virgile_)»; ils la dérobent à la

vue des autres et évitent la santé et l'allégresse comme autant de

choses contraires et qui peuvent être nuisibles. Des sectes, et même

des peuples entiers maudissent leur naissance et bénissent leur mort;

il en est qui ont le soleil en abomination et adorent les ténèbres.

Nous ne sommes ingénieux qu'à nous malmener; c'est à cela surtout que

nous appliquons toutes les ressources de notre esprit, qui est un bien

dangereux instrument de déréglement: «_Les malheureux! ils se font un

crime de leurs joies_ (_Pseudo-Gallus_).» Hé! pauvre homme! tu as bien

assez d'incommodités que tu es obligé de subir, sans les accroître

encore par tes inventions! Ta condition est assez misérable, sans

que tu t'ingénies à l'être encore davantage! Tu as en quantité bien

suffisante des laideurs réelles, portant sur des points essentiels;

inutile de t'en forger d'imaginaires! Te trouves-tu donc trop à l'aise,

que tu te plaignes de la moitié de cette aise? Penses-tu que pour

satisfaire à tous les devoirs qui te sont d'obligation et que tu tiens

de la nature, il faille t'en créer de nouveaux, sans quoi elle serait

* en défaut et oisive en toi! Tu ne crains pas d'offenser ses lois

qui sont universelles et sur lesquelles le doute n'est pas possible,

et tu te piques d'observer les tiennes qui sont fantasques et dictées

par des préjugés, t'y appliquant d'autant plus qu'elles sont plus

particulières, incertaines et controversées; les ordonnances spéciales

à ta paroisse t'occupent et t'attachent, celles du monde ne te touchent

point. Conduis-toi donc un peu suivant les considérations que je

t'indique, c'est là toute ta vie.

=Parler discrètement de l'amour, comme l'ont fait Lucrèce et Virgile,

c'est lui donner plus de piquant.=--Les vers de nos deux poètes

traitant de la sorte avec retenue et discrétion de la lascivité, me

paraissent la mettre à jour et l'éclairer de tons qui la font ressortir

mieux encore. Les dames ne se couvrent-elles pas les seins d'une gaze?

les prêtres ne mettent-ils pas à l'abri des regards certains objets

sacrés? les peintres ne donnent-ils pas du relief à leurs tableaux

par les ombres qu'ils y disposent, et ne dit-on pas que le soleil et

le vent se font sentir davantage par réflexion, que lorsqu'ils nous

arrivent directement?--C'était une sage réponse que celle faite par

cet Égyptien à quelqu'un qui lui disait: «Que portes-tu là, caché

sous ton manteau?» et auquel il répondait: «Si je le cache sous mon

manteau, c'est pour que tu ne saches pas ce que c'est!» mais il est

certaines autres choses qu'on ne cache que pour mieux les faire

remarquer. Ovide y met moins de façon; aussi, quand il dit: «_Et,

toute nue, je la pressai sur mon sein_», il est par trop cru et cela

me laisse aussi insensible que si j'étais privé de virilité. Martial

retroussant sa Vénus autant qu'il lui plaît, n'arrive pas davantage à

nous la présenter au même degré dans la plénitude de ses attraits; qui

dit tout, nous soûle et nous dégoûte. Celui qui, au contraire, regarde

à s'exprimer, nous porte à en penser plus qu'il n'y en a; c'est là un

genre de modestie qui tient de la traîtrise; c'est notamment ce que

font Virgile et Lucrèce, en entr'ouvrant une si belle route à notre

imagination; l'action et la peinture qui la représente, se ressentent

du tour ingénieux que ces auteurs donnent à leurs phrases.

=L'amour, tel que le pratiquent les Espagnols et les Italiens, plus

respectueux et plus timide, que chez les Français, plaît à Montaigne

qui en aime les préambules; quant à la femme, dès l'instant qu'elle

est à nous, son pouvoir prend fin.=--L'amour chez les Espagnols et les

Italiens, plus respectueux, plus timide, plus minaudier, plus voilé que

chez nous, me plaît. Je ne sais qui, dans l'antiquité, aurait voulu

avoir le gosier allongé comme le cou d'une grue, afin de savourer plus

longtemps ce qu'il avalait; un tel souhait convient bien pour ce genre

de volupté qui est prompte et précipitée, même pour des natures comme

la mienne, chez lesquelles le vice aime les satisfactions immédiates.

Pour accroître ces sensations, il faut en prolonger les préambules;

chez ces peuples, tout de la part de la femme est faveur et récompense

pour l'amoureux: une œillade, une inclinaison de tête, un mot, un

geste. Qui pourrait dîner du fumet d'un rôti, ne vivrait-il pas à bon

compte? L'amour est une passion qui, à une bien petite dose de sérieux,

mêle beaucoup plus de vanité et de rêverie fiévreuse; il faut en user

et la payer de même monnaie. Apprenons aux dames à se faire valoir,

à nous amuser et même à se jouer de nous; avec cette impétuosité qui

nous caractérise, nous Français, nous voulons tout emporter du premier

coup; si nous étions plus ménagers de leurs faveurs, les conquérant en

détail, chacun, jusqu'au malheureux vieillard, y trouverait à glaner

selon ce qu'il peut et ce qu'il mérite. Celui qui n'a de jouissance

que dans la jouissance, qui ne veut gagner que le gros lot, qui n'aime

la chasse que pour ce qu'il y prend, n'est pas de notre école; plus

il y a de marches et de degrés à monter, plus celui qui a atteint le

sommet se trouve élevé et honoré; nous devrions nous plaire à être

menés, quand nous cherchons à gagner les bonnes grâces de la femme,

comme lorsque nous pénétrons dans ces palais magnifiques où l'on

accède par des portiques et des vestibules variés, par de longues et

agréables galeries et de nombreux détours. Cette façon d'aller serait

toute à notre avantage; nous ferions des stations chemin faisant, et

notre amour en aurait une plus longue durée; tandis que lorsque le

désir et l'espérance sont éteints, nous allons, mais cela ne mène plus

à rien qui vaille. La femme a tout à craindre de nous, quand nous

sommes maîtres d'elle et que nous en avons pris pleine possession; dès

qu'elle s'est entièrement abandonnée à la merci de notre foi et de

notre constance, vertus rares et difficiles, elle est complètement à la

merci du hasard; de l'instant où elle est à nous, nous ne sommes plus

à elle: «_Une fois le caprice de notre passion assouvi, nous comptons

pour rien nos promesses et nos serments_ (_Catulle_).» Un jeune Grec,

Thrasonide, était tellement jaloux de son amour que, maître du cœur

d'une maîtresse, il se refusa à en jouir pour ne pas s'en rassasier,

ne pas éteindre ni alanguir par la jouissance l'ardeur inquiète dont il

se glorifiait et se délectait.

=La coutume d'embrasser les femmes lorsqu'on les salue lui déplaît;

c'est profaner le baiser, les hommes eux-mêmes n'y gagnent pas.=--Un

haut prix ajoute à la qualité des choses: voyez combien, chez

nous, la forme, toute spéciale à notre nation, que nous donnons à

nos salutations, déprécie, par la facilité avec laquelle nous les

prodiguons, la grâce du baiser qui les accompagne et dont, au dire de

Socrate, la puissance est si grande et si dangereuse pour s'emparer

de nos cœurs. C'est une coutume déplaisante et injurieuse pour nos

dames, d'avoir à présenter leurs lèvres à quiconque mène trois valets

à sa suite, si mal plaisant qu'il soit, «_à tel qui a un nez de chien,

d'où pendent des glaçons livides dont sa barbe est engluée; j'aimerais

cent fois mieux lui baiser le derrière_ (_Martial_)». Nous-mêmes n'y

gagnons guère, car à la manière dont le monde est réparti, pour trois

belles à embrasser, il nous faut en embrasser cinquante laides; et pour

un estomac sensible, comme l'ont les gens de mon âge, un mauvais baiser

est bien loin d'être compensé par un bon.

=Il approuve que même avec des courtisanes, on cherche à gagner leur

affection, pour ne pas avoir que leur corps seulement.=--En Italie,

même les femmes qui se donnent au premier venu qui les paie, on ne les

approche qu'avec déférence et en les entourant d'attentions. On dit

à cela «qu'il y a des degrés dans la jouissance qu'on peut éprouver

avec une femme; que ces attentions ont pour objet d'obtenir d'elles

qu'elles se donnent le plus entièrement possible parce que, quand elles

se vendent, elles ne vendent que leur corps, et que leur volonté, qui

conserve toute sa liberté et dont elles ne cessent de disposer, demeure

forcément en dehors du marché». C'est cette volonté que l'on cherche

ainsi à gagner, et on a raison; il importe de se la concilier et on

ne peut y arriver que par des prévenances.--L'idée de penser que je

puisse posséder un corps dont je n'ai pas l'affection, me fait horreur;

il me semble que c'est commettre là un acte de frénésie analogue à

celui de ce garçon qui se polluait par amour pour cette belle statue

de Vénus, sortie du ciseau de Praxitèle; ou de cet Égyptien forcené,

souillant le cadavre d'une morte qu'il avait charge d'embaumer et de

mettre dans le linceul; ce qui donna lieu à la loi, édictée depuis en

Égypte, prescrivant de ne remettre que trois jours après leur mort, aux

mains de ceux chargés de les inhumer, les corps des femmes qui étaient

jeunes et belles ou de bonne famille.--Périandre fit quelque chose de

plus étonnant encore: il continua à Mélissa sa femme, alors qu'elle

était morte, ses marques d'affection conjugale (qui plus légitime,

eût dû être plus contenue), allant jusqu'à entrer en jouissance

d'elle.--La lune n'obéit-elle pas à une idée vraiment lunatique, quand,

ne pouvant jouir autrement d'Endymion son favori, elle le tint endormi

pendant plusieurs mois, pour avoir toute latitude de se repaître de la

jouissance qu'elle pouvait ressentir avec un être qui ne se donnait

qu'en songe.--Je dis pareillement que c'est aimer un corps sans âme *

ou privé de sentiment, que d'en aimer un qui ne soit pas consentant ou

ne vous désire pas. Toutes les jouissances ne sont pas unes; il en est

d'étiques et de languissantes. Mille autres causes que la bienveillance

de la femme à notre égard peuvent faire qu'elle se donne à nous;

ce n'est pas là, par soi-même, un témoignage d'affection. Là comme

ailleurs, il peut y avoir une arrière-pensée; parfois, elle se borne à

se laisser faire, «_aussi impassible que si elle préparait le vin et

l'encens du sacrifice..., vous diriez qu'elle est absente ou de marbre_

(_Martial_)». J'en connais qui préfèrent prêter leur personne que leur

voiture, c'est même la seule chose qu'elles soient disposées à prêter.

Il peut encore se faire que votre compagnie plaise, en vue d'une idée

autre que le désir de vous appartenir, ou encore comme lui plairait la

compagnie d'un gros garçon d'étable. Il y a aussi à considérer à quel

prix vous avez part à ses faveurs: «_Si elle se donne à vous seul, et

marque ce jour-là d'une pierre blanche_ (_Tibulle_)»; ou si mangeant

votre pain, elle l'assaisonne d'une sauce que son imagination lui rend

plus agréable: «_C'est vous qu'elle presse dans ses bras et c'est pour

un autre qu'elle soupire_ (_Tibulle_).» N'avons-nous pas été jusqu'à

voir quelqu'un, de nos jours, recourir à cet acte pour satisfaire une

horrible vengeance et tuer, en l'empoisonnant, une honnête femme pour

que dans ses embrassements avec son ennemi elle lui communique la mort?

cela est pourtant arrivé!

=Les femmes sont plus belles et les hommes ont plus d'esprit en

Italie qu'en France, mais nous avons autant de sujets d'élite que les

Italiens; chez eux, la femme mariée est trop étroitement tenue.=--Ceux

qui connaissent l'Italie, ne s'étonneront jamais si, pour ce sujet, je

ne vais pas chercher d'exemples ailleurs, parce qu'en cette matière

cette nation l'emporte sur le reste du monde.--Dans ce pays, les belles

femmes sont plus communes et il y en a moins de laides que chez nous;

mais j'estime que nous allons de pair avec eux pour ce qui est des

beautés assez rares approchant de la perfection. Il en est de même des

gens d'esprit: ils en ont incontestablement beaucoup plus que nous,

la bêtise y est sans comparaison plus rare; mais, en fait de natures

d'élite se distinguant d'une façon particulière, nous n'avons rien à

leur envier. Si j'avais à étendre ce parallèle, il me semble que je

serais fondé à dire que, sous le rapport de la vaillance, la situation

est inverse: comparée à ce qu'elle est chez eux, cette vertu est chez

nous en quelque sorte innée et répandue dans toutes les classes de la

société; mais on la trouve parfois chez certains d'entre eux portée

à un tel degré d'abnégation et de vigueur, qu'elle surpasse les plus

beaux spécimens que nous en ayons.

Chez eux, le mariage pèche en ce que leurs mœurs imposent aux

femmes une loi si sévère, les assujettit tellement, que le moindre

rapport avec un étranger constitue une faute capitale présentant

autant de gravité que les relations les plus intimes; il en résulte

nécessairement que c'est toujours là qu'elles en arrivent; leur

détermination est vite prise, puisque les conséquences sont les mêmes;

et une fois le pas franchi, croyez bien qu'elles sont tout flamme: «_La

luxure est comme une bête féroce qui s'irrite de ses chaînes et ne

s'en échappe qu'avec plus de fureur_ (_Tite-Live_).» Il faudrait qu'on

leur lâchât un peu les rênes: «_J'ai vu naguère un cheval rebelle au

frein, lutter de la bouche et s'élancer comme la foudre_ (_Ovide_).»

Par un peu de liberté, on rend moins ardent le désir d'avoir de la

compagnie. * Eux et nous, courons à peu près les mêmes risques: eux par

trop de contrainte, nous par trop de licence.--C'est un heureux usage

chez nous, que nos enfants soient admis dans de bonnes maisons, pour

y être élevés et dressés en qualité de pages comme dans une école de

noblesse; c'est même un acte réputé peu courtois et blessant que de ne

pas satisfaire à une demande de cette nature faite pour un gentilhomme.

J'ai constaté également (car autant de maisons, autant de genres et de

procédés différents) que des dames qui ont voulu imposer aux filles

de leur suite certaine austérité de conduite, n'ont pas eu beaucoup

à se louer du résultat de leurs efforts; il faut à cela apporter de

la modération et s'en remettre pour une bonne part à la discrétion de

chacune, car, quoi qu'on fasse, aucune règle de discipline ne peut

arriver à les brider sous tous rapports; mais il est bien vrai que

celle qui, livrée à elle-même, s'en tire sans encourir de dommages,

doit inspirer bien plus de confiance que celle qui sort sans tache,

d'une école où elle était prisonnière et gardée sévèrement.

=Il est de l'intérêt de la femme d'être modeste et d'avoir de la

retenue, même lorsqu'elles ne sont pas sages.=--Nos pères inspiraient

à leurs filles d'éprouver de la honte et de la crainte (elles n'en

avaient pas moins de désirs et de courage, ce sont là choses qui ne

varient pas en elles); nous, nous les dressons à avoir de l'assurance;

et, en cela, nous ne sommes pas dans le vrai. Notre façon de faire

convient aux femmes Sarmates, qui ne pouvaient coucher avec un homme

que lorsque à la guerre elles en avaient tué un autre de leurs propres

mains. Pour moi, qui ne puis plus avoir action sur elles que par

l'attention qu'elles veulent bien me prêter, je me borne à leur faire

entendre, si elles me les demandent, les conseils que, de par le

privilège de mon âge, je suis à même de leur donner. Je leur prêche

donc l'abstinence, à elles comme à nous; et, si ce siècle en est trop

ennemi, qu'au moins elles y mettent de la discrétion et de la modestie,

car, ainsi que le porte la réplique d'Aristippe, contée dans la vie de

ce philosophe et faite par lui à des jeunes gens qui rougissaient de le

voir entrer chez une courtisane: «Le vice n'est pas d'y entrer, mais

de n'en pas sortir.» Il faut que celle qui ne prend pas à cœur de

sauvegarder sa conscience sauvegarde au moins sa réputation; si au fond

cela ne vaut guère mieux, du moins l'apparence est sauve.

=La nature d'ailleurs les a faites pour se refuser en apparence,

bien qu'elles soient toujours prêtes; par ces refus elles excitent

beaucoup plus l'homme.=--Je loue que, dans la dispensation de leurs

faveurs, elles suivent une certaine gradation et prennent du temps;

Platon indique que dans les amours de tous genres, la facilité et la

promptitude sont interdites aux intéressés. Céder imprudemment et avec

précipitation sur tous les points à la fois, est de leur part un effet

de gourmandise qu'il leur faut dissimuler, en y apportant toute leur

adresse; en ne cédant, au contraire, qu'à bon escient et avec mesure,

elles déconcertent bien plus nos désirs et nous cachent les leurs. Que

toujours elles fuyent devant nous, même celles qui ont la volonté de

se laisser attraper; comme les Scythes, par la fuite, elles assureront

bien mieux leur victoire. Selon la loi que leur en fait la nature, ce

n'est pas proprement à elles de vouloir et de désirer; leur rôle est

de souffrir, d'obéir, de consentir. C'est pour cela que la nature les

a mises à même de toujours entrer en rapport avec nous, qui n'avons

que rarement cette faculté, sans même être constamment sûrs de notre

fait; c'est toujours leur heure, afin que toujours elles soient prêtes,

quand c'est la nôtre; «_elles sont nées pour pâtir_ (_Sénèque_)», et

tandis que la nature a voulu que nos appétits se décèlent d'une façon

saillante, elle a fait que les leurs demeurent cachés et renfermés;

leurs organes ne permettent pas à leurs désirs de se manifester, mais

seulement de rester sur la défensive.--Il faut laisser à la licence qui

était le propre des Amazones, des traits semblables à celui-ci: Quand

Alexandre traversa l'Hyrcanie, Thalestris, leur reine, laissant par

delà les montagnes voisines le reste d'une armée considérable qui la

suivait, vint le trouver avec trois cents guerriers de son sexe bien

montés et bien armés. L'abordant, elle lui dit à haute voix, devant

toute l'assistance, que le bruit de ses victoires et de sa valeur

l'avait amenée pour le voir et mettre à sa disposition, pour seconder

ses projets, ses ressources et sa puissance; qu'elle le trouvait si

beau, si jeune et si vigoureux, qu'elle-même, qui possédait également

ces qualités au point d'atteindre la perfection, était d'avis qu'ils

couchassent ensemble, afin que de la plus vaillante femme du monde et

du plus vaillant homme qui fût vivant, naquît quelque chose de grand et

de rare pour l'avenir. Alexandre la remercia pour ce qu'elle lui avait

dit tout d'abord; et, pour avoir le temps de satisfaire à ce qu'elle

demandait en terminant, il suspendit sa marche et stationna en ce lieu

treize jours, qu'il passa à fêter le plus allègrement qu'il put cette

princesse d'un si grand courage.

=Il y a de l'injustice à blâmer l'inconstance de la femme; rien de

violent ne peut durer et, par essence, l'amour est violent; c'est,

en outre, une passion qui n'est jamais assouvie.=--Nous sommes, sur

presque tout, mauvais juges de leurs actions, comme elles le sont des

nôtres; je le reconnais, avouant la vérité quand elle est contre moi,

aussi bien que lorsqu'elle est pour. C'est un vilain déréglement qui

les porte à changer si souvent et les empêche de fixer leur affection

sur quelque sujet que ce soit, comme on le voit faire à cette déesse,

à laquelle on prête tant de changements et tant d'amants. Il est

vrai que si l'amour n'est pas violent, ce n'est plus l'amour, et que

violence et constance ne marchent pas de pair. Que ceux qui s'étonnent

de cette inconstance, qui se récrient et recherchent les causes de

cette maladie qui les possède et qu'ils qualifient de dénaturée et

d'incroyable, regardent combien il s'en trouve parmi eux qui en sont

affectés sans pour cela s'en épouvanter et croire à un miracle. Il

serait plutôt étrange de constater en elles de la constance, parce

que cette passion n'est pas seulement un effet des sens, et que si

l'avarice et l'ambition sont sans limites, il n'y en a pas davantage

pour la luxure; elle survit à la satiété, on ne peut lui assigner ni

de se fixer, ni de prendre fin; elle va toujours de l'avant, étendant

sans cesse son action.--Peut-être l'inconstance est-elle, en quelque

sorte, plus pardonnable chez la femme que chez nous; comme nous, elle

peut invoquer le penchant, qui nous est commun, à rechercher la variété

et la nouveauté; mais elle peut de plus alléguer, tandis que nous ne le

pouvons pas, qu'elles achètent chat en * poche, c'est-à-dire sans être

suffisamment renseignées. Jeanne reine de Naples fit étrangler sous le

grillage de sa fenêtre Andréosso son premier mari, avec un lacet d'or

et d'argent tissé de ses propres mains, parce qu'elle ne le trouvait

pas nanti, pour la satisfaction de ses corvées conjugales, d'organes et

de vigueur répondant suffisamment à l'espérance qu'elle en avait conçue

en voyant sa taille, sa beauté, sa jeunesse et les bonnes dispositions

en lesquelles il paraissait, qui l'avaient séduite et abusée.--A

cette excuse, s'ajoute que le rôle actif comportant plus d'efforts

que le rôle passif, la femme est, elle du moins, toujours en état de

satisfaire à ce qui lui incombe, tandis qu'il peut en être autrement

de nous. C'est pour ce motif que Platon établit fort sagement dans ses

lois, qu'avant tout mariage et pour décider de son opportunité, les

juges devront examiner les garçons et les filles qui y prétendent,

ceux-là nus de la tête aux pieds, celles-ci jusqu'à la ceinture

seulement.--Il peut arriver qu'à l'essai, la femme ne nous trouve

pas digne de son choix, qu'«_après avoir vainement employé toute son

industrie à exciter son époux, elle abandonne une couche impuissante_

(_Martial_)». Ce n'est pas tout, en effet, que la volonté y soit, la

faiblesse et l'incapacité sont des causes légitimes qui rompent le

mariage: «_Il faut alors chercher ailleurs un époux plus capable de

délier la ceinture virginale_ (_Catulle_).» Et pourquoi ne serait-ce

pas et n'en prendrait-elle pas un autre à sa mesure, ayant des choses

de l'amour une intelligence plus licencieuse et plus active, si celui

qu'elle a «_ne peut mener à bonne fin ce doux labeur_ (_Virgile_)»?

=Quand l'âge nous atteint, ne nous leurrons pas sur ce dont nous sommes

encore capables et ne nous exposons à être dédaignés.=--N'est-ce

pas une grande impudence de nous présenter avec nos imperfections

et nos faiblesses, là où nous désirerions plaire, donner une bonne

impression de nous et nous faire apprécier? Pour le peu dont je

suis capable aujourd'hui, «_une fois, et je suis à bout de forces_

(_Horace_)», je ne voudrais pas importuner quelqu'un que je révère et

que j'appréhenderais d'offenser: «_Ne craignez rien d'un homme qui

vient d'accomplir son onzième lustre_ (_Horace_).»--N'est-ce pas assez

pour la nature, d'avoir rendu cet âge si misérable, sans le rendre

encore ridicule? aussi, je hais de voir que, pour quelques restes

de chétive vigueur qui, à cette époque de la vie, nous échauffent à

peine trois fois la semaine, nous sommes émoustillés et nous nous

démenons avec la même âpreté que si nous étions à même de satisfaire

brillamment et pleinement aux plus légitimes désirs; c'est un vrai feu

de paille qui se produit en nous, et j'admire combien il nous rend

vifs et frétillants, alors qu'en réalité, nous sommes si profondément

congelés et éteints. On ne devrait se trouver en semblable disposition

que lorsqu'on est à la fleur d'une belle jeunesse; aussi fiez-vous-y

et vous verrez qu'au lieu de seconder cette ardeur généreuse qui est

en vous, que rien ne peut lasser, qui se croit capable de tout et

devoir toujours durer, elle vous laissera bel et bien en chemin; elle

est bien plutôt le fait d'un enfant à peine formé, encore à l'âge des

corrections et ignorant, qui ne ferait que s'en étonner et en rougir:

«_comme un ivoire de l'Inde teint de pourpre, ou comme des lys qui,

mêlés à des roses, en reflètent les vives couleurs_ (_Virgile_)».

Celui qui peut, sans mourir de honte, penser au dédain que lui

marqueront le lendemain ces deux beaux yeux témoins de sa lâcheté et

de son impertinence, «_qu'ils lui reprocheront par leur silence même_

(_Ovide_)», n'a jamais éprouvé le contentement et la fierté de les voir

battus et éteints par les fatigues d'une nuit activement employée dans

les bras l'un de l'autre. Chaque fois que j'ai vu une femme s'ennuyer

de mes caresses, ce n'est pas son indifférence que j'ai tout d'abord

accusée: j'ai commencé par craindre que ce ne fût plutôt à la nature

que je dusse m'en prendre, parce qu'elle m'a traité avec partialité

et d'une façon peu courtoise; «_elle m'a insuffisamment pourvu, et

les dames n'avaient sans doute pas tort de mépriser de si maigres

apparences_»; imperfection éminemment regrettable, chacune des parties

de mon être étant mienne au même titre que toute autre et celle-ci

celle à laquelle, plus qu'à toutes les autres, je dois ma qualité

d'homme.

=Montaigne reconnaît la licence de son style, mais il est obligé par

les mœurs de son temps à cette grande liberté de langage qu'il

est le premier à regretter.=--Je dois, pour le public, me peindre

tout entier. Ces Essais sont instructifs, parce que la vérité, la

réalité, y règnent d'une façon absolue. Je dédaigne de considérer

comme un devoir réel de m'astreindre à ces règles étroites, factices

que l'usage a introduites suivant les pays, et m'en tiens à celles

d'application générale et constante que la nature nous a tracées et

dont sont filles, mais filles bâtardes, la civilité et les conventions

sociales. Qu'importent les vices que nous semblons avoir, à côté

de ceux que nous avons réellement? Quand nous en aurons fini avec

ceux-ci, nous nous attaquerons aux autres, si nous croyons nécessaire

de les combattre; car il y a danger à ce que nous nous imaginions

des devoirs nouveaux, pour excuser la négligence que nous apportons

à remplir ceux que nous avons naturellement et arriver à faire

confusion entre eux. C'est ainsi qu'on voit dans les contrées où les

fautes sont des crimes, les crimes n'être que des fautes; et, chez

les nations où les lois de la bienséance ne sont qu'en petit nombre

et peu observées, celles plus primitives, émanant du bon sens, être

mieux pratiquées. La multitude innombrable de devoirs aussi multipliés

réclame une telle attention, que nous en arrivons à les négliger

et à les perdre de vue; trop d'application pour les choses * sans

importance, nous détourne de celles qui * en ont davantage. Que ces

hommes, qui voient les choses superficiellement, ont donc une route

facile comparée à la nôtre! Toutes ces conventions ne sont que des

ombrages derrière lesquels nous nous abritons et qui servent à régler

nos comptes entre nous. Mais elles ne nous permettent pas de nous

libérer, elles ne font au contraire que grever notre dette envers ce

grand juge qui, rejetant les draperies et les haillons qui dérobent à

la vue nos parties honteuses, n'hésite pas à nous examiner de toutes

parts, jusque et y compris nos méfaits les plus intimes et les plus

secrets; si, au moins, notre prétendue décence à l'égard de notre

pudeur virginale avait ce côté utile de nous préserver de nous voir

ainsi mis à nu! Aussi celui qui ferait perdre à l'homme la niaiserie

qui lui fait apporter cette si scrupuleuse superstition dans l'emploi

de certains mots, ne causerait-il pas grand préjudice au monde. Notre

vie est faite partie de folie, partie de circonspection; qui ne traite

que de ce qui est considéré comme convenable et régulier, en laisse de

côté plus de la moitié.--Ce que je dis là n'est pas pour m'excuser;

si je m'excusais de quelque chose, ce serait des excuses qu'il a pu

m'arriver de présenter plutôt que de mes fautes proprement dites; ce

sont des explications que je donne à ceux d'idées opposées aux miennes

et qui sont en plus grand nombre que ceux qui peuvent penser comme

moi. Par égard pour eux, car je désire contenter tout le monde, ce

qui est à la vérité * fort difficile, «_parce qu'il y n'a pas un seul

homme qui puisse se conformer à cette si grande variété de mœurs,

de jugement et de volonté_ (_Q. Cicéron_)», j'ajouterai qu'ils ne

doivent pas me reprocher les citations que je fais d'autorités reçues

et approuvées depuis des siècles. Ce n'est pas une raison, en effet,

parce que je m'écarte des règles admises, pour qu'ils me refusent la

tolérance dont jouissent, même de notre temps, chez nous, jusqu'à

des personnes d'état ecclésiastique des plus en vue, ainsi qu'en

témoignent, parmi tant d'autres, les deux exemples que voici: «_Que je

meure, si l'orifice par lequel j'ai accès en toi, n'est pas pour moi

la source de toutes les voluptés_ (_Théodore de Bèze_).»--«_Le membre

viril d'un ami la contente toujours, et toujours reçoit bon accueil_

(_Saint-Gelais_).»--J'aime la décence, et ce n'est pas de propos

délibéré, qu'en écrivant, j'emploie des expressions scandaleuses,

c'est la nature qui en a fait choix pour moi. Je ne loue ce mode, pas

plus que je ne loue toute manière de faire contraire aux usages reçus;

mais je l'excuse et estime que des circonstances, aussi bien générales

que particulières, atténuent l'anathème dont il peut être l'objet.

Poursuivons.

=Il est injuste d'abuser du pouvoir que les femmes nous donnent

sur elles, en nous cédant; Montaigne n'a rien à se reprocher a cet

égard.=--D'où peut provenir cette usurpation d'autorité souveraine

que vous prenez sur les femmes qui, à leurs propres risques, vous

accordent leurs faveurs, «_lorsque dans l'obscurité de la nuit, elles

vous accueillent furtivement pendant quelques moments_ (_Catulle_)»?

Pourquoi * vous croyez-vous aussitôt autorisés à vous immiscer dans

leurs faits et gestes, à les traiter avec froideur, vous arrogeant les

droits d'un mari? C'est une convention qui vous laisse libres tous

deux, que celle qui existe entre vous; que ne vous considérez-vous lié

par elle, comme vous voulez qu'elle les lie à vous? il n'y a pas de

règles qui régissent les choses concédées bénévolement. Ma thèse va,

il est vrai, à l'encontre des usages, et cependant, en mon temps, j'en

suis passé par là et, en vérité, dans les marchés de cette sorte, j'ai

observé, autant que leur nature le permet, la même conscience que dans

tout autre marché et y ai apporté une certaine justice; je ne leur ai

témoigné d'affection que dans la mesure où j'en ressentais pour elles,

et leur en ai bien naïvement laissé voir la naissance, l'apogée, la

décadence, les accès et les défaillances, car on n'est pas toujours en

bonnes dispositions. J'ai tellement évité de me prodiguer en promesses,

que je crois avoir tenu plus que je n'avais promis et que je ne devais;

elles m'ont trouvé fidèle jusqu'à favoriser leurs inconstances, je

parle d'inconstances avouées et qui parfois ont été multipliées.

Je n'ai jamais rompu avec elles tant que je leur ai conservé de

l'attachement, si faible qu'il fût; et quelles que soient les occasions

qu'elles m'ont données, je ne me suis jamais séparé d'elles en

conservant à leur égard du mépris ou de la haine, considérant que de

telles privautés entre elles et moi, même lorsqu'elles dérivent des

plus honteux marchés, m'obligent quand même à quelque bienveillance à

leur égard. Il m'est arrivé de me mettre parfois en colère et d'avoir

des impatiences un peu indiscrètes à propos de leurs ruses, de leurs

faux-fuyants et dans les contestations qui se sont élevées entre nous,

car, par tempérament, je suis sujet à éprouver de brusques émotions

qui, bien que légères et courtes, me font sortir souvent de ma règle

de conduite. Lorsqu'elles ont voulu essayer de s'emparer de ma liberté

de jugement, je n'ai pas hésité à leur adresser des admonestations

paternelles, plutôt mordantes, ne ménageant pas leur point faible.--Si

je leur ai donné sujet de se plaindre de moi, c'est plutôt pour les

avoir aimées d'une façon qui, auprès de celle dont on use actuellement

avec elles, peut être dite sottement consciencieuse; je leur ai tenu

parole sur des choses pour lesquelles elles m'en auraient aisément

dispensé; il en est qui parfois se sont rendues, alors que leur

réputation était intacte, à des conditions qu'elles eussent souffert,

sans trop de difficulté, que leur vainqueur n'observât pas. Plus d'une

fois, dans l'intérêt de leur honneur, il m'est arrivé de renoncer au

plaisir au moment où il eût été le plus grand; et, quand la raison me

le commandait, je les ai défendues contre moi-même, si bien qu'en s'en

remettant franchement à moi, leurs intérêts se trouvaient plus sûrement

et plus sévèrement sauvegardés que si elles avaient suivi leurs propres

inspirations. J'ai, autant que j'ai pu, assumé sur moi seul, pour les

leur épargner, les risques de nos rendez-vous, et ai toujours organisé

nos parties inopinément et dans des conditions plutôt incommodes; et

cela, pour moins éveiller les soupçons et aussi pour nous heurter, à

mon avis, à moins de difficultés, parce qu'en pareil cas, c'est par

où l'on se croit le plus en sûreté qu'on est le plus souvent pris;

on observe et on gêne moins ce qui ne semble pas à craindre; on peut

oser plus facilement ce que les gens ne supposent pas que vous oserez

et qui devient facile par sa difficulté même. Jamais homme, dans ces

rapports, n'évita avec plus de soin de faire courir à la femme risque

de maternité.--C'est là une façon d'aimer des plus correctes, mais bien

ridicule à notre époque et peu pratiquée; personne ne le sait mieux

que moi; et cependant je ne me repens pas d'avoir agi ainsi, quoique

je n'aie fait qu'y perdre. Aujourd'hui que «_le tableau votif que j'ai

appendu aux murs du temple de Neptune, indique à tous que j'ai consacré

à ce dieu mes vêtements encore tout mouillés du naufrage_ (_Horace_)»,

autrement dit, qu'après bien des traverses je suis débarrassé de cette

dangereuse passion, je puis en parler ouvertement. A quelqu'un autre

qui s'exprimerait comme je le fais, peut-être répondrais-je: Mon ami,

tu rêves; l'amour de ton temps ne se croyait pas tenu à beaucoup de

bonne foi et de loyauté; «_si tu prétends l'assujettir à des règles,

c'est que tu veux marier la folie avec la raison_ (_Térence_).» Il

n'est pas moins vrai qu'à l'encontre de cette appréciation, si j'avais

à recommencer, je me conduirais certainement comme je l'ai fait,

suivant la même marche, bien que le résultat n'ait guère été fructueux;

l'insuffisance et la sottise sont en effet louables dans une action qui

ne l'est pas, et autant je m'éloigne en cela des idées prédominantes,

autant j'abonde dans les miennes.

=Même dans ses transports les plus vifs, il conservait sa raison; tant

qu'on reste maître de soi et que ses forces ne sont point altérées,

on peut s'abandonner à l'amour.=--Au surplus, dans ces marchés, je ne

me livrais pas complètement; j'y cherchais le plaisir, mais ne m'y

oubliais pas; je conservais intact, dans l'intérêt de ma compagne du

moment comme dans le mien, le peu de réflexion et de discernement que

je tiens de la nature; j'éprouvais de l'émotion, mais ne me perdais

pas dans le rêve.--Ma conscience allait bien jusqu'à la débauche,

au déréglement de mœurs, mais jamais jusqu'à l'ingratitude, la

trahison, la méchanceté, la cruauté. Je n'achetais pas à tout prix

le plaisir que donne ce vice, je me contentais simplement d'en

passer par ce qu'il comporte d'ordinaire, car «_aucun vice n'est sans

conséquences_ (_Sénèque_)». Je hais presque au même degré une oisiveté

croupissante et endormie, qu'une occupation ardue et pénible; celle-ci

m'agite, celle-là m'assoupit. J'aime autant les blessures que les

meurtrissures, les coups qui pourfendent que ceux qui ne font pas

plaie. En agissant de la sorte, j'en suis arrivé, dans les rapports de

cette nature, alors que je pouvais davantage m'y livrer, à observer

un juste milieu entre ces deux extrêmes. L'amour est une agitation

éveillée, vive et gaie; je n'en étais ni troublé, ni affligé; mais

seulement échauffé, et je ménageais mes forces; il faut s'en tenir là,

il n'est nuisible qu'aux fous.--Un jeune homme demandait au philosophe

Panétius s'il convenait au sage d'être amoureux: «Laissons là le sage,

lui répondit-il, ni toi ni moi ne le sommes, et ne nous engageons pas

dans une chose qui émeut si violemment, qu'elle nous fait l'esclave

d'autrui et nous rend méprisables à nous-mêmes.» Il disait vrai, il

ne faut pas engager son âme dans une affaire aussi entraînante par

elle-même qu'est l'amour, si elle n'est en état d'en soutenir les

effets et de contredire par la réalité ce mot d'Agésilas: «la sagesse

et l'amour ne vont pas ensemble». C'est, j'en conviens, une occupation

frivole, qui blesse les convenances, honteuse, illégitime; mais,

conduite comme je l'indique, je la crois utile à la santé, propre à

dégourdir un esprit et un corps alourdis; et si j'étais médecin, je

la conseillerais, aussi bien que tout autre traitement, à un homme de

ma complexion et en ma situation, pour l'éveiller, le maintenir en

force longtemps encore quand viennent les ans et retarder pour lui les

étreintes de la vieillesse. Tant que nous n'en sommes qu'aux approches,

que notre pouls bat encore, «_alors que ne font qu'apparaître nos

premiers cheveux blancs et les premières atteintes de l'âge, qu'il

reste encore à la Parque de quoi filer pour nous, que nous avons

encore l'usage de nos jambes et qu'un bâton ne nous est pas encore

indispensable_ (_Juvénal_)», nous avons besoin d'être sollicités et

chatouillés par quelque sensation comme celle-ci qui nous agite et

nous stimule. Voyez combien l'amour a rendu de jeunesse, de vigueur

et de gaîté au sage Anacréon. Socrate, à un âge plus avancé que le

mien, ne disait-il pas, en parlant d'une personne pour laquelle il

concevait ce sentiment: «Ayant mon épaule appuyée contre la sienne

comme si nous regardions ensemble un livre, sans mentir, je ressentis

soudain une piqûre dans l'épaule, semblant produite par une morsure

d'insecte; et cette impression de fourmillement persista pendant cinq

jours, m'occasionnant au cœur une démangeaison continue.» Ainsi le

contact tout fortuit, rien que d'une épaule, échauffait et faisait

sortir de son état ordinaire cette âme déjà refroidie et énervée par

l'âge et qui, entre toutes celles des hommes, a approché le plus de

la perfection. Et pourquoi pas? Socrate était homme et ne voulait

ni être ni sembler être autre chose.--La philosophie ne s'élève pas

contre les voluptés qui sont dans l'ordre de la nature, pourvu qu'on

n'en abuse pas. Elle prêche d'en user modérément et non de les fuir;

ses efforts tendent à nous détourner de celles qui sont contre nature

ou qui, tout en en procédant, sont abâtardies. Elle dit que l'esprit

ne doit pas intervenir pour accroître nos besoins physiques, et nous

avertit, avec juste raison, de ne pas éveiller notre faim par des

excès, de * ne pas vouloir nous gorger au lieu de nous borner à nous

nourrir, comme aussi d'éviter toute jouissance qui nous met en appétit

et toutes viandes et boissons qui nous affament et nous altèrent. De

même, en ce qui concerne l'amour, elle nous invite à ne nous y donner

que pour la satisfaction de nos besoins physiques et faire que l'âme

n'en soit pas troublée, parce que cela ne la regarde pas et qu'elle n'a

simplement qu'à suivre et à assister le corps. Mais ne suis-je pas dans

le vrai quand j'estime que ces préceptes, que je considère pourtant

comme un peu excessifs, visent un corps en état de bien remplir son

rôle; et que, pour un corps débilité comme pour un estomac délabré,

il est excusable de le réchauffer et de le soutenir par des procédés

artificiels, et de recourir à l'imagination pour lui rendre l'appétit

et l'allégresse que de lui-même il ne possède plus?

=Dans l'usage des plaisirs le corps et l'âme doivent s'entendre et

y participer chacun dans la mesure où il le peut, ainsi que cela se

produit dans la douleur.=--Ne pouvons-nous pas dire que tant que nous

demeurons en cette prison terrestre, il n'y a rien en nous qui affecte

exclusivement soit le corps, soit l'âme; que c'est bien à tort que, par

cette distinction, nous démembrons l'homme tout vif, et qu'il semble

rationnel que nous ressentions le plaisir aussi bien au moins que nous

ressentons la souffrance?--Ainsi, par exemple, la douleur causée par

leurs péchés, grâce à l'esprit de pénitence qui les pénétrait, était

ressentie par l'âme des saints avec une intensité qui les amenait à

la perfection; et, en raison de l'union intime existant entre elle et

le corps, cette douleur affectait naturellement celui-ci, bien qu'il

eût peu de part à ce qui la produisait. Mais ils ne se contentaient

pas de ce qu'il se bornât simplement à suivre et à assister l'âme

dans ses souffrances, ils le soumettaient lui aussi à des tourments

atroces s'attaquant à lui personnellement, afin que tous deux, le

corps comme l'âme, rivalisant entre eux, plongeassent l'homme dans

la douleur qu'ils estimaient d'autant plus salutaire qu'elle était

plus aiguë.--Ici, dans le cas des plaisirs sensuels, n'y a-t-il pas

injustice à faire que l'âme s'en désintéresse et à dire qu'il faut

qu'elle soit entraînée à y participer, comme s'il s'agissait de

quelque obligation servile imposée par la nécessité? N'est-ce pas

plutôt à elle de les concevoir et de les préparer, puis y conviant

le corps, à y assister et à en conserver la direction, comme il lui

appartient également, à mon avis, quand il s'agit de plaisirs qui lui

sont propres, d'en inspirer et infuser au corps la sensation dans la

mesure où il est capable de l'éprouver, et de s'étudier à ce qu'ils lui

soient doux et salutaires. On a raison de dire que le corps ne doit

pas suivre ses penchants s'ils peuvent être préjudiciables à l'esprit,

mais pourquoi ne serait-ce pas aussi chose raisonnable que l'esprit ne

s'abandonnât pas aux siens, quand ils peuvent être préjudiciables au

corps?

=Avantages que le vieillard, qui n'a pas encore atteint la décrépitude,

peut retirer de l'amour. A dire vrai, l'amour sans limites ne convient

qu'à la première jeunesse.=--Je n'ai pas d'autre passion qui ait action

sur moi; ce que font l'avarice, l'ambition, les querelles, les procès

sur ceux qui, comme moi, n'ont pas d'occupation déterminée, l'amour,

plus que tout autre mobile, est capable de le produire en moi. Il me

rendrait la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne.

Il ferait que la façon dont je me présente, malgré les outrages de la

vieillesse, outrages qui nous déforment et nous mettent dans un état

si pitoyable, se maintiendrait sans altération; que je me remettrais à

ces sages et saines études, par lesquelles je gagnerais en estime et en

affection parce qu'alors mon esprit, ne désespérant plus de lui-même et

de ses moyens, se ressaisirait. J'y trouverais une diversion aux mille

pensées ennuyeuses, aux mille chagrins qui ont leur source dans la

mélancolie en laquelle nous plongent à cet âge l'oisiveté et le mauvais

état de notre santé. Il réchaufferait, au moins en songe, ce sang

que la nature abandonne, soutiendrait notre tête qui s'incline, nous

distendrait les nerfs, rendrait un peu de vigueur et de plaisir à vivre

à ce pauvre homme qui marche à grands pas vers sa ruine. Mais, d'autre

part, je comprends bien que c'est là une commodité fort malaisée à

recouvrer; par suite de la faiblesse en laquelle nous sommes tombés

et de notre longue expérience, notre goût est devenu plus délicat et

plus raffiné; nous demandons plus, alors que nous apportons moins; nous

sommes plus difficiles dans notre choix, quand nous avons moins qui

milite en notre faveur, et, nous reconnaissant tels, nous sommes moins

hardis et plus défiants; rien ne peut plus nous donner l'assurance

d'être aimés, vu les conditions en lesquelles nous sommes tombés et

celles de cette verte et bouillante jeunesse. J'ai honte de me trouver

au milieu d'elle «_dont la raideur de nerfs, qui fait que toujours elle

est en état de bien faire, n'a rien à envier à l'arbre qui se dresse

sur lu colline_ (_Horace_)»; pourquoi aller étaler notre misère au

milieu de cette allégresse, «_et divertir à nos dépens ces jouvenceaux

ardents, en leur montrant un flambeau réduit en cendres_ (_Horace_)»?

Ils ont la force et la raison, cédons-leur une place que nous ne

pouvons plus occuper; ces bourgeons de beauté naissante ne souffrent

pas d'être maniés par des mains aussi engourdies, et l'emploi de moyens

exclusivement matériels ne leur suffit pas, comme le fit entendre un

jour ce philosophe des temps anciens répondant à quelqu'un qui le

raillait de n'avoir pas su gagner les bonnes grâces d'une jeunesse

qu'il poursuivait de ses assiduités: «Mon ami, le hameçon ne mord pas

à du fromage si frais.» C'est un commerce où il faut que les parties

en présence soient dans des conditions analogues qui les fassent se

convenir; tous les plaisirs d'autre nature que nous éprouvons peuvent

se reconnaître par des récompenses de diverses sortes, celui-ci ne se

paie qu'en monnaie de même espèce.--Il est certain que dans ces ébats,

le plaisir que je cause chatouille plus agréablement mon imagination

que * celui que je ressens; or, c'est manquer de générosité que de

recevoir un plaisir, alors qu'on n'en rend pas; c'est d'une âme vile

de toujours consentir à devoir et se complaire à demeurer en relations

avec qui on est à charge; et il n'y a pas de beauté, de grâce, de

privauté si exquises qu'elles soient, qu'un galant homme puisse désirer

à ce prix. Si les femmes ne peuvent plus nous donner du plaisir

que par pitié, je préfère beaucoup plus ne pas vivre que de vivre

d'aumônes; je voudrais avoir le droit de leur demander leurs caresses,

dans ces mêmes termes que j'ai vu employer en Italie pour quêter:

«_Faites-moi quelque bien dans votre propre intérêt_», ou à la façon

de Cyrus exhortant ses soldats: «Qui est en disposition de m'aimer,

me suive.»--Adressez-vous, me dira-t-on, à des femmes qui soient dans

les mêmes conditions que vous, frappées elles aussi de la déchéance

que vous subissez, vous trouverez plus aisément à vous lier ensemble.

Oh! quelle sotte et insipide liaison en résulterait: «_Je ne veux pas

arracher la barbe à un lion mort_ (_Martial_)!» C'est un reproche que

faisait Xénophon à Menon et qu'il condamnait en lui, de rechercher,

en amour, des femmes en ayant passé l'âge. J'éprouve plus de volupté

à voir simplement un couple formé de beaux jeunes gens bien appariés

et s'aimant, voire même à me les représenter en imagination, qu'à être

moi-même second dans un duo allant tristement et prêtant à la pitié;

c'est là un goût fantasque que j'abandonne à l'empereur Galba, qui ne

recherchait que des femmes d'âge, aux chairs durcies; ou à ce pauvre

malheureux poète, s'écriant en parlant de lui-même: «_Plaise aux dieux

que, dans mon exil, je puisse te voir telle que je me représente ton

image! Que je puisse embrasser tes cheveux blanchis par le chagrin et

presser dans mes bras ton corps amaigri_ (_Ovide_)!»--Au premier rang

de la laideur, je place la beauté obtenue à force d'artifices. Émonez,

jeune adolescent de Chio, qui, par le soin qu'il avait pris d'enjoliver

sa personne, pensait avoir acquis la beauté que lui avait refusée la

nature, s'étant présenté au philosophe Arcésilas et lui ayant demandé

si un sage pouvait devenir amoureux, s'attira cette réponse: «Mais

certainement! pourvu que ce ne * soit pas d'une beauté de mauvais aloi

acquise, comme la tienne, à force de sophistications.» La laideur d'une

vieillesse avouée est, suivant moi, moins vieille et moins laide que

si on cherche à la dissimuler à force de couleurs et d'onguents.--Si

je ne craignais qu'on ne me saisisse à la gorge, je dirais que l'amour

ne me semble réellement en sa saison naturelle qu'à l'âge voisin de

l'enfance, comme aussi du reste la beauté: «_lorsque se glissant dans

un chœur de jeunes filles, avec ses cheveux flottants et ses traits

encore indécis, un jeune homme peut tromper sur son sexe les yeux

les plus clairvoyants_ (_Horace_)». Ce qu'Homère n'admet que jusqu'à

ce que le menton commence à s'estomper d'une barbe naissante, Platon

trouve déjà qu'il est rare que cela subsiste jusqu'à ce moment, et l'on

sait pour quelle cause le sophiste Dion qualifiait * si plaisamment

d'Aristogitons et d'Harmodiens les poils follets qui surviennent à

l'époque de l'adolescence. Déjà j'estime que le moment en est quelque

peu passé quand on est arrivé à l'âge de la virilité, non moins qu'en

la vieillesse, «_car l'amour n'arrête pas son vol sur les chênes

dénudés_ (_Horace_)». Marguerite, reine de Navarre, en femme qu'elle

était, avantageant les personnes de son sexe, leur assignait une limite

plus reculée et voulait qu'à l'âge de trente ans le moment soit venu

pour elles d'échanger la qualification de belle en celle de bonne.

Moins longtemps nous donnons à ce dieu action sur notre vie, mieux nous

en valons. Voyez son image, n'a-t-il pas une figure enfantine? Qui ne

sait qu'à l'encontre de tout principe, on va toujours à reculons dans

son école; l'étude, l'exercice, l'usage de ses préceptes conduisent à

l'épuisement; les débutants y sont maîtres: «_l'amour ne connaît pas

de règle_ (_S. Jérôme_)». Il n'est pas discutable que sa conduite a

surtout de l'agrément quand l'inadvertance et le trouble y ont place;

que ce qui serait faute ailleurs est succès pour lui et lui donne

du piquant et de la grâce; pourvu qu'il soit ardent, inassouvi, peu

importe qu'il soit prudent. Voyez comme il va chancelant, trébuchant,

folâtrant! c'est le mettre aux fers que de lui imprimer une direction

habile et sage; c'est attenter à sa liberté divine, que de l'asservir à

qui a les mains calleuses et couvertes de poil.

=On voit souvent les femmes sembler faire de l'amour une question

de sentiment et dédaigner la satisfaction que les sens peuvent y

trouver.=--Du reste, on voit souvent les femmes sembler faire de

l'amour une question toute de sentiment et dédaigner la satisfaction

que les sens peuvent y trouver, tout leur est bon à cet effet; par

contre, que de fois la beauté du corps ne nous fait-elle pas passer

chez elles sur la faiblesse de leur esprit? Par exemple, ce que je n'ai

jamais vu, c'est que la beauté de l'esprit si cultivé, si accompli

qu'il fût, leur ait fait faire bon accueil à un corps tant soit peu

tombé en décadence. Que ne prend-il fantaisie à quelqu'une d'elles

d'appliquer cette noble idée digne de Socrate, de troquer son corps

pour acquérir de l'esprit, et prostituant sa personne au plus haut prix

qu'elle en pourra obtenir, acheter, avec les bénéfices, l'intelligence

de la philosophie et le développement de son esprit!--Platon prescrit

dans ses lois que celui qui, à la guerre, se sera signalé par un

fait d'armes important et utile, ne puisse, durant tout le cours des

opérations, quels que soient sa laideur ou son âge, se voir refuser un

baiser ou toute autre faveur de galanterie, de qui il le désirerait.

Ce que ce philosophe trouve équitable comme récompense de la valeur

militaire, pourquoi ne le serait-ce pas pour tout autre mérite; et que

ne vient-il à l'idée de chacune de ces vertus, pouvant ainsi mériter

récompense, de prendre le pas sur les autres pour avoir la gloire

d'obtenir cette marque d'amour qui ne porte pas atteinte à la chasteté?

je dis à la chasteté «_parce que, si l'on en vient au combat, l'amour

est alors comme un grand feu de paille qui s'éteint en un instant_

(_Virgile_)»; les vices mort-nés dans notre esprit ne sont pas de ceux

qui sont les plus redoutables.

=En somme, hommes et femmes sont sortis du même moule, et un sexe n'a

pas le droit de critiquer l'autre.=--Ce long commentaire m'a échappé

à force de bavarder, donnant lieu à un flux de paroles peu mesurées

parfois et qui peuvent n'être pas sans inconvénient: «_Ainsi tombe du

chaste sein d'une jeune vierge une pomme, don furtif de son amant;

oubliant qu'elle l'a cachée sous sa robe, elle se lève à l'approche

de sa mère et la fait rouler à ses pieds; la rougeur qui lui couvre

subitement le visage, révèle la faute dont elle s'est rendue coupable_

(_Catulle_).»--Pour terminer, je dis que mâles et femelles sortent du

même moule et que, sauf leur éducation et les mœurs, la différence

n'en est pas grande. Platon, dans sa République, convie indifféremment

les uns et les autres à participer à tous les exercices, études et

professions, aussi bien à ceux qui s'appliquent à la guerre qu'à ceux

relatifs aux occupations du temps de paix; et le philosophe Antisthène,

lui, ne faisait aucune distinction entre la vertu de la femme et la

nôtre. Il est bien plus aisé de porter une accusation contre un sexe

que de trouver des excuses à l'autre, et c'est ici le cas d'appliquer

le dicton: «La pelle se moque du fourgon», autrement dit: tel raille

autrui, qui lui-même prête plus encore aux mêmes critiques.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 55 / 80 题