_A propos de quelques vers de Virgile._
=La vieillesse est si naturellement portée vers les idées tristes
et sérieuses que, pour se distraire, elle a besoin de se livrer
quelquefois à des accès de gaîté.=--A mesure que nos réflexions ayant
un caractère d'utilité, sont plus sérieuses et plus approfondies,
elles deviennent plus embarrassantes et plus pénibles; le vice, la
mort, la pauvreté, les maladies sont des sujets graves, sur lesquels
nous ne pouvons méditer longtemps sans fatigue. Il faut avoir l'âme
bien instruite des moyens de résister au mal et de le combattre, des
règles qui font que notre vie et notre foi sont dans la voie droite, et
souvent lui rappeler cette belle étude et l'y exercer; mais, si cette
âme appartient à un milieu rentrant dans la catégorie générale, il faut
procéder par intermittences et avec modération; elle s'affolerait, si
on lui imposait une application trop continue.--J'avais besoin, quand
j'étais jeune, de m'avertir et de me raisonner pour demeurer dans le
devoir; car l'allégresse et la santé ne se prêtent guère, dit-on,
aux raisonnements sérieux et sages; aujourd'hui que ma situation est
autre, les misères de la vieillesse ne m'avertissent que trop, elles
m'assagissent et me sermonnent. De l'excès de gaîté, je suis tombé dans
celui de la sévérité, qui est un état plus fâcheux; c'est pourquoi,
maintenant, de parti pris, je me livre un peu à la débauche, laissant
parfois mon esprit s'abandonner à des pensées folâtres et d'un autre
âge qui le reposent. Je ne suis, à cette heure, que trop rassis, trop
lourd, trop mûr; les ans me sont chaque jour une leçon qui m'invite au
calme et à la tempérance. Mon corps fuit tout écart et les redoute;
c'est lui qui, à son tour, porte mon esprit à se ranger; à son tour il
le régente et plus rudement et d'une façon plus impérieuse qu'il ne l'a
été lui-même par lui; que je dorme ou que je veille, il ne me laisse
pas chômer une heure sans m'entretenir de la mort, de la patience et
de la pénitence. Je me défends aujourd'hui contre la tempérance, comme
autrefois contre la volupté; elle me tire tellement en arrière, que
j'en deviens stupide. Or, je veux demeurer maître de moi à tous égards;
la sagesse, elle aussi, a ses excès et n'a pas moins besoin d'être
modérée que la folie. Aussi, de peur que par excès de prudence je me
dessèche, me tarisse et compromette mon état, dans les intervalles où
mes souffrances me laissent du répit, «_de peur que mon âme ne soit
trop attentive à ses maux_ (_Ovide_)», je dévie tout doucement, je
détourne les yeux de ce ciel orageux et nébuleux que j'ai devant moi et
que, Dieu merci, je considère bien sans effroi mais non sans effort, ni
sans que ma pensée s'y reporte; et me voilà m'amusant du souvenir des
folies de ma jeunesse passée; «_mon esprit, soupirant après ce qu'il a
perdu, se rejette tout entier dans le passé_ (_Pétrone_)». Que l'enfant
porte ses regards en avant de lui et le vieillard en arrière; n'est-ce
pas là ce que signifiait le double visage de Janus! A ces moments, les
ans peuvent m'entraîner s'ils le veulent, mais ce sera à reculons; tant
que mes yeux pourront reconnaître cette belle saison qui pour moi n'est
plus, j'y reporterai mes regards de temps à autre; si elle s'échappe de
mon sang et de mes veines, du moins je ne veux pas en déraciner l'image
de ma mémoire: «_C'est vivre deux fois, que de vivre de sa vie passée_
(_Martial_).»
=Aussi Montaigne saisit-il toutes les occasions de goûter quelque
plaisir et pense qu'il vaut mieux être moins longtemps vieux, que
vieux avant de l'être.=--Platon recommande aux vieillards d'assister
aux exercices, aux danses et à tous les jeux de la jeunesse, pour se
réjouir par les autres de la souplesse et de la beauté physique qu'ils
n'ont plus et se ressouvenir des grâces et des avantages de cet âge si
verdoyant. Il veut que dans ces ébats dont ils seront les témoins, ils
attribuent l'honneur de la victoire au jeune homme qui aura le plus
distrait et causé de sensations agréables au plus grand nombre d'entre
eux.--Autrefois, je notais comme journées extraordinaires les jours
lourds et sombres; actuellement, ils sont passés chez moi à l'état
d'habitude, ce sont les jours beaux et sereins qui sont devenus rares;
je suis en passe de me féliciter, comme d'une faveur nouvelle, quand
je ne souffre de nulle part. Je puis me chatouiller, je n'arrive plus
à arracher un pauvre rire à ce méchant corps; je ne m'égaie qu'en idée
et en songe, détournant par cette ruse les chagrins de la vieillesse;
mais il me * faudrait certes bien quelque autre remède qu'un rêve!
c'est un assaut où l'art lutte vainement contre la nature.--Quelle
grande simplicité d'esprit que de prolonger, comme nous le faisons
tous, les incommodités humaines, d'anticiper sur leur venue en nous
sevrant des jouissances qui nous restent encore! Je préfère être
vieux moins longtemps, que vieux avant de l'être; aussi les moindres
occasions de plaisir que je puis rencontrer, je les saisis. Je sais
bien par ouï dire qu'il existe quelques genres de volupté, telles que
les satisfactions d'amour-propre, qui ne portent pas atteinte à la
sobriété qu'il nous faut observer et qui sont fortes et glorieuses;
mais elles relèvent de l'opinion, et l'opinion n'a pas sur moi un
pouvoir suffisant pour me les faire désirer, car je ne les recherche
pas tant magnanimes, magnifiques et fastueuses, que je ne les désire
doucereuses, faciles et immédiates: «_S'éloigner de la nature pour
suivre le peuple, c'est prendre un guide peu sûr_ (_Sénéque_).» Ma
philosophie est dans les actes, toute d'actualité et conforme à la
nature; l'imagination y a peu de part. Que ne puis-je, par exemple,
prendre encore plaisir à jouer aux noisettes et à la toupie! «_Aux
approbations de la foule je préfère le témoignage de ma conscience_
(_Ennius_).» La volupté est peu ambitieuse, elle s'estime assez riche
par elle-même pour ne pas vouloir faire la dépense de ce que coûtent
les réputations; elle aime mieux demeurer dans l'ombre. Il faudrait
donner le fouet à un jeune homme qui ferait consister son plaisir à
déguster les vins et les sauces; il n'est rien que je n'aie moins
su faire et moins apprécier; c'est à cette heure que je l'apprends.
J'en ai grand'honte, mais qu'y faire? j'ai encore plus de confusion
des motifs qui m'y poussent.--A nous de rêver et de baguenauder; à la
jeunesse le bon bout, à elle de soutenir sa réputation. Elle marche à
la conquête du monde, à sa domination; nous, nous en venons: «_A elle,
les armes, les chevaux, les javelots, la massue, la paume, la nage,
la course; à nous, vieillards, les dés et les osselets_ (_Cicéron_).»
Les lois elles-mêmes nous renvoient au logis. Je ne puis moins faire,
en dédommagement des piteuses conditions que je dois aux années,
que de recourir aux jouets et aux amusettes comme fait l'enfance en
laquelle nous retombons; la sagesse et la folie auront bien à faire
pour, à elles deux et en s'y reprenant à tour de rôle, me soutenir
et me venir en aide en cet état calamiteux qu'amène l'âge: «_Mêle
à ta sagesse un grain de folie_ (_Horace_).»--Je fuis de même les
plus légères piqûres; celles qui, autrefois, ne m'eussent même pas
éraflé, me transpercent aujourd'hui; souffrir commence à tant rentrer
dans mes habitudes! «_Pour un corps débile, la moindre atteinte est
insupportable_ (_Cicéron_);--_un esprit malade ne peut rien supporter
de pénible_ (_Ovide_).» J'ai toujours été fort impressionnable et très
susceptible à l'effet de la douleur; j'y suis plus sensible encore et
de toutes parts accessible, «_le moindre choc brise ce qui est déjà
fêlé_ (_Ovide_)». Ma raison s'oppose bien à ce que je récrimine et me
révolte contre les incommodités que la nature m'inflige, mais elle
ne peut m'empêcher de les sentir; je courrais d'un bout du monde à
l'autre, pour avoir une bonne année de tranquillité gaie et agréable,
moi qui n'ai d'autre but que de vivre et d'être de bonne humeur. Je
jouis assez souvent d'une tranquillité morose et stupide, mais elle
m'endort et me fait mal à la tête; cela ne me suffit pas. Si, soit à
la ville soit à la campagne, en France ou ailleurs, il y a quelqu'un
ou quelque bonne compagnie, aimant son chez soi ou préférant voyager,
qui s'accommoderaient des conditions dans lesquelles je suis, et moi
des leurs, ils n'ont qu'à me faire signe, je leur amènerai aussitôt
l'auteur des Essais en personne.
=Ce qu'il y a de pire dans la vieillesse, c'est que l'esprit se ressent
des souffrances et de l'affaiblissement du corps.=--Puisque c'est le
privilège de l'esprit de pouvoir échapper à la vieillesse, autant que
je le puis je lui conseille de le faire; que même pendant cet âge, il
verdisse, il fleurisse s'il est possible, comme le gui sur un arbre
mort. Mais je crains bien d'avoir affaire à un traître; il est si
étroitement lié au corps, qu'il m'abandonne continuellement pour le
suivre et participer à sa déchéance. Alors je le prends à part, je le
flatte, mais en vain; j'ai beau le détourner de cette liaison par trop
intime, lui présenter et Sénèque et Catulle, les dames et les danses de
la cour, si son compagnon a la colique, il semble qu'il l'ait aussi;
les opérations mêmes qui lui sont propres, qui sont siennes, ne peuvent
s'accomplir; elles font tout l'effet d'être figées; il n'y a aucune
animation dans ce qui vient de lui si en même temps le corps n'en
présente pas.
=La santé, la vigueur physique font éclore les grandes conceptions
de l'esprit; la sagesse n'a que faire d'une trop grande austérité de
mœurs.=--Nos maîtres ont eu tort, lorsque recherchant les causes
des élans parfois extraordinaires de notre esprit, après les avoir
attribués à une inspiration divine, à l'amour, à une exaltation
guerrière, à la poésie, au vin, ils n'ont pas fait la part de la
santé; de cette santé bouillante, vigoureuse, entière, sans souci,
telle qu'autrefois la force de l'âge et la quiétude l'entretenaient
en moi d'une façon continue. Ce feu de joie fait saillir en l'esprit,
en plus de son pétillement naturel, des éclairs vifs et étincelants
qui soulèvent les enthousiasmes les plus gaillards, pour ne pas
dire les plus extravagants. Aussi n'est-ce pas merveille si un état
contraire affaiblit mon esprit, l'immobilise et lui fait produire un
effet opposé: «_L'esprit perd sa vigueur dans un corps languissant_
(_Pseudo-Gallus_)»; et encore il voudrait que je lui sache gré de ce
qu'à ces sollicitations il résiste beaucoup plus que cela n'arrive
d'ordinaire chez la plupart des hommes! Au moins pendant que nous
avons trêve, chassons les maux et les difficultés avec lesquels nous
sommes aux prises: «_Que la vieillesse se déride, lorsqu'elle le
peut encore_ (_Horace_);--_il est bon d'adoucir par l'enjouement les
noirs chagrins de la vie_ (_Sidoine Apollinaire_).»--J'affectionne
une sagesse gaie et sociable, et fuis une rudesse de mœurs par
trop austères; toute mine rébarbative m'est suspecte «_comme aussi la
tristesse arrogante d'un visage renfrogné,--car dans cette foule de
gens au maintien sévère se cache plus d'un débauché_ (_Martial_)». Je
crois Platon de bon cœur, quand il dit que les humeurs, suivant
qu'elles sont faciles ou difficiles, sont de grande influence sur la
bonté ou la perversité de l'âme. Socrate avait une physionomie qui
jamais ne variait, toujours sereine et riante; ce n'était pas comme
le vieux Crassus qui avait sans cesse l'air mécontent et qu'on ne vit
jamais rire. La vertu est foncièrement gaie et enjouée.
=Ceux qui se blesseront de la licence de cet ouvrage devront bien
plutôt blâmer la licence de leurs propres pensées; quant à lui
Montaigne, il ose dire tout ce qu'il ose faire; il croit du reste
que la confession de ses fautes aura peu d'imitateurs.=--Je sais que
parmi les gens qui se scandaliseront de la licence de mes écrits,
s'en trouveront fort peu qui n'auraient à se scandaliser davantage
de la licence de leurs pensées; j'écris bien suivant leur goût, mais
j'offense leurs regards. Il est de bon ton de critiquer les écrits
de Platon et de passer légèrement sur les relations qu'on lui prête
avec Phédon, Dion, Stella, Archéanassa. «_N'ayez pas honte de dire ce
que vous n'avez pas honte d'approuver tout bas._» Je hais un esprit
hargneux et triste qui glisse par-dessus les plaisirs de sa vie et ne
songe qu'à ses peines, ne considère qu'elles, comme les mouches qui
ne peuvent se tenir sur une surface bien polie et bien lisse et qui
s'attachent et reposent sur ce qui est rugueux et raboteux, ou encore
comme les ventouses qui ne recherchent et ne soutirent que le mauvais
sang.
Du reste, je me suis fait une loi d'oser dire tout ce que j'ose faire,
et vais jusqu'à regretter que toute pensée ne puisse être publiée; le
pire de tous mes actes, la pire de toutes les situations en lesquelles
je puis être, ne me semblent pas si laids, que je ne trouve de laideur
et de lâcheté à ne pas oser les avouer. Chacun est discret quand il
se confesse, on devrait bien l'être aussi quand on agit; la hardiesse
dans la faute est quelque peu atténuée et maîtrisée par la hardiesse
à la confesser; qui s'obligerait à tout dire s'obligerait à ne rien
faire de ce qu'on est contraint de taire. Dieu veuille que cette
licence excessive de ma part décide les autres à plus d'expansion, en
tenant moins compte de ces vertus timorées et minaudières nées de nos
imperfections, et que le sacrifice de ma modestie les amène à ce qui
est raisonnable. Il faut, quand on veut les conter, reconnaître ses
vices et les étudier; ceux qui les cachent aux autres, se les cachent
d'ordinaire à eux-mêmes; ils ne les considèrent pas comme suffisamment
dissimulés, s'ils les aperçoivent; ils les soustraient et les déguisent
à leur propre conscience: «_Pourquoi personne n'avoue-t-il ses vices?
Parce que nous en sommes encore esclaves; il faut être éveillé pour
raconter un songe_ (_Sénèque_).»--Les maux du corps se dessinent
davantage quand ils acquièrent plus de gravité; nous constatons que ce
que nous nommions rhume ou foulure est bel et bien la goutte. Les maux
de l'âme, au contraire, deviennent moins saisissables à mesure qu'ils
s'aggravent; celui qui en est le plus malade est celui qui le sent le
moins; voilà pourquoi il faut souvent les examiner au grand jour, d'une
main impitoyable qui les met à découvert et les arrache du fond de
nos poitrines. Il en est des mauvaises actions comme des bonnes, leur
confession est parfois à elle seule une satisfaction, et il n'est pas
de faute dont la laideur puisse nous dispenser de la confesser.--Je
souffre quand il me faut dissimuler, aussi j'évite de devenir le
confident des secrets d'autrui, n'ayant guère le cœur à nier que je
les connais; je puis les taire, mais les nier, je ne le puis sans faire
effort et sans en éprouver du déplaisir. Pour bien garder un secret, il
faut que ce soit dans notre nature et non par l'obligation que nous en
avons. Quand on est au service des princes, c'est peu d'être discret si
en même temps on n'est pas menteur. Si celui qui demandait à Thalès de
Milet s'il devait nier par serment solennel avoir commis un adultère
dont il était coupable, se fût adressé à moi, je lui eusse répondu
qu'il ne devait pas se parjurer, un mensonge me paraissant pire encore
que l'adultère. Thalès, au contraire, le lui conseilla pour parer
à un plus grand mal par un moindre, solution qui n'aboutissait pas
tant à faire choix entre deux maux, qu'à ajouter l'un à l'autre. A ce
propos, disons en passant qu'un homme qui a de la conscience, est mis
à son aise quand, en compensation d'une faute, on le met en présence
de quelque entreprise périlleuse à laquelle il aura à satisfaire;
mais que c'est le soumettre à une rude épreuve que de ne lui laisser
le choix qu'entre deux fautes, ainsi qu'il arriva à Origène. Placé
dans l'alternative de sacrifier aux idoles, ou de souffrir de servir
à assouvir les appétits charnels d'un grand vilain Éthiopien qu'on
lui présentait, Origène se résigna à la première de ces conditions,
ce qui fut un gros péché, dit-on. Il faut convenir cependant que les
femmes qui, de notre temps, conséquentes avec leurs idées fausses sur
la religion, nous protestent qu'elles aimeraient mieux charger leur
conscience de dix hommes que d'une messe, n'eussent pas éprouvé le même
dégoût.
Si c'est une indiscrétion de publier ainsi ses erreurs, il n'y a pas
grand danger qu'elle soit prise pour exemple et passe dans les usages;
Ariston ne disait-il pas que les vents que les hommes redoutent le
plus, sont ceux qui les découvrent. Il faut retrousser ce sot haillon
qui cache nos mœurs. On envoie sa conscience dans les lieux de
débauche et on se donne une contenance irréprochable; jusqu'aux
traîtres et aux assassins qui s'attachent à l'observation des lois
de l'étiquette, bornant là leur devoir. Ce n'est ni à l'injustice de
se plaindre de l'impolitesse; ni à la malice, de l'indiscrétion. Il
est dommage que le méchant ne soit pas en outre un imbécile et que la
décence pallie ses méchancetés; ces enduits ne conviennent qu'à des
cloisons intérieures bien bâties et en bon état, valant la peine qu'on
les badigeonne pour en assurer la conservation.
=Ce que les hommes craignent le plus, c'est qu'une occasion ne mette
leurs mœurs à découvert. Montaigne va maintenant entrer dans le vif
de son sujet; il appréhende que ce chapitre ne fasse confiner son livre
du salon de ces dames dans leur boudoir.=--Pour plaire aux Huguenots
qui blâment notre confession en aparté et à l'oreille d'un tiers, je
me confesse publiquement, en toute conviction et sincérité. Saint
Augustin, Origène et Hippocrate ont publié leurs erreurs d'opinions;
j'y ajoute, moi, mes erreurs de mœurs. J'ai le plus ardent désir
de me faire connaître, et peu m'importe à quel prix, pourvu que ce
soit sous mon vrai jour; car, pour mieux dire, je ne désire rien, mais
j'éprouverais un mortel déplaisir à être pris pour autre que je ne suis
par ceux auxquels il arrive de connaître mon nom. Celui qui n'a en vue
que l'honneur et la gloire, qu'espère-t-il gagner en se produisant au
monde sous un masque qui dérobe à la connaissance des foules ce qu'il
est réellement? Louez un bossu de sa belle taille, il ne saurait faire
autrement que de considérer cet éloge comme une injure; si vous êtes un
lâche et qu'on vous honore comme un vaillant, est-ce de vous dont on
parle? on vous prend pour un autre; le croire, c'est faire comme celui
qui se montrait fier des saluts qu'on lui adressait, le prenant pour
le maître de la troupe, lui qui n'était qu'un des moindres personnages
de sa suite.--Le roi de Macédoine Archélaus passant dans une rue,
quelqu'un lui versa de l'eau sur la tête; les assistants l'excitaient
à le punir: «Oui, leur dit-il, seulement ce n'est pas sur moi qu'il a
versé de l'eau, mais sur celui pour lequel il me prenait.»--Socrate
répondait à un autre qui lui disait qu'on médisait de lui: «Non, il n'y
a rien en moi de ce que disent ces gens.»--Quant à moi, je ne saurais
aucun gré à qui me louerait d'être un bon pilote, d'avoir beaucoup
de modestie ou de chasteté; et pareillement, je ne me considérerais
non plus comme offensé par qui dirait de moi que je suis un traître,
un voleur ou un ivrogne. Ceux qui ne se connaissent pas, peuvent se
repaître d'approbations qu'ils ne méritent pas; moi, je ne le puis,
parce que je me vois, me scrute jusqu'au fond des entrailles et sais
bien ce qui m'appartient; il me plaît qu'on me loue moins, pourvu
qu'on me connaisse mieux; on pourrait me tenir pour un sage dans des
conditions de sagesse que je tiens être de la sottise. Alors que mes
Essais sont lus communément par les dames et traînent sur les meubles
de leur salon, ce chapitre va les faire passer dans leur boudoir où
elles les liront en cachette; j'avoue que c'est surtout en tête-à-tête
que j'aime leur société, en public elle manque de saveur et ne
constitue plus une faveur.--Dans nos adieux, nous exagérons, au delà
de ce qui est d'ordinaire, l'affection que nous portons à ce que nous
abandonnons; en train de quitter les jeux de ce monde, ce sont ici les
dernières accolades que nous nous donnions, eux et moi.
=Comment se fait-il que l'acte par lequel se perpétue le genre humain,
paraisse si honteux qu'on n'ose le nommer?=--Revenons-en à notre
thème. Qu'a donc fait aux hommes l'acte génital, pourtant si naturel,
si nécessaire, si juste, pour que nous n'osions pas en parler sans en
avoir honte, et pour l'exclure des conversations sérieuses et de bon
ton? Nous disons hardiment: tuer, dérober, trahir; et cet autre mot,
nous n'osons le prononcer qu'entre les dents. Serait-ce parce que moins
nous en parlons, plus nous y pensons? Il y a lieu de remarquer en effet
que les mots les moins en usage, qu'on n'écrit guère et sur lesquels
on se tait le plus, sont ceux qu'on sait le mieux et qui sont le plus
généralement connus; celui-ci, quel que soit l'âge, quelles que soient
les mœurs, nul ne l'ignore non plus que le pain; il est imprimé en
chacun de nous, sans qu'il ait été prononcé, sans qu'il se soit fait
entendre ou ait été vu; et le sexe qui en use le plus, est celui auquel
il est imposé de s'en taire davantage. Ce qu'il y a de remarquable *,
c'est que nous avons mis cet acte sous la sauvegarde du silence, d'où
c'est un crime de l'arracher, même pour l'accuser et le juger; nous
n'osons le critiquer qu'en usant de périphrases et en ayant recours à
des formes imagées. Quelle insigne faveur pour un criminel d'être si
exécrable que la justice estime qu'il ne doit être ni touché, ni vu et
qui, grâce à la dureté de la condamnation qui le frappe, demeure libre
et sauf. N'en est-il pas de lui comme des livres qui se répandent et
se vendent d'autant plus qu'ils sont interdits? Quant à moi, je me
rallie à ce qu'en dit Aristote: «Acte pudique, qui pare la jeunesse et
attire des reproches à la vieillesse.»--Les vers suivants avaient cours
dans l'école ancienne, qui est plus dans mes idées que l'école moderne
parce que j'estime que les vertus y étaient plus grandes et les défauts
moindres: «Ceux qui fuyant par trop Vénus l'esquivent, sont en faute
autant que ceux qui par trop la suivent (Plutarque).» «_O déesse, seule
tu gouvernes la nature; sans toi, rien ne voit la lumière du jour, rien
n'est gai, rien n'est aimable_ (_Lucrèce_).»
=Pourquoi avoir voulu brouiller les Muses avec Vénus? leur accord
leur sied si bien, ainsi qu'en témoignent les vers de Virgile où le
poète décrit une entrevue amoureuse de cette déesse avec Vulcain.=--Je
ne sais qui a pu brouiller Pallas et les Muses avec Vénus, et les
mettre en froid avec l'Amour; je ne vois aucunes divinités qui se
conviennent mieux et qui ne doivent davantage les unes aux autres. Qui
enlèverait aux Muses leurs productions inspirées par l'amour, leur
déroberait le plus beau sujet sur lequel elles ont à s'exercer et ce
qu'il y a de plus noble dans leurs œuvres; qui ferait perdre à
l'Amour le concours que lui prêtent la poésie et les services qu'elle
lui rend, l'affaiblirait en le privant ainsi des meilleures de ses
armes; ce serait entacher d'ingratitude et d'inintelligence ce dieu
essentiellement sociable et bienveillant et ces déesses protectrices
de l'humanité et de la justice.--Il n'y a pas si longtemps que j'ai
dû renoncer à son culte et cessé de faire partie de ses adorateurs,
pour que je ne conserve pas le souvenir précis de sa force et de
sa valeur: «_Je sens encore les brûlures d'une ancienne flamme_
(_Virgile_)». La fièvre laisse après elle un reste d'agitation et de
chaleur: «_Heureux si, dans mes années d'hiver, ce reste de chaleur
ne m'abandonne pas_ (_Jean Second_)»; et, si épuisé et alourdi que
je suis, j'éprouve quelque peu encore les effets affaiblis de cette
ardeur passée: «_Telle la mer Égée, battue par l'Aquilon ou le Notus,
ne s'apaise pas subitement après la tempête; longtemps tourmentée,
elle s'agite et gronde encore_ (_Le Tasse_).» Mais autant que je puis
m'y connaître, la force et la valeur de ce dieu sont présentées plus
vives et plus animées dans les descriptions qu'en donne la poésie,
qu'elles ne le sont dans la réalité: «_Le vers du poète a des doigts
et chatouille_ (_Juvénal_)»; elle sait donner à l'Amour je ne sais
quel air plus langoureux que celui qu'il revêt; et Vénus, dans la plus
complète nudité, n'est ni si belle, si vive, si haletante que la peint
Virgile dans ce passage: «_Elle dit, et, comme il hésite, la déesse
l'entoure mollement de ses beaux bras plus blancs que la neige et
l'échauffe dans un embrassement. A ce contact, Vulcain sent renaître
son ardeur accoutumée, une chaleur qu'il connaît bien l'envahit de
toutes parts, et jusque dans la moelle des os. Ainsi brille l'éclair
dans la nuée pourfendue par le tonnerre et qui, de ses rubans de feu,
sillonne les nuages épars dans les airs..... Enfin, Vulcain satisfait
aux sollicitations amoureuses de son épouse et, incarné en elle,
s'abandonne tout entier aux charmes d'un sommeil réparateur._»
=Le mariage diffère de l'amour; contracté en vue de la postérité,
les extravagances amoureuses doivent en être bannies; du reste ceux
auxquels l'amour seul a présidé, plus que tous autres ont tendance
à mal tourner.=--Ce que j'observe dans cette description, c'est que
Virgile nous dépeint une Vénus bien passionnée pour une épouse; dans
ce marché, dicté par la sagesse, qu'est le mariage, les appétits sont
moins folâtres, les ébats moins tumultueux et plus tempérés. L'amour
hait toute union contractée en dehors de son intervention exclusive,
et ne participe que faiblement aux rapprochements sexuels qui ont été
préparés et s'accomplissent à tout autre titre, comme c'est le cas
dans le mariage où des considérations d'alliances, de situations de
fortune y ont, avec raison, autant et plus de part que les grâces et
la beauté. On ne se marie pas pour soi; quoi qu'on dise, on se marie
au moins autant, sinon plus, pour sa famille et sa postérité; les
conditions dans lesquelles s'effectue un mariage et les résultats qu'il
doit produire, intéressent notre race, bien au delà de nous-mêmes;
c'est pourquoi il me plaît de les voir négocier par des intermédiaires
plutôt que par les intéressés, nous en rapportant plus au sentiment
d'autrui qu'au nôtre, principe qui va bien à l'encontre des idées de
ceux qui sont pour les mariages d'inclination. Aussi est-ce commettre
une sorte d'inceste que de se livrer, dans ces rapports vénérables et
sacrés entre mari et femme qui se proposent d'engendrer, à toutes les
violences et extravagances de l'amour en folie, ce que je crois avoir
déjà exprimé précédemment; il faut, dit Aristote, approcher sa femme
avec réserve et avec calme, de peur que des caresses trop lascives
n'éveillent en elle le plaisir à un degré qui la mette hors d'elle plus
que de raison. Ce qu'il prône en faisant appel à la conscience, les
médecins le répètent au nom de la santé: «Un plaisir trop chaleureux,
trop voluptueux, trop souvent renouvelé, altère la semence et empêche
la conception»; ils disent encore que «ces attouchements empreints de
langueur, comme le veut ici la nature, pour que le résultat réponde à
l'attente et soit fécond, doivent n'avoir lieu que rarement et à de
notables intervalles», «_afin que la femme saisisse plus avidement les
dons de Vénus et les recèle profondément dans son sein_ (_Virgile_)».
Je ne connais pas de mariages qui soient plus rapidement troublés
et arrivent plus tôt à tourner mal, que ceux auxquels ont conduit
la beauté et les désirs amoureux. Il faut à cette union des bases
plus solides et de plus longue durée; on ne doit s'y engager qu'avec
circonspection, un entraînement irréfléchi n'y vaut rien.
=L'amour ne fait pas partie intégrante du mariage, pas plus que la
vertu n'est liée d'une manière absolue à la noblesse. Digression sur le
rang en lequel sont tenus les nobles dans le royaume de Calicut.=--Ceux
qui pensent honorer le mariage en y joignant l'amour, me font le même
effet que ceux qui, pour rehausser la vertu, tiennent que la noblesse
et elle sont même chose. Elles sont quelque peu parentes, mais que de
différences entre elles! c'est erreur de mêler leurs noms et leurs
titres; les confondre, c'est faire tort soit à l'une, soit à l'autre.
La noblesse est une belle qualité, qui a été introduite avec raison;
mais c'est une qualité qui est octroyée par autrui et peut échoir à un
homme de rien et vicieux; aussi est-elle beaucoup moins estimée que la
vertu. Si c'en est une, c'est une vertu artificielle et apparente qui
dépend des temps et de la fortune; qui, suivant les pays, revêt des
formes différentes: vivante et mortelle, elle n'a pas de naissance non
plus que le Nil dont la source est inconnue; elle a une généalogie et
est un bien de communauté; elle se transmet comme elle a été acquise;
elle crée des obligations bien faiblement observées. La science, la
force, la bonté, la beauté, la richesse et toutes les autres qualités
se communiquent et on peut en trafiquer; la noblesse ne sert qu'à celui
qui la possède, elle est de nul emploi pour autrui.--On soumettait à
l'un de nos rois de se prononcer entre deux candidats présentés pour
une même charge, dont l'un était gentilhomme et l'autre ne l'était pas;
il prescrivit que sans tenir compte de cette qualité, on choisit celui
qui avait le plus de mérite; mais qu'à mérite égal, on eût égard à la
noblesse; c'était assigner bien exactement à celle-ci le rang qu'elle
doit occuper.--A un jeune homme qui ne s'était pas encore révélé et
qui demandait à succéder, dans la charge qu'il occupait, à son père qui
était un homme de valeur et qui venait de mourir, Antigone répondait:
«Mon ami, pour l'attribution de ces bénéfices, je ne tiens pas tant
compte de la noblesse de mes soldats, que des preuves de courage qu'ils
ont données.» Il ne saurait en effet en être de cela comme à Sparte,
où dans les divers offices à remplir auprès des rois: trompettes,
ménétriers, cuisiniers, les enfants étaient admis à succéder à leurs
pères, quelle que fût leur ignorance en la matière et avant tous
autres, si expérimentés que fussent ceux-ci dans la partie.--Dans le
royaume de Calicut, les nobles constituent une espèce au-dessus du
commun des mortels; le mariage leur est interdit, ainsi que toute
profession autre que celle des armes; les hommes peuvent avoir autant
de concubines qu'ils veulent, et pareillement les femmes autant de
galants qu'il leur plaît, sans que jamais il s'élève de jalousie dans
tout ce monde; mais c'est un crime capital et irrémissible de prendre
ces concubines et ces galants en dehors de leur propre caste. Ils se
tiennent pour souillés par le simple contact de quiconque n'est pas des
leurs et vient à les frôler en passant; c'est une atteinte tellement
grave et injurieuse, qu'ils tuent tous ceux qui les approchent
seulement d'un peu trop près; de telle sorte que les gens des classes
notées d'infamie, qui circulent par la ville, sont tenus de crier au
tournant des rues, comme font les gondoliers de Venise, pour éviter
de se heurter; et les nobles leur commandent de se jeter du côté qui
leur convient: de la sorte ceux-ci évitent une tache qu'ils estiment ne
jamais pouvoir être effacée et ceux-là une mort certaine. Nulle période
de temps si longue soit-elle, nulle faveur du prince, nul service
rendu, pas plus que la vertu ou la richesse ne peuvent faire que, dans
ce pays, un roturier devienne noble; coutume à l'appui de laquelle
vient encore la défense de se marier entre gens de métiers différents;
une fille de famille de cordonniers ne peut épouser un charpentier;
les parents sont dans l'obligation de préparer leurs enfants à exercer
la profession de leurs pères à l'exclusion de toute autre, ce qui
maintient les distinctions sociales et fait que les situations de
chacun vont se poursuivant sans jamais se modifier.
=Un bon mariage, s'il en est, est une union faite d'amitié et
de confiance; il n'est pas d'état plus heureux dans la société
humaine.=--Un bon mariage, s'il en existe, refuse de se nouer sous les
auspices de l'amour et de l'admettre en tiers; il doit plutôt viser à
être un pacte d'amitié. C'est une douce association de deux existences,
pleine de constance, de confiance, d'un nombre infini d'utiles et
solides services et d'obligations réciproques. Aucune femme, qui en
a savouré les délices, «_unie par l'hymen à l'homme de son choix_
(_Catulle_)», ne voudrait tenir lieu de maîtresse à son mari; si elle
a part à son affection comme épouse, elle y est en position bien plus
honorable et plus sûre. Si ailleurs il soupire et fait l'empressé,
qu'on lui demande, à ce moment, à qui, de sa femme ou de sa maîtresse,
il préfère voir arriver une mésaventure honteuse? quelle est celle des
deux dont l'infortune l'affligerait le plus? à laquelle il désire le
plus de grandeur? il n'y a pas de doute que ce ne soit à celle qui lui
est unie par un mariage en bonnes conditions.
Par cela même qu'on en voit si peu de bons, on peut en apprécier le
prix et la valeur. Tout bien considéré, il n'est rien dans notre
société qui soit plus beau qu'un tel mariage. C'est là une institution
dont nous ne pouvons nous passer et nous l'avilissons à qui mieux
mieux; il en advient comme de ce qui se voit aux cages d'oiseaux: ceux
qui sont dehors, se désespèrent de n'y pouvoir entrer; ceux qui sont
dedans, ont le même désir d'en sortir. Socrate auquel on demandait ce
qui valait le mieux de prendre femme ou de n'en pas prendre, répondit:
«Que vous fassiez l'un ou l'autre, vous vous en repentirez.» C'est
une association de laquelle on peut justement dire: «_L'homme est
à l'homme, ou un dieu_ (_Cécilius_), ou _un loup_ (_Plaute_)»; il
faut que de nombreuses qualités se rencontrent pour la créer. En ce
temps-ci, les âmes simples chez le peuple s'y prêtent volontiers, parce
que les plaisirs, la curiosité et l'oisiveté n'occupent pas en eux une
place prépondérante; par contre, les caractères portés à la débauche,
comme est le mien, qui sont rebelles à toutes liaisons et obligations
de quelque nature que ce soit, y sont moins propres: «_Il m'est plus
doux de vivre exempt de cette chaîne_ (_Pseudo-Gallus_).»
=Montaigne a cédé à l'exemple et aux usages, mais il répugnait au
mariage; il en a, nonobstant, observé les lois à un degré dont il ne se
croyait pas capable; ceux qui se marient avec la résolution contraire
ont grand tort.=--A suivre mon inclination naturelle, je me serais
enfui plutôt que d'épouser la sagesse en personne, si elle m'eût voulu;
mais nous avons beau dire, les coutumes et les usages admis de tous
nous entraînent. La plupart de mes actes sont une conséquence des
exemples que j'ai eus sous les yeux, bien plus qu'ils ne découlent de
mes préférences; à celui-ci notamment je ne suis pas venu de moi-même,
on m'y a amené; j'y ai été porté par des circonstances qui y étaient
étrangères, car même les choses qui présentent des inconvénients
peuvent, par le fait de quelques particularités et accidents, devenir
acceptables, et il n'en est aucune si laide, si vicieuse, si évitable
soit-elle, qui ne puisse en arriver là, tant les dispositions de
l'homme sont versatiles. J'y ai été porté, certainement plus mal
préparé alors et plus à contre-cœur que je ne le suis aujourd'hui
après en avoir essayé; et, pour si licencieux qu'on me tienne, j'ai, en
vérité, plus sévèrement observé les lois du mariage que je ne l'avais
promis et espéré. Il n'est plus temps de se montrer récalcitrant, quand
on s'est laissé entraver; il faut se garder d'engager imprudemment
sa liberté, mais après qu'on en a accepté les obligations, il faut
observer les lois d'un devoir qui est réciproque, ou au moins faire
effort à cet effet.--Ceux qui se prêtent à ce marché avec des
sentiments de haine et de mépris, en agissent d'une façon fort
injuste, qui deviendra pour eux une source de difficulté; et les femmes
qui acceptent comme un oracle sacré, cette belle règle que je les vois
se passer de mains en mains: «Sers ton mari comme ton maître, et t'en
garde comme d'un traître», ce qui veut dire: «Conserve vis-à-vis de lui
une déférence contrainte, hostile et méfiante», se rallient à un cri
de guerre et de défi qui, lui aussi, est injurieux et sera la source
de relations difficiles. Je n'ai pas assez d'énergie pour me jeter
dans une voie aussi épineuse; et à vrai dire, je n'en suis pas encore
arrivé à cette perfection d'habileté et de galanterie d'esprit qui fait
confondre raison avec injustice, et tourner en ridicule tout ordre,
toute règle qui ne s'accordent pas avec mes désirs; de ce que je hais
la superstition, je ne me jette pas, tête baissée, dans l'irréligion.
Si on ne satisfait pas toujours au devoir, encore faut-il toujours le
reconnaître et l'aimer; et c'est une trahison que de se marier, sans
remplir ses obligations conjugales. Assez sur ce point, continuons.
=Différence entre le mariage et l'amour; une femme peut céder à un
homme dont elle ne voudrait pas pour mari.=--Virgile nous dépeint
un mariage où règne l'accord, qui satisfait aux convenances et dans
lequel cependant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A-t-il voulu dire
qu'il n'est pas impossible de céder aux instigations de l'amour, tout
en se réservant de satisfaire dans une certaine mesure aux devoirs
matrimoniaux; qu'on peut manquer à ces devoirs, sans s'y dérober tout
à fait? il y a des valets qui volent leurs maîtres, sans pour cela
les haïr!--La beauté, l'opportunité, la destinée, car la destinée y
met aussi la main: «_Il y a une fatalité qui pèse sur ces organes
que cachent nos vêtements, car si les astres ne te protègent, il ne
te servira de rien d'avoir les plus belles apparences de virilité_
(_Juvénal_)», toutes ces causes font que l'épouse s'attache à un
étranger, sans se livrer pourtant si complètement à lui qu'il ne
subsiste encore quelque lien par lequel elle tient à son mari. Ce sont
là deux idées distinctes, qui procèdent différemment et ne sauraient
être confondues: Une femme peut se donner à tel individu qu'elle ne
voudrait absolument pas pour époux, je ne dis pas en raison seulement
de sa situation dans le monde, mais pour lui-même. Peu de gens ont
épousé des amies, qui ne s'en soient repentis; cela se voit jusque
dans l'autre monde; quel mauvais ménage a fait, dit-on, Jupiter avec
sa femme qu'il avait connue avant le mariage et avec laquelle il avait
déjà fait l'amour! C'est ce qui se traduit par: «Se soulager dans un
panier et le mettre ensuite sur sa tête.» J'ai vu de mon temps dans des
milieux fort honorables le mariage mettre fin à l'amour entre personnes
qui le pratiquaient d'une façon immorale et scandaleuse; c'est qu'aussi
ce sont là deux états qui relèvent de considérations qui sont bien
loin d'être les mêmes. Nous sommes portés, de nous-mêmes, à deux
choses différentes et qui se contrarient. Isocrate disait qu'Athènes
était une ville qui plaisait, à la mode de ces femmes qu'on fréquente
parce qu'elles se prêtent à l'amour; chacun aimait à s'y promener
et à y passer un moment, mais nul ne l'aimait en vue de l'épouser,
c'est-à-dire pour y élire domicile et y passer sa vie.--J'ai vu avec
dépit des maris haïr leurs femmes, pour cette seule raison qu'ils
avaient des torts envers elles. Au moins ne faudrait-il pas les aimer
moins parce qu'on s'est mis en faute; le repentir et la compassion
devraient au contraire nous les rendre plus chères.
=Nos lois sont trop sévères envers les femmes; nous voulons qu'elles
maîtrisent leurs désirs plus ardents que les nôtres que nous n'essayons
pas même pas de modérer.=--Les buts poursuivis sont autres, ajoutait
Isocrate, sans toutefois être incompatibles. Le mariage a pour lui son
utilité, sa légitimité, son honorabilité, sa permanence; il procure
un plaisir modéré, mais qui s'étend à tout. L'amour, lui, ne vise que
le plaisir, mais il est vrai qu'il est plus excitant, plus vif, plus
pénétrant; c'est un plaisir qu'attise la difficulté et où il faut du
piquant, du mordant; ce n'est plus l'amour, s'il n'a ni ses flèches,
ni son feu. Dans le mariage, les dames se donnent à nous avec trop
de prodigalité, ce qui émousse l'acuité de notre affection et de nos
désirs. Voyez combien, pour éviter cet inconvénient, Lycurgue et Platon
se donnent de peine dans leurs lois.
Les femmes ne sont pas du tout dans leur tort, quand elles refusent de
reconnaître les règles de conduite qu'a posées la société, d'autant que
ces règles faites par les hommes, l'ont été sans leur participation.
Par la force même des choses, ce sont constamment entre elles et nous
des finasseries et de petites querelles; et dans les moments mêmes où,
d'un consentement réciproque, nous sommes le plus étroitement unis
à elles, il y a désordre et dispute. De l'avis de ce même Isocrate,
nous ne tenons pas suffisamment compte de ce que nous savons cependant
bien, que la femme est, sans comparaison, plus ardente que l'homme aux
effets de l'amour. Ce prêtre de l'antiquité, qui fut tantôt homme,
tantôt femme et «_connaissait les plaisirs des deux sexes_ (_Ovide_)»,
en a témoigné.--Nous avons aussi à cet égard les déclarations que
nous tenons de leur propre bouche, faites autrefois en des siècles
différents, par un empereur et une impératrice de Rome, passés maîtres
et des plus fameux en la matière: lui, en une nuit, dépucela il est
vrai jusqu'à dix vierges sarmates ses captives; mais elle, dans le
même laps de temps, se livra bel et bien vingt-cinq fois, changeant
de compagnie suivant qu'il en était besoin, ou que la fantaisie l'en
prenait: «_jusqu'à ce que, épuisée mais non rassasiée, elle dût
s'arrêter brûlante encore de volupté_ (_Juvénal_)».--Relevons également
le différend soulevé en Catalogne par une femme qui se plaignait des
assauts par trop répétés qu'elle avait à subir de la part de son
mari; plainte motivée, suivant moi, moins par l'incommodité qu'elle
en éprouvait (c'eût été là un miracle et je ne crois aux miracles
qu'en matière de foi), que pour, en se soustrayant partiellement
sous ce prétexte à cet acte base fondamentale du mariage, contester
l'autorité du mari sur la femme et montrer que l'humeur querelleuse
et la malice de ce sexe vont plus loin que la couche nuptiale et
foulent aux pieds jusqu'aux dons et aux douceurs dont nous sommes
redevables à Vénus. A cette plainte, le mari, doué, à la vérité, d'un
tempérament exceptionnellement brutal, répondait que, même les jours
de jeûne, il ne savait se passer de l'approcher moins de dix fois.
L'affaire donna lieu à cet arrêt singulier de la reine d'Aragon, rendu
après mûre délibération du conseil, par lequel cette bonne souveraine,
afin d'établir une règle et fixer les idées sur la modération et
la réserve à apporter en tous temps, dans les rapports entre époux
légalement unis, ordonnait comme limite légitime et nécessaire de
ces rapprochements le nombre de six par jour; le dit arrêt, disait
la reine, restreignant et sacrifiant de beaucoup les besoins et les
désirs de son sexe «pour établir une règle d'application facile et par
conséquent permanente et immuable». Sur quoi, les docteurs comparant
ces besoins avoués à ceux de l'homme, de s'écrier: «Quels doivent
donc être l'appétit et l'ardeur amoureuse de la femme, puisqu'il
faut en arriver à ce degré, pour y satisfaire dans des conditions
raisonnables, prévenir tout écart et sauvegarder leur vertu», alors
que Solon, le modèle de ceux qui veulent que toute chose soit réglée
par la loi, ne taxe cette fréquentation de la femme par le mari qu'à
trois fois par mois, afin que celui-ci soit toujours en mesure de
remplir ce devoir!--Et c'est, dis-je, nonobstant cette donnée, et
tout en admettant que chez la femme les besoins de cette nature sont
plus grands que chez l'homme, que nous avons été leur imposer la
continence, à elles exclusivement, allant jusqu'à édicter à cet égard
les châtiments les plus sévères et même la peine de mort.
=Il n'y a pas de passion plus impérieuse, et nous nous opposons
à ce qu'elles en tempèrent les effets ou reçoivent entière
satisfaction.=--Il n'y a pas de passion plus impérieuse que celle-ci à
laquelle nous voulons qu'elles seules résistent, non simplement dans la
mesure que cela comporte, mais comme à un vice abominable, exécrable,
pire que l'irréligion et le parricide; tandis que nous autres hommes,
nous nous y abandonnons sans que ce soit pour nous une faute, sans
que cela nous vaille un reproche. Ceux d'entre nous qui ont essayé
d'en triompher, ont assez avoué quelle difficulté ils ont éprouvée, ou
plutôt en quelle impossibilité ils ont été d'y parvenir, bien qu'ayant
eu recours à un régime spécial pour mater, affaiblir et refroidir les
révoltes de la chair; et elles, nous les voulons, au contraire, bien
portantes, vigoureuses, bien à point, en bonnes dispositions et chastes
tout à la fois; c'est-à-dire chaudes et froides en même temps!--Le
mariage qui, à ce que nous prétendons, doit les empêcher de se
consumer, leur procure en l'état de nos mœurs bien peu d'apaisement:
si le mari qu'elles prennent est encore à un âge où le sang bouillonne,
il se fera gloire de se dépenser ailleurs: «_Aie enfin de la pudeur,
Bassus, ou allons en justice; tu m'as vendu cet organe, je l'ai payé
très cher, il n'est donc plus à toi_ (_Martial_).» C'est à bon droit
que Polémon le philosophe fut cité en justice par sa femme, parce qu'il
allait semant en terrain stérile la semence qu'il eût dû répandre en
terrain propice à la fécondation. Quant aux femmes qui épousent des
hommes usés, elles sont, bien que mariées, dans une condition pire
que les vierges et les veuves. Nous les tenons pour suffisamment
loties, dès qu'elles ont un homme auprès d'elles, comme firent les
Romains quand ils tinrent pour violée Clodia Læta que Caligula avait
approchée, quoiqu'il fût avéré qu'il ne l'avait pas possédée, tandis
qu'au contraire, par là, on avive en elles ce besoin de la nature,
l'attouchement et la compagnie d'un mâle quel qu'il soit, réveillant la
chaleur de leurs sens, qui demeureraient plus calmes si on les laissait
seules. Aussi, est-ce vraisemblablement dans le but de rendre, par ce
moyen et ses effets, leur chasteté plus méritoire, que Boleslas roi de
Pologne et Kinge sa femme, selon un vœu formé de commun accord le
jour même de leurs noces, se privèrent, bien que couchant ensemble,
ce jour-là et à tout jamais, des satisfactions que leur permettait le
mariage.
=L'éducation qu'on donne aux jeunes filles, tout opposée à ce qu'on
exige d'elles, éveille constamment en elles ce sentiment; elles
n'entendent parler que d'amour et ce qu'on leur en cache, souvent
maladroitement, elles le devinent.=--Nous les formons dès l'enfance
en vue de les préparer à l'amour; leurs grâces, leur parure, leur
savoir, leur langage, toute leur éducation sont dirigés en conséquence;
leurs gouvernantes ne cessent d'en entretenir leur imagination, ne
serait-ce qu'en s'appliquant continuellement à les en dégoûter. Ma
fille (le seul enfant que j'aie) est à l'âge où les lois tolèrent que
se marient celles chez lesquelles les sens parlent de bonne heure;
son développement est tardif, elle est fluette et d'un tempérament
lymphatique, contre lequel ne réagit pas sa mère qui l'élève près
d'elle, la produisant peu, si bien qu'elle ne fait que commencer à se
défaire des naïvetés de l'enfance. Elle lisait ces jours-ci, devant
moi, un livre français où se rencontrait le mot «fouteau», qui sert
parfois à désigner un arbre assez connu; la femme chargée de s'occuper
d'elle, l'arrêta court et assez rudement sur ce mot à double sens,
lui faisant sauter le passage scabreux où il figurait. Je la laissai
faire pour ne pas troubler sa manière ordinaire de procéder dans
laquelle je n'interviens pas; mais il faut convenir que la direction
imprimée à la femme est bien singulière et qu'elle est à changer.
Ou je me trompe bien, ou la fréquentation de vingt laquais pendant
six mois n'aurait pas fait travailler l'imagination de ma fille pour
trouver l'usage et la signification de l'autre sens de ces syllabes
incriminées, comme le fit cette bonne vieille par sa réprimande et son
interdiction de les prononcer: «_La vierge nubile se plaît à apprendre
des danses lascives, jusqu'à s'en courbaturer les membres; elle rêve
dès l'enfance à des amours impudiques_ (_Horace_).»--Lorsque les femmes
viennent à se relâcher un peu de leur attitude cérémonieuse, qu'elles
se laissent aller à parler en toute liberté, nous ne sommes que des
enfants, comparés à elles, sous le rapport de ce qu'elles savent sur
ce sujet. Écoutez-les causer de nos poursuites et des propos que nous
leur tenons, vous arriverez bientôt à vous convaincre que nous ne
leur apprenons rien qu'elles ne sachent et sur quoi elles ne soient
éclairées autrement que par nous. Serait-ce, comme le dit Platon, parce
que, dans une vie antérieure, elles ont été garçons et adonnées à la
débauche? Je me trouvais une fois dans un endroit, d'où j'entendais,
sans que ma présence pût être soupçonnée, une conversation qu'elles
tenaient; que ne puis-je la reproduire? Sainte Vierge, me dis-je, nous
pouvons bien, à cette heure, pour acquérir de l'habileté, étudier les
phrases d'Amadis et les vocabulaires de Boccace et de l'Arétin, c'est
vraiment bien employer notre temps! Il n'est pas un mot, pas un acte,
pas une rouerie qu'elles ne connaissent mieux que nos livres ne les
relatent; elles ont cela dans le sang, «_Vénus elle-même le leur a
inspiré_ (_Virgile_)»; ces bons maîtres d'école que sont la nature, la
jeunesse, la santé le leur soufflent continuellement dans l'âme, elles
n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent: «_Jamais colombe,
ou tel autre oiseau plus lascif encore que vous pourrez nommer, n'a,
par de douces morsures, sollicité plus amoureusement les baisers,
qu'une femme qui s'abandonne à sa passion_ (_Catulle_).»
=Du reste, c'est l'amour, c'est l'union des sexes qui est la grande
affaire de ce monde; aussi ne faut-il pas s'étonner si les plus
grands philosophes ont écrit sur ce sujet.=--Si la fougue naturelle
de leurs désirs n'eût été un peu tenue en bride par la crainte et
les idées d'honneur qu'on leur a inculquées, nous prêterions tous au
ridicule. Tout le mouvement du monde a cette conjonction des sexes
pour objectif et aboutit à elle; elle se retrouve partout; elle est
le centre vers lequel tendent toutes choses. Il subsiste encore des
ordonnances de Rome antique et sage, traitant de questions afférentes
à l'amour; Socrate donne des préceptes pour l'instruction des
courtisanes; «_souvent ces petits livres qui tiennent sur les coussins
de soie de nos belles, sont l'ouvrage de Stoïciens_ (_Horace_)».
Zénon, dans ses lois, va jusqu'à parler des écarquillements et des
secousses qui se produisent dans le dépucelage. Sur quoi portaient le
livre du philosophe Straton, intitulé «l'Œuvre de chair»; ceux de
Théophraste ayant pour titre, l'un «l'Amoureux», l'autre «de l'Amour»;
celui d'Aristippe, «Délices des temps passés»? A quoi tendaient
les descriptions si étendues, si imagées de Platon, des pratiques
amoureuses * autrement éhontées, auxquelles on se livrait de son temps;
l'ouvrage «de l'Amoureux», de Démétrius de Phalère; «Clinias, ou
l'amoureux malgré lui», d'Héraclide du Pont; celui d'Antisthène, «des
Noces ou l'art de faire les enfants»; et cet autre du même auteur, «du
Maître et de l'amant»; celui d'Ariston, «des Ébats amoureux»; ceux de
Cléanthe, «de l'Amour» et «de l'Art d'aimer»; les dialogues amoureux de
Sphéreus; la fable, effrontée au dernier point, de Jupiter et de Junon,
par Chrysippe, et les cinquante lettres si lascives qu'il a écrites?
Je laisse de côté les ouvrages des philosophes de l'école d'Épicure,
qui était favorable à la volupté et la prônait.--Aux temps anciens,
cinquante divinités étaient préposées à cet acte, et il a existé
une nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient
faire leurs dévotions, on avait dans les temples des filles * et des
garçons dont on pouvait se procurer la jouissance; il entrait dans le
cérémonial du culte, d'en user avant d'approcher des autels: «_Parce
que l'incontinence est nécessaire pour observer la continence, et que
l'incendie s'éteint par le feu._»
=Dans l'antiquité, les organes de la génération étaient déifiés;
aujourd'hui comme alors, tout, du fait de l'homme comme de celui de
la nature, rappelle constamment l'amour aux yeux de chacun.=--Dans la
majeure partie du monde, cette pièce de notre corps était déifiée;
dans une contrée, il y en avait qui se l'écorchaient pour en offrir et
en consacrer quelque parcelle à la divinité, tandis que c'était leur
semence que d'autres offraient et consacraient. Dans une autre région,
les jeunes gens se la perçaient en public et, dans les ouvertures
ainsi pratiquées, introduisaient, entre la peau et la chair, des
broches en bois, les plus longues et les plus grosses qu'ils pouvaient
endurer, qu'ils brûlaient ensuite en holocauste à leurs dieux; ceux
qui tressaillaient sous l'intensité de cette cruelle douleur, étaient
jugés n'être ni vigoureux, ni chastes. Ailleurs, la désignation du
grand pontife et la considération dont il jouissait, étaient basées
sur la dimension de cet organe, dont l'effigie, dans les cérémonies en
l'honneur de certaines divinités, était promenée en grande pompe.--En
Égypte, à la fête des Bacchanales, les dames en portaient au cou
une image en bois d'une grande richesse d'ornementation, de fortes
proportions et lourde suivant la force de chacune; en outre, la statue
du dieu en présentait un qui excédait presque en dimension le reste
du corps.--Près de nous, les femmes mariées en font prendre, sur leur
front, la forme à leur voilette, pour se glorifier de la jouissance
qu'elles en ont; et si elles deviennent veuves, elles le rejettent en
arrière sous leur coiffure où il se perd.--A Rome, les matrones les
plus sages tenaient à honneur d'offrir des fleurs et des couronnes au
dieu Priape; et, le jour de leurs noces, on faisait asseoir celles qui
étaient vierges sur les parties les moins honnêtes de sa statue.--Je
ne sais trop si, de nos jours, on ne peut relever certaines pratiques
se rattachant à cette même dévotion? Quelle signification avait cette
pièce ridicule des hauts de chausses ou culotte de nos pères, qui
se voit encore dans ceux que portent nos Suisses? Dans quel but, à
l'heure actuelle, faisons-nous que, sous ce vêtement, nos parties
génitales se dessinent d'une façon si apparente et, ce qui est pire,
accroissant souvent par artifice et imposture leur dimension naturelle?
Je suis porté à croire que cette disposition a été inventée dans des
siècles meilleurs où régnait plus de bonne foi qu'aujourd'hui, pour
ne tromper personne et que chacun apparût en public tel qu'il était,
comme il arrive encore chez les peuples de mœurs plus simples, qui
portent des vêtements accusant dans leur réalité les formes des parties
qu'elles recouvrent, ce qui permettait d'apprécier l'ouvrier par ce
dont il semblait capable, comme sous d'autres rapports nous le jugeons
d'après les proportions de son bras ou de son pied.--Ce bonhomme
qui, au temps de ma jeunesse, fit, dans sa capitale, châtrer tant de
belles et antiques statues, pour qu'elles ne blessent pas la vue,
appliquant cette maxime de cet autre non moins pudibond de l'antiquité:
«_C'est une cause de déréglements, que d'étaler en public des nudités_
(_Ennius_)», eût dû s'aviser aussi que, comme dans la célébration des
mystères de la bonne déesse d'où tout ce qui rappelait le sexe masculin
était banni, cela ne l'avançait en rien, s'il ne faisait encore châtrer
les chevaux, les ânes, toute la nature enfin: «_Sur la terre, les
hommes, les bêtes fauves, les animaux domestiques; dans l'eau, les
poissons; dans l'air, les oiseaux aux mille couleurs, tout brûle, tout
éprouve les fureurs de l'amour_ (_Virgile_).» Les dieux, dit Platon,
nous ont pourvus d'un membre qui ne connaît pas l'obéissance et qui
nous tyrannise; qui, comme un animal furieux, prétend, dans la violence
de ses appétits, tout soumettre à lui; les femmes ont pareillement le
leur qui, à la façon d'un animal glouton et avide, délire quand on lui
refuse des aliments alors que le moment de lui en donner est venu,
et ne souffre pas qu'on le fasse attendre; il fait passer en leur
corps la rage qui l'anime, il en trouble le fonctionnement, arrête
la respiration, est cause de mille maux de toutes sortes, jusqu'à ce
qu'ayant aspiré le fruit de la soif commune qui dévore et l'homme et la
femme, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de la matrice.
=Mieux vaudrait renseigner de bonne heure la femme sur les choses de
l'amour que de laisser son imagination travailler; en somme, dans
toutes les règles qu'il a édictées à ce sujet, l'homme n'a que lui-même
en vue.=--Ce même législateur, qui ordonna cet acte de vandalisme,
eût bien dû s'aviser aussi que ce serait peut-être une mesure plus
chaste et d'un résultat plus certain, de renseigner de bonne heure
les femmes sur ce qui en est, plutôt que de laisser leur esprit livré
à lui-même et, plus ou moins échauffé, chercher à deviner; le désir,
l'espérance leur font substituer à la réalité des conceptions trois
fois plus extravagantes; j'ai connu quelqu'un qui s'est perdu, pour
avoir fait en lui la découverte de ce don de la nature en un lieu
où il ne convenait pas d'en user dans toute la mesure où, en vue du
rôle auquel il est destiné, nous en avons la possibilité.--Que de mal
font ces images monstrueuses que les enfants en tracent sur les murs
et les portes des édifices publics! cela induit la femme à un cruel
mépris à notre égard quand elle constate la disproportion avec ce dont
la nature nous a gratifiés. Sait-on si Platon n'a pas été guidé par
cette considération quand, à l'instar d'autres républiques dont les
institutions sont des modèles, il ordonnait que, dans les gymnases où
se pratiquaient les exercices physiques, hommes et femmes, quel que fût
l'âge, se présentassent nus aux yeux les uns des autres.--Les Indiennes
qui, continuellement, voient les hommes ainsi, se trouvent, de ce fait,
avoir au moins un de leurs sens, celui de la vue, qui échappe à toute
exagération. Dans ce grand royaume de Pégu, elles n'ont elles-mêmes,
pour se couvrir, à partir de la ceinture, qu'une bande d'étoffe fendue
sur le devant et tellement étroite que, quels que soient les efforts
qu'elles peuvent faire pour sauvegarder la décence, à chaque pas elles
sont complètement à découvert. Bien qu'on dise que c'est là un usage
ayant pour but d'attirer les hommes à elles et de distinguer les sexes
chez ce peuple, où chacun est libre de s'abandonner à ses instincts,
il se pourrait que cette coutume aboutît à un effet contraire à ce
que l'on en attend; la faim demeurée entière est plus pénible à
supporter que si elle a déjà été en partie satisfaite, comme cela
arrive dans le cas actuel, au moins par les yeux; c'est ce qui faisait
dire à Livie que, pour une honnête femme, un homme nu n'est pas plus
qu'une image.--Les Lacédémoniennes, qui, femmes, étaient plus vierges
d'imagination que ne sont nos filles, voyaient tous les jours les
jeunes gens de leur ville dépourvus de tout vêtement, quand ils se
livraient à leurs exercices; elles-mêmes ne prenaient guère soin, quand
elles marchaient, que leurs cuisses demeurassent couvertes, estimant,
comme fait Platon, que leur vertu les protégeait assez, sans qu'il fût
encore besoin de jupes bouffantes. Par contre ceux-là, dont parle saint
Augustin, ont attribué un pouvoir prodigieux à la tentation que fait
naître la nudité, qui mettent en doute si, au jugement universel, les
femmes conserveront leur sexe à la résurrection ou prendront le nôtre,
pour ne pas nous induire encore en tentation quand nous jouirons de la
béatitude éternelle.--En résumé, on les provoque et on les surexcite
par tous les moyens; sans cesse nous échauffons et nous excitons leur
imagination, puis nous en faisons reproche à leur ventre. Confessons
donc la vérité: il n'en est guère parmi nous qui ne redoute plus la
honte qui peut lui advenir par les fautes de sa femme que par les
siennes; qui ne se préoccupe plus (ô merveilleuse charité!) de la
conscience de son épouse qu'il veut irréprochable, que de la sienne;
qui ne préférerait être lui-même un voleur et un sacrilège et que sa
femme fût meurtrière et hérétique, que de ne pas la voir plus chaste
que son mari; quelle inique appréciation du vice! Nous et elles sommes
capables de mille corruptions, qui causent plus de dommages et sont
plus contraires aux lois naturelles que n'est la luxure, mais nous
estimons qu'une chose constitue un vice, et un vice plus ou moins
grave, non d'après sa nature, mais selon notre intérêt; et c'est là la
raison pour laquelle il y a tant d'inégalité dans nos appréciations sur
son degré de gravité.
=Il est bien difficile, dans l'état actuel de nos mœurs, qu'une
femme soit toujours chaste et fidèle.=--La rigueur que nous avons
édictée contre la femme qui succombe à ces tentations, leur en fait
un crime beaucoup plus grand que cela ne vaut et a pour elles des
conséquences hors de proportion avec la chose elle-même; mieux leur
vaudrait aller au palais plaider pour faire fortune, ou à la guerre
conquérir un grand nom, plutôt que d'avoir charge, au milieu de
l'oisiveté et des satisfactions de tous genres, de faire une défense si
difficile. Ne voient-elles pas qu'il n'y a ni marchand, ni procureur,
ni soldat qui ne quittent leurs occupations professionnelles pour se
livrer à cette autre guerre dirigée contre elles, et qu'il en est de
même du moindre crocheteur, du plus misérable savetier, si harcelés et
épuisés qu'ils soient par le travail et la faim? «_Tous les trésors
d'Achéménès, toutes les richesses de l'Arabie et de la Phrygie,
pourraient-ils payer un seul des cheveux de Licymnie dans ces doux
moments où, tournant la tête, elle apporte sa bouche à tes baisers, ou
que, par un doux caprice, elle refuse ce qu'elle veut se laisser ravir,
sauf à te prévenir bientôt elle-même_ (_Horace_)?» Je ne sais si les
exploits de César et d'Alexandre surpassent en difficulté la résolution
d'une femme jeune et belle, élevée à notre façon, dans la fréquentation
d'un monde où elle brille, ayant contre elle tant d'exemples contraires
et se maintenant dans toute sa pureté, au milieu de mille poursuites
continues et pressantes. Rien de ce qu'elle pourrait faire n'est aussi
épineux et n'exige qu'elle se démène davantage que ce qu'elle ne fait
pas. Je trouve plus aisé de porter toute la vie une cuirasse qu'un
pucelage; et c'est parce qu'il est le plus pénible de tous, que le
vœu de virginité est le plus noble: «_La puissance de Satan a son
siège dans les rognons_,» dit S. Jérôme.
=Elles n'en ont que plus de mérite lorsqu'elles parviennent à demeurer
sages, mais ce n'est pas en se montrant prudes et revêches qu'elles
feront croire davantage à leur vertu; l'indiscrétion des hommes est
un grand tourment pour elles.=--Certes le plus ardu des devoirs
imposés à l'humanité, celui qui nécessite le plus d'efforts, nous
l'avons abdiqué entre les mains des dames et leur en abandonnons la
gloire. C'est là un stimulant suffisamment puissant pour qu'elles
s'opiniâtrent à l'observer, et un terrain éminemment favorable pour
nous défier et fouler aux pieds cette illusoire supériorité de valeur
et de vertu que nous prétendons avoir sur elles; pour peu qu'elles
veillent à ne pas s'en départir, elles y gagnent non seulement une plus
grande estime, mais encore qu'on les aime davantage. Un galant homme
ne discontinue pas ses poursuites parce qu'il a éprouvé un refus, si
ce refus est motivé par la chasteté et non parce qu'il ne plaît pas;
nous avons beau jurer, menacer et nous plaindre, nous ne les en aimons
que mieux, et mentons quand nous affirmons le contraire; il n'est
rien qui nous attire davantage qu'une femme qui se maintient sage
sans cesser d'être douce et bienveillante. Il est lâche et stupide de
persister à poursuivre de ses assiduités une femme qui vous témoigne
de la haine et du mépris; mais vis-à-vis de celle qui ne vous objecte
qu'une résolution dictée de parti pris par la vertu et à laquelle se
mêle de sa part de la gratitude, ne pas rompre toute relation est le
fait d'une âme noble et généreuse. Il est possible à la femme de nous
être, dans une certaine mesure, reconnaissante de nos attentions et
de nous marquer, sans manquer aux règles de l'honnêteté, qu'elle ne
nous dédaigne pas; cette loi qu'on leur fait de nous avoir en horreur
parce que nous les adorons, de nous haïr parce que nous les aimons, est
cruelle, ne serait-ce que par sa difficulté d'application. Pourquoi
n'écouteraient-elles pas nos offres et nos demandes, si elles ne
transgressent pas ce dont la modestie leur fait un devoir? est-ce parce
qu'on suppose qu'en elles résonne quelque sens que ces propos peuvent
émoustiller? Une reine, de nos jours, disait avec beaucoup d'esprit
que «refuser de prêter l'oreille à ces avances, est un témoignage de
faiblesse, c'est dénoncer sa propension à céder, et qu'une dame qui
n'a pas été exposée à la tentation, ne peut se vanter de la chasteté
qu'elle a gardée».--L'honneur n'est pas renfermé dans de si étroites
limites; il peut se détendre, se donner quelque liberté sans se rendre
coupable; au delà de son domaine, il est une zone neutre où l'on est
libre, où ce qui se passe est sans conséquence; qui a pu le chasser et
l'acculer aux confins extrêmes pour arriver à vaincre sa résistance
finale, est bien difficile, s'il n'est satisfait d'une semblable
fortune; l'importance du succès se mesure à la difficulté surmontée.
Voulez-vous savoir l'impression que vous faites sur le cœur d'une
femme par vos hommages et vos mérites? jugez-en d'après son caractère.
Telle donne plus, qui ne donne pas autant; une faveur vaut uniquement
par le prix qu'y attache celle qui l'octroie; les autres circonstances
qui l'accompagnent ne sont que des accidents fortuits qui n'y ajoutent
rien, et sont comme si elles n'existaient pas; le peu que celle-là
concède, peut lui coûter plus à donner, qu'à sa compagne de se livrer
tout entière. Si en quelque chose la rareté ajoute au prix d'un objet,
c'est bien ici; ne regardez pas combien peu vous obtenez, mais combien
peu l'ont obtenu; la valeur d'une pièce de monnaie dépend du lieu où
elle a été frappée et de la marque qu'elle porte.--Quelque chose que le
dépit et l'indiscrétion de quelques-uns les amènent à dire dans l'excès
de leur mécontentement, toujours la vertu et la vérité finissent par
reprendre le dessus. J'ai vu des femmes dont la réputation était
demeurée longtemps injustement compromise, regagner l'approbation de
tous en persévérant tout simplement dans leur ligne de conduite, sans
qu'elles se soient préoccupées de ce qui pouvait se dire, ni recourir à
aucun artifice; chacun en vint à se repentir et à confesser son erreur.
Alors qu'elles n'étaient pas mariées, on les avait un peu en suspicion;
devenues dames, elles tiennent aujourd'hui le premier rang parmi celles
que l'on estime.--Quelqu'un disait à Platon: «Tout le monde parle mal
de vous.--Laissez dire, répondit-il, je vivrai de façon qu'il faudra
bien que l'on change de langage.»--Outre que la crainte de Dieu et la
valeur d'une gloire qui s'acquiert si rarement doivent les inciter à ne
pas succomber, la corruption de ce siècle leur en fait une obligation;
et si j'étais à leur place, il n'y a rien que je ne fisse plutôt que
de livrer ma réputation à la merci de gens si dangereux. De mon temps,
le plaisir de conter ses bonnes fortunes (plaisir qui ne doit guère le
céder en douceur à la chose elle-même) n'était permis qu'à ceux qui
avaient un ami unique et fidèle, qu'ils prenaient pour confident; à
présent, dans les réunions et à table, on passe le temps à se vanter
des faveurs obtenues et l'on révèle les plus intimes secrets de
l'alcôve. C'est vraiment trop d'abjection et de bassesse de cœur,
que de révéler ainsi ouvertement et donner en pâture aux commentaires
et à la malignité de tous, ces épanchements intimes si tendres, si
délicats; c'est le fait de personnes ingrates, indiscrètes et volages.
=La jalousie est une passion inique; le préjugé qui nous fait
regarder comme une honte l'infidélité de la femme, n'est pas plus
raisonnable.=--Notre exaspération inique et immodérée contre les
faiblesses de la femme, vient de cette maladie qu'est la jalousie, la
plus malsaine d'entre celles qui affligent l'âme humaine en laquelle
elle soulève les plus violents orages. «_Qu'est-ce qui empêche de
prendre de la lumière à la lumière? celle-ci s'en trouve-t-elle
diminuée_ (_Ovide_)?» La jalousie et l'envie sa sœur me paraissent
les plus ineptes de toutes nos infirmités morales. De cette dernière,
qui passe pour être une passion si tenace et si puissante, je ne puis
guère parler ne l'ayant, Dieu merci, jamais ressentie; quant à la
jalousie, je la connais au moins de vue. Les bêtes l'éprouvent: Une
de ses chèvres étant tombée amoureuse du berger Cratis, son bouc,
par jalousie, vint, pendant qu'il dormait, choquer sa tête contre la
sienne et la lui écrasa.--Nous avons, à l'exemple de certaines nations
barbares, exagéré cette fièvre; comme de juste, les âmes les mieux
disciplinées n'y échappent naturellement pas, mais sans en perdre la
raison: «_Jamais un homme adultère, percé de l'épée d'un mari, n'a
rougi de son sang les eaux du Styx_ (_Jean Second_).» Lucullus, César,
Pompée, Antoine, Caton et autres de bravoure incontestable, furent
des maris trompés et le surent, sans en faire autrement de tapage;
il n'y eut, à cette époque, qu'un Lépide qui fut assez sot pour s'en
tourmenter au point d'en mourir: «_Malheureux! si ton mauvais destin
veut que tu sois pris sur le fait, tu seras traîné par les pieds hors
du logis, et par les voies qui leur seront ménagées, raves et surmulets
s'introduiront en toi_ (_Catulle_)!»--Quand Vulcain, au dire du poète,
surprit sa femme avec un autre dieu, il se contenta de les livrer
tous deux à la risée de tous les autres dieux, «_ce qui fit dire à
l'un d'eux des moins austères, qu'il consentirait bien, lui aussi,
à subir une telle honte_ (_Ovide_)». Vulcain ne se dérobe pas, pour
cela, aux * douces caresses que lui offre l'infidèle et, tout en se
réchauffant sur son sein, lui reproche la défiance dont, en raison de
cette vengeance maritale, semble empreinte son affection: «_A quoi bon
tant de détours? pourquoi, déesse, ne pas vous fier à votre époux_
(_Virgile_)?» Quant à elle, elle lui adresse une requête pour Enée, un
de ses bâtards: «_C'est une mère qui vous demande des armes pour son
fils_ (_Virgile_)»; ce qu'il lui accorde généreusement, s'exprimant
en outre de la façon la plus honorable sur ce rejeton: «_Il s'agit de
faire des armes pour un héros_ (_Virgile_).» C'est là, à la vérité,
une abnégation qui dépasse ce dont l'homme est capable, et je conviens
qu'un tel excès de mansuétude demeure l'apanage des dieux; «_on ne
saurait, en effet, établir de comparaison entre les hommes et eux_
(_Catulle_)».
=Chez la femme, la jalousie est encore plus terrible que chez
l'homme; elle pervertit tout ce qu'il y a en elle de beau et la rend
susceptible des plus grands méfaits.=--Pour ce qui est de la confusion
qui en résulte entre les enfants, fruits de ces unions tant légitimes
qu'illégitimes, outre que les plus graves législateurs ordonnent de
n'en pas tenir compte et ont fait prévaloir cette manière de faire
dans toutes les constitutions qu'ils ont données, cela ne touche
pas les femmes qui, elles, n'ont pas d'hésitation sur ceux qui leur
appartiennent; plus que nous cependant, et je ne sais comment cela se
fait, elles sont en proie à cette passion: «_Souvent la jalousie de
Junon ne trouva que trop à s'exercer dans les infidélités quotidiennes
de son époux_ (_Catulle_).»--Lorsque la jalousie s'empare de ces
pauvres âmes faibles et incapables de résistance, c'est pitié avec
quelle cruauté elle les tiraille et les tyrannise; elle s'introduit
en elles sous couleur d'amitié; mais, une fois dans la place, les
mêmes causes qui, auparavant, faisaient éclore leur bienveillance,
deviennent des sujets de haine mortelle. Elle est, d'entre les maladies
de l'esprit, celle à laquelle tout fournit le plus d'aliments et
qui comporte le moins de remède: la santé, la vertu, le mérite, la
réputation du mari sont autant de prétextes qui surexcitent leur dépit
et leur rage: «_Il n'y a pas de haines plus implacables que celles de
l'amour_ (_Properce_).» Cette fièvre enlaidit et corrompt tout ce que,
sous d'autres rapports, il y a de beau et de bon en elles. Tout ce
que fait une femme jalouse, si chaste, si bonne ménagère soit-elle, a
quelque chose d'aigre et d'importun; elle est possédée d'une agitation
enragée qui indispose contre elle, produisant un effet tout contraire
à ce qu'elle en attend. Ce fut bien le cas, à Rome, d'un certain
Octavius: il avait couché avec Pontia Posthumia; son affection pour
elle s'accrut par la jouissance qu'il en avait eue. Il lui adressa
instances sur instances pour qu'elle consentit à l'épouser; ne pouvant
l'y décider, l'amour extrême qu'elle lui inspirait, le porta à agir
comme s'il eût été son plus cruel et mortel ennemi, il la tua.--Les
symptômes ordinaires de cette maladie inhérente à l'amour, sont de même
ordre; ce sont des haines intestines, de sourdes menées, des complots
incessants: «_on sait jusqu'où peut aller la fureur d'une femme_
(_Virgile_)»; c'est une rage qui se ronge elle-même, d'autant plus que,
pour excuser ses méfaits, elle est obligée de se couvrir d'intentions
bienveillantes à l'égard de celui qu'elle poursuit.
=La chasteté est-elle chez la femme une question de volonté? Pour
réussir auprès d'elles tout dépend des occasions, et il faut savoir
oser; du reste, ce que nous entendons leur interdire est assez mal
défini.=--La chasteté est un devoir susceptible d'une grande extension.
Est-ce par exemple la volonté de la femme que, par elle, nous cherchons
à maîtriser? Si c'est sa volonté: sa souplesse, sa soudaineté font
qu'elle est beaucoup trop prompte à exécuter ce qu'elle conçoit, pour
que la chasteté ait possibilité de l'arrêter. Un songe suffit pour
l'engager au point qu'elle ne peut se dédire. Il n'est pas en son
pouvoir de se défendre par elle-même contre les concupiscences et
les désirs, même avec l'aide de la chasteté qui, elle aussi du sexe
féminin, est de ce fait en butte aux mêmes assauts. Si, seule, sa
volonté nous importe, où cela nous conduit-il? Supposez quelqu'un de
nous, sans yeux ni langue, ayant le don de se trouver à point nommé, ne
voyant pas, ne parlant pas, dans la couche de toute femme disposée à
lui faire bon accueil; avec quel empressement elles le rechercheraient!
Les femmes scythes ne crevaient-elles pas les yeux à leurs esclaves
et à leurs prisonniers de guerre, pour pouvoir en user plus librement
et sans être reconnues.--Oh! quel immense avantage que de savoir
profiter de l'occasion. A qui me demanderait ce qui importe le plus en
amour, je répondrais que c'est tout d'abord de savoir saisir le moment
opportun; en second lieu cela encore, et, en troisième lieu toujours
cela. C'est de là que tout dépend.--Il m'est arrivé souvent de manquer
une bonne fortune; parfois, pour n'avoir pas été assez entreprenant;
que Dieu garde de tout mal quiconque, à cet égard, en est encore à se
moquer de moi! En ce siècle, il faut plus de témérité que je n'en ai,
témérité dont les jeunes gens s'excusent en la mettant sur le compte
de la chaleur qui les transporte, mais que, si elles y regardaient de
près, les femmes reconnaîtraient provenir plutôt du mépris qu'on a
pour leur vertu. C'était une superstition chez moi que de craindre de
les offenser, car je suis porté à respecter ce que j'aime; de plus,
indépendamment de ce qu'en pareille circonstance un manque de respect
déprécie la faveur qui nous est faite, j'aime qu'on s'y comporte un
peu comme un enfant, qu'on se montre timide et qu'on soit aux petits
soins.--J'ai d'ailleurs, sinon toute, du moins quelque peu de cette
honte qui est sottise dont parle Plutarque, et j'ai eu à en pâtir et
à le regretter sous maints rapports dans le cours de ma vie; c'est là
un défaut qui s'accorde assez mal avec ma nature en général, mais ne
sommes-nous pas un composé de sentiments et d'idées en perpétuelle
contradiction? J'ai de la peine quand j'éprouve un refus, comme aussi
lorsque c'est moi qui refuse; il m'en coûte tant de causer de la
contrariété à autrui, que dans les occasions où c'est un devoir pour
moi d'essayer de décider quelqu'un à une chose qui lui est pénible
et où l'hésitation est permise, je n'insiste que faiblement et à
contre-cœur. Dans les affaires de ce genre où je suis directement
intéressé, bien qu'Homère dise avec raison «que chez un indigent la
honte est une sotte vertu», je charge d'ordinaire un tiers de subir
ce désagrément à ma place, de même que je décline toute mission de ce
genre quand on veut m'y employer; car ma timidité est telle sur ce
point qu'il m'est arrivé parfois d'avoir la volonté de refuser et de
n'en avoir pas la force.
Donc c'est folie d'entreprendre de combattre chez les femmes un désir
si cuisant et si naturel. Aussi lorsque je les entends se vanter
que, de par leur volonté, leur imagination est demeurée vierge et
insensible, je me moque d'elles, elles reculent par trop. Si c'est
une vieille décrépite, n'ayant plus de dents, ou une jeune qui soit
étique et s'en aille de la poitrine qui tient ce langage, elles peuvent
avoir l'apparence de dire vrai sans toutefois être complètement à
croire; mais dans la bouche de celles qui se meuvent et respirent
encore, c'est vouloir trop prouver, elles n'en rendent leur vertu
que plus suspecte. Les excuses inconsidérées qu'elles mettent en
avant témoignent contre elles, comme il arriva à un gentilhomme de
mes voisins qu'on soupçonnait d'impuissance, «_insensible aux plus
lascives caresses, jamais il n'avait donné le moindre signe de vigueur_
(_Catulle_)». Trois ou quatre jours après ses noces, ce gentilhomme,
pour faire croire aux moyens qui lui manquaient, jurait sans sourciller
que vingt fois dans la nuit précédente il avait approché sa femme,
propos dont on usa depuis pour le convaincre que jamais il ne l'avait
connue et casser son mariage. Une pareille assertion ne signifie
rien, puisqu'il ne saurait y avoir ni continence ni vertu, qu'autant
qu'on a résisté à la tentation qui pousse à y manquer; la seule chose
qu'elles soient fondées à dire, c'est qu'elles ne sont pas disposées
à se rendre; les saints eux-mêmes s'expriment de la sorte. Je parle
ici, bien entendu, des femmes qui, sachant bien ce qu'elles disent, se
vantent de leur froideur et de leur insensibilité, et veulent qu'on
prenne leurs affirmations au sérieux; car je n'y trouve pas à redire
quand cela vient de celles dont, en parlant ainsi, le visage minaude
et les yeux démentent les paroles et qui ne font qu'user d'une forme
de langage qui leur est propre, où tout se qui se dit est à prendre à
contre-pied. Je suis fort épris de la naïveté et de la liberté; mais
il n'y a pas de milieu, et il faut que ces qualités conservent leur
simplicité enfantine, sinon ce n'est plus qu'ineptie fort déplacée en
pareil cas chez des dames et qui tourne immédiatement à l'impudence.
Ces formes déguisées qu'elles emploient, aussi bien que leurs mines,
ne trompent que les sots; le mensonge y occupe une place d'honneur,
et, bien qu'avec elles on n'avance que par voie détournée, on n'en
arrive pas moins à la vérité par une fausse porte.--Puisque nous ne
pouvons contenir l'imagination de la femme, que voulons-nous donc
d'elle? Est-ce d'en combattre les effets? Mais combien sont ignorés,
qui n'en portent pas moins atteinte à la chasteté: «_Souvent la femme
fait ce qui peut se faire sans témoin_ (_Martial_)»; ce que nous
craignons le moins est parfois ce qui est le plus à redouter; et,
d'entre leurs péchés, ceux que rien ne trahit sont encore les pires:
«_Je hais moins une femme vicieuse lorsqu'elle ne dissimule pas ses
vices_ (_Martial_).» Il est des actes qui peuvent les déflorer, sans
qu'il y ait impudicité de leur part, et qui plus est, sans qu'elles
s'en doutent: «_Il est telle sage-femme qui, en inspectant de la main
si une jeune fille est vierge, lui en fait perdre le caractère, soit
sciemment, soit inconsciemment, soit par accident_ (_S. Augustin_)»;
cela est arrivé à des jeunes filles cherchant à se rendre compte, à
d'autres en se jouant. Nous ne saurions circonscrire avec précision
ce que nous leur défendons, nous ne pouvons formuler nos exigences
que d'une façon vague et générale; parfois même, l'idée que nous nous
faisons de leur chasteté est ridicule. Parmi les exemples les plus
singuliers que j'en puis donner, je citerai celui de Fatua femme de
Faunus, qui, après ses noces, ne laissa plus apercevoir ses traits par
aucun homme, et celui de la femme de Hiéron qui ne s'apercevait pas
que son mari exhalait par le nez une odeur désagréable, s'imaginant
que c'était là une particularité commune à tous les hommes. Pour que
nous ayons satisfaction, il faudrait qu'elles devinssent insensibles et
invisibles.
=C'est d'après l'intention qu'il faut juger si la femme manque ou non
à ses devoirs; son infidélité ne peut toujours lui être reprochée; et
puis, quel profit retirons-nous de prendre trop de souci de la sagesse
de nos femmes?=--Reconnaissons donc que c'est principalement d'après
l'intention qu'il faut juger s'il y a, ou non, manquement à ce devoir.
Il y a des maris qui ont éprouvé ce genre d'infortune, non seulement
sans le reprocher à leur femme, sans y voir d'offense de leur part,
mais en leur en ayant une grande obligation, trouvant même, dans
leur conduite, une confirmation de leur vertu: telle qui préférait
l'honneur à la vie, s'est prostituée et livrée aux embrassements
forcenés d'un ennemi mortel pour obtenir la vie de son mari, faisant
pour lui ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même. Ce n'est pas ici
le moment d'en citer des exemples; ils sont d'une nature trop élevée
et trop riche pour prendre place dans ce cadre, réservons-les pour
les produire en plus noble exposition. Mais, parmi ceux inspirés par
des considérations plus vulgaires, ne voyons-nous pas tous les jours,
autour de nous, des femmes qui se prêtent pour simplement être utiles
à leurs maris, parfois sur leur ordre exprès et par leur entremise?
Dans l'antiquité Phaulius d'Argos offrit la sienne par ambition au roi
Philippe; et, par civilité, un certain Galba, qui avait donné à souper
à Mécène et voyait sa femme et son hôte commencer à se faire les yeux
doux et échanger des signes d'intelligence, se laissa aller sur son
coussin, feignant d'être accablé de sommeil, pour se prêter à leurs
amours; ce qu'il avoua du reste d'assez bonne grâce, car un valet ayant
été assez osé pour, à ce moment, faire main basse sur les vases qui
étaient sur la table, il lui cria sans ambages: «Comment, coquin! tu ne
vois donc pas que ce n'est que pour Mécène, que je suis endormi?»--Il y
a des femmes de mœurs légères, dont la volonté est moins contaminée
que chez d'autres qui ont une conduite d'apparence plus régulière.
Il y en a qui se plaignent d'avoir été vouées à la chasteté avant
d'avoir atteint l'âge où elles ont eu leur pleine connaissance; de
même j'en ai vu se plaindre, en toute sincérité, d'avoir été livrées à
la débauche avant cet âge: peut-être était-ce par la faute de parents
vicieux, peut-être par la misère qui est un rude conseiller. Aux Indes
orientales, où la chasteté est particulièrement en honneur, il était
admis par l'usage qu'une femme mariée pouvait s'abandonner à qui lui
faisait présent d'un éléphant; la gloire d'être estimée un si haut
prix, l'excusait. Le philosophe Phédon, qui était de bonne famille,
fit métier, pour vivre, après la conquête de l'Elide son pays, de se
prostituer contre argent comptant, à qui voulut de lui, et cela dura
aussi longtemps que sa beauté le lui permit. Solon fut, dit-on, le
premier qui, en Grèce, concéda aux femmes, par ses lois, la liberté de
pourvoir par la prostitution aux besoins de l'existence, coutume qui,
dit Hérodote, avait été introduite avant lui dans les institutions
de plusieurs peuples.--Finalement, quel fruit nous rapporte ce souci
qui nous est si pénible? si fondée que soit notre jalousie, encore
faudrait-il voir si cette passion nous torture utilement? Eh bien,
est-il quelqu'un qui pense avoir un moyen efficace de maîtriser la
femme? «_Mettez-la sous clef, donnez-lui des gardiens; mais qui les
gardera eux-mêmes? Elle est rusée, c'est par eux qu'elle commencera_
(_Juvénal_)»; la moindre facilité, en ce siècle si raffiné, lui suffit
pour échapper.