_De la diversion._
=C'est par la diversion que l'on peut arriver à calmer les plus vives
douleurs; on console mal par le raisonnement.=--J'ai été autrefois
chargé de consoler une dame qui était dans une réelle affliction; *
car la plupart des deuils chez les personnes de ce sexe ne sont pas
naturels, c'est surtout affaire de cérémonie: «_Une femme a toujours
des larmes toutes prêtes qui, sur commande, coulent en abondance_
(_Juvénal_).» On ne s'y prend pas bien en cherchant à les arrêter dans
ces manifestations, car toute opposition les excite et les porte
davantage encore à la tristesse; on exaspère le mal par la jalousie
qu'il ressent d'être contrecarré. Chaque jour, dans nos conversations,
lorsque ce que nous avons dit sans y mettre d'importance vient à être
contesté, ne nous arrive-t-il pas de nous en formaliser et de nous
y attacher alors souvent beaucoup plus qu'à ce qui serait pour nous
d'un réel intérêt? Et puis, en allant ainsi directement au but, en
vous opposant franchement à leur tristesse, votre entrée en matière
est brutale, tandis que les premiers rapports du médecin avec son
patient doivent être gracieux, gais, agréables; jamais docteur laid
et rechigné n'a réussi. Il faut, au contraire, dès l'abord, aider et
provoquer leurs épanchements, témoigner qu'on approuve leur douleur
et qu'on l'excuse. Cette complicité vous fait gagner qu'on vous
accorde de passer outre et, par trahison facile et insensible, vous
arrivez à faire entendre des paroles plus fermes, propres à amener
à guérison.--En la circonstance, désireux de surprendre, par mon
savoir-faire, l'assistance qui avait les yeux sur moi, je m'avisai
de combattre le mal à visage découvert. Je reconnus bientôt, par
l'effet produit, que je m'y étais mal pris et que je n'arriverais
pas à persuader; mes raisonnements sont d'habitude trop incisifs et
pas assez insinuants, j'agis ou trop brusquement ou avec pas assez
d'énergie. Aussi, après quelques moments employés à calmer sa peine,
je n'essayai pas de l'en guérir par de fortes et impressionnantes
raisons, parce que je n'en trouvais pas et que je pensais produire plus
sûrement mon effet d'autre façon. Ce ne fut pas non plus en faisant
un choix parmi les moyens divers de consolation que la philosophie
met à notre disposition, tels que: «Ce dont on gémit n'est pas un
mal», comme dit Cléanthe; ou selon les Péripatéticiens, «n'est qu'un
mal léger»; ou encore, d'après Chrysippe: «La plainte n'est chose ni
juste, ni légitime». Je ne suivis pas davantage le conseil d'Épicure
consistant à reporter sa pensée des choses attristantes sur d'autres
qui vous distraient, ce qui pourtant rentre assez dans ma manière de
faire. Laissant de côté ces divers procédés que Cicéron recommande de
mettre en jeu à propos, je fis dévier insensiblement la conversation,
l'infléchissant peu à peu vers des sujets qui s'y rattachaient, puis,
au fur et à mesure que mon interlocutrice se confiait davantage en moi,
sur d'autres qui avaient de moins en moins de rapport avec son chagrin,
je l'arrachai sans qu'elle s'en doutât à ses pensées douloureuses et
l'amenai à retrouver du calme et à faire bonne contenance tout le temps
que je demeurai; en un mot, je créai une diversion. Ceux qui, après
moi, s'employèrent à consoler cette dame, n'en furent pas plus avancés
parce que ce n'était pas à la racine du mal que j'avais porté la cognée.
=A la guerre, les diversions se pratiquent utilement pour éloigner d'un
pays un ennemi qui l'a envahi et pour gagner du temps.=--Ailleurs,
dans le cours de mon livre, j'ai eu occasion de citer des diversions
intervenues dans des affaires publiques; il en est fait fréquemment
usage à la guerre, ainsi que le relate l'histoire, à l'instar de
Périclès dans la guerre du Péloponèse et de mille autres, pour éloigner
d'un pays les forces ennemies qui l'ont envahi.--Ce fut un ingénieux
artifice que celui auquel eut recours, à Liège, le sieur d'Himbercourt
qui lui dut son salut, lui et quelques autres envoyés avec lui dans
cette ville, qu'assiégeait le duc de Bourgogne, pour veiller à
l'exécution des conditions de capitulation de la place qui s'était
rendue. Le peuple, convoqué durant la nuit pour cette mise à exécution,
commença à s'ameuter contre les conventions passées, et plusieurs
proposèrent de courir sus aux négociateurs qu'ils tenaient en leur
pouvoir. Au premier avis qu'il eut de l'approche des premières bandes
de ces gens se ruant sur son logis, le sieur d'Himbercourt leur dépêcha
immédiatement deux habitants de la ville (il en avait quelques-uns près
de lui), chargés de faire au conseil qui représentait la population, de
nouvelles offres moins rigoureuses, qu'il avait sur-le-champ imaginées
pour parer à la difficulté de la situation. Ces deux messagers
arrêtèrent le flot des manifestants malgré leur exaspération, et les
ramenèrent à l'hôtel de ville pour entendre les propositions qu'ils
apportaient et en délibérer. La délibération fut courte, et une foule
tumultueuse, aussi animée que la première fois, se porta derechef sur
la demeure de l'envoyé du duc. D'Himbercourt lui détacha aussitôt
quatre nouveaux entremetteurs qui, protestant auprès de ceux qui
tenaient la tête du mouvement que, pour le coup, ils sont porteurs de
propositions beaucoup plus avantageuses qui leur donneront pleine et
entière satisfaction, parviennent, par leurs assurances, à leur faire
rebrousser chemin et à se reporter où les meneurs tenaient conseil; de
la sorte, amusant le peuple par ces temporisations, variant, par ces
vaines consultations auxquelles il le conviait, le cours de sa furie,
le négociateur parvint à l'endormir et à gagner le jour, ce qui était
pour lui le point capital.
Cet autre conte est du même genre: Atalante, demoiselle d'une beauté
parfaite et d'une merveilleuse légèreté à la course, consentit, pour
se défaire des nombreux prétendants qui la demandaient en mariage, à
épouser celui qui l'égalerait en vitesse, sous condition que ceux qui
seraient vaincus, perdraient la vie. Il s'en trouva quelques-uns qui,
jugeant que le prix valait d'en courir les risques, furent victimes de
ce cruel marché. Quand, après eux, vint pour Hippomène le moment de
tenter l'épreuve, il s'adressa à la déesse qui lui inspirait cet ardent
amour, l'appelant à son secours; celle-ci, exauçant sa prière, lui
remit trois pommes d'or en lui faisant connaître l'usage à en faire.
Une fois en lice, quand Hippomène sent sa maîtresse sur le point de
l'atteindre, il laisse, comme par mégarde, échapper une de ses pommes;
Atalante, intéressée par la beauté de ce fruit, ne manque pas de se
détourner de sa course pour le ramasser: «_Surprise, charmée par la
beauté de cette pomme, la vierge ralentit son allure pour saisir cet or
qui roule à ses pieds_ (_Ovide_).» Il agit de même au moment opportun
avec la seconde, puis avec la troisième, si bien que par ce subterfuge
et cette diversion, l'avantage de la course lui demeure.
=C'est aussi un excellent remède contre les maladies de l'âme; par
elle, on rend moins amers nos derniers moments. Socrate est le seul
qui, dans l'attente de la mort, sans cesser de s'en entretenir, ait
constamment, durant un long espace de temps, conservé la plus parfaite
sérénité.=--Quand les médecins ne peuvent nous débarrasser d'un
catarrhe, ils le font dévier et se porter sur une partie de notre être
où son action soit moins dangereuse. Je constate que c'est également
le remède le plus communément appliqué aux maladies de l'âme: «_Il
est bon parfois de détourner l'âme vers d'autres goûts, d'autres
soins, d'autres occupations; souvent il faut essayer de la guérir par
un changement de lieu, comme les malades qui ne sauraient autrement
recouvrer la santé_ (_Cicéron_).» On arrive rarement à triompher des
maux auxquels elle est en proie, en les attaquant directement; on ne
parvient ainsi ni à aider sa force de résistance ni à diminuer celle du
mal, mais on peut le faire dévier et le transformer.
Socrate nous donne sur la manière d'envisager les accidents de la vie,
une autre leçon, mais si haute, d'application si difficile, qu'il
n'appartient qu'aux esprits les plus éminents d'avoir possibilité
d'y arrêter leur pensée, de la méditer et de l'apprécier. Il est
le seul chez lequel l'attente de la mort n'altère en rien l'humeur
ordinaire; il se familiarise avec cette idée et s'en fait un jeu; il
ne cherche pas de consolation en dehors d'elle: mourir lui apparaît
un accident naturel qui le laisse indifférent; il y arrête sa pensée
et s'y résout sans autre préoccupation.--Les disciples d'Hégésias,
exaltés par les beaux raisonnements qu'il leur inculque, se donnent
la mort en se laissant mourir de faim; et ils sont si nombreux ceux
qui agissent ainsi, que le roi Ptolémée fait défendre à leur maître de
prôner désormais dans son école un enseignement qui pousse au suicide.
Ces gens-là ne considéraient pas la mort en elle-même, ils ne s'en
occupaient pas; ce n'est pas sur elle que leur pensée se reportait: ils
rêvaient une transformation de leur être, et avaient hâte qu'elle se
réalisât.
=Chez les condamnés à mort la dévotion devient une diversion à leur
terreur.=--Ces malheureux, près d'être exécutés, qu'on voit sur
l'échafaud, pénétrés d'une ardente dévotion qui s'est emparée de tous
leurs sens et à laquelle ils apportent toute la ferveur possible,
prêtant l'oreille aux instructions qu'on leur donne, les yeux levés
et les mains tendues vers le ciel, récitant des prières à haute voix
avec une émotion vive et continue, font là une chose certainement
digne d'éloge et appropriée aux circonstances; ils sont à louer au
point de vue de la religion, mais non, à proprement parler, sous
celui de la fermeté. Ils fuient la lutte, évitent de regarder la
mort en face, comme les enfants qu'on distrait quand on veut leur
donner un coup de lancette. J'en ai vu qui, lorsque leur vue tombait
sur les horribles apprêts de leur supplice, en étaient terrifiés et
reportaient, en quelque sorte avec furie, leur pensée vers autre chose.
Ne recommande-t-on pas à ceux qui ont à franchir un vide, de profondeur
telle qu'on peut en éprouver de l'effroi, de fermer et de détourner les
yeux?
=Fermeté, lors de son exécution, de Subrius Flavius condamné à
mort.=--Subrius Flavius devait, sur l'ordre de Néron, être décapité de
la main même de Niger, comme lui officier de l'armée romaine. Amené
sur le terrain où devait avoir lieu l'exécution et où Niger avait fait
creuser la fosse où devait être inhumée sa victime, fosse qui avait
été faite sans soin et sans régularité, Flavius se tournant vers les
soldats qui étaient là, leur dit: «Ce n'est pas là un travail tel
que le comporte une bonne discipline.» Puis, s'adressant à Niger qui
l'exhortait à tenir la tête ferme: «Puisses-tu seulement frapper avec
la même fermeté!» Et ses pressentiments étaient fondés, car Niger,
dont le bras tremblait, dut s'y reprendre à plusieurs fois. Ce Flavius
semble avoir envisagé son sort sans en être autrement ému, et sa pensée
ne pas s'en être un instant détournée.
=Dans une bataille, dans un duel, l'idée de la mort est absente de
la pensée des combattants.=--Celui qui meurt dans la mêlée les armes
à la main, ne songe pas à la mort, il ne la pressent pas et ne s'en
préoccupe pas; l'ardeur du combat le tient tout entier.--Une personne
de ma connaissance, d'un courage incontestable, se battant en duel en
champ clos, tomba, et, étant à terre, fut criblé par son adversaire
de neuf à dix coups de dague. Les assistants, le croyant perdu, lui
criaient de recommander son âme à Dieu; mais, il me l'a dit depuis,
bien que ces voix parvinssent à son oreille, elles furent sans effet
sur lui: il ne pensait qu'à se tirer d'affaire et à se venger, et le
combat se termina par la mort de l'autre.--Celui qui notifia à L.
Silanus son arrêt de mort, lui rendit un grand service; l'entendant
lui répondre qu'«il s'attendait bien à mourir, mais non de la main de
scélérats», il se rua sur lui avec ses soldats, pour l'obliger à se
rétracter. Silanus, quoique désarmé, se défendit obstinément à coups de
poing et à coups de pied et fut tué dans le cours de la bagarre. Par
le fait de la violente colère qui s'était emparée de lui, il échappa à
l'oppression douloureuse que lui auraient causée l'attente de la mort
lente à laquelle il était réservé et la vue des préparatifs.
=Dans les plus cruelles calamités, en face de la mort, nombre de
considérations se présentent à notre esprit, l'occupent, le distraient
et rendent notre situation moins pénible.=--Notre pensée est toujours
ailleurs; c'est, soit l'espérance d'une vie meilleure qui nous arrête
et nous soutient, soit l'espoir des avantages qui peuvent en revenir à
nos enfants, soit la gloire qu'en acquerra notre nom dans l'avenir, ou
encore l'idée que nous allons être affranchis des maux de cette vie,
ou celle de la vengeance qui attend ceux qui sont cause de notre mort:
«_S'il est des dieux justes, j'espère que tu trouveras ton supplice
sur les écueils et qu'en expirant, tu invoqueras le nom de Didon; je
le saurai, le bruit en viendra jusqu'à moi dans le séjour des Mânes_
(_Virgile_).»
Xénophon, couronné de fleurs, offrait un sacrifice, quand on vint lui
annoncer la mort de son fils Gryllus, tombé à la bataille de Mantinée.
Aux premiers mots de cette nouvelle, il jeta sa couronne à terre; mais
quand, poursuivant, on lui apprit de quelle valeur il avait fait preuve
en succombant, il la ramassa et la remit sur sa tête.--Jusqu'à Épicure
qui se console de sa fin prochaine, en songeant à l'utilité de ses
écrits qu'il espère voir passer à l'éternité: «_Tous les travaux qui
ont de l'éclat et sont susceptibles de nous illustrer, sont faciles
à supporter_ (_Cicéron_).»--Une même blessure, une même fatigue, dit
Xénophon, ne sont pas de même poids pour un général et pour un soldat.
Épaminondas se résigne bien plus allègrement à la mort, quand il sait
qu'il a remporté la victoire: «_c'est là ce qui console, ce qui adoucit
les plus grandes douleurs_ (_Cicéron_)»; nombre d'autres circonstances
nous amusent, nous distraient et nous détournent de l'attention que
nous serions tentés de prêter à la chose elle-même. Aussi les arguments
de la philosophie vont-ils continuellement côtoyant, contournant ce
sujet; s'ils l'entament, ce n'est que superficiellement.--Le grand
Zénon, chef de cette école philosophique des Stoïciens qui domine
toutes les autres par l'élévation de sa doctrine, disait en parlant de
la mort: «Aucun mal n'est honorable; la mort est honorable, donc elle
n'est pas un mal.» Contre l'ivrognerie, il s'exprimait ainsi: «Nul ne
confie son secret à l'ivrogne, tout le monde le confie au sage; le sage
ne sera donc pas un ivrogne.» Est-ce là aller droit au but, n'est-ce
pas biaiser? J'aime voir ces âmes d'élite ne pouvoir se dégager de nos
errements; si parfaits qu'ils soient comme hommes, ce ne sont toujours
que des hommes et ils en ont toutes les faiblesses.
=Moyen de dissiper un ardent désir de vengeance.=--La vengeance
est une douce passion qui est naturelle à l'homme et a sur nous un
grand empire; je m'en rends bien compte quoique n'en ayant pas fait
l'expérience. Dernièrement, pour en détourner un jeune prince, je ne
lui dis pas, suivant le précepte de la charité, qu'à celui qui vous
a frappé sur une joue il faut tendre l'autre; je ne lui représentai
pas davantage les conséquences tragiques que la poésie attribue à
cette passion. N'en prononçant même pas le nom, je me mis à lui faire
goûter la beauté des sentiments contraires: l'honneur, la popularité,
l'affection qu'il acquerrait en se montrant bon et clément; je fis une
diversion en mettant en éveil son ambition. C'est ainsi qu'il faut
procéder.
=C'est encore par la diversion qu'on se guérit de l'amour et de toute
autre passion; le temps, qui calme tout, agit de la même façon.=--Si
en amour l'affection risque de vous entraîner au delà de ce qui doit
être, c'est là, dit-on, une disposition qui est à combattre par une
diversion. Et l'on dit vrai; je l'ai souvent essayé avec succès.
Rompez-en la violence, en diversifiant vos désirs; même, il n'y a pas
inconvénient à ce que, si vous le voulez, l'un d'eux prime et domine
les autres, toutefois de peur qu'il ne vienne à vous absorber et à vous
tyranniser, affaiblissez-le, amortissez-le, en ne lui consacrant pas
une attention exclusive et multipliant vos distractions: «_Lorsque vous
êtes tourmenté par de trop ardents désirs_ (_Perse_), _assouvissez-les
sur le premier objet qui s'offre_ (_Lucrèce_)»; seulement pourvoyez-y
de bonne heure, de peur que vous n'ayez peine à recouvrer votre liberté
une fois qu'il se sera emparé de vous, «_qu'à de premières blessures
vous n'ajoutiez de nouveaux coups, que de nouvelles émotions n'effacent
les anciennes_ (_Lucrèce_)».
J'ai éprouvé jadis, en raison de ma nature impressionnable, un
violent chagrin, plus justifié encore qu'il n'était violent; j'en
eusse peut-être été accablé, si je m'étais uniquement fié à mes
propres forces. Une diversion énergique était indispensable pour m'en
distraire: je me fis amoureux par calcul, en même temps que pour me
livrer à une étude de ce sentiment; mon âge du reste s'y prêtait, et
l'amour me soulagea me délivrant du mal que l'amitié m'avait causé.--Il
en est de même pour tout; dès qu'une idée pénible me tient, je trouve
plus simple de changer le cours de mes pensées, plutôt que d'essayer
de la surmonter; je lui substitue une idée contraire si je puis, ou
tout au moins une qui soit autre; toujours le changement me soulage,
dissout et dissipe l'idée qui m'oppresse. Si je ne puis la combattre,
je lui échappe, et, tout en fuyant, je cherche à l'égarer et ruse avec
elle; je change de lieu, d'occupation, de compagnie, j'accumule pour
me sauver les amusements, les sujets de méditation, pour faire qu'elle
perde ma trace et m'abandonne.
La nature procède de même, elle met notre versatilité à profit; c'est
par là qu'agit surtout le temps qu'elle nous a donné comme souverain
remède à nos passions; en alimentant encore et encore notre imagination
d'affaires de toutes sortes, il désagrège et altère l'impression
première si forte qu'elle soit. Un sage ne songe guère moins à son
ami mort depuis vingt-cinq ans, que s'il n'y avait qu'un an; d'après
Épicure, son impression demeure celle des premiers jours; il n'estimait
pas, en effet, que les sensations pénibles soient atténuées ni parce
qu'elles ont été prévues, ni par le long temps auquel elles remontent;
mais tant d'autres pensées s'entremêlent aux premières, que celles-ci
perdent leur acuité et finissent par se lasser.
=De même, en détournant l'attention, on fait tomber un bruit public qui
vous offense.=--Pour détourner de lui l'attention publique, Alcibiade
coupe les oreilles et la queue à un beau chien qu'il possède et le
chasse par les rues de la ville, afin que la foule, ayant là sujet
de babiller, ne s'occupe pas de ses autres faits et gestes.--J'ai
connu aussi des femmes qui, dans le but de détourner d'elles les
conversations et les suppositions des gens et désorienter les bavards,
cachaient leurs véritables affections sous d'autres simulées. J'en ai
vu une qui, cherchant à donner le change à l'opinion, s'est laissé
prendre pour tout de bon, rompant avec le sentiment qu'elle éprouvait
réellement au début, pour suivre celui qui tout d'abord était feint.
J'ai appris de la sorte, par cet exemple, que ceux que ces dames
favorisent sont bien sots de consentir à de telles supercheries; il
faudrait vraiment que celui qui s'entremet ainsi pour vous servir et
auquel sont réservés bon accueil et entretiens intimes en public,
soit bien maladroit pour ne pas finir par prendre votre place et vous
envoyer à la sienne. C'est ce qui vulgairement s'appelle tailler et
coudre un soulier pour qu'un autre le chausse.
=Un rien suffit pour attirer et détourner notre esprit; en présence
même de la mort les objets les plus frivoles entretiennent en nous
le regret de la vie.=--Il faut peu de chose pour nous distraire et
détourner notre attention parce que peu de chose nous captive. Nous
n'envisageons guère les choses dans leur ensemble et dégagées de toute
considération étrangère; ce qui nous frappe, ce sont des circonstances
ou des détails de peu d'importance et tout superficiels, et la forme,
si frivole soit-elle, l'emporte sur le fond, «_comme ces enveloppes
légères dont les cigales se dépouillent en été_ (_Lucrèce_)». Ce qui
rappelle à Plutarque sa fille regrettée, ce sont ses espiègleries
quand elle était enfant. Le souvenir d'un adieu, d'un fait, d'un geste
gracieux, d'une recommandation dernière nous afflige. La robe de César
promenée dans Rome troubla la ville entière plus que sa mort ne l'avait
fait. Il en est de même de ces expressions qui nous tintent sans cesse
aux oreilles: «Mon pauvre maître!» ou «Mon grand ami!» «Hélas, mon père
chéri!» «Ma bonne fille!» Quand j'entends ces banalités et que j'y
regarde de près, je trouve que ce sont tout simplement des plaintes
tirées d'un vocabulaire, * des sons sans signification réelle dont les
termes et le ton me blessent; ils me rappellent les exclamations des
prédicateurs qui souvent par là émeuvent leur auditoire, plus que par
les raisons qu'ils exposent; ou encore l'impression que nous cause la
voix plaintive des bêtes que l'on tue pour notre service. Sans que
j'analyse ni développe la cause véritable et générale de cet effet,
«_c'est ainsi que la douleur s'excite d'elle-même_ (_Lucrèce_)», c'est
surtout par là que nous manifestons notre deuil.
La persistance des graviers que je rends, m'a parfois occasionné,
particulièrement quand ils séjournent dans la verge, des rétentions
d'urine de longue durée, de trois et quatre jours, me faisant courir
risque de la mort, au point que c'eût été folie de penser l'éviter, et
même de désirer qu'elle ne vînt pas, tant sont cruelles les souffrances
que cet état m'occasionne. Oh! que ce bon empereur, qui faisait lier
l'extrémité de la verge aux criminels, pour les faire mourir faute de
pouvoir uriner, était passé maître en la science du bourreau! En étant
là, je considérais par combien de causes légères, d'objets futiles
mon imagination faisait naître en moi le regret de quitter la vie;
quels riens créaient en mon âme de la difficulté et donnaient de
l'importance à ce déménagement; à combien de frivolités je songeais à
un moment si sérieux: un chien, un cheval, un livre, un verre, tout
en vérité, étaient pour moi des sujets de préoccupation, pour le cas
où je disparaîtrais; chez d'autres, ce sont d'ambitieuses espérances,
leur bourse, leur science qui les préoccupent non moins sottement à mon
avis. Je vois la mort avec indifférence quand je la considère comme,
d'après une loi universelle, le point auquel aboutit fatalement la
vie. Je la brave d'une façon générale, mais en détail je suis moins
résolu; les larmes d'un laquais, la distribution de ma défroque, une
connaissance qui me serre la main, une consolation banale me désolent
et m'attendrissent. C'est le même trouble que nous causent les plaintes
que nous lisons dans les récits fabuleux, où les regrets de Didon et
d'Ariane, décrits dans Virgile et dans Catulle, passionnent ceux mêmes
qui n'y croient pas. C'est le fait d'une nature obstinée et dure de
n'en ressentir aucune émotion, ce qui, chose extraordinaire, était,
dit-on, le cas de Polémon; mais ne dit-on pas aussi de lui qu'un chien
enragé le mordant, put lui emporter tout le gras du mollet sans que son
visage pâlit. Nulle sagesse n'est parvenue à concevoir la cause de la
tristesse si vive, si complète que notre imagination peut faire naître
en nous, alors que n'y parvient pas la réalité quand bien même y ont
part les yeux et les oreilles, organes que n'impressionnent cependant
pas des accidents imaginaires.
=Souvent l'orateur et le comédien arrivent à ressentir en réalité les
sentiments qu'ils cherchent à communiquer à leur auditoire.=--C'est
sans doute la raison qui fait que les arts eux-mêmes usent et mettent
à profit notre faiblesse et notre bêtise naturelles. L'orateur, est-il
professé dans les écoles de rhétorique, devra, dans cette farce qu'est
un plaidoyer, s'émouvoir au son de sa propre voix et sous l'effet de
l'agitation à laquelle il semblera en proie; il se laissera tromper
par la passion qu'il dépeint dans cette comédie qu'il joue, se donnera
toutes les apparences d'un deuil vrai et sincère pour communiquer ces
sentiments aux juges que cela touche moins encore, comme il advient
chez ces personnes qu'on loue pour assister aux cérémonies mortuaires
et donner plus d'apparat aux funérailles, qui vendent leurs larmes et
leur tristesse dans la mesure où on les leur achète et chez lesquelles
il en est qui, tout en réglant leur émotion suivant ce qui est de
convention, en arrivent, par l'habitude et la contenance qu'elles
prennent, à se pénétrer tellement de leur rôle qu'une mélancolie réelle
finit par les gagner.--Étant allé, avec quelques autres de ses amis,
conduire à Soissons le corps de M. de Grammont qui avait été tué au
siège de la Fère, je remarquai que, partout où nous passions, les gens
que nous rencontrions se lamentaient et pleuraient à la seule vue du
convoi que nous formions, car ils ne connaissaient même pas le nom du
trépassé.--Quintilien raconte avoir vu des comédiens si fort entrés
dans un rôle de deuil, qu'ils en pleuraient encore une fois rentrés
chez eux; et qu'il lui était arrivé à lui-même d'avoir été tellement
ému de sentiments qu'il avait cherché à inculquer à d'autres, qu'il
les avait partagés au point de se surprendre non seulement pleurant,
mais le visage pâle et dans l'attitude de quelqu'un vraiment accablé de
douleur.
=Singulier moyen que nous mettons en œuvre pour faire diversion à
la douleur que nos deuils peuvent nous causer.=--Dans un pays proche
de nos montagnes, les femmes font le prêtre Martin; non seulement
elles avivent les regrets qu'elles éprouvent de la perte d'un mari, en
rappelant les bonnes et agréables qualités qu'il avait, mais, revenant
du même coup en arrière, elles publient également ses imperfections,
comme pour se ménager à elles-mêmes quelques compensations et faire,
par le dédain, diversion à leur pitié. En cela, elles ont encore
meilleure grâce que nous qui, en les mêmes circonstances, à la perte de
quelqu'un que nous connaissons à peine, nous évertuons à lui prodiguer
des éloges aussi nouveaux pour lui que peu mérités et le dépeignons,
alors qu'il n'est plus, tout autre qu'il nous apparaissait lorsqu'il
était encore de ce monde, comme si le regret était une source de
renseignements inédits, nous révélant chez le défunt des qualités
jusqu'alors inconnues, ou que les larmes, lavant notre entendement, lui
donnent plus de lucidité. Dès maintenant, je renonce aux témoignages
favorables qu'on voudra exprimer sur mon compte, non parce que j'en
serai indigne, mais parce que je serai mort.
=Nous nous laissons fréquemment influencer par de purs effets
d'imagination; parfois, il n'en faut pas davantage pour nous porter
aux pires résolutions.=--Quelqu'un auquel on demanderait quel intérêt
il a à prendre part à un siège auquel il assiste, répondra: «C'est en
raison de l'exemple qui m'est donné, de l'obéissance que nous devons
tous à notre prince, que je m'y trouve; je ne prétends en retirer
aucun profit; quant à la gloire, je sais combien est faible la part
qui peut en revenir à un simple particulier comme moi; je n'y apporte
ni entraînement, ni animosité.» Voyez-le pourtant le lendemain à son
rang de bataille, au moment de l'assaut: il est transformé, il bout,
il rougit de colère; cette fureur qu'il ne manifestait pas hier, cette
haine qu'il a au cœur, ce sont le reflet étincelant de tant d'acier,
le feu, le tintamarre que produisent les canons et les tambours,
qui les ont fait sourdre en lui. «Quelle cause futile!» direz-vous.
Comment! vous croyez qu'à cela il y a une cause? Il n'en est pas besoin
pour agiter notre âme; une simple rêverie, qui n'a ni corps ni sujet
d'être, la gouverne et la trouble. Que je me mette à faire des châteaux
en Espagne, mon imagination s'y forge avantages et plaisirs dont mon
âme tressaille d'aise et se réjouit. Combien de fois aussi ces mêmes
songes font-ils que la colère et la tristesse nous envahissent, et
que nous nous livrons à de fantastiques idées qui altèrent en nous
le corps et l'âme. Que de grimaces peignant l'étonnement, le comique,
la confusion, nos rêves amènent sur notre visage; que de soubresauts,
d'agitations ne communiquent-ils pas à nos membres et à la voix! Ne
dirait-on pas que cet homme, qui est seul, semble avoir la vision de
gens en grand nombre avec lesquels il dispute, ou d'un démon intérieur
qui le persécute? Interrogez-vous vous-mêmes sur la cause de semblables
illusions; est-il dans la nature autre chose en dehors de nous, sur
laquelle ce qui n'est pas ait action?--Cambyse, à la suite d'un songe
où son frère lui était apparu comme devant devenir roi de Perse, le
fit mourir; et ce frère, il l'aimait et avait toujours eu confiance
en lui.--Aristodème, roi des Messéniens, se tua, parce que l'idée
lui vint que je ne sais quel hurlement de son chien était de mauvais
augure.--Le roi Midas, à la suite d'un songe déplaisant qu'il avait eu,
en fit autant, tant il en éprouva de trouble et de contrariété.--C'est
faire de la vie exactement le cas qu'elle vaut, que de la quitter pour
un songe. Regardez cependant combien notre âme triomphe des misères
qu'endure le corps, de sa faiblesse, de ce qu'il est en butte à toutes
les offenses et altérations; il lui appartient vraiment bien d'en
parler! «_O premier argile, façonnée si malheureusement par Prométhée!
Qu'il apporta donc peu de sagesse à la confection de son œuvre! Il
n'a vu que le corps dans son art, sans se préoccuper de l'esprit; c'est
pourtant par l'esprit qu'il eût dû commencer_ (_Properce_)!»