Secondement, c'est tousiours gain, de changer vn mauuais estat à

vn estat incertain. Et que les maux d'autruy ne nous doiuent pas

poindre comme les nostres. Ie ne veux pas oublier cecy, que ie

ne me mutine iamais tant contre la France, que ie ne regarde Paris

de bon œil. Elle a mon cœur des mon enfance. Et m'en est aduenu

comme des choses excellentes: plus i'ay veu dépuis d'autres

villes belles, plus la beauté de cette cy, peut, et gaigne sur mon

affection. Ie l'ayme par elle mesme, et plus en son estre seul, que

rechargee de pompe estrangere. Ie l'ayme tendrement, iusques à

ses verrues et à ses taches. Ie ne suis François, que par cette grande

cité: grande en peuples, grande en felicité de son assiette: mais

sur tout grande, et incomparable en varieté, et diuersité de commoditez:

la gloire de la France, et l'vn des plus nobles ornements du

monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la

trouue deffendue de toute autre violence. Ie l'aduise, que de tous

les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains

pour elle, qu'elle mesme. Et crains pour elle, autant certes, que

pour autre piece de cet estat. Tant qu'elle durera, ie n'auray faute

de retraicte, où rendre mes abboys: suffisante à me faire perdre le

regret de tout' autre retraicte. Non par ce que Socrates l'a dict,

mais par ce qu'en verité c'est mon humeur, et à l'auanture non

sans quelque excez, i'estime tous les hommes mes compatriotes: et

embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison

nationale, à l'vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la

douceur d'vn air naturel. Les cognoissances toutes neufues, et toutes

miennes, me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites

cognoissances du voisinage. Les amitiez pures de nostre acquest,

emportent ordinairement, celles ausquelles la communication du

climat, ou du sang, nous ioignent. Nature nous a mis au monde libres

et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits:

comme les Roys de Perse qui s'obligeoient de ne boire iamais autre

eau, que celle du fleuue de Choaspez, renonçoyent par sottise, à

leur droict d'vsage en toutes les autres eaux: et assechoient pour

leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin,

d'estimer vne sentence d'exil pire, qu'vne sentence de mort contre

soy: ie ne seray, à mon aduis, iamais ny si cassé, ny si estroittement

habitué en mon païs, que ie le feisse. Ces vies celestes, ont

assez d'images, que i'embrasse par estimation plus que par affection.

Et en ont aussi, de si esleuees, et extraordinaires, que par

estimation mesme ie ne les puis embrasser, d'autant que ie ne les

puis conceuoir. Cette humeur fut bien tendre à vn homme, qui iugeoit

le monde sa ville. Il est vray, qu'il dedaignoit les peregrinations,

et n'auoit gueres mis le pied hors le territoire d'Attique.

Quoy, qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie: et

qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'autruy, pour ne

desobeïr aux loix en vn temps, qu'elles estoient d'ailleurs si fort

corrompuës? Ces exemples sont de la premiere espece, pour moy.

De la seconde, sont d'autres, que ie pourroy trouuer en ce mesme

personnage. Plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de

mon action: mais aucuns surpassent encore la force de mon iugement.

Outre ces raisons, le voyager me semble vn exercice profitable.

L'ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des

choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole,

comme i'ay dict souuent, à façonner la vie, que de luy proposer

incessamment la diuersité de tant d'autres vies, fantasies, et

vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes

de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif ny trauaillé: et cette

moderee agitation le met en haleine. Ie me tien à cheual sans demonter,

tout choliqueux que ie suis, et sans m'y ennuyer, huict et

dix heures,

_Vires vltra sortémque senectæ._

Nulle saison m'est ennemye, que le chaut aspre d'vn soleil poignant.

Car les ombrelles, dequoy dépuis les anciens Romains l'Italie

se sert, chargent plus les bras, qu'ils ne deschargent la teste. Ie

voudroy sçauoir quelle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement,

et en la naissance de la luxure, de se faire du vent frais, et

des ombrages à leur poste, comme dict Xenophon. I'ayme les pluyes

et les crotes comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne

me touche point. Tout ciel m'est vn. Ie ne suis battu que des alterations

internes, que ie produicts en moy, et celles là m'arriuent

moins en voyageant. Ie suis mal-aisé à esbranler: mais estant

auoyé, ie vay tant qu'on veut. I'estriue autant aux petites entreprises,

qu'aux grandes: et à m'equiper pour faire vne iournée, et visiter

vn voisin, que pour vn iuste voyage. I'ay apris à faire mes

iournees à l'Espagnole, d'vne traicte: grandes et raisonnables

iournees. Et aux extremes chaleurs, les passe de nuict, du soleil

couchant iusques au leuant. L'autre façon de repaistre en chemin,

en tumulte et haste, pour la disnee, nommément aux cours iours,

est incommode. Mes cheuaux en valent mieux. Iamais cheual ne

m'a failly, qui a sceu faire auec moy la premiere iournee. Ie les

abreuue par tout: et regarde seulement qu'ils ayent assez de chemin

de reste, pour battre leur eau. La paresse à me leuer, donne

loisir à ceux qui me suyuent, de disner à leur aise, auant partir.

Pour moy, ie ne mange iamais trop tard: l'appetit me vient en

mangeant, et point autrement: ie n'ay point de faim qu'à table.

Aucuns se plaignent dequoy ie me suis agreé à continuer cet

exercice, marié, et vieil. Ils ont tort. Il est mieux temps d'abandonner

sa maison, quand on l'a mise en train de continuer sans

nous: quand on y a laissé de l'ordre qui ne demente point sa forme

passee. C'est bien plus d'imprudence, de s'esloingner, laissant en sa

maison vne garde moins fidele, et qui ait moins de soing de pouruoir

à vostre besoing. La plus vtile et honnorable science et

occupation à vne mere de famille, c'est la science du mesnage. I'en

vois quelqu'vne auare; de mesnagere, fort peu. C'est sa maistresse

qualité, et qu'on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul

douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons. Qu'on ne m'en

parle pas; selon que l'experience m'en a apprins, ie requiers d'vne

femme mariee, au dessus de toute autre vertu, la vertu œconomique.

Ie l'en mets au propre, luy laissant par mon absence tout le

gouuernement en main. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages,

monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des

affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer

et attiffer, en son cabinet. C'est à faire aux Roynes: encores ne

sçay-ie. Il est ridicule et iniuste, que l'oysiueté de nos femmes, soit

entretenuë de nostre sueur et trauail. Il n'aduiendra, que ie puisse,

à personne, d'auoir l'vsage de ses biens plus liquide que moy, plus

quiete et plus quitte. Si le mary fournit de matiere, Nature mesme

veut qu'elles fournissent de forme. Quant aux deuoirs de l'amitié

maritale, qu'on pense estre interessez par cette absence: ie ne le

crois pas. Au rebours, c'est vne intelligence, qui se refroidit volontiers

par vne trop continuelle assistance, et que l'assiduité blesse.

Toute femme estrangere nous semble honneste femme. Et chacun

sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer

le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses.

Ces interruptions me remplissent d'vne amour recente

enuers les miens, et me redonnent l'vsage de ma maison plus

doux: la vicissitude eschaufe mon appetit, vers l'vn, puis vers

l'autre party. Ie sçay que l'amitié a les bras assez longs, pour se

tenir et se ioindre, d'vn coin de monde à l'autre: et specialement

cette cy, où il y a vne continuelle communication d'offices, qui en

reueillent l'obligation et la souuenance. Les Stoïciens disent bien,

qu'il y a si grande colligance et relation entre les sages, que celuy

qui disne en France, repaist son compagnon en Ægypte; et qui

estend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont

sur la terre habitable, en sentent ayde. La iouyssance, et la possession,

appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse

plus chaudement et plus continuellement ce qu'elle va querir, que

ce que nous touchons. Comptez voz amusements iournaliers; vous

trouuerez que vous estes lors plus absent de vostre amy, quand il

vous est present. Son assistance relasche vostre attention, et donne

liberté à vostre pensee, de s'absenter à toute heure, pour toute occasion.

De Rome en hors, ie tiens et regente ma maison, et les

commoditez que i'y ay laissé: ie voy croistre mes murailles, mes

arbres, et mes rentes, et descroistre à deux doigts pres, comme

quand i'y suis,

_Ante oculos errat domus, errat forma locorum._

Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus

quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s'ils sont à la chasse.

Nous les voulons plus pres. Au iardin est-ce loing? A vne demy

iournee? Quoy, à dix lieuës est-ce loing, ou pres? Si c'est pres:

quoy onze, douze, treze? et ainsi pas à pas. Vrayment celle qui

sçaura prescripre à son mary, le quantiesme pas finit le pres, et le

quantiesme pas donne commencement au loing, ie suis d'aduis

qu'elle l'arreste entre-deux.

_Excludat iurgia finis.

Vtor permisso, caudæque pilos vt equinæ

Paulatim vello: et demo vnum, demo etiam vnum,

Dum cadat elusus ratione ruentis acerui._

Et qu'elles appellent hardiment la philosophie à leur secours. A qui

quelqu'vn pourroit reprocher, puis qu'elle ne voit ny l'un ny l'autre

bout de la iointure, entre le trop et le peu, le long et le court, le

leger et le poisant, le pres et le loing: puis qu'elle n'en recognoist

le commencement ny la fin, qu'elle iuge bien incertainement du

milieu. _Rerum natura nullam nobis dedit cognitionem finium._ Sont-elles

pas encore femmes et amies des trespassez; qui ne sont pas

au bout de cettuy-cy, mais en l'autre monde? Nous embrassons et

ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les

absens. Nous n'auons pas faict marché, en nous mariant, de nous

tenir continuellement accouez, l'vn à l'autre, comme ie ne sçay

quels petits animaux que nous voyons, ou comme les ensorcelez de

Karenty, d'vne maniere chiennine. Et ne doibt vne femme auoir les

yeux si gourmandement fichez sur le deuant de son mary, qu'elle

n'en puisse veoir le derriere, où besoing est. Mais ce mot de ce

peintre si excellent, de leurs humeurs, seroit-il point de mise en ce

lieu, pour representer la cause de leurs plaintes?

_Vxor, si cesses, aut te amare cogitat,

Aut tete amari, aut potare, aut animo obsequi,

Et tibi bene esse soli, cùm sibi sit malè._

Ou bien seroit-ce pas, que de soy l'opposition et contradiction les

entretient et nourrit: et qu'elles s'accommodent assez, pourueu

qu'elles vous incommodent? En la vraye amitié, de laquelle ie

suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy.

Ie n'ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s'il m'en faisoit:

mais encore qu'il s'en face, qu'à moy: il m'en faict lors le

plus, quand il s'en faict. Et si l'absence luy est ou plaisante ou

vtile, elle m'est bien plus douce que sa presence: et ce n'est pas

proprement absence, quand il y a moyen de s'entr'aduertir. I'ay tiré

autrefois vsage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions

mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant:

il viuoit, il iouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy,

autant plainement que s'il y eust esté: l'vne partie demeuroit

oisiue, quand nous estions ensemble: nous nous confondions.

La separation du lieu rendoit la conionction de noz volontez plus riche.

Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse vn peu

la foiblesse en la iouissance des ames. Quant à la vieillesse,

qu'on m'allegue; au rebours: c'est à la ieunesse à s'asseruir aux

opinions communes, et se contraindre pour autruy. Elle peut fournir

à tous les deux, au peuple et à soy: nous n'auons que trop à

faire, à nous seuls. A mesure que les commoditez naturelles nous

faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est iniustice, d'excuser

la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse

d'en chercher. Ieune, ie couurois mes passions eniouees, de prudence:

vieil, ie demesle les tristes, de débauche. Si prohibent les

loix Platoniques, de peregriner auant quarante ans, ou cinquante:

pour rendre la peregrination plus vtile et instructiue. Ie consentiroy

plus volontiers, à cet autre second article, des mesmes loix,

qui l'interdit, apres soixante. Mais en tel aage, vous ne reuiendrez

iamais d'vn si long chemin. Que m'en chaut-il? ie ne l'entreprens,

ny pour en reuenir, ny pour le parfaire. I'entreprens seulement de

me branler, pendant que le branle me plaist, et me proumeine pour

me proumener. Ceux qui courent vn benefice, ou vn lieure, ne

courent pas. Ceux là courent, qui courent aux barres, et pour exercer

leur course. Mon dessein est diuisible par tout, il n'est pas

fondé en grandes esperances: chasque iournee en faict le bout. Et

le voyage de ma vie se conduict de mesme. I'ay veu pourtant assez

de lieux esloingnez, où i'eusse desiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy

non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Antipater,

tant d'hommes sages, de la secte plus renfroingnée, abandonnerent

bien leur pays, sans aucune occasion de s'en plaindre: et seulement

pour la iouissance d'vn autre air? Certes le plus grand desplaisir

de mes peregrinations, c'est que ie n'y puisse apporter cette

resolution, d'establir ma demeure où ie me plairoy. Et qu'il me

faille tousiours proposer de reuenir, pour m'accommoder aux humeurs

communes. Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que

celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné

des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois

pas sans effroy hors de ma parroisse. Ie sens la mort qui me

pince continuellement la gorge, ou les reins. Mais ie suis autrement

faict: elle m'est vne par tout. Si toutesfois i'auois à choisir: ce seroit,

ce croy-ie, plustost à cheual, que dans vn lict: hors de ma

maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation,

à prendre congé de ses amis. I'oublie volontiers ce deuoir

de nostre entregent. Car des offices de l'amitié, celuy-là est le seul

desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel

adieu. S'il se tire quelque commodité de cette assistance, il s'en

tire cent incommoditez. I'ay veu plusieurs mourans bien piteusement,

assiegez de tout ce train: cette presse les estouffe. C'est contre

le deuoir, et est tesmoignage de peu d'affection, et de peu de

soing, de vous laisser mourir en repos. L'vn tourmente vos yeux,

l'autre vos oreilles, l'autre la bouche: il n'y a sens, ny membre,

qu'on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d'ouïr les

plaintes des amis; et de despit à l'aduanture, d'ouïr d'autres plaintes,

feintes et masquées. Qui a tousiours eu le goust tendre, affoibly,

il l'a encore plus. Il luy faut en vne si grande necessité, vne

main douce, et accommodée à son sentiment pour le grater iustement

où il luy cuit. Ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous

auons besoing de sage femme, à nous mettre au monde: nous

auons bien besoing d'vn homme encore plus sage, à nous en sortir.

Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le seruice

d'vne telle occasion. Ie ne suis point arriué à cette vigueur desdaigneuse,

qui se fortifie en soy-mesme, que rien n'aide, ny ne trouble;

ie suis d'vn poinct plus bas. Ie cherche à coniller, et à me desrober

de ce passage: non par crainte, mais par art. Ce n'est pas

mon aduis, de faire en cette action, preuue ou montre de ma constance.

Pour qui? Lors cessera tout le droict et l'interest, que i'ay à

la reputation. Ie me contente d'vne mort recueillie en soy, quiete,

et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée.

Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux,

celuy qui mouroit sans parler: et qui n'auoit ses plus proches à

luy clorre les yeux. I'ay assez affaire à me consoler, sans auoir à

consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances

m'en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m'entretenir,

sans l'emprunter. Cette partie n'est pas du rolle de la societé:

c'est l'acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les

nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue

en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds:

qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous presentant vn

visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre

mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur

puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d'esmouuoir

par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous

faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer

leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir

sa mauuaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches,

quand c'est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu'ils se

ressentent de nos maux, si encores ils ne s'en affligent. Il faut estendre

la ioye, mais retrancher autant qu'on peut la tristesse. Qui

se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plaint,

quand la raison y sera. C'est pour n'estre iamais plaint, que se

plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu'on ne soit pitoyable

à personne. Qui se faict mort viuant, est subiect d'estre

tenu pour vif mourant. I'en ay veu prendre la cheure, de ce qu'on

leur trouuoit le visage frais, et le pouls posé: contraindre leur ris,

par ce qu'il trahissoit leur guairison: et haïr la santé, de ce

qu'elle n'estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n'estoyent pas

femmes. Ie represente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles

sont, et euite les paroles de mauuais prognostique, et les exclamations

composées. Sinon l'allegresse, aumoins la contenance rassise

des assistans, est propre, pres d'vn sage malade. Pour se voir en

vn estat contraire, il n'entre point en querelle auec la santé. Il luy

plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au

moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne

reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens

communs. Ie veux estudier la maladie quand ie suis sain: quand

elle y est, elle faict son impression assez réele, sans que mon imagination

l'aide. Nous nous preparons auant la main, aux voyages

que nous entreprenons, et y sommes resolus: l'heure qu'il nous

faut monter à cheual, nous la donnons à l'assistance, et en sa faueur,

l'estendons. Ie sens ce proffit inesperé de la publication de

mes mœurs, qu'elle me sert aucunement de regle. Il me vient par

fois quelque consideration de ne trahir l'histoire de ma vie. Cette

publique declaration, m'oblige de me tenir en ma route; et à ne

desmentir l'image de mes conditions: communément moins desfigurées

et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des

iugemens d'auiourd'huy. L'vniformité et simplesse de mes mœurs,

produict bien vn visage d'aisée interpretation, mais parce que la

façon en est vn peu nouuelle, et hors d'vsage, elle donne trop beau

ieu à la mesdisance. Si est-il vray, qu'à qui me veut loyallement

iniurier, il me semble fournir bien suffisamment, où mordre, en

mes imperfections aduoüées, et cogneuës: et dequoy s'y saouler,

sans s'escarmoucher au vent. Si pour en preoccuper moy-mesme

l'accusation, et la descouuerte, il luy semble que ie luy esdente sa

morsure, c'est raison qu'il prenne son droict, vers l'amplification

et extention. L'offence a ses droicts outre la iustice. Et que les

vices dequoy ie luy montre des racines chez moy, il les grossisse

en arbres. Qu'il y employe non seulement ceux qui me possedent,

mais ceux aussi qui ne font que me menasser. Iniurieux vices, et

en qualité, et en nombre. Qu'il me batte par là. I'embrasseroy volontiers

l'exemple du philosophe Dion. Antigonus le vouloit piquer

sur le subiet de son origine. Il luy coupa broche: Ie suis, dit-il,

fils d'vn serf, boucher, stigmatizé, et d'vne putain, que mon pere

espousa par la bassesse de sa fortune. Tous deux furent punis pour

quelque mesfaict. Vn orateur m'achetta enfant, me trouuant beau

et aduenant: et m'a laissé mourant tous ses biens; lesquels ayant

transporté en cette ville d'Athenes, ie me suis addonné à la philosophie.

Que les historiens ne s'empeschent à chercher nouuelles

de moy: ie leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et

libre, enerue le reproche, et desarme l'iniure. Tant y a que tout

conté, il me semble qu'aussi souuent on me loüe, qu'on me desprise

outre la raison. Comme il me semble aussi que dés mon enfance,

en rang et degré d'honneur, on m'a donné lieu, plustost au

dessus, qu'au dessoubs de ce qui m'appartient. Ie me trouueroy

mieux en païs, auquel ces ordres fussent ou reglez ou mesprisez.

Entre les masles dépuis que l'altercation de la prerogatiue au marcher

ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile. Ie ne

crain point de ceder ou proceder iniquement, pour fuir à vne si

importune contestation. Et iamais homme n'a eu enuie de ma presseance,

à qui ie ne l'aye quittée. Outre ce profit, que ie tire d'escrire

de moy, i'en ay esperé cet autre, que s'il aduenoit que mes

humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme,

auant mon trespas, il rechercheroit de nous ioindre. Ie luy ay

donné beaucoup de païs gaigné: car tout ce qu'vne longue cognoissance

et familiarité, luy pourroit auoir acquis en plusieurs années,

il l'a veu en trois iours dans ce registre, et plus seurement

et exactement. Plaisante fantasie: plusieurs choses, que ie ne voudroy

dire au particulier, ie les dis au public. Et sur mes plus secretes

sciences ou pensées, renuoye à vne boutique de libraire, mes

amis plus feaux:

_Excutienda damus præcordia._

Si à si bonnes enseignes, i'eusse sceu quelqu'vn qui m'eust esté

propre, certes ie l'eusse esté trouuer bien loing. Car la douceur

d'vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à

mon gré. Eh qu'est-ce qu'vn amy! Combien est vraye cette ancienne

sentence, que l'vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des

elemens de l'eau et du feu! Pour reuenir à mon conte. Il n'y a

donc pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part. Si estimons

nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins

disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Mais encore ceux qui

en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne

deuroient à l'aduanture souhaiter, d'empescher de leur misere vne

grande famille. Pourtant les Indois en certaine prouince, estimoient

iuste de tuer celuy, qui seroit tombé en telle necessité. En

vne autre de leurs prouinces, ils l'abandonnoient seul à se sauuer,

comme il pourroit. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables?

les offices communs n'en vont point iusques là. Vous

apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et

femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos

maux. Les souspirs de ma cholique, n'apportent plus d'esmoy à

personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation

(ce qui n'aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions,

qui produict aisément mespris ou enuie, enuers qui que ce

soit) n'est-ce pas trop, d'en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois

se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur

peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher

si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. Comme

celuy qui faisoit esgorger des petits enfans, pour se seruir de leur

sang, à guarir vne sienne maladie. Ou cet autre, à qui on fournissoit

des ieunes tendrons, à couuer la nuict ses vieux membres: et

mesler la douceur de leur haleine, à la sienne aigre et poisante. La

decrepitude est qualité solitaire. Ie suis sociable iusques à l'excez.

Si me semble-il raisonnable, que meshuy ie soustraye de la veuë

du monde, mon importunité, et la couue moy seul. Que ie m'appile

et me recueille en ma coque, comme les tortuës: i'apprenne à

veoir les hommes, sans m'y tenir. Ie leur ferois outrage en vn pas

si pendant. Il est temps de tourner le dos à la compagnie. Mais

en ces voyages vous serez arresté miserablement en vn caignart, où

tout vous manquera. La plus-part des choses necessaires, ie les

porte quant et moy. Et puis, nous ne sçaurions euiter la Fortune,

si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me faut rien d'extraordinaire,

quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne

veux pas qu'vn bolus le face. Tout au commencement de mes fiéures,

et des maladies qui m'atterrent; entier encores, et voisin de

la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens.

Et m'en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en

auoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de

conseil, il m'en faut moins que de medecins. Ce que ie n'auray

estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que ie le

face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est

tousiours faict. Ie n'oserois le dislayer d'vn seul iour. Et s'il n'y a

rien de faict, c'est à dire, ou que le doubte m'en aura retardé le

choix: car par fois, c'est bien choisir de ne choisir pas: ou que

tout à faict, ie n'auray rien voulu faire. I'escris mon liure à peu

d'hommes, et à peu d'années. Si ç'eust esté vne matiere de durée,

il l'eust fallu commettre à vn langage plus ferme. Selon la variation

continuelle, qui a suiuy le nostre iusques à cette heure, qui

peut esperer que sa forme presente soit en vsage, d'icy à cinquante

ans? Il escoule touts les iours de nos mains: et depuis que ie vis,

s'est alteré de moitié. Nous disons, qu'il est à cette heure parfaict.

Autant en dict du sien, chasque siecle. Ie n'ay garde de l'en tenir

là tant qu'il fuira, et s'ira difformant comme il faict. C'est aux bons

et vtiles escrits, de le clouer à eux, et ira son credit, selon la fortune

de nostre estat. Pourtant ne crains-ie point d'y inserer plusieurs

articles priuez, qui consument leur vsage entre les hommes

qui viuent auiourd'huy: et qui touchent la particuliere science

d'aucuns, qui y verront plus auant, que de la commune intelligence.

Ie ne veux pas, apres tout, comme ie vois souuent agiter la

memoire des trespassez, qu'on aille debattant: Il iugeoit, il viuoit

ainsin: il vouloit cecy: s'il eust parlé sur sa fin il eust dict, il eust

donné; ie le cognoissois mieux que tout autre. Or autant que la

bien-seance me le permet, ie fais icy sentir mes inclinations et

affections. Mais plus librement, et plus volontiers, le fais-ie de bouche,

à quiconque desire en estre informé. Tant y a, qu'en ces memoires,

si on y regarde, on trouuera que i'ay tout dit, ou tout

designé. Ce que ie ne puis exprimer, ie le montre au doigt.

_Verum animo satis hæc vestigia parua sagaci

Sunt, per quæ possis cognoscere cætera tute._

Ie ne laisse rien à desirer, et deuiner de moy. Si on doit s'en entretenir,

ie veux que ce soit veritablement et iustement. Ie reuiundrois

volontiers de l'autre monde, pour démentir celuy, qui me

formeroit autre que ie n'estois, fust-ce pour m'honorer. Des viuans

mesme, ie sens qu'on parle tousiours autrement qu'ils ne sont. Et

si à toute force, ie n'eusse maintenu vn amy que i'ay perdu, on me

l'eust deschiré en mille contraires visages. Pour acheuer de dire

mes foibles humeurs: i'aduouë, qu'en voyageant, ie n'arriue guere

en logis, où il ne me passe par la fantasie, si i'y pourray estre, et

malade, et mourant à mon aise. Ie veux estre logé en lieu, qui me

soit bien particulier, sans bruict, non maussade, ou fumeux, ou

estouffé. Ie cherche à flatter la mort, par ces friuoles circonstances.

Ou pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement:

afin que ie n'aye qu'à m'attendre à elle, qui me poisera volontiers

assez, sans autre recharge. Ie veux qu'elle ait sa part à l'aisance et

commodité de ma vie. C'en est vn grand lopin, et d'importance, et

espere meshuy qu'il ne dementira pas le passé. La mort a des formes

plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez

selon la fantasie de chacun. Entre les naturelles, celle qui vient

d'affoiblissement et appesantissement, me semble molle et douce.

Entre les violentes, i'imagine plus mal-aisément vn precipice,

qu'vne ruïne qui m'accable: et vn coup trenchant d'vne espée,

qu'vne harquebusade: et eusse plustost beu le breuuage de Socrates,

que de me fraper, comme Caton. Et quoy que ce soit vn, si

sent mon imagination difference, comme de la mort à la vie, à me

ietter dans vne fournaise ardente, ou dans le canal d'vne platte

riuiere. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à

l'effect. Ce n'est qu'vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy

volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma

mode. Puisque la fantasie d'vn chacun trouue du plus et du moins,

en son aigreur: puisque chacun a quelque choix entre les formes

de mourir, essayons vn peu plus auant d'en trouuer quelqu'vne

deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encore

voluptueuse, comme les commourans d'Antonius et de Cleopatra?

Ie laisse à part les efforts que la philosophie, et la religion produisent,

aspres et exemplaires. Mais entre les hommes de peu, il s'en

est trouué, comme vn Petronius, et vn Tigillinus à Rome, engagez à

se donner la mort, qui l'ont comme endormie par la mollesse de

leurs apprests. Ils l'ont faicte couler et glisser parmy la lascheté

de leurs passetemps accoustumez. Entre des garses et bons compagnons;

nul propos de consolation, nulle mention de testament,

nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur

condition future: parmy les ieux, les festins, facecies, entretiens

communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne

sçaurions nous imiter cette resolution en plus honneste contenance?

Puis qu'il y a des morts bonnes aux fols, bonnes aux sages: trouuons-en

qui soient bonnes à ceux d'entre deux. Mon imagination

m'en presente quelque visage facile, et, puis qu'il faut mourir, desirable.

Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à

qui ils donnoient le choix de sa mort. Mais Theophraste philosophe

si delicat, si modeste, si sage, a-il pas esté forcé par la raison,

d'oser dire ce vers latinisé par Ciceron:

_Vitam regit fortuna, non sapientia._

La fortune aide à la facilité du marché de ma vie: l'ayant logée en

tel poinct, qu'elle ne faict meshuy ny besoing aux miens, ny empeschement.

C'est vne condition que i'eusse acceptée en toutes les

saisons de mon aage: mais en cette occasion, de trousser mes bribes,

et de plier bagage, ie prens plus particulierement plaisir à ne

leur apporter ny plaisir ny deplaisir, en mourant. Elle a, d'vne artiste

compensation, faict, que ceux qui peuuent pretendre quelque

materiel fruict de ma mort, en reçoiuent d'ailleurs, coniointement,

vne materielle perte. La mort s'appesantit souuent en nous, de ce

qu'elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi

autant que du nostre: et plus et tout par fois. En cette commodité

de logis que ie cherche, ie n'y mesle pas la pompe et l'amplitude:

ie la hay plustost: mais certaine proprieté simple, qui se

rencontre plus souuent aux lieux où il y a moins d'art, et que Nature

honore de quelque grace toute sienne. _Non ampliter sed munditer

conuiuium. Plus salis quàm sumptus._ Et puis, c'est à faire à

ceux que les affaires entrainent en plain hyuer, par les Grisons,

d'estre surpris en chemin en cette extremité. Moy qui le plus souuent

voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict

laid à droicte, ie prens à gauche: si ie me trouue mal propre à

monter à cheual, ie m'arreste. Et faisant ainsi, ie ne vois à la verité

rien, qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il

est vray que ie trouue la superfluité tousiours superfluë: et remarque

de l'empeschement en la delicatesse mesme et en l'abondance.

Ay-ie laissé quelque chose à voir derriere moy, i'y retourne:

c'est tousiours mon chemin. Ie ne trace aucune ligne certaine, ny

droicte ny courbe. Ne trouue-ie point où ie vay, ce qu'on m'auoit

dict? comme il aduient souuent que les iugemens d'autruy ne s'accordent

pas aux miens, et les ay trouuez le plus souuent faux: ie

ne plains pas ma peine: i'ay apris que ce qu'on disoit n'y est point.

I'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant

qu'homme du monde. La diuersité des façons d'vne nation à autre,

ne me touche que par le plaisir de la varieté. Chaque vsage a sa

raison. Soyent des assietes d'estain, de bois, de terre: bouilly ou

rosty; beurre, ou huyle, de noix ou d'oliue, chaut ou froit, tout

m'est vn. Et si vn, que vieillissant, i'accuse cette genereuse faculté:

et auroy besoin que la delicatesse et le choix, arrestast l'indiscretion

de mon appetit, et par fois soulageast mon estomach. Quand

i'ay esté ailleurs qu'en France: et que, pour me faire courtoisie,

on m'a demandé, si ie vouloy estre serui à la Françoise, ie m'en

suis mocqué, et me suis tousiours ietté aux tables les plus espesses

d'estrangers. I'ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte

humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur

semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur

village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent

les estrangeres. Retrouuent ils vn compatriote en Hongrie, ils

festoient cette auanture: les voyla à se r'alier; et à se recoudre

ensemble; à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voyent.

Pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont Françoises? Encore

sont ce les plus habilles, qui les ont recognuës, pour en mesdire.

La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts

et resserrez, d'vne prudence taciturne et incommunicable, se

defendans de la contagion d'vn air incogneu. Ce que ie dis de ceux

là, me ramentoit en chose semblable, ce que i'ay par fois apperçeu

en aucuns de noz ieunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes

de leur sorte: nous regardent comme gens de l'autre monde, auec

desdain, ou pitié. Ostez leur les entretiens des mysteres de la

cour, ils sont hors de leur gibier. Aussi neufs pour nous et malhabiles,

comme nous sommes à eux. On dict bien vray, qu'vn honneste

homme, c'est vn homme meslé. Au rebours, ie peregrine

tressaoul de nos façons: non pour chercher des Gascons en Sicile,

i'en ay assez laissé au logis: ie cherche des Grecs plustost, et des

Persans: i'accointe ceux-la, ie les considere: c'est là où ie me

preste, et où ie m'employe. Et qui plus est, il me semble, que ie

n'ay rencontré guere de manieres, qui ne vaillent les nostres. Ie

couche de peu: car à peine ay-ie perdu mes giroüettes de veuë. Au

demeurant, la plus-part des compaignies fortuites que vous rencontrez

en chemin, ont plus d'incommodité que de plaisir: ie ne m'y

attache point, moins asteure, que la vieillesse me particularise et

sequestre aucunement, des formes communes. Vous souffrez pour

autruy, ou autruy pour vous. L'vn et l'autre inconuenient est poisant,

mais le dernier me semble encore plus rude. C'est vne

rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'auoir vn honneste

homme, d'entendement ferme, et de mœurs conformes aux vostres,

qui aime à vous suiure. I'en ay eu faute extreme, en tous mes

voyages. Mais vne telle compaignie, il la faut auoir choisie et acquise

dés le logis. Nul plaisir n'a saueur pour moy sans communication.

Il ne me vient pas seulement vne gaillarde pensée en l'ame,

qu'il ne me fasche de l'auoir produite seul, et n'ayant à qui l'offrir.

_Si cum hac exceptione detur sapientia, vt illam inclusam teneam, nec

enuntiem, reijciam._ L'autre l'auoit monté d'vn ton au dessus. _Si

contigerit ea vita sapienti, vt omnium rerum affluentibus copijs, quamuis

omnia, quæ cognitione digna sunt, summo otio secum ipse consideret,

et contempletur, tamen si solitudo tanta sit, vt hominem videre

non possit, excedat è vita._ L'opinion d'Archytas m'agrée, qu'il feroit

desplaisant au ciel mesme, et à se promener dans ces grands et

diuins corps celestes, sans l'assistance d'vn compaignon. Mais il

vaut mieux encore estre seul, qu'en compaignie ennuyeuse et

inepte. Aristippus s'aymoit à viure estranger par tout,

_Me si fata meis paterentur ducere vitam

Auspicijs,_

ie choisirois à la passer le cul sur la selle:

_Visere gestiens,

Qua parte debacchentur ignes,

Qua nebulæ pluuijque rores._

Auez-vous pas des passe-temps plus aisez? dequoy auez-vous

faute? Vostre maison est-elle pas en bel air et sain, suffisamment

fournie, et capable plus que suffisamment? La majesté Royalle y a

peu plus d'vne fois en sa pompe. Vostre famille n'en laisse-elle pas

en reglement, plus au dessoubs d'elle, qu'elle n'en a au dessus, en

eminence? Y a il quelque pensée locale, qui vous vlcere, extraordinaire,

indigestible?

_Quæ te nunc coquat et vexet sub pectore fixa?_

Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier?

_Nunquam simpliciter fortuna indulget._ Voyez donc, qu'il n'y a

que vous qui vous empeschez: et vous vous suiurez par tout, et

vous plaindrez par tout. Car il n'y a satisfaction ça bas, que pour

les ames ou brutales ou diuines. Qui n'a du contentement à vne si

iuste occasion, où pense-il le trouuer? A combien de milliers d'hommes,

arreste vne telle condition que la vostre, le but de leurs souhaits?

Reformez vous seulement: car en cela vous pouuez tout: là

où vous n'aurez droict que de patience, enuers la fortune. _Nulla

placida quies est, nisi quam ratio composuit._ Ie voy la raison de

cet aduertissement, et la voy tresbien. Mais on auroit plustost faict,

et plus pertinemment, de me dire en vn mot: Soyez sage. Cette resolution,

est outre la sagesse: c'est son ouurage, et sa production.

Ainsi fait le medecin, qui va criaillant apres vn pauure malade languissant,

qu'il se resiouysse: il luy conseillerait vn peu moins ineptement,

s'il luy disoit: Soyez sain. Pour moy, ie ne suis qu'homme

de la commune sorte. C'est vn precepte salutaire, certain, et d'aisee

intelligence: Contentez vous du vostre: c'est à dire, de la raison:

l'execution pourtant, n'en est non plus aux plus sages, qu'en moy.

C'est vne parole populaire, mais elle a vne terrible estendue. Que

ne comprend elle? Toutes choses tombent en discretion et modification.

Ie sçay bien qu'à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager,

porte tesmoignage d'inquietude et d'irresolution. Aussi sont ce

nos maistresses qualitez, et prædominantes. Ouy; ie le confesse:

ie ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où ie me puisse

tenir. La seule varieté me paye, et la possession de la diuersité:

au moins si quelque chose me paye. A voyager, cela mesme me

nourrit, que ie me puis arrester sans interest: et que i'ay où m'en

diuertir commodément. I'ayme la vie priuee, par ce que c'est par

mon choix que ie l'ayme, non par disconuenance à la vie publique:

qui est à l'auanture, autant selon ma complexion. I'en sers plus

gayement mon Prince, par ce que c'est par libre eslection de mon

jugement, et de ma raison, sans obligation particuliere. Et que ie

n'y suis pas reiecté, ny contrainct, pour estre irreceuable à tout

autre party, et mal voulu. Ainsi du reste. Ie hay les morceaux que

la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge,

de laquelle seule i'aurois à despendre:

_Alter remus aquas, alter mihi radat arenas._

Vne seule corde ne m'arreste iamais assez. Il y a de la vanité,

dites vous, en cet amusement. Mais où non? Et ces beaux preceptes,

sont vanité, et vanité toute la sagesse. _Dominus nouit cogitationes

sapientium, quoniam vanæ sunt._ Ces exquises subtilitez, ne

sont propres qu'au presche. Ce sont discours qui nous veulent enuoyer

tous bastez en l'autre monde. La vie est vn mouuement materiel

et corporel: action imparfaicte de sa propre essence, et desreglée.

Ie m'employe à la seruir selon elle.

_Quisque suos patimur manes._

_Sic est faciendum, vt contra naturam vniuersam nihil contendamus:

ea tamen conseruata, propriam sequamur._ A quoy faire, ces

poinctes esleuées de la philosophie, sur lesquelles, aucun estre humain

ne se peut rasseoir: et ces regles qui excedent nostre vsage

et nostre force? Ie voy souuent qu'on nous propose des images

de vie, lesquelles, ny le proposant, ny les auditeurs, n'ont aucune

esperance de suiure, ny qui plus est, enuie. De ce mesme papier où

il vient d'escrire l'arrest de condemnation contre vn adultere, le

iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de

son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement,

criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à

l'encontre d'vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie.

Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu'il

n'estime point fautes. I'ay veu en ma ieunesse, vn galant homme,

presenter d'vne main au peuple des vers excellens et en beauté et

en desbordement; et de l'autre main en mesme instant, la plus

quereleuse reformation theologienne, dequoy le monde se soit desieuné

il y a long temps. Les hommes vont ainsin. On laisse les

loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non

par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent,

et par iugement contraire. Sentez lire vn discours de philosophie:

l'inuention, l'eloquence, la pertinence, frappe incontinent vostre esprit,

et vous esmeut. Il n'y a rien qui chatouille ou poigne vostre

conscience: ce n'est pas à elle qu'on parle. Est-il pas vray? Si disoit

Ariston, que ny vne estuue ny vne leçon, n'est d'aucun fruict

si elle ne nettoye et ne decrasse. On peut s'arrester à l'escorce:

mais c'est apres qu'on en a retiré la mouelle. Comme apres auoir

aualé le bon vin d'vne belle coupe, nous en considerons les graueures

et l'ouurage. En toutes les chambrées de la philosophie ancienne,

cecy se trouuera, qu'vn mesme ouurier, y publie des regles

de temperance, et publie ensemble des escrits d'amour et desbauche.

Et Xenophon, au giron de Clinias, escriuit contre la vertu

Aristippique. Ce n'est pas qu'il y ait vne conuersion miraculeuse,

qui les agite à ondées. Mais c'est que Solon se represente tantost

soy-mesme, tantost en forme de legislateur: tantost il parle pour

la presse, tantost pour soy. Et prend pour soy les regles libres et

naturelles, s'asseurant d'vne santé ferme et entiere.

_Curentur dubij medicis maioribus ægri._

Antisthenes permet au sage d'aimer, et faire à sa mode ce, qu'il

trouue estre opportun, sans s'attendre aux loix: d'autant qu'il a

meilleur aduis qu'elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son

disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à

fortune, la confidence: aux loix, nature. Pour les estomachs tendres,

il faut des ordonnances contraintes et artificielles. Les bons

estomachs se seruent simplement, des prescriptions de leur naturel

appetit. Ainsi font nos medecins, qui mangent le melon et boiuent

le vin fraiz, ce pendant qu'ils tiennent leur patient obligé au sirop

et à la panade. Ie ne sçay quels liures, disoit la courtisanne Lays,

quelle sapience, quelle philosophie, mais ces gens-là, battent aussi

souuent à ma porte, qu'aucuns autres. D'autant que nostre licence

nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis,

on a estressy souuent outre la raison vniuerselle, les preceptes et

loix de nostre vie.

_Nemo satis credit tantum delinquere, quantum

Permittas._

Il seroit à desirer, qu'il y eust plus de proportion du commandement

à l'obeïssance. Et semble la visée iniuste, à laquelle on ne

peut atteindre. Il n'est si homme de bien, qu'il mette à l'examen

des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois

en sa vie. Voire tel, qu'il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste

de punir et de perdre.

_Ole, quid ad te,

De cute quid faciat ille, vel illa sua?_

Et tel pourroit n'offencer point les loix, qui n'en meriteroit point

la loüange d'homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement

foiter. Tant cette relation est trouble et inegale. Nous

n'auons garde d'estre gens de bien selon Dieu: nous ne le sçaurions

estre selon nous. L'humaine sagesse, n'arriua iamais aux

deuoirs qu'elle s'estoit elle mesme prescript. Et si elle y estoit arriuee,

elle s'en prescriroit d'autres au delà, où elle aspirast tousiours

et pretendist. Tant nostre estat est ennemy de consistance.

L'homme s'ordonne à soy mesme, d'estre necessairement en faute.

Il n'est guere fin, de tailler son obligation, à la raison d'vn autre

estre, que le sien. A qui prescript-il ce, qu'il s'attend que personne

ne face? Luy est-il iniuste de ne faire point ce qu'il luy est impossible

de faire? Les loix qui nous condamnent, à ne pouuoir pas,

nous condamnent de ce que nous ne pouuons pas. Au pis aller,

cette difforme liberté, de se presenter à deux endroicts, et les actions

d'vne façon, les discours de l'autre; soit loisible à ceux, qui

disent les choses. Mais elle ne le peut estre à ceux, qui se disent

eux mesmes, comme ie fais, Il faut que i'aille de la plume comme

des pieds. La vie commune, doibt auoir conference aux autres vies.

La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle:

et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au

seruice commun; il se pourroit dire, que c'estoit vne iustice, sinon

iniuste, au moins vaine et hors de saison. Mes mœurs mesmes, qui

ne desconuiennent de celles, qui courent, à peine de la largeur

d'vn poulce, me rendent pourtant aucunement farouche à mon

aage, et inassociable. Ie ne sçay pas, si ie me trouue desgouté sans

raison, du monde, que ie hante; mais ie sçay bien, que ce seroit

sans raison, si ie me plaignoy, qu'il fust desgouté de moy, puis que

ie le suis de luy. La vertu assignee aux affaires du monde, est vne

vertu à plusieurs plis, encoigneures, et couddes, pour s'appliquer

et ioindre à l'humaine foiblesse: meslee et artificielle; non droitte,

nette, constante, ny purement innocente. Les annales reprochent

iusques à cette heure à quelqu'vn de nos Roys, de s'estre trop simplement

laissé aller aux consciencieuses persuasions de son confesseur.

Les affaires d'estat ont des preceptes plus hardis.

_Exeat aula,

Qui vult esse pius._

I'ay autresfois essayé d'employer au seruice des maniemens publiques,

les opinions et regles de viure, ainsi rudes, neufues, impolies

ou impollues, comme ie les ay nées chez moy, ou rapportees de

mon institution et desquelles ie me sers, sinon si commodeement

au moins seurement en particulier: une vertu scholastique et

nouice: ie les y ay trouuees ineptes et dangereuses. Celuy qui va

en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses couddes, qu'il

recule, ou qu'il auance, voire qu'il quitte le droict chemin, selon ce

qu'il rencontre. Qu'il viue non tant selon soy, que selon autruy:

non selon ce qu'il se propose, mais selon ce qu'on luy propose: selon

le temps, selon les hommes, selon les affaires. Platon dit, que

qui eschappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par

miracle, qu'il en eschappe. Et dit aussi, que quand il ordonne son

philosophe chef d'vne police, il n'entend pas le dire d'vne police

corrompue, comme celle d'Athenes: et encore bien moins, comme

la nostre, enuers lesquelles la sagesse mesme perdroit son Latin.

Et vne bonne herbe, transplantee, en solage fort diuers à sa condition,

se conforme bien plustost à iceluy, qu'elle ne le reforme à

soy. Ie sens que si i'auois à me dresser tout à fait à telles occupations,

il m'y faudroit beaucoup de changement et de rabillage.

Quand ie pourrois cela sur moy, et pourquoy ne le pourrois ie,

auec le temps et le soing? ie ne le voudrois pas. De ce peu que ie

me suis essayé en cette vacation; ie m'en suis d'autant degousté. Ie

me sens fumer en l'ame par fois, aucunes tentations vers l'ambition:

mais ie me bande et obstine au contraire:

_At tu, Catulle, obstinatus obdura._

On ne m'y appelle gueres, et ie m'y conuie aussi peu. La liberté et

l'oysiueté, qui sont mes maistresses qualitez, sont qualitez, diametralement

contraires à ce mestier là. Nous ne sçauons pas distinguer

les facultez des hommes. Elles ont des diuisions, et bornes,

mal-aysees à choisir et delicates. De conclurre par la suffisance

d'vne vie particuliere, quelque suffisance à l'vsage public, c'est mal

conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres:

et faict des Essais, qui ne sçauroit faire des effects. Tel dresse bien

vn siege, qui dresseroit mal vne bataille: et discourt bien en priué,

qui harangueroit mal ou vn peuple ou vn Prince. Voire à l'auanture,

est-ce plustost tesmoignage à celuy qui peut l'vn, de ne pouuoir

point l'autre, qu'autrement. Ie trouue que les esprits hauts, ne sont

de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux

hautes. Estoit-il à croire, que Socrates eust appresté aux Atheniens

matiere de rire à ses despens, pour n'auoir onques sçeu computer

les suffrages de sa tribu, et en faire rapport au conseil? Certes la

veneration, en quoy i'ay les perfections de ce personnage, merite,

que sa fortune fournisse à l'excuse de mes principales imperfections,

vn si magnifique exemple. Nostre suffisance est detaillee à

menues pieces. La mienne n'a point de latitude, et si est chetifue

en nombre. Saturninus, à ceux qui luy auoient deferé tout commandement:

Compaignons, fit-il, vous auez perdu vn bon capitaine,

pour en faire vn mauvais general d'armee. Qui se vante,

en vn temps malade, comme cestuy-cy, d'employer au seruice du

monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les

opinions se corrompans auec les mœurs (de vray, oyez la leur

peindre, oyez la pluspart se glorifier de leurs deportemens, et former

leurs regles; au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'iniustice

toute pure et le vice: et la presentent ainsi fauce à l'institution

des Princes) ou s'il la cognoist, il se vante à tort: et quoy

qu'il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l'accuse. Ie croirois

volontiers Seneca de l'experience qu'il en fit en pareille occasion,

pourueu qu'il m'en voulust parler à cœur ouuert. La plus

honnorable marque de bonté, en vne telle necessité, c'est recognoistre

librement sa faute, et celle d'autruy: appuyer et retarder

de sa puissance, l'inclination vers le mal: suyure enuis cette

pente, mieux esperer et mieux desirer. I'apperçois en ces desmembremens

de la France, et diuisions, où nous sommes tombez, chacun

se trauailler à deffendre sa cause: mais iusques aux meilleurs,

auec desguisement et mensonge. Qui en escriroit rondement, en

escriroit temerairement et vitieusement. Le plus iuste party, si est-ce

encore le membre d'vn corps vermoulu et vereux. Mais d'vn tel

corps, le membre moins malade s'appelle sain: et à bon droit,

d'autant que nos qualitez n'ont tiltre qu'en la comparaison. L'innocence

ciuile, se mesure selon les lieux et saisons. I'aymerois bien à

voir en Xenophon, vne telle loüange d'Agesilaus. Estant prié par

vn Prince voisin, auec lequel il auoit autresfois esté en guerre, de

le laisser passer en ses terres, il l'octroya: luy donnant passage à

trauers le Peloponnese: et non seulement ne l'emprisonna ou empoisonna,

le tenant à sa mercy: mais l'accueillit courtoisement,

suyuant l'obligation de sa promesse, sans luy faire offence. A ces

humeurs là, ce ne seroit rien dire. Ailleurs et en autre temps, il se

fera conte de la franchise, et magnanimité d'vne telle action. Ces babouyns

capettes s'en fussent moquez. Si peu retire l'innocence

Spartaine à la Françoise. Nous ne laissons pas d'auoir des hommes

vertueux: mais c'est selon nous. Qui a ses mœurs establies en reglement

au dessus de son siecle: ou qu'il torde, et émousse ses

regles: ou, ce que ie luy conseille plustost, qu'il se retire à quartier,

et ne se mesle point de nous. Qu'y gaigneroit-il?

_Egregium sanctúmque virum si cerno, bimembri

Hoc monstrum puero, et miranti iam sub aratro

Piscibus inuentis, et fœtæ comparo mulæ._

On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux

presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant,

obeyr à ceux icy. Et à l'aduanture y a il plus de recommendation

d'obeyr aux mauuais, qu'aux bons. Autant que l'image

des loix receuës, et anciennes de cette monarchie, reluyra en quelque

coin, m'y voila planté. Si elles viennent par malheur, à se contredire,

et empescher entr'elles, et produire deux parts, de chois

doubteux, et difficile: mon election sera volontiers, d'eschapper, et

me desrober à cette tempeste. Nature m'y pourra prester ce pendant

la main: ou les hazards de la guerre. Entre Cæsar et Pompeius,

ie me fusse franchement declaré. Mais entre ces trois voleurs,

qui vindrent depuis, ou il eust fallu se cacher, ou suyure le

vent. Ce que i'estime loisible, quand la raison ne guide plus.

_Quo diuersus abis?_

Cette farcisseure, est vn peu hors de mon theme. Ie m'esgare:

mais plustost par licence, que par mesgarde. Mes fantasies se

suyuent: mais par fois c'est de loing: et se regardent, mais d'vne

veuë oblique. I'ay passé les yeux sur tel dialogue de Platon: mi party

d'vne fantastique bigarrure: le deuant à l'amour, tout le bas

à la rhetorique. Ils ne craignent point ces muances: et ont vne

merueilleuse grace à se laisser ainsi rouller au vent: ou à le sembler.

Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas tousiours la

matiere: souuent ils la denotent seulement, par quelque marque:

comme ces autres l'Andrie, l'Eunuche; ou ceux cy, Sylla, Cicero,

Torquatus. I'ayme l'alleure poëtique, à sauts et à gambades. C'est

vn art, comme dit Platon, leger, volage, demoniacle. Il est des ouurages

en Plutarque, où il oublie son theme, où le propos de son

argument ne se trouue que par incident, tout estouffé en matiere

estrangere. Voyez ses alleures au Dæmon de Socrates. O Dieu, que

ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté: et plus

lors, que plus elle retire au nonchalant et fortuit! C'est l'indiligent

lecteur, qui perd mon subiect; non pas moy. Il s'en trouuera tousiours

en vn coing quelque mot, qui ne laisse pas d'estre bastant,

quoy qu'il soit serré. Ie vois au change, indiscrettement et tumultuairement:

mon stile, et mon esprit, vont vagabondant de mesmes.

Il faut auoir vn peu de folie, qui ne veut auoir plus de sottise:

disent, et les preceptes de nos maistres, et encores plus leurs

exemples. Mille poëtes trainent et languissent à la prosaïque, mais

la meilleure prose ancienne, et ie la seme ceans indifferemment

pour vers, reluit par tout, de la vigueur et hardiesse poëtique, et

represente quelque air de sa fureur. Il luy faut certes quitter la

maistrise, et preeminence en la parlerie. Le poëte, dit Platon, assis

sur le trepied des Muses, verse de furie, tout ce qui luy vient en la

bouche: comme la gargouïlle d'vne fontaine, sans le ruminer et

poiser: et luy eschappe des choses, de diuerse couleur, de contraire

substance, et d'vn cours rompu. Et la vieille theologie est

toute poësie, disent les sçauants, et la premiere philosophie. C'est

l'originel langage des Dieux. I'entends que la matiere se distingue

soy-mesmes. Elle montre assez où elle se change, où elle conclud,

où elle commence, où elle se reprend: sans l'entrelasser de parolles,

de liaison, et de cousture, introduictes pour le seruice des

oreilles foibles, ou nonchallantes: et sans me gloser moy-mesme.

Qui est celuy, qui n'ayme mieux n'estre pas leu, que de l'estre en

dormant ou en fuyant? _Nihil est tam vtile, quod in transitu prosit._

Si prendre des liures, estoit les apprendre: et si les veoir, estoit les

regarder: et les parcourir, les saisir, i'auroy tort de me faire du

tout si ignorant que ie dy. Puisque ie ne puis arrester l'attention du

lecteur par le poix: _manco male_, s'il aduient que ie l'arreste par mon

embrouïlleure. Voire mais, il se repentira par apres, de s'y estre

amusé. C'est mon: mais il s'y sera tousiours amusé. Et puis il est

des humeurs comme cela, à qui l'intelligence porte desdain: qui

m'en estimeront mieux de ce qu'ils ne sçauront ce que ie dis: ils

conclurront la profondeur de mon sens, par l'obscurité. Laquelle à

parler en bon escient, ie hay bien fort: et l'euiterois, si ie me sçauois

euiter. Aristote se vante en quelque lieu, de l'affecter. Vitieuse

affectation. Par ce que la coupure si frequente des chapitres, dequoy

i'vsoy au commencement, m'a semblé rompre l'attention

auant qu'elle soit née, et la dissoudre: dedaignant s'y coucher

pour si peu, et se recueillir: ie me suis mis à les faire plus longs:

qui requierent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation,

à qui on ne veut donner vne seule heure, on ne veut rien

donner. Et ne fait on rien pour celuy, pour qui on ne fait, qu'autre

chose faisant. Ioint, qu'à l'aduenture ay-ie quelque obligation particuliere,

à ne dire qu'à demy, à dire confusement, à dire discordamment.

Ie veux donq mal à cette raison trouble-feste. Et ces

proiects extrauagants qui trauaillent la vie, et ces opinions si fines,

si elles ont de la verité; ie la trouue trop chere et trop incommode.

Au rebours: ie m'employe à faire valoir la vanité mesme, et l'asnerie,

si elle m'apporte du plaisir. Et me laisse aller apres mes

inclinations naturelles sans les contreroller de si pres. I'ay veu

ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre:

ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant

ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande,

et si puissante, que ie ne l'admire et reuere. Le soing des morts

nous est en recommandation. Or i'ay esté nourry des mon enfance,

auec ceux icy. I'ay eu cognoissance des affaires de Rome, longtemps

auant que ie l'ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole

et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la

Seine. J'ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus,

Metellus, et Scipion, que ie n'ay d'aucuns hommes des nostres. Ils

sont tres passez. Si est bien mon pere: aussi entierement qu'eux:

et s'est esloigné de moy, et de la vie, autant en dixhuict ans, que

ceux-là ont faict en seize cens: duquel pourtant ie ne laisse pas

d'embrasser et practiquer la memoire, l'amitié et societé, d'vne

parfaicte vnion et tres-viue. Voire, de mon humeur, ie me rends

plus officieux enuers les trespassez. Ils ne s'aydent plus, ils en requierent

ce me semble d'autant plus mon ayde. La gratitude est là,

iustement en son lustre. Le bien-faict est moins richement assigné,

où il y a retrogradation, et reflexion. Arcesilaus visitant Ctesibius

malade, et le trouuant en pauure estat, luy fourra tout bellement

soubs le cheuet du lict, de l'argent qu'il luy donnoit. Et en le luy

celant, luy donnoit en outre, quittance de luy en sçauoir gré. Ceux

qui ont merité de moy, de l'amitié et de la recognoissance, ne l'ont

iamais perdue pour n'y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus

soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement

de mes amis, quand il n'y a plus de moyen qu'ils le sçachent. Or

i'ay attaqué cent querelles pour la deffence de Pompeius, et pour

la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les

choses presentes mesmes, nous ne les tenons que par la fantasie.

Me trouuant inutile à ce siecle ie me reiecte à cet autre. Et en suis

si embabouyné, que l'estat de cette vieille Rome, libre, iuste, et

florissante, car ie n'en ayme, ny la naissance, ny la vieillesse, m'interesse

et me passionne. Parquoy ie ne sçauroy reuoir si souuent,

l'assiette de leurs rues, et de leurs maisons, et ces ruynes profondes

iusques aux Antipodes, que ie ne m'y amuse. Est-ce par nature,

ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons

auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire

est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu'ouïr le

recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? _Tanta vis admonitionis

inest in locis! Et id quidem in hac vrbe infinitum: quacumque enim

ingredimur, in aliquam historiam vestigium ponimus._ Il me plaist

de considerer leur visage, leur port, et leurs vestements. Ie remasche

ces grands noms entre les dents, et les fais retentir à mes

oreilles. _Ego illos veneror, et tantis nominibus semper assurgo._ Des

choses qui sont en quelque partie grandes et admirables, i'en admire

les parties mesmes communes. Ie les visse volontiers deuiser,

promener, et soupper. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques,

et images de tant d'honnestes hommes, et si valeureux lesquels

i'ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes

instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis

cette mesme Rome que nous voyons, merite qu'on l'ayme. Confederée

de si long temps, et par tant de tiltres, à nostre couronne.

Seule ville commune, et vniuerselle. Le magistrat souuerain qui y

commande, est recognu pareillement ailleurs: c'est la ville metropolitaine

de toutes les nations Chrestiennes. L'Espaignol et le François,

chacun y est chez soy. Pour estre des Princes de cet estat, il

ne faut qu'estre de Chrestienté, où qu'elle soit. Il n'est lieu çà bas,

que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle

constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée.

_Laudandis preciosior ruinis._

Encore retient elle au tombeau des marques et image d'empire. _Vt

palam sit vno in loco gaudentis opus esse naturæ._ Quelqu'vn se blasmeroit,

et se mutineroit en soy-mesme, de se sentir chatouïller d'vn

si vain plaisir. Nos humeurs ne sont pas trop vaines, qui sont plaisantes.

Quelles qu'elles soyent qui contentent constamment vn

homme capable de sens commun, ie ne sçaurois auoir le cœur de le

plaindre. Ie doibs beaucoup à la Fortune, dequoy iusques à cette

heure, elle n'a rien fait contre moy d'outrageux au delà de ma portée.

Seroit ce pas sa façon, de laisser en paix, ceux de qui elle n'est

point importunée?

_Quanto quisque sibi plura negauerit,

A Diis plura feret: nil cupientium

Nudus castra peto: multa petentibus,

Desunt multa._

Si elle continue, elle me r'enuoyera tres-content et satisfaict,

_Nihil supra

Deos lacesso._

Mais gare le heurt. Il en est mille qui rompent au port. Ie me console

aiséement, de ce qui aduiendra icy, quand ie n'y seray plus.

Les choses presentes m'embesongnent assez,

_Fortunæ cætera mando._

Aussi n'ay-ie point cette forte liaison, qu'on dit attacher les hommes

à l'aduenir, par les enfans qui portent leur nom, et leur honneur.

Et en doibs desirer à l'auanture d'autant moins, s'ils sont si desirables.

Ie ne tiens que trop au monde, et à cette vie par moy-mesme.

Ie me contente d'estre en prise de la Fortune, par les circonstances

proprement necessaires à mon estre, sans luy alonger par ailleurs

sa iurisdiction sur moy. Et n'ay iamais estimé qu'estre sans enfans,

fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins

contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les

enfans sont du nombre des choses, qui n'ont pas fort dequoy estre

desirées, notamment à cette heure, qu'il seroit si difficile de les

rendre bons. _Bona iam nec nasci licet, ita corrupta sunt semina._ Et

si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les

auoir acquises. Celuy qui me laissa ma maison en charge, prognostiquoit

que ie la deusse ruyner, regardant à mon humeur, si

peu casaniere. Il se trompa; me voicy comme i'y entray: sinon vn

peu mieux. Sans office pourtant et sans benefice. Au demeurant, si

la Fortune ne m'a faict aucune offence violente, et extraordinaire,

aussi n'a-elle pas de grace. Tout ce qu'il y a de ses dons chez nous,

il y est auant moy, et au delà de cent ans. Ie n'ay particulierement

aucun bien essentiel, et solide, que ie doiue à sa liberalité. Elle

m'a faict quelques faueurs venteuses, honnoraires, et titulaires,

sans substance. Et me les a aussi à la verité, non pas accordées,

mais offertes. Dieu sçait, à moy: qui suis tout materiel, qui ne me

paye que de la realité, encores bien massiue: et qui, si ie l'osois

confesser, ne trouuerois l'auarice, guere moins excusable que l'ambition:

ny la douleur, moins euitable que la honte: ny la santé,

moins desirable que la doctrine: ou la richesse, que la noblesse.

Parmy ses faueurs vaines, ie n'en ay point qui plaise tant à cette

niaise humeur, qui s'en paist chez moy, qu'vne bulle authentique

de bourgeoisie Romaine: qui me fut octroyée dernierement que i'y

estois, pompeuse en seaux, et lettres dorées: et octroyée auec toute

gratieuse liberalité. Et par ce qu'elles se donnent en diuers stile,

plus ou moins fauorable: et qu'auant que i'en eusse veu, i'eusse

esté bien aise, qu'on m'en eust montré vn formulaire: ie veux, pour

satisfaire à quelqu'vn, s'il s'en trouue malade de pareille curiosité à

la mienne, la transcrire icy en sa forme.

_Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Mutus, almæ

vrbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaèle Montano equite

sancti Michaèlis, et à cubiculo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate

donando, ad Senatum retulerunt, S. P. Q. R. de ea re ita fieri

censuit._

_CVM, veteri more et instituto, cupidè illi semper studioséque suscepti

sint, qui, virtute ac nobilitate præstantes, magno Reip. nostræ

vsui atque ornamento fuissent, vel esse aliquando possent: Nos, maiorum

nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, præclaram hanc

consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem

cum Illustrissimus Michaèl Montanus, Eques sancti Michaèlis, et

a cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et

familiæ laude atque splendore et propriis virtutum meritis dignissimus

sit, qui summo Senatus Populique Romani iudicio ac studio in

Romanam Ciuitatem adsciscatur; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum

Michaèlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic

inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem

adscribi, ornarique omnibus et præmiis et honoribus, quibus illi

fruuntur, qui Ciues Patriciique Romani nati aut iure optimo facti

sunt. In quo censere Senatum P. Q. R. se non tam illi Ius Ciuitatis

largiri quàm debitum tribuere, neque magis beneficium dare quám ab

ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo, singulari Ciuitatem

ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S. C. auctoritatem

iidem Conseruatores per Senatus P. Q. R. scribas in acta

referri atque in Capitolij curia seruari, priuilegiumque huiusmodi

fieri, solitoque vrbis sigillo communiri curarunt. Anno ab vrbe condita

CXƆCCCXXXI, post Christum natum M. D. LXXXI. III. Idus Martij._

_Horatius Fuscus sacri S. P. Q. R. scriba.

Vincent. Martholus sacri S. P. Q. R. scriba._

N'estant bourgeois d'aucune ville, ie suis bien aise de l'estre de

la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient

attentiuement, comme ie fay, ils se trouueroient comme ie fay,

pleins d'inanité et de fadaise. De m'en deffaire, ie ne puis, sans me

deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tant les vns que

les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte:

encore ne sçay-ie. Cette opinion et vsance commune, de regarder

ailleurs qu'à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C'est vn obiect

plein de mescontentement. Nous n'y voyons que misere et vanité.

Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l'action

de nostre veuë, au dehors. Nous allons en auant à vau l'eau, mais

de rebrousser vers nous, nostre course, c'est vn mouuement penible:

la mer se brouille et s'empesche ainsi, quand elle est repoussée

à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel: regardez au

public: à la querelle de cestuy-là: au pouls d'vn tel: au testament

de cet autre: somme regardez tousiours haut ou bas, ou à costé,

ou deuant, ou derriere vous. C'estoit vn commandement paradoxe,

que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes: Regardez dans

vous, recognoissez vous, tenez vous à vous. Vostre esprit, et vostre

volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez la en soy: vous vous

escoulez, vous vous respandez: appilez vous, soustenez vous: on

vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas,

que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses

yeux ouuerts à se contempler soy-mesme? C'est tousiours vanité

pour toy, dedans et dehors: mais elle est moins vanité, quand elle

est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque

chose s'estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses

trauaux et desirs. Il n'en est vne seule si vuide et necessiteuse que

toy, qui embrasses l'vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance:

le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 35 / 80 题