_De la vanité._
IL n'en est à l'auanture aucune plus expresse, que d'en escrire si
vainement. Ce que la diuinité nous en a si diuinement exprimé,
deburoit estre soigneusement et continuellement medité, par les
gens d'entendement. Qui ne voit, que i'ay pris vne route, par laquelle
sans cesse et sans trauail, i'iray autant, qu'il y aura d'ancre
et de papier au monde? Ie ne puis tenir registre de ma vie, par mes
actions: Fortune les met trop bas: ie le tiens par mes fantasies. Si
ay-ie veu vn Gentil-homme, qui ne communiquoit sa vie, que par
les operations de son ventre. Vous voyiez chez luy, en montre, vn
ordre de bassins de sept ou huict iours. C'estoit son estude, ses discours.
Tout autre propos luy puoit. Ce sont icy, vn peu plus ciuilement,
des excremens d'vn vieil esprit: dur tantost, tantost lasche:
et tousiours indigeste. Et quand seray-ie à bout de representer vne
continuelle agitation et mutation de mes pensees, en quelque matiere
qu'elles tombent, puisque Diomedes remplit six mille liures,
du seul subiect de la grammaire? Que doit produire le babil, puisque
le begaiement et desnouement de la langue, estouffa le monde
d'vne si horrible charge de volumes? Tant de paroles, pour les paroles
seules. O Pythagoras, que n'esconjuras-tu cette tempeste! On
accusoit vn Galba du temps passé, de ce qu'il viuoit oyseusement. Il
respondit, que chacun deuoit rendre raison de ses actions, non pas
de son seiour. Il se trompoit: car la iustice a cognoissance et animaduersion
aussi, sur ceux qui chaument. Mais il y deuroit auoir
quelque coërction des loix, contre les escriuains ineptes et inutiles,
comme il y a contre les vagabons et faineants. On banniroit des
mains de nostre peuple, et moy, et cent autres. Ce n'est pas moquerie.
L'escriuaillerie semble estre quelque symptome d'vn siecle
desbordé. Quand escriuismes nous tant, que depuis que nous
sommes en trouble? quand les Romains tant, que lors de leur
ruyne? Outre-ce que l'affinement des esprits, ce n'en est pas l'assagissement,
en vne police: cet embesongnement oisif, naist de ce
que chacun se prent laschement à l'office de sa vacation, et s'en
desbauche. La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere
de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les
autres l'iniustice, l'irreligion, la tyrannie, l'auarice, la cruauté, selon
qu'ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise,
la vanité, l'oisiueté: desquels ie suis. Il semble que ce soit la saison
des choses vaines, quand les dommageables nous pressent. En
vn temps, où le meschamment faire est si commun, de ne faire
qu'inutilement, il est comme louable. Ie me console que ie seray
des derniers, sur qui il faudra mettre la main. Ce pendant qu'on
pouruoira aux plus pressans, i'auray loy de m'amender. Car il me
semble que ce seroit contre raison, de poursuyure les menus inconuenients,
quand les grands nous infestent. Et le medecin Philotimus,
à vn qui luy presentoit le doigt à penser, auquel il recognoissoit
au visage, et à l'haleine, vn vlcere aux poulmons: Mon amy,
fit-il, ce n'est pas à cette heure le temps de t'amuser à tes ongles.
Ie vis pourtant sur ce propos, il y a quelques annees, qu'vn personnage,
de qui i'ay la memoire en recommandation singuliere, au
milieu de nos grands maux, qu'il n'y auoit ny loy, ny iustice, ny
magistrat, qui fist son office: non plus qu'à cette heure: alla publier
ie ne sçay quelles chetiues reformations, sur les habillemens,
la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist vn
peuple mal-mené, pour dire qu'on ne l'a pas du tout mis en oubly.
Ces autres font de mesme, qui s'arrestent à deffendre à toute instance,
des formes de parler, les dances, et les ieux, à vn peuple
abandonné à toute sorte de vices execrables. Il n'est pas temps de
se lauer et decrasser, quand on est atteint d'vne bonne fiéure. C'est
à faire aux seuls Spartiates, de se mettre à se peigner et testonner,
sur le poinct qu'ils se vont precipiter à quelque extreme hazard de
leur vie. Quant à moy, i'ay cette autre pire coustume, que si i'ay
vn escarpin de trauers, ie laisse encores de trauers, et ma chemise
et ma cappe: ie desdaigne de m'amender à demy. Quand ie suis en
mauuais estat, ie m'acharne au mal. Ie m'abandonne par desespoir,
et me laisse aller vers la cheute, et iette, comme lon dit, le
manche apres la coignee. Ie m'obstine à l'empirement: et ne m'estime
plus digne de mon soing. Ou tout bien ou tout mal. Ce m'est
faueur, que la desolation de cet estat, se rencontre à la desolation
de mon aage. Ie souffre plus volontiers, que mes maux en soient rechargez,
que si mes biens en eussent esté troublez. Les paroles que
i'exprime au mal-heur, sont paroles de despit. Mon courage se herisse
au lieu de s'applatir. Et au rebours des autres, ie me trouue plus
deuost, en la bonne, qu'en la mauuaise fortune: suyuant le precepte
de Xenophon, sinon suyuant sa raison. Et fais plus volontiers les doux
yeux au ciel, pour le remercier, que pour le requerir. I'ay plus de
soing d'augmenter la santé, quand elle me rit, que ie n'ay de la remettre,
quand ie l'ay escartee. Les prosperitez me seruent de discipline
et d'instruction, comme aux autres, les aduersitez et les verges.
Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience:
les hommes ne se rendent gents de bien, qu'en la mauuaise.
Le bon heur m'est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie.
La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me
ploye, la crainte me roydit. Parmy les conditions humaines,
cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres
que des nostres, et d'aymer le remuement et le changement.
_Ipsa dies ideo nos grato perluit haustu,
Quód permutatis hora recurrit equis._
I'en tiens ma part. Ceux qui suyuent l'autre extremité, de s'aggreer
en eux-mesmes: d'estimer ce qu'ils tiennent au dessus du reste: et
de ne recognoistre aucune forme plus belle, que celle qu'ils voyent:
s'ils ne sont plus aduisez que nous, ils sont à la verité plus heureux.
Ie n'enuie point leur sagesse, mais ouy leur bonne fortune. Cette
humeur auide des choses nouuelles et incognues, ayde bien à nourrir
en moy, le desir de voyager: mais assez d'autres circonstances
y conferent. Ie me destourne volontiers du gouuernement de ma maison.
Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange,
et à estre obey des siens. Mais c'est vn plaisir trop vniforme et languissant.
Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements
fascheux. Tantost l'indigence et l'oppression de vostre peuple: tantost
la querelle d'entre vos voysins: tantost l'vsurpation qu'ils font
sur vous, vous afflige:
_Aut verberatæ grandine vineæ,
Fundusque mendax, arbore nunc aquas
Culpante, nunc torrentia agros
Sydera, nunc hyemes iniquas._
Et qu'à peine en six mois, enuoyera Dieu vne saison, dequoy vostre
receueur se contente bien à plain: et que si elle sert aux vignes,
elle ne nuyse aux prez.
_Aut nimiis torret feruoribus ætherius sol,
Aut subiti perimunt imbres, gelidæque pruinæ,
Flabràque ventorum violento turbine vexant._
Ioinct le soulier neuf, et bien formé, de cet homme du temps passé,
qui vous blesse le pied. Et que l'estranger n'entend pas, combien il
vous couste, et combien vous prestez, à maintenir l'apparence de
cet ordre, qu'on void en vostre famille: et qu'à l'auanture l'achetez
vous trop cher. Ie me suis pris tard au mesnage. Ceux que Nature
auoit fait naistre auant moy, m'en ont deschargé long temps.
I'auois des-ja pris vn autre ply, plus selon ma complexion. Toutesfois
de ce que i'en ay veu, c'est vn' occupation plus empeschante,
que difficile. Quiconque est capable d'autre chose, le sera bien aysément
de celle là. Si ie cherchois à m'enrichir, cette voye me sembleroit
trop longue. I'eusse seruy les Roys, trafique plus fertile que
toute autre. Puis que ie ne pretens acquerir que la reputation de
n'auoir rien acquis, non plus que dissipé: conformément au reste
de ma vie, impropre à faire bien et à faire mal qui vaille: et que ie
ne cherche qu'à passer, ie le puis faire, Dieu mercy, sans grande
attention. Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence,
deuant la pauureté. C'est à quoy ie m'attends, et de me reformer,
auant qu'elle m'y force. I'ay estably au demeurant, en mon
ame, assez de degrez, à me passer de moins, que ce que i'ay. Ie dis,
passer auec contentement. _Non æstimatione census, verùm victu atque
cultu, terminatur pecuniæ modus._ Mon vray besoing n'occupe pas
si iustement tout mon auoir, que sans venir au vif, Fortune n'ait où
mordre sur moy. Ma presence, toute ignorante et desdaigneuse
qu'elle est, preste grande espaule à mes affaires domestiques. Ie
m'y employe, mais despiteusement. Ioinct que i'ay cela chez moy,
que pour brusler à part, la chandelle par mon bout, l'autre bout ne
s'espargne de rien. Les voyages ne me blessent que par la despence,
qui est grande, et outre mes forces: ayant accoustumé d'y
estre auec equippage non necessaire seulement, mais aussi honneste.
Il me les en faut faire d'autant plus courts et moins frequents:
et n'y employe que l'escume, et ma reserue, temporisant
et differant, selon qu'elle vient. Ie ne veux pas, que le plaisir
de me promener, corrompe le plaisir de me retirer. Au rebours,
i'entends qu'ils se nourrissent, et fauorisent l'vn l'autre. La Fortune
m'a aydé en cecy: que puis que ma principale profession en cette
vie, estoit de la viure mollement, et plustost laschement qu'affaireusement;
elle m'a osté le besoing de multiplier en richesses, pour
pouruoir à la multitude de mes heritiers. Pour vn, s'il n'a assez de
ce, dequoy i'ay eu si plantureusement assez, à son dam. Son imprudence
ne meritera pas, que ie luy en desire d'auantage. Et chascun,
selon l'exemple de Phocion, pouruoid suffisamment à ses enfants,
qui leur pouruoid, en tant qu'ils ne luy sont dissemblables. Nullement
seroy-ie d'aduis du faict de Crates. Il laissa son argent chez
vn banquier, auec cette condition: si ses enfants estoient des sots,
qu'il le leur donnast; s'ils estoient habiles, qu'il le distribuast aux
plus sots du peuple. Comme si les sots, pour estre moins capables
de s'en passer, estoient plus capables d'vser des richesses. Tant y a,
que le dommage qui vient de mon absence, ne me semble point meriter,
pendant que i'auroy dequoy le porter, que ie refuse d'accepter
les occasions qui se presentent, de me distraire de cette assistance
penible. Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces,
tantost d'vne maison, tantost d'vne autre, vous tirassent. Vous
esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuit icy,
comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me
fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont
mal. Et si ne puis tant faire, qu'à toute heure ie ne heurte chez
moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries,
qu'on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est
que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines
pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus
et graisles empeschemens, sont les plus persans. Et comme les
petites lettres lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petits
affaires: la tourbe des menus maux, offence plus, que la violence
d'vn, pour grand qu'il soit. A mesure que ces espines domestiques
sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans
menace, nous surprenant facilement à l'impourueu. Ie ne suis pas
philosophe. Les maux me foullent selon qu'ils poisent: et poisent
selon la forme, comme selon la matiere: et souuent plus. I'y ay plus
de perspicacité que le vulgaire, si i'y ay plus de patience. En fin s'ils
ne me blessent, ils me poisent. C'est chose tendre que la vie, et
aysee à troubler. Depuis que i'ay le visage tourné vers le chagrin,
_nemo enim resistit sibi cùm cœperit impelli_, pour sotte cause qui m'y
ayt porté: i'irrite l'humeur de ce costé là: qui se nourrit apres, et
s'exaspere, de son propre branle, attirant et ammoncellant vne matiere
sur autre, dequoy se paistre.
_Stillicidi casus lapidem cauat._
Ces ordinaires goutieres me mangent, et m'vlcerent. Les inconuenients
ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables,
quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et
inseparables. Quand ie considere mes affaires de loing, et en gros;
ie trouue, soit pour n'en auoir la memoire gueres exacte, qu'ils sont
allez iusques à cette heure, en prosperant, outre mes contes et mes
raisons. I'en retire ce me semble plus, qu'il n'y en a: leur bon heur
me trahit. Mais suis-ie au dedans de la besongne, voy-ie marcher
toutes ces parcelles?
_Tum verò in curas animum diducimur omnes:_
mille choses m'y donnent à desirer et craindre. De les abandonner
du tout, il m'est tres-facile: de m'y prendre sans m'en peiner, tres-difficile.
C'est pitié, d'estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous
embesongne, et vous concerne. Et me semble iouyr plus gayement
les plaisirs d'vne maison estrangere, et y apporter le goust plus libre
et pur. Diogenes respondit selon moy, à celuy qui luy demanda
quelle sorte de vin il trouuoit le meilleur: L'estranger, feit il.
Mon pere aymoit à bastir Montaigne, où il estoit nay: et en toute
cette police d'affaires domestiques, i'ayme à me seruir de son exemple,
et de ses regles; et y attacheray mes successeurs autant que ie
pourray. Si ie pouuois mieux pour luy, ie le feroys. Ie me glorifie
que sa volonté s'exerce encores, et agisse par moy. Ia Dieu ne permette
que ie laisse faillir entre mes mains, aucune image de vie,
que ie puisse rendre à vn si bon pere. Ce que ie me suis meslé d'acheuer
quelque vieux pan de mur, et de renger quelque piece de
bastiment mal dolé, ç'a esté certes, regardant plus à son intention,
qu'à mon contentement. Et accuse ma faineance, de n'auoir passé
outre, à parfaire les commencements qu'il a laissez en sa maison:
d'autant plus, que ie suis en grands termes d'en estre le dernier
possesseur de ma race, et d'y porter la derniere main. Car quant à
mon application particuliere, ny ce plaisir de bastir, qu'on dit estre
si attrayant, ny la chasse, ny les iardins, ny ces autres plaisirs de
la vie retiree, ne me peuuent beaucoup amuser. C'est chose dequoy
ie me veux mal, comme de toutes autres opinions qui me sont incommodes.
Ie ne me soucie pas tant de les auoir vigoureuses et
doctes, comme ie me soucie de les auoir aisees et commodes à la
vie. Elles sont bien assez vrayes et saines, si elles sont vtiles et aggreables.
Ceux qui m'oyans dire mon insuffisance aux occupations
du mesnage, me viennent souffler aux oreilles que c'est desdaing,
et que ie laisse de sçauoir les instrumens du labourage, ses saisons,
son ordre, comment on fait mes vins, comme on ente, et de sçauoir
le nom et la forme des herbes et des fruicts, et l'apprest des viandes,
dequoy ie vis: le nom et prix des estoffes, de quoy ie m'abille, pour
auoir à cœur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela,
c'est sottise: et plustost bestise, que gloire. Ie m'aymerois mieux
bon escuyer, que bon logicien.
_Quin tu aliquid saltem potius quorum indiget vsus,
Viminibus mollique paras detexere iunco?_
Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes
vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons
en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de
plus pres que l'homme. Or i'arreste bien chez moy le plus ordinairement:
mais ie voudrois m'y plaire plus qu'ailleurs.
_Sit meæ sedes vtinam senectæ,
Sit modus lasso maris, et viarum,
Militiæque!_
Ie ne sçay si i'en viendray à bout. Ie voudrois qu'au lieu de quelque
autre piece de sa succession, mon pere m'eut resigné cette passionnee
amour, qu'en ses vieux ans il portoit à son mesnage. Il estoit
bien heureux, de ramener ses desirs, à sa fortune, et de se sçauoir
plaire de ce qu'il auoit. La philosophie politique aura bel accuser la
bassesse et sterilité de mon occupation, si i'en puis vne fois prendre
le goust, comme luy. Ie suis de cet auis, que la plus honorable
vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup. _Fructus
enim ingenij et virtutis, omnisque præstantiæ tum maximus accipitur,
quum in proximum quemque confertur._ Pour mon regard ie m'en
despars: partie par conscience: (car par où ie vois le poix qui touche
telles vacations, ie vois aussi le peu de moyen que i'ay d'y fournir:
et Platon maistre ouurier en tout gouuernement politique, ne
laissa de s'en abstenir) partie par poltronerie. Ie me contente de
iouïr le monde, sans m'en empresser: de viure vne vie, seulement
excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy.
Iamais homme ne se laissa aller plus plainement et plus laschement,
au soing et gouuernement d'vn tiers, que ie ferois, si i'auois
à qui. L'vn de mes souhaits pour cette heure, ce seroit de trouuer
vn gendre, qui sçeust appaster commodément mes vieux ans, et les
endormir: entre les mains de qui ie deposasse en toute souueraineté,
la conduite et vsage de mes biens: qu'il en fist ce que i'en
fais, et gaignast sur moy ce que i'y gaigne: pourueu qu'il y apportast
vn courage vrayement recognoissant, et amy. Mais quoy? nous
viuons en vn monde, où la loyauté des propres enfans est incognue.
Qui a la garde de ma bourse en voyage, il l'a pure et sans contrerolle:
aussi bien me tromperoit il en comptant. Et si ce n'est vn
diable, ie l'oblige à bien faire, par vne si abandonnee confiance.
_Multi fallere docuerunt, dum timent falli, et aliis ius peccandi suspicando
fecerunt._ La plus commune seureté, que ie prens de mes
gens, c'est la mescognoissance. Ie ne presume les vices qu'apres que
ie les aye veuz: et m'en fie plus aux ieunes, que i'estime moins gastez
par mauuais exemple. I'oy plus volontiers dire, au bout de deux
mois, que i'ay despandu quatre cens escus, que d'auoir les oreilles
battues tous les soirs, de trois, cinq, sept. Si ay-ie esté desrobé
aussi peu qu'vn autre de cette sorte de larrecin. Il est vray, que ie
preste la main à l'ignorance. Ie nourris à escient, aucunement trouble
et incertaine la science de mon argent. Iusques à certaine mesure,
ie suis content, d'en pouuoir doubter. Il faut laisser vn peu de
place à la desloyauté, ou imprudence de vostre valet. S'il nous en
reste en gros, dequoy faire nostre effect, cet excez de la liberalité
de la Fortune, laissons le vn peu plus courre à sa mercy. La portion
du glanneur. Apres tout, ie ne prise pas tant la foy de mes
gents, comme ie mesprise leur iniure. O le vilain et sot estude,
d'estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c'est par
là, que l'auarice faict ses approches. Dépuis dix huict ans, que ie
gouuerne des biens, ie n'ay sçeu gaigner sur moy, de voir, ny tiltres,
ny mes principaux affaires qui ont necessairement à passer par
ma science, et par mon soing. Ce n'est pas vn mespris philosophique,
des choses transitoires et mondaines: ie n'ay pas le goust si espuré,
et les prise pour le moins ce qu'elles valent: mais certes c'est paresse
et negligence inexcusable et puerile. Que ne feroy ie plustost que de
lire vn contract? Et plustost, que d'aller secoüant ces paperasses
poudreuses, serf de mes negoces? ou encore pis, de ceux d'autruy,
comme font tant de gents à prix d'argent? Ie n'ay rien cher que le
soucy et la peine: et ne cherche qu'à m'anonchalir et auachir. I'estoy,
ce croy-je, plus propre, à viure de la fortune d'autruy, s'il se
pouuoit, sans obligation et sans seruitude. Et si ne sçay, à l'examiner
de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i'ay à souffrir
des affaires, et des seruiteurs, et des domestiques, n'a point plus
d'abiection, d'importunité, et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'vn
homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise.
_Seruitus obedientia est fracti animi et abiecti, arbitrio carentis suo._
Crates fit pis, qui se ietta en la franchise de la pauureté, pour se
deffaire des indignitez et cures de la maison. Cela ne ferois-ie pas.
Ie hay la pauureté à pair de la douleur: mais ouy bien, changer
cette sorte de vie, à vne autre moins braue, et moins affaireuse.
Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins
lors la ruyne d'vne tour, que ie ne fais present, la cheute d'vne ardoyse.
Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence,
elle souffre, comme celle d'vn vigneron. Vne rene de trauers
à mon cheual, vn bout d'estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront
tout vn iour en eschec. I'esleue assez mon courage à l'encontre
des inconueniens, les yeux, ie ne puis.
_Sensus! ô superi sensus!_
Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal. Peu de maistres,
ie parle de ceux de moyenne condition, comme est la mienne:
et s'il en est, ils sont plus heureux: se peuuent tant reposer, sur
vn second, qu'il ne leur reste bonne part de la charge. Cela oste
volontiers quelque chose de ma façon, au traittement des suruenants:
et en ay peu arrester quelcun par aduenture plus par ma
cuisine, que par ma grace: comme font les fascheux: et oste beaucoup
du plaisir que ie deurois prendre chez moy, de la visitation et
assemblees de mes amys. La plus sotte contenance d'vn Gentil-homme
en sa maison, c'est de le voir empesché du train de sa police:
parler à l'oreille d'vn valet, en menacer vn autre des yeux.
Elle doit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire.
Et treuue laid, qu'on entretienne ses hostes, du traictement qu'on
leur fait, autant à l'excuser qu'à le vanter. I'ayme l'ordre et la
netteté,
_Et cantharus et lanx
Ostendunt mihi me,_
au prix de l'abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité,
peu à la parade. Si vn valet se bat chez autruy, si vn plat se
verse, vous n'en faites que rire: vous dormez ce pendant que monsieur
renge auec son maistre d'hostel, son faict, pour vostre traictement
du lendemain. I'en parle selon moy. Ne laissant pas en general
d'estimer, combien c'est vn doux amusement à certaines natures,
qu'vn mesnage paisible, prospere, conduict par vn ordre reglé.
Et ne voulant attacher à la chose, mes propres erreurs et
inconuenients. Ny desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation
à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice.
Quand ie voyage, ie n'ay à penser qu'à moy, et à l'emploicte de
mon argent: cela se dispose d'vn seul precepte. Il est requis trop
de parties à amasser: ie n'y entens rien. A despendre, ie m'y
entens vn peu, et à donner iour à ma despence: qui est de vray
son principal vsage. Mais ie m'y attens trop ambitieusement; qui la
rend inegalle et difforme: et en outre immoderee en l'vn et l'autre
visage. Si elle paroist, si elle sert, ie m'y laisse indiscretement aller:
et me resserre autant indiscretement, si elle ne luyt, et si elle ne
me rit. Qui que ce soit, ou art, ou nature, qui nous imprime cette
condition de viure, par la relation à autruy, nous fait beaucoup
plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres vtilitez,
pour former les apparences à l'opinion commune. Il ne nous
chaut pas tant, quel soit nostre estre, en nous, et en effect, comme
quel il soit, en la cognoissance publique. Les biens mesmes de l'esprit,
et la sagesse, nous semblent sans fruict, si elle n'est iouye que
de nous: si elle ne se produict à la veuë et approbation estrangere.
Il y en a, de qui l'or coulle à gros bouillons, par des lieux sousterreins,
imperceptiblement: d'autres l'estendent tout en lames et en
feuilles. Si qu'aux vns les liars valent escuz, aux autres le contraire:
le monde estimant l'emploite et la valeur, selon la montre. Tout
soing curieux autour des richesses sent à l'auarice. Leur dispensation
mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle: elles ne
valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa
despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l'emploitte,
sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de
bien ou de mal, que selon l'application de nostre volonté. L'autre
cause qui me conuie à ces promenades, c'est la disconuenance aux
mœurs presentes de nostre estat: ie me consolerois aysement de
cette corruption, pour le regard de l'interest public:
_Peioraque sæcula ferri
Temporibus, quorum sceleri non inuenit ipsa
Nomen, et à nullo posuit natura metallo:_
mais pour le mien, non. I'en suis en particulier trop pressé. Car en
mon voisinage, nous sommes tantost par la longue licence de ces
guerres ciuiles, enuieillis en vne forme d'estat si desbordee,
_Quippe vbi fas versum atque nefas:_
qu'à la verité, c'est merueille qu'elle se puisse maintenir.
_Armati terram exercent, sempérque recentes
Conuectare iuuat prædas, et viuere rapto._
En fin ie vois par nostre exemple, que la societé des hommes se
tient et se coust, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette
qu'on les couche, ils s'appilent, et se rengent, en se remuant et
s'entassant: comme des corps mal vnis qu'on empoche sans ordre,
trouuent d'eux mesmes la façon de se ioindre, et s'emplacer, les
vns parmy les autres: souuent mieux, que l'art ne les eust sçeu
disposer. Le Roy Philippus fit vn amas, des plus meschans hommes
et incorrigibles qu'il peut trouuer, et les logea tous en vne ville,
qu'il leur fit bastir, qui en portoit le nom. I'estime qu'ils dresserent
des vices mesme, vne contexture politique entre eux, et vne commode
et iuste societé. Ie vois, non vne action, ou trois, ou cent,
mais des mœurs, en vsage commun et reçeu, si farouches, en inhumanité
sur tout et desloyauté, qui est pour moy la pire espece des
vices, que ie n'ay point le courage de les conceuoir sans horreur:
et les admire, quasi autant que ie les deteste. L'exercice de ces
meschancetez insignes, porte marque de vigueur et force d'ame,
autant que d'erreur et desreglement. La necessité compose les
hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en
loix. Car il en a esté d'aussi sauuages qu'aucune opinion humaine
puisse enfanter, qui toutesfois ont maintenu leurs corps, auec autant
de santé et longueur de vie, que celles de Platon et Aristote
sçauroient faire. Et certes toutes ces descriptions de police, feintes
par art, se trouuent ridicules, et ineptes à mettre en practique.
Ces grandes et longues altercations, de la meilleure forme de societé:
et des regles plus commodes à nous attacher, sont altercations
propres seulement à l'exercice de nostre esprit. Comme il se
trouue és arts, plusieurs subiects qui ont leur essence en l'agitation
et en la dispute, et n'ont aucune vie hors de là. Telle peinture de
police, seroit de mise, en vn nouueau monde: mais nous prenons vn
monde desia faict et formé à certaines coustumes. Nous ne l'engendrons
pas comme Pyrrha, ou comme Cadmus. Par quelque moyen
que nous ayons loy de le redresser, et renger de nouueau, nous ne
pouuons gueres le tordre de son accoustumé ply, que nous ne rompions
tout. On demandoit à Solon, s'il auoit estably les meilleures
loyx qu'il auoit peu aux Atheniens: Ouy bien, respondit-il, de celles
qu'ils eussent receuës. Varro s'excuse de pareil air: Que s'il auoit
tout de nouueau à escrire de la religion, il diroit ce, qu'il en croid.
Mais, estant desia receuë, il en dira selon l'vsage, plus que selon nature.
Non par opinion, mais en verité, l'excellente et meilleure police,
est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s'est maintenuë.
Sa forme et commodité essentielle despend de l'vsage. Nous nous
desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant,
que d'aller desirant le commandement de peu, en vn estat
populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement,
c'est vice et folie.
_Ayme l'estat tel que tu le vois estre:
S'il est royal, ayme la royauté;
S'il est de peu, ou bien communauté,
Ayme l'aussi, car Dieu t'y a faict naistre._
Ainsin en parloit le bon monsieur de Pibrac, que nous venons de
perdre: vn esprit si gentil, les opinions si saines, les mœurs si
douces. Cette perte, et celle qu'en mesme temps nous auons faicte
de monsieur de Foix, sont pertes importantes à nostre couronne. Ie
ne sçay s'il reste à la France dequoy substituer vne autre coupple,
pareille à ces deux Gascons, en syncerité, et en suffisance, pour le
conseil de nos Roys. C'estoyent ames diuersement belles, et certes
selon le siecle, rares et belles, chacune en sa forme. Mais qui les auoit
logees en cet aage, si desconuenables et si disproportionnees à nostre
corruption, et à nos tempestes? Rien ne presse vn estat que
l'innouation: le changement donne seul forme à l'iniustice, et à la
tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l'estayer: on
peut s'opposer à ce que l'alteration et corruption naturelle à toutes
choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes.
Mais d'entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer
les fondements d'vn si grand bastiment, c'est à faire à ceux qui
pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers,
par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la
mort: _non tam commutandarum quàm euertendarum rerum cupidi._
Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le
presse, qu'il ne vise qu'à s'en deffaire, sans regarder à quel prix.
Nous voyons par mille exemples, qu'il se guarit ordinairement à ses
despens: la descharge du mal present, n'est pas guarison, s'il n'y
a en general amendement de condition. La fin du chirurgien, n'est
pas de faire mourir la mauuaise chair: ce n'est que l'acheminement
de sa cure: il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle,
et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement
d'emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede
pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder;
et pire. Comme il aduint aux tueurs de Cesar, qui ietterent la chose
publique à tel poinct, qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez.
A plusieurs depuis, iusques à nos siecles, il est aduenu de
mesmes. Les François mes contemporanees sçauent bien qu'en dire.
Toutes grandes mutations esbranlent l'estat, et le desordonnent.
Qui viseroit droit à la guarison, et en consulteroit auant toute œuure,
se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuuius Calauius
corrigea le vice de ce proceder, par vn exemple insigne. Ses concitoyens
estoient mutinez contre leurs magistrats: luy personnage de
grande authorité en la ville de Capouë, trouua vn iour moyen d'enfermer
le Senat dans le Palais: et conuoquant le peuple en la place,
leur dit: Que le iour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pouuoient
prendre vengeance des tyrans qui les auoyent si long temps
oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez. Fut
d'aduis, qu'au sort, on les tirast hors, l'vn apres l'autre: et de chacun
on ordonnast particulierement: faisant sur le champ, executer
ce qui en seroit decreté: pourueu aussi que tout d'vn train ils
aduisassent d'establir quelque homme de bien, en la place du condamné,
affin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas
plustost ouy le nom d'vn senateur, qu'il s'esleua vn cry de mescontentement
vniuersel à l'encontre de luy: Ie voy bien, dit Pacuuius,
il faut demettre cettuy-cy: c'est vn meschant: ayons en vn bon en
change. Ce fut vn prompt silence: tout le monde se trouuant bien
empesché au choix. Au premier plus effronté, qui dit le sien:
voyla vn consentement de voix encore plus grand à refuser celuy là.
Cent imperfections, et iustes causes, de le rebuter. Ces humeurs
contradictoires, s'estans eschauffees, il aduint encore pis du second
Senateur, et du tiers. Autant de discorde à l'election, que de conuenance
à la demission. S'estans inutilement lassez à ce trouble, ils
commencent, qui deçà, qui delà, à se desrober peu à peu de l'assemblee:
rapportant chacun cette resolution en son ame, que le
plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que
le mal recent et inexperimenté. Pour nous voir bien piteusement
agitez: car que n'auons nous faict?
_Eheu! cicatricum et sceleris pudet,
Fratrúmque: quid nos dura refugimus
Ætas? quid intactum nefasti
Liquimus? vnde manus iuuentus
Metu Deorum continuit? quibus
Pepercit aris?_
ie ne vay pas soudain me resoluant,
_Ipsa si velit Salus,
Seruare prorsus non potest hanc familiam._
Nous ne sommes pas pourtant à l'auanture, à nostre dernier periode.
La conseruation des estats, est chose qui vray-semblablement
surpasse nostre intelligence. C'est, comme dit Platon, chose puissante,
et de difficile dissolution, qu'vne ciuile police, elle dure souuent
contre des maladies mortelles et intestines: contre l'iniure des
loix iniustes, contre la tyrannie, contre le debordement et ignorance
des magistrats, licence et sedition des peuples. En toutes nos
fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et
regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au
dessous: il n'en est point de si miserable, qui ne trouue mille
exemples où se consoler. C'est nostre vice, que nous voyons plus
mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est
dessoubs. Si disoit Solon, qui dresseroit vn tas de tous les maux
ensemble, qu'il n'est aucun, qui ne choisist plustost de remporter
auec soy les maux qu'il a, que de venir à diuision legitime, auec
tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte
part. Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades,
sans mourir. Les dieux s'esbatent de nous à la pelote, et nous agitent
à toutes mains, _enimuero Dij nos homines quasi pilas habent_.
Les astres ont fatalement destiné l'estat de Rome, pour exemplaire
de ce qu'ils peuuent en ce genre. Il comprend en soy toutes les
formes et auantures, qui touchent vn estat: tout ce que l'ordre y
peut, et le trouble, et l'heur, et le mal'heur. Qui se doit desesperer
de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy celuy là
fut agité, et qu'il supporta? Si l'estendue de la domination, est la
santé d'vn estat, dequoy ie ne suis aucunement d'aduis (et me plaist
Isocrates, qui instruit Nicocles, non d'enuier les Princes, qui ont
des dominations larges, mais qui sçauent bien conseruer celles qui
leur sont escheuës) celuy-là ne fut iamais si sain, que quand il fut
le plus malade. La pire de ses formes, luy fut la plus fortunee. A
peine recognoist-on l'image d'aucune police, soubs les premiers
Empereurs: c'est la plus horrible et la plus espesse confusion qu'on
puisse conceuoir. Toutesfois il la supporta: et y dura, conseruant,
non pas vne monarchie resserree en ses limites, mais tant de nations,
si diuerses, si esloignees, si mal affectionnees, si desordonnement
commandees, et iniustement conquises.
_Nec gentibus vllis
Commodat in populum, terræ pelagique potentem,
Inuidiam fortuna suam._
Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d'vn si grand corps
tient à plus d'vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les
vieux bastimens, ausquels l'aage a desrobé le pied, sans crouste et
sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre
poix,
_Nec iam validis radicibus hærens,
Pondere tuta suo est._
D'auantage ce n'est pas bien procedé, de recognoistre seulement
le flanc et le fossé: pour iuger de la seureté d'vne place, il faut
voir, par où on y peut venir, en quel estat est l'assaillant. Peu de
vaisseaux fondent de leur propre poix, et sans violence estrangere.
Or tournons les yeux par tout, tout croulle autour de nous. En tous
les grands estats, soit de Chrestienté, soit d'ailleurs, que nous cognoissons,
regardez y, vous y trouuerez vne euidente menasse de
changement et de ruyne:
_Et sua sunt illis incommoda, párque per omnes
Tempestas._
Les astrologues ont beau ieu, à nous aduertir, comme ils font, de
grandes alterations, et mutations prochaines: leurs deuinations
sont presentes et palpables, il ne faut pas aller au ciel pour cela.
Nous n'auons pas seulement à tirer consolation, de cette societé
vniuerselle de mal et de menasse: mais encores quelque esperance,
pour la duree de nostre estat: d'autant que naturellement, rien ne
tombe, là où tout tombe. La maladie vniuerselle est la santé particuliere.
La conformité, est qualité ennemie à la dissolution. Pour
moy, ie n'en entre point au desespoir, et me semble y voir des
routes à nous sauuer!
_Deus hæc fortasse benigna
Reducet in sedem vice._
Qui sçait, si Dieu voudra qu'il en aduienne, comme des corps qui
se purgent, et remettent en meilleur estat, par longues et griefues
maladies: lesquelles leur rendent vne santé plus entiere et plus
nette, que celle qu'elles leur auoient osté? Ce qui me poise le plus,
c'est qu'à conter les symptomes de nostre mal, i'en vois autant de
naturels, et de ceux que le ciel nous enuoye, et proprement siens,
que de ceux que nostre desreglement, et l'imprudence humaine y
conferent. Il semble que les astres mesmes ordonnent, que nous
auons assez duré, et outre les termes ordinaires. Et cecy aussi me
poise, que le plus voysin mal, qui nous menace, ce n'est pas alteration
en la masse entiere et solide, mais sa dissipation et diuulsion:
l'extreme de noz craintes. Encores en ces reuasseries icy
crains-ie la trahison, de ma memoire, que par inaduertance, elle
m'aye faict enregistrer vne chose deux fois. Ie hay à me recognoistre:
et ne retaste iamais qu'enuis ce qui m'est vne fois eschappé.
Or ie n'apporte icy rien de nouuel apprentissage. Ce sont imaginations
communes: les ayant à l'auanture conceuës cent fois, i'ay peur
de les auoir desia enrollees. La redicte est par tout ennuyeuse, fut
ce dans Homere. Mais elle est ruyneuse, aux choses qui n'ont qu'vne
montre superficielle et passagere. Ie me desplais de l'inculcation,
voire aux choses vtiles, comme en Seneque. Et l'vsage de son escole
Stoïque me desplaist, de redire sur chasque matiere, tout au long et
au large, les principes et presuppositions, qui seruent en general:
et realleguer tousiours de nouueau les arguments et raisons communes
et vniuerselles. Ma memoire s'empire cruellement tous les
iours:
_Pocula Lethæos vt si ducentia somnos,
Arente fauce traxerim._
Il faudra doresnauant (car Dieu mercy iusques à cette heure, il
n'en est pas aduenu de faute) qu'au lieu que les autres cherchent
temps, et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, ie fuye à me
preparer, de peur de m'attacher à quelque obligation, de laquelle
i'aye à despendre. L'estre tenu et obligé, me fouruoye et le despendre
d'vn si foible instrument qu'est ma memoire. Ie ne lis iamais
cette histoire, que ie ne m'en offence, d'vn ressentiment propre et
naturel. Lyncestez accusé de coniuration, contre Alexandre, le iour
qu'il fut mené en la presence de l'armée, suiuant la coustume, pour
estre ouy en ses deffences, auoit en sa teste vne harangue estudiée,
de laquelle tout hesitant et begayant il prononça quelques paroles.
Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il lucte auec
sa memoire, et qu'il la retaste, le voila chargé et tué à coups de
pique, par les soldats, qui luy estoyent plus voisins: le tenans pour
conuaincu. Son estonnement et son silence, leur seruit de confession.
Ayant eu en prison tant de loysir de se preparer, ce n'est à leur aduis,
plus la memoire qui luy manque: c'est la conscience qui luy
bride la langue, et luy oste la force. Vrayement c'est bien dit. Le lieu
estonne, l'assistance, l'expectation, lors mesme qu'il n'y va que de
l'ambition de bien dire. Que peut on faire, quand c'est vne harangue,
qui porte la vie en consequence? Pour moy, cela mesme, que ie
sois lié à ce que i'ay à dire, sert à m'en desprendre. Quand ie me
suis commis et assigné entierement à ma memoire, ie pends si fort
sur elle, que ie l'accable: elle s'effraye de sa charge. Autant que ie
m'en rapporte à elle, ie me mets hors de moy: iusques à essayer
ma contenance. Et me suis veu quelque iour en peine, de celer la
seruitude en laquelle i'estois entraué. Là où mon dessein est, de
representer en parlant, vne profonde nonchalance d'accent et de
visage, et des mouuemens fortuites et impremeditez, comme naissans
des occasions presentes: aymant aussi cher ne rien dire qui
vaille, que de montrer estre venu preparé pour bien dire: chose
messeante, sur tout à gens de ma profession: et chose de trop
grande obligation, à qui ne peut beaucoup tenir. L'apprest donne
plus à esperer, qu'il ne porte. On se met souuent sottement en
pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu'en saye. _Nihil est his, qui
placere volunt, tam aduersarium, quàm expectatio._ Ils ont laissé par
escrit de l'orateur Curio, que quand il proposoit la distribution des
pieces de son oraison, en trois, ou en quatre: ou le nombre de ses
arguments et raisons, il luy aduenoit volontiers, ou d'en oublier
quelqu'vn, ou d'y en adiouster vn ou deux de plus. I'ay tousiours
bien euité, de tomber en cet inconuenient: ayant hay ces promesses
et prescriptions: non seulement pour la deffiance de ma memoire:
mais aussi pource que cette forme retire trop à l'artiste. _Simpliciora
militares decent._ Baste, que ie me suis meshuy promis, de ne prendre
plus la charge de parler en lieu de respect. Car quant à parler
en lisant son escript: outre ce qu'il est tresinepte, il est de grand
desauantage à ceux, qui par nature pouuoient quelque chose en
l'action. Et de me ietter à la mercy de mon inuention presente,
encore moins: ie l'ay lourde et trouble, qui ne sçauroit fournir aux
soudaines necessitez, et importantes. Laisse Lecteur courir encore
ce coup d'essay, et ce troisiesme alongeail, du reste des pieces de
ma peinture. I'adiouste, mais ie ne corrige pas. Premierement, par
ce que celuy qui a hypothequé au monde son ouurage, ie trouue
apparence, qu'il n'y ayt plus de droict. Qu'il die, s'il peut, mieux
ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a venduë. De telles gens,
il ne faudroit rien acheter qu'apres leur mort. Qu'ils y pensent bien,
auant que de se produire. Qui les haste? Mon liure est tousiours
vn: sauf qu'à mesure, qu'on se met à le renouueller, afin que l'achetteur
ne s'en aille les mains du tout vuides, ie me donne loy d'y
attacher (comme ce n'est qu'vne marqueterie mal iointe) quelque
embleme supernumeraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent
point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier
à chacune des suiuantes, par vne petite subtilité ambitieuse. De là
toutesfois il aduiendra facilement, qu'il s'y mesle quelque transposition
de chronologie: mes contes prenants place selon leur opportunité,
non tousiours selon leur aage. Secondement, à cause que
pour mon regard, ie crains de perdre au change. Mon entendement
ne va pas tousiours auant, il va à reculons aussi. Ie ne me
deffie gueres moins de mes fantasies, pour estre secondes ou
tierces, que premieres: ou presentes, que passees. Nous nous corrigeons
aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres.
Ie suis enuieilly de nombre d'ans, depuis mes premieres publications,
qui furent l'an mille cinq cens quatre vingts. Mais ie fais
doute que ie sois assagi d'vn pouce. Moy à cette heure, et moy
tantost, sommes bien deux. Quand meilleur, ie n'en puis rien dire.
Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l'amendement.
C'est vn mouuement d'yuroigne, titubant, vertigineux, informe:
ou des ionchez, que l'air manie casuellement selon soy.
Antiochus auoit vigoureusement escript en faueur de l'Academie:
il print sur ses vieux ans vn autre party: lequel des deux ie
suyuisse, seroit ce pas tousiours suiure Antiochus? Apres auoir
estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines,
estoit ce pas establir le doubte, non la certitude? et promettre,
qui luy eust donné encore vn aage à durer, qu'il estoit
tousiours en termes de nouuelle agitation: non tant meilleure,
qu'autre? La faueur publique m'a donné vn peu plus de hardiesse
que ie n'esperois: mais ce que ie crains le plus, c'est de saouler.
I'aymerois mieux poindre que lasser. Comme a faict vn sçauant
homme de mon temps. La louange est tousiours plaisante, de qui,
et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s'en aggreer iustement,
estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen
de se recommander. L'estimation vulgaire et commune, se voit peu
heureuse en rencontre. Et de mon temps, ie suis trompé, si les
pires escrits ne sont ceux qui ont gaigné le dessus du vent populaire.
Certes ie rends graces à des honnestes hommes, qui daignent
prendre en bonne part, mes foibles efforts. Il n'est lieu où les
fautes de la façon paroissent tant, qu'en vne matiere qui de soy n'a
point de recommandation. Ne te prens point à moy, Lecteur, de
celles qui se coulent icy, par la fantasie, ou inaduertance d'autruy:
chasque main, chasque ouurier, y apporte les siennes. Ie ne me
mesle, ny d'orthographe, et ordonne seulement qu'ils suiuent l'ancienne,
ny de la punctuation: ie suis peu expert en l'vn et en l'autre.
Où ils rompent du tout le sens, ie m'en donne peu de peine, car aumoins
ils me deschargent. Mais où ils en substituent vn faux, comme
ils font si souuent, et me destournent à leur conception, ils me
ruynent. Toutesfois quand la sentence n'est forte à ma mesure, vn
honneste homme la doit refuser pour mienne. Qui cognoistra combien
ie suis peu laborieux, combien ie suis faict à ma mode, croira
facilement, que ie redicterois plus volontiers, encore autant d'Essais,
que de m'assuiettir à resuiure ceux-cy, pour cette puerile correction.
Ie disois donc tantost, qu'estant planté en la plus profonde
miniere de ce nouueau metal, non seulement ie suis priué
de grande familiarité, auec gens d'autres mœurs que les miennes:
et d'autres opinions, par lesquelles ils tiennent ensemble d'vn nœud,
qui commande tout autre nœud. Mais encore ie ne suis pas sans
hazard, parmy ceux, à qui tout est esgalement loisible: et desquels
la plus part ne peut empirer meshuy son marché, vers nostre iustice.
D'où naist l'extreme degré de licence. Comptant toutes les
particulieres circonstances qui me regardent, ie ne trouue homme
des nostres, à qui la deffence des loix, couste, et en gain cessant,
et en dommage emergeant, disent les clercs, plus qu'à moy. Et tels
font bien les braues, de leur chaleur et aspreté, qui font beaucoup
moins que moy, en iuste balance. Comme maison de tout temps
libre, de grand abbord, et officieuse à chacun (car ie ne me suis
iamais laissé induire, d'en faire vn outil de guerre: laquelle ie vois
chercher plus volontiers, où elle est le plus esloingnee de mon voisinage)
ma maison a merité assez d'affection populaire: et seroit
bien mal-aisé de me gourmander sur mon fumier. Et i'estime à vn
merueilleux chef d'œuure, et exemplaire, qu'elle soit encore vierge
de sang, et de sac, soubs vn si long orage, tant de changemens et
agitations voisines. Car à dire vray, il estoit possible à vn homme
de ma complexion, d'eschapper à vne forme constante, et continue,
telle qu'elle fust. Mais les inuasions et incursions contraires, et alternations
et vicissitudes de la fortune, au tour de moy, ont iusqu'à
cette heure plus exasperé qu'amolly l'humeur du pays: et me rechargent
de dangers, et difficultez inuincibles. I'eschape. Mais il
me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence,
que par iustice: et me desplaist d'estre hors la protection
des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur. Comme les choses
sont, ie vis plus qu'à demy, de la faueur d'autruy: qui est vne rude
obligation. Ie ne veux debuoir ma seureté, ny à la bonté, et benignité
des grands, qui s'aggreent de ma legalité et liberté: ny à la
facilité des mœurs de mes predecesseurs, et miennes: car quoy si
i'estois autre? Si mes desportemens et la franchise de ma conuersation,
obligent mes voisins, ou la parenté: c'est cruauté qu'ils s'en
puissent acquitter, en me laissant viure, et qu'ils puissent dire:
Nous luy condonons la libre continuation du seruice diuin, en la
chapelle de sa maison, toutes les eglises d'autour, estants par nous
desertées: et luy condonons l'vsage de ses biens, et sa vie, comme
il conserue nos femmes, et nos bœufs au besoing. De longue main
chez moy, nous auons part à la louange de Lycurgus Athenien, qui
estoit general depositaire et gardien des bourses de ses concitoyens.
Or ie tiens, qu'il faut viure par droict, et par auctorité, non par
recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux
aymé perdre la vie, que la deuoir? Ie fuis à me submettre à toute
sorte d'obligation. Mais sur tout, à celle qui m'attache, par deuoir
d'honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m'est donné: et ce
pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude.
Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie
croy bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l'argent: pour les autres,
ie me donne moy-mesme. Le neud, qui me tient par la loy
d'honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que
n'est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement
par vn notaire, que par moy. N'est-ce pas raison, que ma conscience
soit beaucoup plus engagee, à ce, en quoy on s'est simplement fié
d'elle? Ailleurs, ma foy ne doit rien: car on ne luy a rien presté.
Qu'on s'ayde de la fiance et asseurance, qu'on a prise hors de moy.
I'aymeroy bien plus cher, rompre la prison d'vne muraille, et des
loix, que de ma parole. Ie suis delicat à l'obseruation de mes promesses,
iusques à la superstition: et les fay en tous subiects volontiers
incertaines et conditionnelles. A celles, qui sont de nul poids,
ie donne poids de la ialousie de ma regle: elle me gehenne et
charge de son propre interest. Ouy, és entreprinses toutes miennes
et libres, si i'en dy le poinct, il me semble, que ie me les prescry:
et que, le donner à la science d'autruy, c'est le preordonner à soy.
Il me semble que ie le promets, quand ie le dy. Ainsi i'euente peu
mes propositions. La condemnation que ie fais de moy, est plus
vifue et roide, que n'est celle des iuges, qui ne me prennent que
par le visage de l'obligation commune: l'estreinte de ma conscience
plus serree, et plus seuere. Ie suy laschement les debuoirs ausquels
on m'entraineroit, si ie n'y allois. _Hoc ipsum ita iustum est quod
rectè fit, si est voluntarium._ Si l'action n'a quelque splendeur de liberté,
elle n'a point de grace, ny d'honneur.
_Quod me ius cogit, vix voluntate impetrent._
Où la necessité me tire, i'ayme à lacher la volonté. _Quia quicquid
imperio cogitur, exigenti magis, quàm præstanti acceptum refertur._
I'en sçay qui suyuent cet air, iusques à l'iniustice: donnent plustost
qu'ils ne rendent, prestent plustost qu'ilz ne payent: font plus escharsement
bien à celuy, à qui ils en sont tenus. Ie ne vois pas là,
mais ie touche contre. I'ayme tant à me descharger et desobliger,
que i'ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez,
que i'auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident,
i'auois quelque deuoir d'amitié: prenant cette occasion de
leur faute, pour autant d'acquit, et descharge de ma debte. Encore
que ie continue à leur payer les offices apparents, de la raison publique,
ie trouue grande espargne pourtant à faire par iustice, ce
que ie faysoy par affection, et à me soulager vn peu, de l'attention
et sollicitude, de ma volonté au dedans. _Est prudentis sustinere vt
cursum, sic impetum beneuolentiæ._ Laquelle i'ay trop vrgente et
pressante, où ie m'addonne: aumoins pour vn homme, qui ne veut
estre aucunement en presse. Et me sert cette mesnagerie, de quelque
consolation, aux imperfections de ceux qui me touchent. Ie suis
bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a, que i'en
espargne aussi quelque chose de mon application et engagement
enuers eux. I'approuue celuy qui ayme moins son enfant, d'autant
qu'il est ou teigneux ou bossu. Et non seulement, quand il est malicieux;
mais aussi quand il est malheureux, et mal nay (Dieu mesme
en a rabbatu cela de son prix, et estimation naturelle) pourueu qu'il
se porte en ce refroidissement, auec moderation, et iustice exacte.
En moy, la proximité n'allege pas les deffauts, elle les aggraue
plustost. Apres tout, selon que ie m'entends en la science du bien-faict
et de recognoissance, qui est vne subtile science et de grand
vsage, ie ne vois personne, plus libre et moins endebté, que ie suis
iusques à cette heure. Ce que ie doibs, ie le doibs simplement aux
obligations communes et naturelles. Il n'en est point, qui soit plus
nettement quitte d'ailleurs.
_Nec sunt mihi nota potentum
Munera._
Les Princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien: et me font
assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c'est tout ce que
i'en demande. O combien ie suis tenu à Dieu, de ce qu'il luy a pleu,
que i'aye reçeu immediatement de sa grace, tout ce que i'ay: qu'il
a retenu particulierement à soy toute ma debte! Combien ie supplie
instamment sa saincte misericorde, que iamais ie ne doiue vn
essentiel grammercy à personne! Bien heureuse franchise: qui m'a
conduit si loing. Qu'elle acheue. I'essaye à n'auoir expres besoing
de nul. _In me omnis spes est mihi._ C'est chose que chacun peut en
soy: mais plus facilement ceux, que Dieu a mis à l'abry des necessitez
naturelles et vrgentes. Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre
d'vn autre. Nous mesmes qui est la plus iuste adresse, et la
plus seure, ne nous sommes pas assez asseurez. Ie n'ay rien mien,
que moy; et si en est la possession en partie manque et empruntee.
Ie me cultiue et en courage, qui est le plus fort: et encores en fortune,
pour y trouuer dequoy me satisfaire, quand ailleurs tout m'abandonneroit.
Eleus Hippias ne se fournit pas seulement de science,
pour au giron des muses se pouuoir ioyeusement esquarter de toute
autre compagnie au besoing: ny seulement de la cognoissance de
la philosophie, pour apprendre à son ame de se contenter d'elle, et
se passer virilement des commoditez qui lui viennent du dehors,
quand le sort l'ordonne. Il fut si curieux, d'apprendre encore à
faire sa cuisine, et son poil, ses robes, ses souliers, ses bragues,
pour se fonder en soy, autant qu'il pourroit, et soustraire au secours
estranger. On iouyt bien plus librement, et plus gayement,
des biens empruntez: quand ce n'est pas vne iouyssance obligee et
contrainte par le besoing: et qu'on a, et en sa volonté, et en sa
fortune, la force et les moyens de s'en passer. Ie me connoy bien.
Mais il m'est malaisé d'imaginer nulle si pure liberalité de personne
enuers moy, nulle hospitalité si franche et gratuite, qui ne me semblast
disgratiée, tyrannique, et teinte de reproche, si la necessité
m'y auoit encheuestré. Comme le donner est qualité ambitieuse, et
de prerogatiue, aussi est l'accepter qualité de summission. Tesmoin
l'iniurieux, et querelleux refus, que Baiazet feit des presents, que
Temir luy enuoyoit. Et ceux qu'on offrit de la part de l'Empereur
Solyman, à l'Empereur de Calicut, le mirent en si grand despit,
que non seulement il les refusa rudement: disant, que ny luy ny ses
predecesseurs n'auoient accoustumé de prendre: et que c'estoit leur
office de donner: mais en outre feit mettre en vn cul de fosse, les
ambassadeurs enuoyez à cet effect. Quand Thetis, dit Aristote, flatte
Iuppiter: quand les Lacedemoniens flattent les Atheniens: ils ne
vont pas leur rafreschissant la memoire des biens, qu'ils leur ont
faits, qui est tousiours odieuse: mais la memoire des bien-faicts
qu'ils ont receuz d'eux. Ceux que ie voy si familierement employer
tout chacun et s'y engager: ne le feroient pas, s'ils sauouroient
comme moy la douceur d'vne pure liberté: et s'ils poisoient autant
que doit poiser à vn sage homme, l'engageure d'vne obligation. Elle
se paye à l'aduenture quelquefois: mais elle ne se dissout iamais.
Cruel garrotage, à qui ayme d'affranchir les coudees de sa liberté,
en tout sens. Mes cognoissants, et au dessus et au dessous de moy,
sçauent, s'ils en ont iamais veu, de moins sollicitant, requerant,
suppliant, ny moins chargeant sur autruy. Si ie le suis, au delà de
tout exemple moderne, ce n'est pas grande merueille: tant de
pieces de mes mœurs y contribuants. Vn peu de fierté naturelle:
l'impatience du refus: contraction de mes desirs et desseins: inhabileté
à toute sorte d'affaires. Et mes qualitez plus fauories, l'oysiueté,
la franchise. Par tout cela, i'ay prins à haine mortelle, d'estre
tenu ny à autre, ny par autre que moy. I'employe bien viuement,
tout ce que ie puis, à m'en passer: auant que i'employe la beneficence
d'vn autre, en quelque, ou legere ou poisante occasion ou besoing
que ce soit. Mes amis m'importunent estrangement, quand ils
me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins
de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m'engager
enuers celuy, qui ne me doibt rien. Cette condition ostee, et
cet' autre, qu'ils ne vueillent de moy chose negotieuse et soucieuse (car
i'ay denoncé à tout soing guerre capitale) ie suis commodement facile
et prest au besoing de chacun. Mais i'ay encore plus fuy à receuoir,
que ie n'ay cherché à donner: aussi est il bien plus aysé
selon Aristote. Ma fortune m'a peu permis de bien faire à autruy:
et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez maigrement logé. Si
elle m'eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes,
i'eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre
ou admirer. L'exprimeray-ie plus insolamment? i'eusse autant
regardé, au plaire, qu'au prouffiter. Cyrus tres-sagement, et par la
bouche d'vn tres bon capitaine, et meilleur philosophe encores,
estime sa bonté et ses biens faicts, loing au delà de sa vaillance, et
belliqueuses conquestes. Et le premier Scipion, par tout où il se
veut faire valoir, poise sa debonnaireté et humanité, au dessus de
sa hardiesse et de ses victoires: et a tousiours en la bouche ce glorieux
mot, Qu'il a laissé aux ennemys, autant à l'aymer, qu'aux
amys. Ie veux donc dire, que s'il faut ainsi debuoir quelque chose,
ce doibt estre à plus legitime tiltre, que celuy dequoy ie parle, auquel
la loy de cette miserable guerre m'engage: et non d'vn si gros
debte, comme celuy de ma totale conseruation: il m'accable. Ie
me suis couché mille fois chez moy, imaginant qu'on me trahiroit
et assommeroit cette nuict là: composant auec la Fortune, que ce
fust sans effroy et sans langueur. Et me suis escrié apres mon
patenostre,
_Impius hæc tam culta noualia miles habebit?_
Quel remede? c'est le lieu de ma naissance, et de la plus part de
mes ancestres: ils y ont mis leur affection et leur nom. Nous nous
durcissons à tout ce que nous accoustumons. Et à vne miserable
condition, comme est la nostre, ç'a esté vn tresfauorable present de
Nature, que l'accoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance
de plusieurs maux. Les guerres ciuiles ont cela de pire que
les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa
propre maison.
_Quàm miserum, porta vitam muróque tueri,
Vixque suæ tutum viribus esse domus!_
C'est grande extremité, d'estre pressé iusques dans son mesnage, et
repos domestique. Le lieu où ie me tiens, est tousiours le premier
et le dernier, à la batterie de nos troubles: et où la paix n'a iamais
son visage entier,
_Tum quoque cùm pax est, trepidant formidine belli.
Quoties pacem fortuna lacessit,
Hàc iter est bellis: melius, fortuna, dedisses
Orbe sub Eoo sedem, gelidàque sub Arcto,
Errantésque domos._
Ie tire par fois, le moyen de me fermir contre ces considerations,
de la nonchalance et lascheté. Elles nous menent aussi aucunement
à la resolution. Il m'aduient souuent, d'imaginer auec quelque plaisir,
les dangers mortels, et les attendre. Ie me plonge la teste baissee,
stupidement dans la mort, sans la considerer et recognoistre,
comme dans vne profondeur muette et obscure, qui m'engloutit
d'vn saut, et m'estouffe en vn instant, d'vn puissant sommeil, plein
d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la
consequence que i'en preuoy, me donne plus de consolation, que
l'effait de crainte. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure,
pour estre longue, que la mort est la meilleure, pour n'estre pas
longue. Ie ne m'estrange pas tant de l'estre mort, comme i'entre en
confidence auec le mourir. Ie m'enueloppe et me tapis en cet orage,
qui me doit aueugler et rauir de furie, d'vne charge prompte et
insensible. Encore s'il aduenoit, comme disent aucuns iardiniers,
que les roses et violettes naissent plus odoriferantes pres des aulx
et des oignons, d'autant qu'ils sucçent et tirent à eux, ce qu'il y a
de mauuaise odeur en la terre: aussi que ces deprauées natures,
humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent
d'autant meilleur et plus pur, par leur voysinage: que ie ne
perdisse pas tout. Cela n'est pas: mais de cecy il en peut estre
quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attraiante quand
elle est rare, et que la contrarieté et diuersité, roidit et resserre en
soy le bien faire: et l'enflamme par la ialousie de l'opposition, et
par la gloire. Les voleurs de leur grace, ne m'en veulent pas particulierement.
Ne fay-ie pas moy à eux. Il m'en faudroit à trop de
gents. Pareilles consciences logent sous diuerses sortes de robes. Pareille
cruauté, desloyauté, volerie. Et d'autant pire, qu'elle est plus
lasche, plus seure, et plus obscure, sous l'ombre des loix. Ie hay
moins l'iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et
iuridique. Nostre fieure est suruenuë en vn corps, qu'elle n'a de
guere empiré. Le feu y estoit, la flamme s'y est prinse. Le bruit est
plus grand: le mal, de peu. Ie respons ordinairement, à ceux qui
me demandent raison de mes voyages: Que ie sçay bien ce que ie
fuis, mais non pas ce que ie cherche. Si on me dit, que parmy les
estrangers il y peut auoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs
ne sont pas mieux nettes que les nostres: ie respons premierement,
qu'il est malaysé:
_Tam multæ scelerum facies!_