CHAPITRE X.

_De mesnager sa volonté._

AV prix du commun des hommes, peu de choses me touchent: ou

pour mieux dire, me tiennent. Car c'est raison qu'elles touchent,

pourueu qu'elles ne nous possedent. I'ay grand soin d'augmenter

par estude, et par discours, ce priuilege d'insensibilité, qui est naturellement

bien auancé en moy. I'espouse, et me passionne par

consequent, de peu de choses. I'ay la veuë clere: mais ie l'attache

à peu d'obiects: le sens delicat et mol: mais l'apprehension et

l'application, ie l'ay dure et sourde. Ie m'engage difficilement. Autant

que ie puis ie m'employe tout à moy. Et en ce subiect mesme,

ie briderois pourtant et soustiendrois volontiers, mon affection,

qu'elle ne s'y plonge trop entiere: puis que c'est vn subiect, que ie

possede à la mercy d'autruy, et sur lequel la Fortune a plus de

droict que ie n'ay. De maniere, que iusques à la santé, que i'estime

tant, il me seroit besoing, de ne la pas desirer, et m'y addonner si

furieusement, que i'en trouue les maladies importables. On se doibt

moderer, entre la haine de la douleur, et l'amour de la volupté. Et

ordonne Platon vne moyenne route de vie entre les deux. Mais aux

affections qui me distrayent de moy, et attachent ailleurs, à celles

là certes m'oppose-ie de toute ma force. Mon opinion est, qu'il se

faut prester à autruy, et ne se donner qu'à soy-mesme. Si ma volonté

se trouuoit aysée à s'hypothequer et à s'appliquer, ie n'y durerois

pas. Ie suis trop tendre, et par nature et par vsage,

_Fugax rerum, securâque in otia natus._

Les debats contestez et opiniastrez, qui donneroient en fin aduantage

à mon aduersaire; l'issue qui rendroit honteuse ma chaulde

poursuitte, me rongeroit à l'aduanture bien cruellement. Si ie mordois

à mesme, comme font les autres; mon ame n'auroit iamais la

force de porter les alarmes, et emotions, qui suyuent ceux qui embrassent

tant. Elle seroit incontinent disloquée par cette agitation

intestine. Si quelquefois on m'a poussé au maniement d'affaires estrangeres,

i'ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et

au foye; de m'en charger, non de les incorporer: de m'en soigner,

ouy; de m'en passionner, nullement: i'y regarde, mais ie ne les

couue point. I'ay assez affaire à disposer et ranger la presse domestique

que i'ay dans mes entrailles, et dans mes veines, sans y

loger, et me fouler d'vne presse estrangere. Et suis assez interessé

de mes affaires essentiels, propres, et naturels, sans en conuier

d'autres forains. Ceux qui sçauent combien ils se doiuent, et de

combien d'offices ils sont obligez à eux, trouuent que Nature leur a

donné cette commission plaine assez, et nullement oysifue. Tu as

bien largement affaire chez toy, ne t'esloigne pas. Les hommes

se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles

sont pour ceux, à qui ils s'asseruissent; leurs locataires sont chez

eux, ce ne sont pas eux. Cette humeur commune ne me plaist pas.

Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l'hypotequer qu'aux

occasions iustes. Lesquelles sont en bien petit nombre, si nous

iugeons sainement. Voyez les gens appris à se laisser emporter et

saisir, ils le font par tout. Aux petites choses comme aux grandes;

à ce qui ne les touche point, comme à ce qui les touche. Ils s'ingerent

indifferemment où il y a de la besongne; et sont sans vie,

quand ils sont sans agitation tumultuaire. _In negotiis sunt, negotij

causa._ Ils ne cherchent la besongne que pour embesongnement. Ce

n'est pas, qu'ils vueillent aller, tant, comme c'est, qu'ils ne se peuuent

tenir. Ne plus ne moins, qu'vne pierre esbranlée en sa cheute,

qui ne s'arreste iusqu'à tant qu'elle se couche. L'occupation est à

certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité.

Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau.

Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme

importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy,

chacun y distribue son temps et sa vie. Il n'est rien dequoy

nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules

l'auarice nous seroit vtile et louable. Ie prens vne complexion toute

diuerse. Ie me tiens sur moy. Et communément desire mollement

ce que ie desire, et desire peu: m'occupe et embesongne de mesme,

rarement et tranquillement. Tout ce qu'ils veulent et conduisent,

ils le font de toute leur volonté et vehemence. Il y a tant de mauuais

pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement

couler ce monde: et le glisser, non pas l'enfoncer. La

volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur.

_Incedis per ignes

Subpositos cineri doloso._

Messieurs de Bordeaux m'esleurent Maire de leur ville, estant

esloigné de France; et encore plus esloigné d'vn tel pensement. Ie

m'en excusay. Mais on m'apprint que i'auois tort; le commandement

du Roy s'y interposant aussi. C'est vne charge, qui doit sembler

d'autant plus belle, qu'elle n'a, ny loyer ny gain, autre que

l'honneur de son execution. Elle dure deux ans; mais elle peut estre

continuée par seconde eslection. Ce qui aduient tres rarement. Elle le

fut à moy; et ne l'auoit esté que deux fois auparauant: quelques

années y auoit, à Monsieur de Lansac; et fraichement à Monsieur

de Biron Mareschal de France. En la place duquel ie succeday; et

laissay la mienne, à Monsieur de Matignon aussi Mareschal de

France. Glorieux de si noble assistance.

_Vterque bonus pacis bellique minister._

La Fortune voulut part à ma promotion, par cette particuliere circonstance

qu'elle y mit du sien. Non vaine du tout. Car Alexandre

desdaigna les Ambassadeurs Corinthiens qui lui offroyent la bourgeoisie

de leur ville; mais quand ils vindrent à luy deduire, comme

Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia

gratieusement. A mon arriuée, ie me deschiffray fidelement, et

conscientieusement, tout tel que ie me sens estre: sans memoire,

sans vigilance, sans experience, et sans vigueur: sans hayne aussi,

sans ambition, sans auarice, et sans violence: à ce qu'ils fussent

informez et instruicts de ce qu'ils auoyent à attendre de mon seruice.

Et par ce que la cognoissance de feu mon pere les auoit seule

incitez à cela, et l'honneur de sa memoire: ie leur adioustay bien

clairement, que ie serois tres-marry que chose quelconque fist autant

d'impression en ma volonté, comme auoyent faict autrefois en

la sienne, leurs affaires, et leur ville, pendant qu'il l'auoit en gouuernement,

en ce lieu mesme auquel ils m'auoyent appellé. Il me

souuenoit, de l'auoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement

agitée de cette tracasserie publique; oubliant le doux air de sa maison,

où la foiblesse des ans l'auoit attaché long temps auant; et

son mesnage, et sa santé; et mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida

perdre, engagé pour eux, à des longs et penibles voyages. Il estoit

tel; et luy partoit cette humeur d'vne grande bonté de nature. Il

ne fut iamais ame plus charitable et populaire. Ce train, que ie

louë en autruy, ie n'ayme point à le suiure. Et ne suis pas sans

excuse. Il auoit ouy dire, qu'il se falloit oublier pour le prochain;

que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general.

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce

train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à

l'vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de

nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n'y

tinsions que trop, et d'vne attache trop naturelle; et n'ont espargné

rien à dire pour cette fin. Car il n'est pas nouueau aux sages, de

prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont. La

verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec

nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions.

Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les

redresser et amender. _Imperiti enim iudicant, et qui frequenter in

hoc ipsum fallendi sunt, ne errent._ Quand ils nous ordonnent, d'aymer

auant nous, trois, quatre, et cinquante degrez de choses; ils

representent l'art des archers, qui pour arriuer au poinct, vont

prenant leur visée grande espace au dessus de la bute. Pour dresser

vn bois courbe, on le recourbe au rebours. I'estime qu'au

temple de Pallas, comme nous voyons en toutes autres religions,

il y auoit des mysteres apparens, pour estre montrez au

peuple; et d'autres mysteres plus secrets, et plus haults, pour estre

montrés seulement à ceux qui en estoyent profez. Il est vray-semblable

qu'en ceux-cy, se trouue le vray poinct de l'amitié que chacun

se doit. Non vne amitié faulce, qui nous faict embrasser la

gloire, la science, la richesse, et telles choses, d'vne affection principalle

et immoderée, comme membres de nostre estre; ny vne

amitié molle et indiscrette; en laquelle il aduient ce qui se voit au

lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole. Mais vne amitié

salutaire et reglée; esgalement vtile et plaisante. Qui en sçait

les deuoirs, et les exerce, il est vrayement du cabinet des Muses; il

a attaint le sommet de la sagesse humaine, et de nostre bon heur.

Cettuy-cy, sçachant exactement ce qu'il se doit, trouue dans son

rolle, qu'il doit appliquer à soy, l'vsage des autres hommes, et du

monde; et pour ce faire, contribuer à la societé publique les deuoirs

et offices qui le touchent. Qui ne vit aucunement à autruy, ne

vit guere à soy. _Qui sibi amicus est, scito hunc amicum omnibus esse._

La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa conduite. Et

est ce pourquoy nous sommes icy. Comme qui oublieroit de bien et

saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y

acheminant et dressant les autres; ce seroit vn sot. Tout de mesme,

qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour

en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party.

Ie ne veux pas, qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention,

les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing:

_Non ipse pro charis amicis

Aut patria timidus perire._

Mais c'est par emprunt et accidentalement; l'esprit se tenant tousiours

en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation,

sans passion. L'agir simplement, luy couste si peu, qu'en

dormant mesme il agit. Mais il luy faut donner le bransle, auec

discretion. Car le corps reçoit les charges qu'on luy met sus, iustement

selon qu'elles sont: l'esprit les estend et les appesantit souuent

à ses despens, leur donnant la mesure que bon luy semble.

On faict pareilles choses auec diuers efforts, et differente contention

de volonté. L'vn va bien sans l'autre. Car combien de gens se

hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et

se pressent aux dangers des battailles, desquelles la perte, ne leur

troublera pas le voisin sommeil? Tel en sa maison, hors de ce danger,

qu'il n'oseroit auoir regardé, est plus passionné de l'yssue de

cette guerre, et en a l'ame plus trauaillée, que n'a le soldat qui y

employe son sang et sa vie. I'ay peu me mesler des charges publiques,

sans me despartir de moy, de la largeur d'vne ongle, et me

donner à autruy sans m'oster à moy. Cette aspreté et violence de

desirs, empesche plus, qu'elle ne sert à la conduitte de ce qu'on

entreprend. Nous remplit d'impatience enuers les euenemens, ou

contraires, ou tardifs: et d'aigreur et de soupçon enuers ceux, auec

qui nous negotions. Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle

nous sommes possedez et conduicts.

_Malè cuncta ministrat

Impetus._

Celuy qui n'y employe que son iugement, et son addresse, il y procede

plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon

le besoing des occasions: il faut d'atteinte, sans tourment, et

sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il

marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de

cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup

d'imprudence et d'iniustice. L'impetuosité de son desir l'emporte.

Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n'y preste beaucoup,

de peu de fruict. La philosophie veut qu'au chastiement des

offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance

en soit moindre, ains au rebours, afin qu'elle en soit d'autant

mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité

porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais

de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit

et consomme leur force. Comme en la precipitation, _festinatio tarda

est_. La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s'entraue et s'arreste.

_Ipsa se velocitas implicat._ Pour exemple. Selon ce que i'en vois par

vsage ordinaire, l'auarice n'a point de plus grand destourbier que

soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est

fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses,

masquée d'vn' image de liberalité. Vn Gentilhomme tres-homme

de bien, et mon amy, cuyda brouiller la santé de sa teste, par vne

trop passionnée attention et affection aux affaires d'vn Prince, son

maistre. Lequel maistre, s'est ainsi peinct soy-mesmes à moy:

Qu'il voit le poix des accidens, comme vn autre: mais qu'à ceux

qui n'ont point de remede, il se resoult soudain à la souffrance:

aux autres, apres y auoir ordonné les prouisions necessaires, ce

qu'il peut faire promptement par la viuacité de son esprit, il attend

en repos ce qui s'en peut ensuiure. De vray, ie l'ay veu à mesme,

maintenant vne grande nonchalance et liberté d'actions et de visage,

au trauers de bien grands affaires et bien espineux. Ie le

trouue plus grand et plus capable, en vne mauuaise, qu'en vne

bonne fortune. Ses pertes luy sont plus glorieuses, que ses victoires,

et son deuil que son triomphe. Considerez, qu'aux actions

mesmes qui sont vaines et friuoles: au ieu des eschecs, de la

paulme, et semblables, cet engagement aspre et ardant d'vn desir

impetueux, iette incontinent l'esprit et les membres, à l'indiscretion,

et au desordre. On s'esblouit, on s'embarasse soy mesme. Celuy qui

se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours

chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit

d'autant plus auantageusement et seurement. Nous empeschons

au demeurant, la prise et la serre de l'ame, à luy donner tant de

choses à saisir. Les vnes, il les luy faut seulement presenter, les

autres attacher, les autres incorporer. Elle peut voir et sentir toutes

choses, mais elle ne se doit paistre que de soy. Et doit estre instruicte,

de ce qui la touche proprement, et qui proprement est de

son auoir, et de sa substance. Les loix de Nature nous apprennent

ce que iustement, il nous faut. Apres que les sages nous ont dit,

que selon elle personne n'est indigent, et que chacun l'est selon

l'opinion, ils distinguent ainsi subtilement, les desirs qui viennent

d'elle, de ceux qui viennent du desreglement de nostre fantasie.

Ceux desquels on voit le bout, sont siens, ceux qui fuyent deuant

nous, et desquels nous ne pouuons ioindre la fin, sont nostres. La

pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l'ame,

impossible.

_Nam si, quod satis est homini, id satis esse potesset,

Hoc sat erat: nunc, quum hoc non est, quî credimus porro,

Diuitias vllas animum m'i explere potesse?_

Socrates voyant porter en pompe par sa ville, grande quantité de

richesse, ioyaux et meubles de prix: Combien de choses, dit-il, ie

ne desire point! Metrodorus viuoit du poix de douze onces par iour,

Epicurus à moins: Metroclez dormoit en hyuer auec les moutons,

en esté aux cloistres des Eglises. _Sufficit ad id natura, quod poscit._

Cleanthes viuoit de ses mains, et se vantoit, que Cleanthes, s'il

vouloit, nourriroit encore vn autre Cleanthes. Si ce que Nature

exactement, et originelement nous demande, pour la conseruation

de nostre estre, est trop peu (comme de vray combien ce l'est, et

combien à bon comte nostre vie se peut maintenir, il ne se doit

exprimer mieux que par cette consideration: Que c'est si peu, qu'il

eschappe la prise et le choc de la Fortune, par sa petitesse) dispensons

nous de quelque chose plus outre; appellons encore nature,

l'vsage et condition de chacun de nous; taxons nous, traitons nous

à cette mesure; estendons noz appartenances et noz comtes iusques

là. Car iusques là, il me semble bien, que nous auons quelque

excuse. L'accoustumance est vne seconde nature, et non moins

puissante. Ce qui manque à ma coustume ie tiens qu'il me manque.

Et i'aymerois presque esgalement qu'on m'ostast la vie, que si on

me l'essimoit et retranchoit bien loing de l'estat auquel ie l'ay vescue

si long temps. Ie ne suis plus en termes d'vn grand changement,

ny de me ietter à vn nouueau train et inusité; non pas mesme

vers l'augmentation: il n'est plus temps de deuenir autre. Et comme

ie plaindrois quelque grande aduenture, qui me tombast à cette

heure entre mains, qu'elle ne seroit venuë en temps que i'en peusse

iouyr,

_Quo mihi fortunæ, si non conceditur vti?_

Ie me plaindroy de mesme, de quelque acquest interne. Il vault

quasi mieux iamais, que si tard, deuenir honneste homme. Et bien

entendu à viure, lors qu'on n'a plus de vie. Moy, qui m'en vay, resigneroy

facilement à quelqu'vn, qui vinst, ce que i'apprends de

prudence, pour le commerce du monde. Moustarde apres disner. Ie

n'ay que faire du bien, duquel ie ne puis rien faire. A quoy la

science, à qui n'a plus de teste? C'est iniure et deffaueur de Fortune,

de nous offrir des presents, qui nous remplissent d'vn iuste

despit de nous auoir failly en leur saison. Ne me guidez plus: ie ne

puis plus aller. De tant de membres, qu'a la suffisance, la patience

nous suffit. Donnez la capacité d'vn excellent dessus, au chantre qui a

les poulmons pourris! Et d'eloquence à l'eremite relegué aux deserts

d'Arabie. Il ne faut point d'art, à la cheute. La fin se trouue de

soy, au bout de chasque besongne. Mon monde est failly, ma forme

expirée. Ie suis tout du passé. Et suis tenu de l'authorizer et d'y

conformer mon issue. Ie veux dire cecy par maniere d'exemple. Que

l'eclipsement nouueau des dix iours du Pape, m'ont prins si bas,

que ie ne m'en puis bonnement accoustrer. Ie suis des années, ausquelles

nous comtions autrement. Vn si ancien et long vsage, me

vendique et rappelle à soy. Ie suis contraint d'estre vn peu heretique

par là. Incapable de nouuelleté, mesme correctiue. Mon imagination

en despit de mes dents se iette tousiours dix iours plus

auant, ou plus arriere: et grommelle à mes oreilles. Cette regle touche

ceux, qui ont à estre. Si la santé mesme, si succrée vient à me

retrouuer par boutades, c'est pour me donner regret plustost que

possession de soy. Ie n'ay plus où la retirer. Le temps me laisse.

Sans luy rien ne se possede. O que ie feroy peu d'estat de ces

grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent

qu'aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant,

combien deuëment on les exercera, que combien peu longuement

on les exercera: dés l'entrée on vise à l'issue. Somme: me voicy

apres d'acheuer cet homme, non d'en refaire vn autre. Par long

vsage, cette forme m'est passée en substance, et fortune en nature.

Ie dis donc, que chacun d'entre nous foiblets, est excusable

d'estimer sien, ce qui est compris soubs cette mesure. Mais aussi

au delà de ces limites, ce n'est plus que confusion. C'est la plus

large estandue que nous puissions octroyer à noz droicts. Plus nous

amplifions nostre besoing et possession, d'autant plus nous engageons

nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez. La carriere

de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite,

des commoditez les plus proches et contigues. Et doit en

outre, leur course, se manier, non en ligne droicte, qui face bout

ailleurs, mais en rond, duquel les deux pointes se tiennent et terminent

en nous, par vn brief contour. Les actions qui se conduisent

sans cette reflexion, s'entend voisine reflexion et essentielle, comme

sont celles des auaricieux, des ambitieux, et tant d'autres, qui courent

de pointe, desquels la course les emporte tousiours deuant

eux, ce sont actions erronées et maladiues. La plus part de noz

vacations sont farcesques. _Mundus vniuersus exercet histrioniam._ Il

faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d'vn personnage

emprunté. Du masque et de l'apparence, il n'en faut pas faire vne

essence réelle, ny de l'estranger le propre. Nous ne sçauons pas

distinguer la peau de la chemise. C'est assés de s'enfariner le visage,

sans s'enfariner la poictrine. I'en vois qui se transforment et

se transsubstantient en autant de nouuelles figures, et de nouueaux

estres, qu'ils entreprennent de charges: et qui se prelatent iusques

au foye et aux intestins: et entrainent leur office iusques en leur

garderobe. Ie ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades,

qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur

suitte, ou leur mule. _Tantum se fortunæ permittunt, etiam vt naturam

dediscant._ Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours

naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne,

ont tousiours esté deux, d'vne separation bien claire. Pour

estre aduocat ou financier, il n'en faut pas mescognoistre la fourbe,

qu'il y a en telles vacations. Vn honneste homme n'est pas comtable

du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser

l'exercice. C'est l'vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure

du monde, et s'en preualoir, tel qu'on le trouue. Mais le iugement

d'vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer,

comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy

à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à

soy-mesmes. Ie ne sçay pas m'engager si profondement, et si entier.

Quand ma volonté me donne à vn party, ce n'est pas d'vne si violente

obligation, que mon entendement s'en infecte. Aux presens

brouillis de cet estat, mon interest ne m'a faict mescognoistre, ny

les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables

en ceux que i'ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur

costé: moy ie n'excuse pas seulement la plus part des choses, qui

sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider

contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en

equanimité, et pure indifference. _Neque extra necessitates belli, præcipuum

odium gero._ Dequoy ie me gratifie, d'autant que ie voy communément

faillir au contraire. Ceux qui allongent leur cholere, et

leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent

qu'elle leur part d'ailleurs, et de cause particuliere. Tout ainsi

comme, à qui estant guary de son vlcere, la fiebure demeure encore,

montre qu'elle auoit vn autre principe plus caché. C'est qu'ils

n'en ont point à la cause, en commun: et entant qu'elle blesse l'interest

de touts, et de l'estat. Mais luy en veulent, seulement en ce,

qu'elle leur masche en priué. Voyla pourquoy, ils s'en picquent de

passion particuliere, et au delà de la iustice, et de la raison publique.

_Non tam omnia vniuersi, quàm ea, quæ ad quemque pertinerent,

singuli carpebant._ Ie veux que l'aduantage soit pour nous: mais ie

ne forcene point, s'il ne l'est. Ie me prens fermement au plus sain

des partis. Mais ie n'affecte pas qu'on me remarque specialement,

ennemy des autres, et outre la raison generalle. I'accuse merueilleusement

cette vitieuse forme d'opiner: Il est de la Ligue: car il

admire la grace de Monsieur de Guyse. L'actiueté du Roy de Nauarre

l'estonne: il est Huguenot. Il trouue cecy à dire aux mœurs du

Roy: il est seditieux en son cœur. Et ne conceday pas au magistrat

mesme, qu'il eust raison, de condamner vn liure, pour auoir logé

entre les meilleurs poëtes de ce siecle, vn heretique. N'oserions

nous dire d'vn voleur, qu'il a belle greue? Faut-il, si elle est putain,

qu'elle soit aussi punaise? Aux siecles plus sages, reuoqua-on

le superbe tiltre de Capitolinus, qu'on auoit auparauant donné à

Marcus Manlius, comme conseruateur de la religion et liberté publique?

Estouffa-on la memoire de sa liberalité, et de ses faicts

d'armes, et recompenses militaires ottroyées à sa vertu, par ce qu'il

affecta depuis la Royauté, au preiudice des loix de son pays? S'ils

ont prins en haine vn aduocat, l'endemain il leur deuient ineloquent.

I'ay touché ailleurs le zele, qui poulsa des gens de bien à semblables

fautes. Pour moy, ie sçay bien dire: Il faict meschamment

cela, et vertueusement cecy. De mesmes, aux prognostiques ou euenements

sinistres des affaires, ils veulent, que chacun en son party

soit aueugle ou hebeté: que nostre persuasion et iugement, serue

non à la verité, mais au proiect de nostre desir. Ie faudroy plustost

vers l'autre extremité: tant ie crains, que mon desir me suborne.

Ioint, que ie me deffie vn peu tendrement, des choses que ie souhaitte.

I'ay veu de mon temps, merueilles en l'indiscrette et

prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la

creance et l'esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus

cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes,

et les songes. Ie ne m'estonne plus de ceux, que les singeries

d'Apollonius et de Mahumed embufflerent. Leur sens et entendement,

est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion

n'a plus d'autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur

cause. I'auoy remarqué souuerainement cela, au premier de noz

partis fiebureux. Cet autre, qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte.

Par où ie m'aduise, que c'est vne qualité inseparable des

erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s'entrepoussent,

suiuant le vent, comme les flotz. On n'est pas du corps,

si on s'en peut desdire: si on ne vague le train commun. Mais

certes on faict tort aux partis iustes, quand on les veut secourir de

fourbes. I'y ay tousiours contredict. Ce moyen ne porte qu'enuers

les testes malades. Enuers les saines, il y a des voyes plus seures, et

non seulement plus honnestes, à maintenir les courages, et excuser

les accidents contraires. Le ciel n'a point veu vn si poisant desaccord,

que celuy de Cæsar, et de Pompeius; ny ne verra pour

l'aduenir. Toutesfois il me semble recognoistre en ces belles ames,

vne grande moderation de l'vn enuers l'autre. C'estoit vne ialousie

d'honneur et de commandement, qui ne les emporta pas à hayne

furieuse et indiscrette; sans malignité et sans detraction. En leurs

plus aigres exploicts, ie descouure quelque demeurant de respect,

et de bien-vueillance. Et iuge ainsi; que s'il leur eust esté possible,

chacun d'eux eust desiré de faire son affaire sans la ruyne de son

compagnon, plustost qu'auec sa ruyne. Combien autrement il en va

de Marius, et de Sylla: prenez y garde. Il ne faut pas se precipiter

si esperduement apres nos affections, et interestz. Comme estant

ieune, ie m'opposois au progrez de l'amour, que ie sentoy trop

auancer sur moy; et m'estudiois qu'il ne me fust si aggreable, qu'il

vinst à me forcer en fin, et captiuer du tout à sa mercy. I'en vse de

mesme à toutes autres occasions, où ma volonté se prend auec trop

d'appetit. Ie me panche à l'opposite de son inclination, comme ie la

voy se plonger, et enyurer de son vin. Ie fuis à nourrir son plaisir

si auant, que ie ne l'en puisse plus r'auoir, sans perte sanglante.

Les ames qui par stupidité ne voyent les choses qu'à demy, iouissent

de cet heur, que les nuisibles les blessent moins. C'est vne ladrerie

spirituelle, qui a quelque air de santé; et telle santé, que la philosophie

ne mesprise pas du tout. Mais pourtant, ce n'est pas raison

de la nommer sagesse: ce que nous faisons souuent. Et de cette maniere

se moqua quelqu'vn anciennement de Diogenes, qui alloit

embrassant en plein hyuer tout nud, vne image de neige pour

l'essay de sa patience. Celuy-là le rencontrant en cette desmarche:

As tu grand froid à cette heure, luy dit-il? Du tout point, respond

Diogenes. Or suiuit l'autre: Que penses-tu donc faire de difficile, et

d'exemplaire à te tenir là? Pour mesurer la constance, il faut necessairement

sçauoir la souffrance. Mais les ames qui auront à

voir les euenemens contraires, et les iniures de la Fortune, en leur

profondeur et aspreté, qui auront à les poiser et gouster, selon leur

aigreur naturelle, et leur charge, qu'elles emploient leur art, à se

garder d'en enfiler les causes, et en destournent les aduenues. Que

fit le Roy Cotys? il paya liberalement la belle et riche vaisselle

qu'on lui auoit presentée: mais parce qu'elle estoit singulierement

fragile, il la cassa incontinent luy-mesme; pour s'oster de bonne

heure vne si aisée matiere de courroux contre ses seruiteurs. Pareillement,

i'ay volontiers euité de n'auoir mes affaires confus: et

n'ay cherché, que mes biens fussent contigus à mes proches: et

ceux à qui i'ay à me ioindre d'vne estroitte amitié: d'où naissent

ordinairement matieres d'alienation et dissociation. I'aymois autresfois

les ieux hazardeux des cartes et detz; ie m'en suis deffaict, il

y a long temps; pour cela seulement, que quelque bonne mine que

ie fisse en ma perte, ie ne laissois pas d'en auoir au dedans de la

picqueure. Vn homme d'honneur, qui doit sentir vn desmenti, et

vne offence iusques au cœur, qui n'est pour prendre vne mauuaise

excuse en payement et consolation, qu'il euite le progrez des altercations

contentieuses. Ie fuis les complexions tristes, et les hommes

hargneux, comme les empestez. Et aux propos que ie ne puis traicter

sans interest, et sans emotion, ie ne m'y mesle, si le deuoir ne

m'y force. _Melius non incipient, quàm desinent_. La plus seure façon

est donc, se preparer auant les occasions. Ie sçay bien, qu'aucuns

sages ont pris autre voye; et n'ont pas crainct de se harper et engager

iusques au vif, à plusieurs obiects. Ces gens là s'asseurent de

leur force, soubs laquelle ils se mettent à couuert en toute sorte de

succez ennemis, faisant lucter les maux, par la vigueur de la

patience:

_Velut rupes vastum quæ prodit in æquor,

Obuia ventorum furiis, expostâque ponto

Vim cunctam atque minas perfert cælique marisque,

Ipsa immota manens._

N'attaquons pas ces exemples; nous n'y arriuerions point. Ils

s'obstinent à voir resoluement, et sans se troubler, la ruyne de leur

pays, qui possedoit et commandoit toute leur volonté. Pour noz

ames communes, il y a trop d'effort, et trop de rudesse à cela. Caton

en abandonna la plus noble vie, qui fut onques. A nous autres

petis, il faut fuyr l'orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment,

non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions

parer. Zenon voyant approcher Chremonidez ieune homme

qu'il aymoit, pour se seoir au pres de luy: se leua soudain. Et

Cleanthes, luy en demandant la raison: I'entendz, dit-il, que les

medecins ordonnent le repos principalement, et deffendent l'emotion

à toutes tumeurs. Socrates ne dit point: Ne vous rendez pas

aux attraicts de la beauté; soustenez la, efforcez vous au contraire.

Fuyez la, faict-il, courez hors de sa veuë et de son rencontre, comme

d'vne poison puissante qui s'eslance et frappe de loing. Et son bon

disciple feignant ou recitant; mais, à mon aduis, recitant plustost

que feignant, les rares perfections de ce grand Cyrus, le fait deffiant

de ses forces à porter les attraicts de la diuine beauté de cette

illustre Panthée sa captiue, et en commettant la visite et garde à vn

autre, qui eust moins de liberté que luy. Et le Sainct Esprit de

mesme, _ne nos inducas in tentationem_. Nous ne prions pas que nostre

raison ne soit combatue et surmontée par la concupiscence,

mais qu'elle n'en soit pas seulement essayée: que nous ne soyons

conduits en estat où nous ayons seulement à souffrir les approches,

solicitations, et tentations du peché: et supplions nostre Seigneur

de maintenir nostre conscience tranquille, plainement et parfaictement

deliurée du commerce du mal. Ceux qui disent auoir raison

de leur passion vindicatiue, ou de quelqu'autre espece de passion

penible: disent souuent vray: comme les choses sont, mais

non pas comme elles furent. Ils parlent à nous, lors que les causes

de leur erreur sont nourries et auancées par eux mesmes. Mais reculez

plus arriere, r'appelez ces causes à leur principe: là, vous les

prendrez sans vert. Veulent ils que leur faute soit moindre, pour

estre plus vieille: et que d'vn iniuste commencement la suitte soit

iuste? Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s'en vlcerer

ou maigrir, il sera desplaisant, mais non pas transi, de le voir

menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse. Pauure

vaisseau, que les flots, les vents, et le pilote, tirassent à si contraires

desseins!

_In tam diuersa, magister,

Ventus et vnda trahunt._

Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose

dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la

froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l'inconstance de

leur volonté. Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d'vne

propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur

perte. Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne

s'altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son

merite. Vn quart d'once de patience, prouuoit à tels inconuenients.

Ie me trouue bien de cette recepte; me racheptant des commencemens,

au meilleur compte que ie puis. Et me sens auoir eschappé

par son moyen beaucoup de trauail et de difficultez. Auec bien peu

d'effort, i'arreste ce premier bransle de mes esmotions. Et abandonne

le subject, qui me commence à poiser, et auant qu'il m'emporte.

Qui n'arreste le partir, n'a garde d'arrester la course. Qui ne

sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées. Qui ne peut

venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin.

Ny n'en soustiendra la cheute, qui n'en a peu soustenir l'esbranslement.

_Etenim ipsæ se impellunt, vbi semel à ratione discessum est:

ipsáque sibi imbecillitas indulget, in altùmque prouehitur imprudens,

nec reperit locum consistendi._ Ie sens à temps, les petits vents qui

me viennent taster et bruire au dedans, auant-coureurs de la

tempeste:

_Ceu flamina prima

Cùm deprensa fremunt syluis, et cæca volutant

Murmura, venturos nautis prodentia ventos._

A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice,

pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn

siecle d'ennuys, et d'ordes et viles practiques, plus ennemies de mon

naturel, que n'est la gehenne et le feu? _Conuenit à litibus quantum

licet, et nescio an paulo plus etiam quàm licet, abhorrentem esse: Est

enim non modo liberale, paululum nonnunquam de suo iure decedere,

sed interdum etiam fructuosum._ Si nous estions bien sages, nous

nous deurions resiouir et venter, ainsi que i'ouy vn iour bien naïuement,

vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa

mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou

autre chose d'importune garde. Les faueurs mesmes, que la Fortune

pouuoit m'auoir donné, parentez, et accointances, enuers ceux, qui

ont souueraine authorité en ces choses là: i'ay beaucoup faict selon

ma conscience, de fuyr instamment de les employer au preiudice

d'autruy, et de ne monter par dessus leur droicte valeur, mes

droicts. En fin i'ay tant fait par mes iournées, à la bonne heure le

puisse-ie dire, que me voicy encore vierge de procés, qui n'ont pas

laissé de se conuier plusieurs fois à mon seruice, par bien iuste tiltre,

s'il m'eust pleu d'y entendre. Et vierge de querelles. I'ay sans

offence de poix, passiue ou actiue, escoulé tantost vne longue vie:

et sans auoir ouy pis que mon nom. Rare grace du ciel. Noz plus

grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules. Combien

encourut de ruyne nostre dernier Duc de Bourgongne, pour la querelle

d'vne charretée de peaux de mouton! Et l'engraueure d'vn cachet,

fust-ce pas la premiere et maistresse cause, du plus horrible croullement,

que cette machine aye onques souffert? Car Pompeius et

Cæsar, ce ne sont que les reiectons et la suitte, des deux autres. Et

i'ay veu de mon temps, les plus sages testes de ce royaume, assemblées

auec grande ceremonie, et publique despence, pour des traictez

et accords, desquels la vraye decision, despendoit ce pendant en

toute souueraineté, des deuis du cabinet des dames, et inclination

de quelque femmelette. Les poëtes ont bien entendu cela, qui ont

mis, pour vne pomme, la Grece et l'Asie à feu et à sang. Regardez

pourquoy celuy-là s'en va courre fortune de son honneur et de sa

vie, à tout son espée et son poignart; qu'il vous die d'où vient la

source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l'occasion

en est vaine, et friuole. A l'enfourner, il n'y va que d'vn peu

d'auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes

tirent. Il y faict besoing de grandes prouisions, bien plus difficiles

et importantes. De combien est il plus aisé, de n'y entrer pas que

d'en sortir? Or il faut proceder au rebours du roseau, qui produict

vne longue tige et droicte, de la premiere venue; mais apres, comme

s'il s'estoit allanguy et mis hors d'haleine, il vient à faire des nœuds

frequens et espais, comme des pauses; qui montrent qu'il n'a plus

cette premiere vigueur et constance. Il faut plustost commencer

bellement et froidement; et garder son haleine et ses vigoureux

eslans, au fort et perfection de la besongne. Nous guidons les affaires

en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais

par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident

et emportent, et auons à les suyure. Pourtant n'est-ce pas à dire,

que ce conseil m'aye deschargé de toute difficulté; et que ie n'aye

eu affaire souuent à gourmer et brider mes passions. Elles ne se

gouuernent pas tousiours selon la mesure des occasions: et ont

leurs entrées mesmes, souuent aspres et violentes. Tant y a, qu'il

s'en tire vne belle espargne, et du fruict. Sauf pour ceux, qui au

bien faire, ne se contentent de nul fruict, si la reputation en est à

dire. Car à la verité, vn tel effect, n'est en comte qu'à chacun en

soy. Vous en estes plus content; mais non plus estimé: vous estant

reformé, auant que d'estre en danse, et que la matiere fust en veuë.

Toutesfois aussi, non en cecy seulement, mais en tous autres deuoirs

de la vie, la route de ceux qui visent à l'honneur, est bien diuerse

à celle que tiennent ceux qui se proposent l'ordre et la raison.

I'en trouue, qui se mettent inconsiderément et furieusement en

lice, et s'alentissent en la course. Comme Plutarque dit, que ceux

qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder

quoy qu'on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole,

et à se desdire. Pareillement qui entre legerement en querelle, est

subiect d'en sortir aussi legerement. Cette mesme difficulté, qui

me garde de l'entamer, m'inciteroit d'y tenir ferme, quand ie serois

esbranlé et eschauffé. C'est une mauuaise façon. Depuis qu'on y

est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, disoit Bias,

mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en

faute de cœur; qui est encore moins supportable. La plus part

des accords de noz querelles du iourd'hui, sont honteux et menteurs.

Nous ne cherchons qu'à sauuer les apparences et trahissons

cependant, et desaduouons noz vrayes intentions. Nous plastrons le

faict. Nous sçauons comment nous l'auons dict, et en quel sens, et

les assistans le sçauent, et noz amis à qui nous auons voulu faire

sentir nostre aduantage. C'est aux despens de nostre franchise, et

de l'honneur de nostre courage, que nous desaduouons nostre pensée,

et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder.

Nous nous desmentons nous mesmes, pour sauuer vn desmentir

que nous auons donné à vn autre. Il ne faut pas regarder si vostre

action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c'est

vostre vraye et sincere interpretation, qu'il faut mes-huy maintenir;

quoy qu'il vous couste. On parle à vostre vertu, et à vostre

conscience: ce ne sont parties à mettre en masque. Laissons ces

vils moyens, et ces expediens, à la chicane du palais. Les excuses

et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l'indiscretion,

me semblent plus laides que l'indiscretion mesme. Il vaudroit

mieux l'offencer encore vn coup, que de s'offencer soy mesme,

en faisant telle amende à son aduersaire. Vous l'auez braué esmeu

de cholere, et vous l'allez rappaiser et flatter en vostre froid et

meilleur sens: ainsi vous vous soubsmettez plus, que vous ne vous

estiez aduancé. Ie ne trouue aucun dire si vicieux à vn Gentil-homme,

comme le desdire me semble luy estre honteux: quand

c'est vn desdire, qu'on luy arrache par authorité. D'autant que l'opiniastreté,

luy est plus excusable, que la pusillanimité. Les passions,

me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles

à moderer. _Excinduntur facilius animo, quàm temperantur_. Qui ne

peut atteindre à cette noble impassibilité Stoique, qu'il se sauue au

giron de cette mienne stupidité populaire. Ce que ceux-là faisoyent

par vertu, ie me duits à le faire par complexion. La moyenne region

loge les tempestes; les deux extremes, des hommes philosophes, et

des hommes ruraux, concurrent en tranquillité et en bon heur;

_Felix qui potuit rerum cognoscere causas,

Atque metus omnes et inexorabile fatum

Subiecit pedibus, strepitúmque Acherontis auari!

Fortunatus et ille, Deos qui nouit agrestes,

Panáque, Syluanúmque senem, Nymphásque sorores!_

De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant

faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors

en sa petitesse, on n'en descouure pas le danger, quand il est accreu,

on n'en descouure plus le remede. I'eusse rencontré vn million

de trauerses, tous les iours, plus mal aisées à digerer, au cours

de l'ambition, qu'il ne m'a esté mal-aysé d'arrester l'inclination naturelle

qui m'y portoit.

_Iure perhorrui

Latè conspicuum tollere verticem._

Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses

interpretations: car trop de testes en iugent. Aucuns disent,

de cette mienne occupation de ville (et ie suis content d'en parler

vn mot: non qu'elle le vaille, mais pour seruir de montre de mes

mœurs en telles choses) que ie m'y suis porté en homme qui s'esmeut

trop laschement, et d'vne affection languissante: et ils ne sont

pas du tout esloignez d'apparence. I'essaye à tenir mon ame et mes

pensées en repos. _Cùm semper natura, tum etiam ætate iam quietus._ Et

si elles se desbauchent par fois, à quelque impression rude et penetrante,

c'est à la verité sans mon conseil. De cette langueur naturelle,

on ne doibt pourtant tirer aucune preuue d'impuissance: car

faute de soing, et faute de sens, ce sont deux choses: et moins de

mes-cognoissance et d'ingratitude enuers ce peuple, qui employa

tous les plus extremes moyens qu'il eust en ses mains, à me gratifier:

et auant m'auoir cogneu, et apres. Et fit bien plus pour moy,

en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premierement.

Ie luy veux tout le bien qui se peut. Et certes si l'occasion y eust

esté, il n'est rien que i'eusse espargné pour son seruice. Ie me suis

esbranlé pour luy, comme ie fais pour moy. C'est vn bon peuple,

guerrier et genereux: capable pourtant d'obeyssance et discipline,

et de seruir à quelque bon vsage, s'il y est bien guidé. Ils disent

aussi, cette mienne vacation s'estre passée sans marque et sans

trace. Il est bon. On accuse ma cessation, en vn temps, où quasi

tout le monde estoit conuaincu de trop faire. I'ay vn agir trepignant

où la volonté me charrie. Mais cette pointe est ennemye de perseuerance.

Qui se voudra seruir de moy, selon moy, qu'il me donne des

affaires où il face besoing de vigueur, et de liberté: qui ayent vne

conduitte droicte, et courte: et encores hazardeuse: i'y pourray

quelque chose. S'il la faut longue, subtile, laborieuse, artificielle,

et tortue, il fera mieux de s'addresser à quelqu'autre. Toutes charges

importantes ne sont pas difficiles. I'estois preparé à m'embesongner

plus rudement vn peu, s'il en eust esté grand besoing. Car

il est en mon pouuoir, de faire quelque chose plus que ie ne fais, et

que ie n'ayme à faire. Ie ne laissay que ie sçache, aucun mouuement,

que le deuoir requist en bon escient de moy. I'ay facilement

oublié ceux, que l'ambition mesle au deuoir, et couure de son tiltre.

Ce sont ceux, qui le plus souuent remplissent les yeux et les

oreilles, et contentent les hommes. Non pas la chose, mais l'apparence

les paye. S'ils n'oyent du bruict, il leur semble qu'on dorme.

Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I'arresterois

bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre

sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d'inflammation? ie

l'emprunte, et m'en masque. Mes mœurs sont mousses, plustost

fades, qu'aspres. Ie n'accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu

que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix

dorment de mesme. Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et

muette. _Neque submissam et abiectam, neque se efferentem._ Ma fortune

le veut ainsi. Ie suis nay d'vne famille, qui a coulé sans

esclat, et sans tumulte: et de longue memoire, particulierement

ambitieuse de preud'hommie. Nos hommes sont si formez à l'agitation

et ostentation, que la bonté, la moderation, l'equabilité, la

constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus.

Les corps raboteux se sentent, les polis se manient imperceptiblement.

La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses

qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent. C'est agir

pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre

à faire en la place, ce qu'on peut faire en la chambre du

conseil: et en plain midy, ce qu'on eust faict la nuict precedente:

et d'estre ialoux de faire soy-mesme, ce que son compaignon faict

aussi bien. Ainsi faisoyent aucuns chirurgiens de Grece, les operations

de leur art, sur des eschaffaux à la veuë des passans, pour en

acquerir plus de practique, et de chalandise. Ils iugent, que les

bons reglemens ne se peuuent entendre, qu'au son de la trompette.

L'ambition n'est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts

que les nostres. On disoit à Alexandre: Vostre pere vous lairra vne

grande domination, aysée, et pacifique: ce garçon estoit enuieux

des victoires de son pere, et de la iustice de son gouuernement. Il

n'eust pas voulu iouyr l'empire du monde, mollement et paisiblement.

Alcibiades en Platon, ayme mieux mourir, ieune, beau, riche,

noble, sçauant, tout cela par excellence, que de s'arrester en l'estat

de cette condition. Cette maladie est à l'auanture excusable, en vne

ame si forte et si plaine. Quand ces ametes naines, et chetiues, s'en

vont embabouynant: et pensent espandre leur nom, pour auoir

iugé à droict vn affaire, ou continué l'ordre des gardes d'vne porte

de ville: ils en montrent d'autant plus le cul, qu'ils esperent en

hausser la teste. Ce menu bien faire, n'a ne corps ne vie. Il va

s'esuanouyssant en la premiere bouche: et ne se promeine que d'vn

carrefour de ruë à l'autre. Entretenez en hardiment vostre fils et

vostre valet. Comme cet ancien, qui n'ayant autre auditeur de ses

loüanges, et consent de sa valeur, se brauoit auec sa chambriere,

en s'escriant: O Perrete, le galant et suffisant homme de maistre

que tu as! Entretenez vous en vous-mesme, au pis aller. Comme vn

conseiller de ma cognoissance, ayant desgorgé vne battelée de paragraphes,

d'vne extreme contention, et pareille ineptie: s'estant

retiré de la chambre du conseil, au pissoir du palais: fut ouy marmotant

entre les dents tout conscientieusement: _Non nobis, Domine,

non nobis, sed nomini tuo da gloriam._ Qui ne peut d'ailleurs,

si se paye de sa bourse. La renommée ne se prostitue pas à si

vil comte. Les actions rares et exemplaires, à qui elle est deuë ne

souffriroient pas la compagnie de cette foule innumerable de petites

actions iournalieres. Le marbre esleuera vos titres tant qu'il

vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter

vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens.

Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y

est ioincte. Voyre ny la simple estimation, n'est deuë à toute action,

qui n'ait de la vertu, selon les Stoïciens. Et ne veulent, qu'on sçache

seulement gré, à celuy qui par temperance, s'abstient d'vne

vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de

Scipion l'Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue

d'auoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne

comme de son siecle. Nous auons les voluptez sortables à nostre

fortune: n'vsurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont

plus naturelles. Et d'autant plus solides et seures, qu'elles sont

plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition

refusons l'ambition. Desdaignons cette faim de renommée et d'honneur,

basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte

de gens: _Quæ est ista laus quæ possit è macello peti?_ par moyens

abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C'est deshonneur d'estre

ainsin honnoré. Apprenons à n'estre non plus auides, que nous

sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action vtile et innocente,

c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare.

Ils la veulent mettre, pour le prix qu'elle leur couste. A mesure,

qu'vn bon effect est plus esclatant: ie rabats de sa bonté, le soupçon

en quoy i'entre, qu'il soit produict, plus pour estre esclatant,

que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont

bien plus de grace, qui eschappent de la main de l'ouurier, nonchalamment

et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit

apres, et releue de l'ombre, pour les pousser en lumiere: à

cause d'elles mesmes. _Mihi quidem laudabiliora videntur omnia,

quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt_: dit le plus glorieux

homme du monde. Ie n'auois qu'à conseruer et durer, qui

sont effects sourds et insensibles. L'innouation est de grand lustre.

Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et

n'auons à nous deffendre que des nouuelletez. L'abstinence de

faire, est souuent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins

au iour. Et ce peu, que ie vaux, est quasi tout de cette espece. En

somme les occasions en cette charge ont suiuy ma complexion: dequoy

ie leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu'vn qui desire estre

malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas

fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son

art en practique? Ie n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune,

de desirer que le trouble et maladie des affaires de cette

cité, rehaussast et honnorast mon gouuernement. I'ay presté de

bon cœur, l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra

sçauoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a

accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priuer de la

part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et ie

suis ainsi faict: que i'ayme autant estre heureux que sage: et

deuoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu'à l'entremise

de mon operation. I'auois assez disertement publié au monde mon

insuffisance, en tels maniemens publiques. I'ay encore pis, que

l'insuffisance: c'est qu'elle ne me desplaist guere: et que ie ne

cherche guere à la guarir, veu le train de vie que i'ay desseigné. Ie

ne me suis en cette entremise, non plus satisfaict à moy-mesme.

Mais à peu pres, i'en suis arriué à ce que ie m'en estois promis:

et si ay de beaucoup surmonté, ce que i'en auois promis à ceux, à

qui i'auois à faire. Car ie promets volontiers vn peu moins de ce

que ie puis, et de ce que i'espere tenir. Ie m'asseure, n'y auoir laissé

ny offence ny haine. D'y laisser regret et desir de moy: ie sçay

à tout le moins bien cela, que ie ne l'ay pas fort affecté:

_Méne huic confidere monstro!

Méne salis placidi vultum, fluctúsque quietos

Ignorare!_

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume III · 第 36 / 80 题