traversent l’architecture, des ouvertures en ogive, le gothique
mélancolique du Nord, et tout cela dans un brouillard bleu traversé de
bandes d’or pâle par le soleil. C’est le coin de rue qu’on voit de la
fenêtre de Marguerite, dans _Faust_. C’est du moins ce qu’on essaye de
faire croire aux populations accourues pour entendre le chef-d’œuvre de
Gounod. Mais je ne suis pas de ces gobe-mouches et je reconnais fort
bien Arras. C’est que j’aurais pu y tenir garnison si j’étais demeuré
dans l’arme savante du génie. Vous voyez bien ça, il n’y a pas à me
tromper. C’est Arras, vous dis-je, Arras après une ondée à travers
laquelle je le vis. Nous nous étions arrêtés là par une curiosité de
flâneurs; mais il plut à peu près toute la journée. Ah! la bonne pluie!
Le temps ne nous dura guère dans l’hôtel où nous nous étions réfugiés,
et le bruit de l’averse sur les vitres nous parut bientôt la plus
délicieuse musique du monde. Ce que c’est que de s’aimer! Il y a eu des
instants où j’aurais volontiers supprimé la nature pour ne rien
distraire de ma contemplation toute aux beautés de la Femme, où j’aurais
voulu isoler le corps auquel s’acharnait mon désir, dans je ne sais
quel monde impalpable, invisible, où rien ne l’aurait contemplé et
touché que moi! Le prêtre est jaloux de son Dieu et tout est profanation
pour ce qu’on adore. Il me sembla, ce jour-là, que mon rêve était
réalisé, tant nous nous sentions loin et du ciel aux humides colères et
des rues pleines de clapotements, et de cette maison même, et de ce lit
anonyme qui nous enveloppait dans la blancheur douteuse de ses rideaux
et nous séparait du reste de l’univers! Il y a des années de cela, bien
des années. Ce sera cependant demain encore, si cette toile est replacée
sous mes yeux. Mais qui me rendra la belle amie rieuse, dont les dents
blanches ont laissé une inguérissable morsure dans mon cœur!
* * * * *
Ainsi je vagabonde, tandis que mes collaborateurs, plus consciencieux
que moi, sont tout à la perfection de leur œuvre et à l’enfantement de
notre rejeton commun. Je me promène dans les jardins de l’Alcazar,
délices des Rois Maures, ou bien je vais acheter un joujou dans la
maison de Coppelius, à moins que je n’explore les vallons de l’Helvétie,
ou que je ne poursuive, sous l’ombre même de Notre-Dame, quelque
huguenot égaré dans la Saint-Barthélemy. Ainsi je m’abandonne à cette
mer des souvenirs dont chaque vague est enlaçante comme un corps de
femme et me rend les caresses lointaines des maîtresses d’antan. Car je
ne me souviens guère d’autre chose que d’avoir aimé, n’ayant eu d’autre
ambition dans la vie. Cependant, le temps vient qui ne me la permettra
plus et où l’amour ne vivra, pour moi, que dans des images pareilles à
des toiles de fond où ma pensée errante retrouve le vestige des
tendresses passées et le parfum des bonheurs évanouis.
IV
COIN DE SALON
C’est à Jeanne Thilda que j’ai dû de connaître ce Parisien exquis, ce
galant homme, dans le sens vraiment noble du mot, ce merveilleux causeur
qui vient de s’éteindre, emportant avec lui les dernières traditions
d’un monde certainement mieux élevé que le nôtre. M. Dumont de Montcelz
était un de ses plus anciens amis, et notre admiration commune pour la
femme poète fut un premier lien entre nous, fait, de mon côté, de
sympathie pleine de respect et, du sien, de bienveillance pleine
d’affabilité. Physionomie charmante que celle de ce viveur sur le
retour, de ce philosophe aimable qui aimait encore la vie sans en rien
regretter, de cet homme souriant, plein de souvenirs. Rien de banal dans
sa façon de sentir: indulgent et exclusif, à sa façon, dans ses
relations, ce vrai sage avait le culte de ses amitiés anciennes, et je
sentis profondément l’honneur qu’il me faisait en m’admettant dans le
petit cénacle choisi où la qualité des élus remplaçait le nombre. Car,
ainsi que l’a dit Baudelaire, c’est le petit nombre des élus qui fait le
paradis. Dans le petit appartement de garçon qu’il occupait rue Cambon,
il savait recevoir avec une courtoisie qui sentait de cent lieues le
vrai gentilhomme et faisait ses invitations plus enviées que celles des
chefs d’État. Du grand luxe d’autrefois, il avait gardé une cave
incomparable, et c’était fête, pour ses quelques convives, quand il
débouchait un de ces _magnums_ antiques contenant dix des mesquines
bouteilles d’aujourd’hui et qu’il fallait vider en un repas. Car c’eût
été un sacrilège de livrer aux aigres morsures de l’air les restes d’un
vin digne des tables olympiennes. C’est chez lui que j’appris qu’il y
avait un art de manger et de boire et que cet art comportait des
délicatesses inconnues aux gloutons plus encore qu’aux gens de sobre
régime dont je suis. Quel goût dans ce petit décor de deux ou trois
pièces aux murailles décorées de miniatures précieuses et où tout
montrait un homme religieux de tout ce qui vient des ancêtres, dans un
temps où les autres revendiqueraient volontiers la gloire d’être nés
sous des choux!
Toujours les mêmes, ces convives, et Dieu merci! Jeanne Thilda qui était
l’âme de ces agapes _select_, comme on dit maintenant des fêtes où tout
le monde ne se tutoye pas au dessert. M. Duclerc, souvent ministre,
mince, blanc, l’air d’un huguenot et rappelant le beau type de Marcel;
Isidore Salles, un vrai poète, qui daigna faire jadis de
l’administration. C’était certes assez pour que la conversation fût
nourrie de choses intéressantes et spirituelles, et pour que le noble
fleuve pourpré, qui coulait du _magnum_ ouvert, s’épanchât entre deux
rives où sonnait la belle chanson du rire. Une fois, cependant, on
annonça un hôte de plus: Gambetta.
J’avouerai que j’hésitai beaucoup à venir. Non pas que le dictateur de
la Défense nationale m’inspirât le moindre sentiment mauvais. C’était,
au contraire, le seul des maîtres du jour contre lequel ne s’élevât, en
moi, ni défiance, ni dégoût. Je croyais à son fervent amour de la
Patrie; je m’indignais contre les calomnies basses dont il était l’objet
et dont la mort, en exaltant sa pauvreté, a fait justice; je le savais
dévoué aux choses de l’art et de la pensée, les seules qui m’intéressent
au monde. Enfin, nous avions beaucoup d’amis communs dont le jugement
faisait foi et qui m’en avaient parlé avec un enthousiasme convaincu.
J’aurais donc dû le connaître depuis longtemps, mais j’en avais fui les
occasions avec un soin jaloux qu’il me faut bien expliquer par une façon
d’être générale, aucun motif personnel ne le justifiant. Que
voulez-vous! J’ai une invincible horreur des hommes politiques, ou, tout
au moins, de leur société. Tel de mes plus chers camarades d’Ecole
polytechnique me demandait, à notre dernier dîner de promotion, pourquoi
il ne me voyait plus. Et je lui répondis tout simplement: Parce que tu
es ministre. C’est effroyable un homme qui, lorsque vous allez la main
tendue vers lui, peut se dire: il va me demander quelque chose! Oh!
celui-là devient immédiatement mon ennemi. Il a, pour moi, la peste. Il
n’est pas, sur ma route, de trottoir assez lointain de celui qu’il
foule.
Et cependant la curiosité de voir de près le héros d’une légende qui
n’est pas sans gloire l’emporta, et j’acceptai.
* * * * *
Je subis peu la séduction des hommes. C’est la seule fois, je crois, où
j’aie été immédiatement vaincu. Je sentis la fraternité du sang latin
couler dans mes veines. Il y avait aussi du Gaulois dans cet homme. Un
de ses grands-pères était Virgile et l’autre Rabelais. Le sans-façon
même vous avait chez lui une grandeur dont la cordialité s’imposait.
Certes, j’avais eu raison de ne le jamais confondre, dans ma pensée,
avec les aigrefins du monde officiel contemporain, avec les habiles du
parlementarisme et les sangsues de cabinet. D’ailleurs, j’oubliai bien
vite l’homme de pouvoir pour m’abandonner au charme dont le causeur
imprégnait ses moindres paroles. Il était tout à la fois très nourri de
sève antique et d’un modernisme étincelant, bucolique et boulevardier,
toujours et avant tout poète par la justesse et l’imprévu des images.
Comme on sentait bien, dans sa haine pour l’Allemagne, une révolte de
race, la colère du soleil contre les nuées, où ne flottent que des
fantômes. Il donna son impression sur nombre d’écrivains de l’époque, en
deux mots quelquefois enthousiastes, souvent si mordants, dans leur
justesse, que je n’oserais pas les répéter. Un instant seulement il
revint aux choses de l’Etat pour dire comment il comprenait le rôle de
protection de celui-ci vis-à-vis des écrivains et des artistes. Inutile
de dire qu’il le comprenait, comme l’eût pu faire un Médicis, avec un
dévouement magnifique à toutes les œuvres de la pensée. Je l’écoutai
avec d’autant plus d’attention qu’il ne me convainquit pas et que je
continuai à penser que si ce peut être un honneur pour l’Etat
d’encourager les lettres, ce n’en est jamais un pour celles-ci d’en
recevoir des encouragements. Leur domaine est certainement plus haut
qu’atteignent les faveurs des ministères, et leur fierté passe fort
au-dessus de l’opinion des élus du suffrage universel. Il n’en soutint
pas moins sa thèse avec une chaleur d’éloquence telle et quelque chose
de si vibrant dans tout l’être, que je me fus profondément
reconnaissant de tant aimer ce qui seul en vaut la peine. Je vous dis
que ces heures passèrent comme un rêve et que je le revois encore, à
demi-étendu sur le canapé, un cigare aux lèvres, si vivant dans
l’inertie précoce de son embonpoint, pareil à une flamme dont l’envolée
est captive du tison qui la dégage, âme éperdue de chaleur et de clarté
emprisonnée dans la matière, admirable à contempler par l’étincellement
du regard et les frissons de cette crinière déjà presque blanche, qu’il
secouait sur ses épaules en parlant.
Après tant de soirées charmantes par leur intimité si bien entendue, je
dus, cette fois-là, à M. Dumont de Montcelz un trésor d’impérissables
souvenirs, le culte d’une mémoire que je défendrai de toutes les
fidélités de mon cœur.
* * * * *
Elle eut pour épilogue, cette inoubliable soirée, une lettre de Gambetta
que je reçus deux jours après. Je n’en citerai que les dernières lignes,
et les voici: «Je veux que vous soyez mon ami et je vous demande de me
donner l’occasion de vous prouver que je suis le vôtre...» Je les cite
pour montrer avec quelle cordialité soudaine s’affirmaient ses
sympathies, et aussi parce qu’elle me justifiait vis-à-vis de moi-même
de n’avoir pu répondre avec l’empressement qu’elles méritaient. Comment
dire à un homme poliment: Certes, je veux bien être votre ami, mais pas
du tout votre obligé...? Je serrai le précieux autographe, avec une
réelle tendresse, parmi mes lettres les plus chères, et tout fut dit.
Je ne l’avais pas cependant oublié, lui, le charmeur, lui, le grand
citoyen, lui, l’éclat de ses heures si vite passées! Comme Musset a eu
raison d’écrire ce vers:
Mais une larme tombe et ne se trompe pas!
Des larmes me montèrent aux yeux en apprenant, un an après, la mort de
la mère de cet homme que je n’avais vu qu’une fois! Alors seulement je
lui répondis; je lui renvoyai ces vers écrits à la hâte,
douloureusement, plus émus que faits vraiment:
Un souci douloureux, fraternel, attendri,
Fait mien ton désespoir et vers toi me ramène.
Car du coup qui t’atteint tout cœur d’homme est meurtri,
Et tu touches au fond de la douleur humaine!
O toi que j’admirais, aujourd’hui je te plains!
Si sa main contre tous est également sûre,
L’impitoyable Loi qui fait les orphelins
Au cœur qu’elle a blessé mesure la blessure.
D’être plus grand le tien n’en doit que plus souffrir.
Heureux ceux dont la peine au vent léger s’envole!
Il te faudra chercher plus haut, pour en guérir,
Qu’où vont se consolant ceux que l’oubli console.
Un mâle sentiment te peut seul relever.
Pour la Patrie en deuil ta tendresse fut telle
Que, dans ton cœur viril, tu sauras retrouver,
Pour ta mère qui meurt, une mère immortelle!
19 juillet 1882.
* * * * *
Pardonne-moi, lecteur, de m’être attardé à ces souvenirs mélancoliques,
ô toi qui ne cherches guère mon nom qu’au bas de joyeuses histoires. Une
fois n’est pas coutume. J’ai ordinairement l’orgueil de garder pour moi
la tristesse de ma pensée. Mais je voulais dire adieu à cet aimable
Dumont de Montcelz qui demeure pour moi le type des hommes parmi
lesquels j’eusse aimé à vivre, dans des temps moins abjects, et qui
l’avait compris sans doute en m’accueillant avec une si flatteuse bonté
parmi ses rares amis. Il y avait un devoir pour moi dans l’hommage rendu
à cette mémoire, et je devais bien ce compliment de condoléance à celle
par qui j’avais connu ce vrai gentilhomme et qui pleure en lui le plus
respectueux et le plus fidèle de ses admirateurs.
V
DOMINICA
Le long des rives, le brouhaha ordinaire du dimanche pendant la belle
saison. Le fleuve, légèrement gonflé déjà par les pluies de ces derniers
jours, a perdu ses limpidités azurées et des filets de rouille courent
déjà le long des verdures moins sombres dont les îlots profondément
boisés plongent l’image tremblante dans l’eau. Celle-ci court sous des
miroitements d’argent plus vifs accusant, en longues traînées
scintillantes, les souffles plus rapides dont sa surface est balayée.
Les hirondelles s’appellent en volant, égratignant du bout noir de leur
aile la bordure écumeuse des berges. Allons! malgré la tiédeur menteuse
de l’air, c’est le pied chaussé d’or de l’Automne qui se pose là-bas sur
les fausses montagnes bleues que dessine la retraite des nuages vers le
couchant. Les canotiers clament ferme la dernière joie des courses en
yole, sachant que bientôt les soufflets du vent embarqueront des paquets
dans leurs légers bateaux; les belles filles qui ne remettront plus
guère leurs toilettes d’été les arborent avec les indifférences superbes
qu’ont les femmes pour les chiffons ou pour les amants qu’elles vont
quitter, cheveux à l’air, et flottants, comme des cavales qui se grisent
d’air. Et partout c’est une hâte de ne rien perdre de ces jours de grâce
qui sont comme l’adieu fleuri de l’année à son déclin. Tout le petit
monde qui vit des promeneurs hebdomadaires les écorche avec une rapacité
exaspérée. Le client s’insurge, mais paie et, au printemps à venir, il
aura oublié! Car ils sont bons enfants comme tous ces dimanches de
banlieue chers à la famille Prud’homme qui y promène des poulets froids
et des jambonneaux achetés à Paris, comme à la jeunesse bohème qui y
trinque avec des argenteuils et des suresnes qui eussent épouvanté le
palais pourtant aguerri de Jules César.
* * * * *
Nous fuyons scrupuleusement la façon de petit port où se fait tout ce
vacarme et nous suivons la rivière où de paisibles citoyens baignent
leurs chiens, tandis que, dans les herbes, au-dessous de soi, on entend
les jurons des pêcheurs dont on effarouche les vivantes fritures. C’est,
de plus en plus, la campagne avec ses bruits qui semblent toujours
lointains, sa monotonie qui n’est pas sans charme, sa solitude des
grèves d’où s’éloigne la vie bruyante dans le reflux qui remonte vers la
grande ville montueuse au loin comme une mer. Involontairement, mon
compagnon et moi, nous nous faisons complices de ce recueillement et
nous marchons sans nous parler dans la fumée bleue de nos pipes. Un pas
rapide aiguillonne souvent la rêverie et l’isole pour ainsi parler.
Comme un raffinement de mélancolie, notre unique rencontre est un
troupeau de petites filles marchant deux à deux avec un murmure de
petites voix qui semble une plainte de roseaux, toutes pareilles sous
leurs petits bonnets bleus, les plus grandes par derrière et celles-ci
marchant avec les sœurs dont la robe épaisse secoue un cliquetis de
chapelets. Ces pauvres êtres sans famille sont entrées dans la vie par
la porte la plus déserte, celle qu’aucun jardin ne fleurit, et le chemin
s’ouvre devant elles, ces orphelines qui passent, obscur et sans l’appel
sonore des baisers qui sont un guide à l’oreille avant d’être un baume à
la bouche. Cette vision disparaît d’ailleurs rapide dans les vapeurs qui
montent de l’eau, balancées comme une voile sur le fleuve. Allons! c’est
bien la robe de brume de l’Automne qui s’effiloche et se déchire en
dentelles aux cîmes des arbres aiguës bientôt comme des buissons
d’épines. Un village est là, au tournant, dont les cloches s’époumonnent
pour annoncer la fin de vêpres, et par le porche grand ouvert de
l’église un coin de procession nous apparaît dans la lumière fausse que
tamisent les vitraux. Un coin de mon enfance aussi passe devant mes
yeux.
* * * * *
Dans la lumière jaune et tremblante des cierges,
Sous le brouillard d’encens qui fait les airs plus lourds,
Entre les piliers blancs passe le chœur des vierges,
Après le prêtre d’or et le dais de velours.
Ils suivent, en chantant, leur route où rien ne bouge;
L’orgue gémit, lointain comme un souffle du soir;
Et la clochette tinte aux doigts de l’enfant rouge,
Inclinant tous les fronts sous le large ostensoir.
Devant le faux soleil où rayonnait l’hostie,
J’ai prié, tout enfant, et j’ai baisé la croix:
Dans mon cœur, d’où la foi chrétienne est partie,
J’ai gardé la fierté de servir qui je crois!
Oui, j’ai cru jusqu’au jour où la science amère
Me vint d’avoir prié sous d’injustes douleurs.
Bien avant la raison, dans son linceul, ma mère
Sur le néant des dieux ouvrit mes yeux en pleurs.
Pourtant je te revois, pieux et sans colère,
Eglise dont les seuils ont oublié mes pas!
Et si je ne crois plus à ton Dieu tutélaire,
D’avoir rêvé du ciel je ne me repens pas!
Ainsi, dirais-je encore des choses de l’amour qui, lui aussi, est un
rêve du ciel! Je ne comprends rien à ceux qui se plaignent des tortures
qui leur sont venues de la femme, Musset tout le premier qui ne m’émeut
qu’à force d’être sublime dans l’expression. Que serait la vie sans ce
torrent de désirs et de souffrances qui épure l’âme comme l’eau rapide
qui rend brillantes et claires les pierres sans cesse secouées par son
cours, tandis que le lit des eaux dormantes est souillé de lèpres
moussues et de fange. Il y en a beaucoup qui pensent que, comme la foi
des premiers âges, l’amour est une duperie. Heureux ceux qui sont dupés
par ces erreurs sublimes! Sauf pour les mathématiciens dont le
_desideratum_ loge exclusivement au cerveau, la vérité ne joue qu’un
rôle médiocre dans nos impressions et, pourvu qu’on croie, il importe
fort peu à notre bonheur qu’une réalité ou une fiction soit l’objet de
notre croyance. Pour ceux même qui n’estiment pas que toutes les
religions se valent, ce qui est probable cependant, il est certain que
les martyrs de toutes les religions trouvent les même joies farouches et
surhumaines dans le sacrifice. Mais je reviens à la religion éternelle,
à la seule toujours vivante, à l’amour: je ne vois pas que ceux qui en
ont vécu aient jamais le droit de s’en plaindre. Car il n’est pas un
homme de bonne foi qui ait préféré, même à ses martyres, la stupide
tranquillité de ceux qui n’aiment pas. Il est une chose que la plus
cruelle maîtresse, le plus perfide amant ne saurait jamais vous ravir:
c’est la douceur des heures passées dans ses bras et dont le souvenir
même est une immortelle joie autant qu’une immortelle douleur...
--Eh! compagnon! il me semble que nous sommes loin de la maison!
Sur le chemin que nous rebroussons la brume s’est épaissie et mêle une
fraîcheur au calme profond de l’air. Allons! C’est bien le souffle de
l’Automne qui emporte au pays où l’on se souvient l’haleine des
dernières roses, honneur des jardins dominicaux.
VI
AMOURS ÉQUESTRES
Le gouvernement qui prétendrait m’empêcher d’aller à la foire au pain
d’épice pourrait s’attendre, de ma part, à une agitation anarchique bien
caractérisée. Dieu sait que je suis pourtant de débonnaire nature et peu
enclin, par tempérament, aux manifestations dans la rue. Une seule fois
sous l’Empire, je me laissai entraîner par un ami dans une de ces
bagarres, pour y crier, par pure complaisance, d’ailleurs, je ne sais
plus quelle saugrenuité libérale qu’il m’avait enseignée. Ah! mes
enfants! A peine eus-je lâché cette sottise démocratique qu’un sergent
de ville, pour me punir probablement d’être aussi peu convaincu,
m’aplatit formidablement contre un mur, d’où il me sembla qu’on me
détachait ensuite péniblement et avec précaution, comme une pomme cuite
qui s’est affalée dans son gratin. Je me le tins pour dit. Mon ami,
lui, n’avait attrapé aucun horion, mais sa fortune était déjà en bon
chemin. Peut-être aussi n’avait-il pas crié la même billevesée
républicaine que moi. Toujours est-il qu’il est député, et de ceux qui
se moquent le mieux de leurs électeurs. Je viens de vous retracer, en
quelques mots, toute ma carrière d’insurgé et de défenseur des libertés
publiques. Vous voyez que je suis une façon de Barbès peu embêtante pour
les ministères. Il ne faut pas cependant me pousser à bout, et le
cabinet qui tenterait de me faire lire la _Revue des Deux-Mondes_ ou de
m’interdire l’accès de la place du Trône, pendant la quinzaine pascale,
pourrait s’attendre, de ma part, à une foule de procédés dynamiteux.
J’irais répandre les bruits de conversion et autres dans les groupes
pour ruiner sa popularité. Je lui ferais toutes les saletés imaginables,
jusqu’à ce qu’il tombât sous le mépris de mes concitoyens.
* * * * *
C’est que le retour des solennités foraines, dans le décor encore
frileux du Printemps est, pour moi, comme le réveil des souvenirs les
plus pittoresques de mon enfance. Il m’apporte comme une envolée des
vieilles joies subitement rajeunies, délicieusement surannées, menteuses
et charmantes au même point que ces soleils d’hiver qui, derrière la
vitre où nous nous tenons chaudement, prennent des airs triomphants de
canicule. Tout un monde évanoui de désirs fous, de joies impatientes, de
curiosités insensées y flotte, pareil à ces paysages que dessinent, dans
la fugitive rougeur des couchants, les caprices de la nuée. Comme les
abeilles, je vole à cette musique de cuivre, et des gémissements
bercent, dans l’air, mon rêve ailé. Je revois, sous la quadruple avenue
de tilleuls qui en faisait la plus belle place de Corbeil, cette fête
annuelle de la Saint-Spire, laquelle marqua pour moi, pendant dix ans au
moins, une date autrement intéressante que les plus glorieuses de
l’histoire. Tous mes vieux amis sont là, le borgne qui dirigeait le tir
à l’arbalète, le marchand de pain d’épice d’Essonnes, renommé pour ses
petits cochons majestueusement développés en théorie, la grande bringue
aux yeux vicieux qui tenait un jeu de macarons où le hasard était figuré
par un petit bateau à vapeur clapotant dans de l’eau véritable, l’homme
aux chevaux de bois peints en rouge clair et portant un petit balai en
crinière, tout ce personnel fidèle qui m’apparaissait alors comme la
crême de la société. Mais avant tout, au-dessus de tout, enveloppant
tout le reste de son rayonnement, le cirque Loyal.
On m’eût dit, à cette époque, que les Montmorency s’estimaient d’aussi
grande noblesse que l’incomparable famille dont je viens de prononcer le
nom qu’on ne l’eût pas répété deux fois. J’aurais demandé d’abord à
voir les Montmorency en maillot. Tous Loyal sur l’affiche! Pas une
mésalliance! Comme aujourd’hui encore, au Cirque d’hiver, c’était un
Loyal qui tenait royalement la chambrière. Des petits Loyal faisaient
les galipètes traditionnelles et des demoiselles Loyal voltigeaient
pudiquement sur des chevaux nus. L’aînée s’appelait Olive et je l’aimais
passionnément. Elle était brune et dodue. Malgré la poussière dont on y
est aveuglé, je ne manquais jamais de m’asseoir sur le banc du manège,
de façon à ne rien perdre des indiscrétions de sa jupe de gaze que le
vent de sa course soulevait par bouffées périodiques. Cet astronomique
divertissement me jetait dans des langueurs infinies. Ce n’est pas à moi
qu’il faut raconter que la lune n’est pas habitée. Un soir, le maillot
de M??? Olive fut encore plus indiscret que sa jupe... Je n’y puis
songer sans un éblouissement. C’est d’elle que j’appris, à la fois, tout
ce qu’a d’exquis le corps de la femme et le trésor d’indifférence que
notre amour-propre prend pour de la férocité. Car, tandis que je me
consumais à quelques pieds à peine au-dessous de son inutile fichu de
mousseline, l’ingrate passait et repassait, triomphante, avec le même
sourire gracieusement équestre sur les lèvres, effleurant du bout de ses
petits souliers roses les écharpes de coutil rayé et les cerceaux
entortillés de clinquant. Oui, ce fut elle qui, la première, me fit
mesurer la distance entre l’orgueil de la beauté et l’impuissance
vaincue de nos désirs. A ce qui fut depuis ma vie amoureuse, je ne
trouve pas encore de plus juste image que cette contemplation obstinée
d’une femme s’approchant puis s’éloignant tour à tour, toujours la même
en réalité, mais apparaissant sous des aspects sans cesse renouvelés,
merveilleusement inconsciente du mouvement qui l’amène et l’emporte, s’y
abandonnant avec une sorte de volupté sauvage et sans la moindre pitié
pour le rêve de Tantale éternellement réveillé et trahi.
* * * * *