Et quel souvenir-là! Celui d’une soirée pareille, mais déjà lointaine,

d’une soirée dont la mémoire m’est comme un grand jaillissement de

jeunesse à travers le cœur. Je la revois, cette première du _Passant_

qui, du premier coup, fit célèbre Coppée. Nous, ses amis, étions tous

là... plusieurs sont morts qui, eux aussi, étaient de bons poètes, comme

ce pauvre Léon Valade. Nous connaissions sa pièce à l’avance, nous en

admirions la prosodie savante et les ingénieuses pensées, les images

heureuses et le beau souffle juvénile. Mais nous ne prévoyions pas

l’immense effet qu’elle devait faire une fois le rideau levé. Et ce fut

subit, immédiat, superbe. On avait commencé par un acte, également en

vers, de Du Boys, que le public et la critique avaient accueilli avec de

bienveillants hochements de tête, une mimique patience qui voulait dire:

«Il faut bien permettre quelquefois aux rimeurs d’exercer leur coupable

industrie. Ce ne sont pas de méchantes gens et leur folie n’a rien de

dangereux.» Du diable si je me rappelle un mot de cette amusante comédie

rimée à la diable.... Mais voici que, dans un décor de féerie, tinte le

vers magistral et sonore de Coppée, que s’ouvre toute grande, entre les

portants effarés, l’aile du Rêve sur une simple histoire d’amour, et que

mademoiselle Agar, dans tout l’éclat de sa beauté triomphale, apparaît

sur le perron de Silvia, traînant les flots de velours noirs de sa robe.

Et des vers, de beaux vers, de vrais vers partout! Ce fut comme un choc

électrique, et jamais victoire ne fut plus soudaine. Quelle sibylle

inconnue avait crié le: _Ecce! Ecce Deus!_ Je ne sais pas. Mais ce n’est

pas nous seulement, les rares fervents de la Muse, qui applaudissions à

nous broyer les mains. La foule, la vraie foule frissonnait d’aise et

avait des houles d’enthousiasme comme une mer. Et, sous les crânes même

des critiques, sous ces crânes craquelés comme des faïences surchauffées

qui pètent, on entendait sonner des bravos grognons, les derniers

hoquets d’une colère vaincue.

O poésie, quelle grande conquérante tu es!

* * * * *

Là, où tu poses ton pied divin, chère Immortelle, il naît dans les

cerveaux, comme dans des jardins rajeunis, je ne sais quelles floraisons

soudaines. Tu enveloppes, comme d’une verdure idéale, le monde obscur et

croulant de la pensée humaine, et tes beaux festons de roses cachent les

plaies de nos cœurs comme les feuillages pendus aux blessures béantes

des murailles. Et quoique le découragement de toutes choses les fasse te

renier, ils te reconnaissent, quand tu passes, et t’acclament, les

combattants affamés de la lutte pour l’existence, ceux que la lèpre du

lucre a fait pareils aux bêtes honteuses qui fuyaient devant les pas

d’Orphée écouté des lions pensifs.

Seule, debout encore sur nos scènes avilies, ton image y fait passer

quelquefois le souvenir de l’antique Beauté. Tu es comme un Léthé qui

purifie. Dans les transparences de tes ondes, fleuve sonore aux

bercements divins, le monde réveillé des héros et des génies, des

vierges amoureuses et des fidèles amants flottent comme le bouquet

retrouvé d’Ophélie, et tes grands roseaux chantent l’hymne des

immortelles tendresses, et le ciel tout entier descend dans tes

profondeurs avec le mirage éperdu des étoiles! Et, devant la limpidité

divine de tes eaux qui n’emportent que le reflet souriant de doux

visages et l’image tremblante de la nue, les naufragés des humaines

tempêtes s’arrêtent pour goûter de loin la fraîcheur sincère de tes

flots!

* * * * *

Ainsi pensai-je au sortir du théâtre, tout au ravissement de ce conte

d’Avril qui est comme un murmure d’Aurore derrière le rideau des grands

arbres encore endormis sur le premier frisson d’ailes des oiseaux dans

la rosée. Et, en même temps que je bénissais celui qui m’avait ramené

vers l’immortelle source dont les rimes comptent les larmes, une grande

rancune me montait à la gorge, avec des jurons contenus et des injures

réprimées, contre cette immense sottise des entrepreneurs de spectacles

qui n’ont pas encore compris que l’avilissement du goût public aurait un

terme ou que c’en était fait de la scène parmi nous. La belle leçon pour

ceux qui montent des féeries ineptes où sévit

Le Janus à deux fronts, l’hébété calembour,

comme l’appelait Chénier, où des ganaches séculaires ne promènent plus

que des squelettes grinçant comme des girouettes rouillées sous la

splendeur déguenillée des défroques de Seringuinos et d’Olibrius!... Un

décor frais où passent un rayon matinal, les pourpoints de velours et

les robes en brocart d’or des cavaliers chimériques et des princesses

d’Illyrie. Un peu de l’âme de Shakespeare caressant les feuillages d’où

s’envolent les ramiers, la musique d’amour d’une sérénade lointaine, la

voix jeune et vibrante d’un poète épris d’idéal et de fantaisie... Eh!

mon Dieu, voilà tout ce qu’il faut pour faire écouter les caprices d’une

idylle et ravir de bonnes gens à qui vient enfin la révolte d’être

abêtis à plaisir!

A quand, maintenant, à l’Odéon, ce chef-d’œuvre de Théodore de Banville

qui s’appelle _Florise_?

INTIMITÉS

I

ANGE BOSANI

A peine eus-je reçu, au moment de son apparition, le curieux livre que

vient de publier Émile Bergerat, sous ce titre: _Ours et Fours_, dont on

aurait mauvaise grâce à contester la modestie, que, malgré moi et

d’instinct, je fouillai, du couteau à papier, les deux volumes pour y

trouver la pièce que nous avions autrefois écrite ensemble. Qui se

souvient aujourd’hui d’_Ange Bosani_, si ce n’est lui et moi? L’ouvrage

fit cependant quelque train, il y a treize ans; il défraya les

feuilletons de toute une semaine, diversement jugé par les princes de la

critique. Leur littérature n’a, d’ailleurs, pas plus duré que la nôtre.

Je n’ai gardé de reconnaissance qu’à Oswald qui nous défendit avec

infiniment de courage, et de rancune qu’au vieux bonze (j’ai oublié son

nom, comme tout le monde) qui pontifiait à la _Patrie_ et qui demanda

avec instance qu’on nous déférât aux tribunaux. Bergerat et moi sur la

paille humide pour avoir insinué qu’un homme comme une femme peut vivre

de sa fatale beauté! M. Alexandre Dumas n’avait pas encore écrit

_Monsieur Alphonse_. Dieu ne t’écouta pas, vieillard encourageant à la

jeunesse; tu en fus pour tes vœux insensés. Bergerat et moi nous

continuâmes à humer, par trente-cinq degrés de chaleur, l’air vivifiant

de la liberté.

Oui, en ce temps-là, l’hypothèse d’un gentilhomme sous-marin vivant de

la libéralité des Néréides au front couronné de perles, semblait

monstrueuse au théâtre. M. Musard avait cependant vécu, et Balzac avait

immortalisé, d’un coup de fer rouge, M. Marneffe. Mais il paraissait

qu’on dût abandonner à la vie et au roman ce personnage digne des

respects de la scène. Il fallait laisser la vérité dans son puits et ne

la pas aller déranger dans l’océan. La censure nous fut paternelle et se

contenta de nous signaler le péril.--Pourquoi voulez-vous à toutes

forces, nous disait l’excellent M. Hallay-Dabeau, que ce misérable ait

ce défaut, plutôt qu’un autre, de vivre aux dépens du mariage? Faites-en

un maquignon au lieu d’un maq... autre chose. On peut être malhonnête en

vendant des chevaux, et il n’est pas nécessaire de vendre spécialement

sa femme pour mériter le mépris de la société.

Nous fûmes inflexibles dans notre erreur.

Quant à M. Carvalho, qui dirigeait alors le Vaudeville, il était, en ce

temps-là, pour toutes les audaces. D’ailleurs, on était en pleine

canicule; plus un Parisien dans Paris, et le public cosmopolite sur

lequel on pouvait compter, n’entendant pas un mot de français, ne

risquait pas d’être scandalisé. Il croirait assister peut-être _à la

Grâce de Dieu_.

* * * * *

C’est un monde d’impressions nouvelles pour moi que j’évoque. Bergerat

avait eu déjà une pièce en vers jouée à la Comédie-Française et quatre

actes reçus au même Vaudeville. Mais moi, j’allais être représenté pour

la première fois. Tout m’était inconnu dans le monde vers lequel me

traînait la main d’un ami. Dante n’eut pas un plus grand émoi en

profanant le seuil interdit de l’Enfer que moi en descendant à la

première répétition. Je n’avais jamais vu les coulisses d’un théâtre.

J’avoue que j’en reçus une désillusion dont je ne suis pas guéri. Eh

quoi! c’était entre ces ignobles charpentes, dans ces cartonnages

ridicules renfloués avec de vieux journaux, que le génie des décorateurs

avait fait descendre, au temps de l’_Arlésienne_, le soleil enflammé de

Provence et ces couchants infinis sur les marais de la Camargue! C’est

là qu’avaient alterné, dans un immortel duo, les âmes d’Alphonse Daudet

et de Bizet! L’enfer dantesque avait au moins quelque grandeur, et

Virgile y parlait une langue ne ressemblant à celle des machinistes que

de fort loin. Ce désenchantement me hante encore, et j’ai gardé une

horreur des planches qui suffirait à prouver que je n’étais pas né homme

de théâtre.

En revanche, les acteurs me plurent infiniment. Je trouvais la morgue si

naturelle à des hommes ayant le privilège de s’habiller en demi-dieux et

en héros! Mais ils furent bienveillants au possible, rapidement

familiers même, et je n’étais pas médiocrement flatté de cette

condescendance à mon endroit. Abel nous tutoyait, et Abel était resté

pour moi le Frédéric de l’_Arlésienne_. Il m’arrivait de chercher sur

son épaule la trace des larmes tragiques de M??? Fargueil.

Flaubert, lui, admira tout d’abord l’intelligence des comédiens. Je le

rencontrai plus tard pendant qu’on répétait le _Candidat_ au même

théâtre:--Ces gens sont prodigieux vraiment, me dit-il. Nous n’en sommes

qu’à la troisième répétition en scène et il y en a déjà qui font des

gestes!

Moi, c’était leur aménité qui m’avait enthousiasmé.

Et les actrices! Aucune désillusion non plus de ce côté. Je vous assure

que M??? Massin, alors dans tout son éclat, était aussi belle le jour,

dans le demi-déshabillé du théâtre, que sous ses plus fastueux costumes.

M??? Antonine portait merveilleusement la toilette de ville, et l’ombre

charmante de la pauvre Hortense Neveu traverse encore quelquefois ma

mémoire. Une femme qui a vraiment de la beauté en a partout, et il n’y a

que les imbéciles pour la trouver plus belle quand elle a refait son

visage.

* * * * *

Ma jeunesse s’était passée tout entière dans les deux milieux également

austères du foyer paternel et d’une école militaire. Depuis, j’avais

traversé la bohème, mais soulevé toujours assez haut par un amour

religieux et absolu de la Femme, pour n’y crotter que mes pieds et

garder mon cœur de ses fanges. J’étais, au demeurant, un innocent ayant

aimé à tort et à travers et dont l’idéal avait rayonné même dans les

antres abjects de la débauche. Je croyais à un monde quelquefois

malpropre, mais toujours bon enfant, manquant de vertu, mais tout à fait

loyal, où l’on avait besoin d’être bien botté pour ne pas se salir les

jambes, mais non pas toujours armé pour défendre sa poitrine. Je n’ai

pas rencontré depuis un jobard comparable à moi.

C’est vous dire qu’un monde de surprises m’attendait au théâtre. J’y

vis, à mon grand scandale, des gens se serrer la main et parler ensuite

fort mal l’un de l’autre. Il est probable que j’avais déjà été dans

maint endroit où les choses ne se passaient pas autrement, mais je ne

m’en étais pas aperçu. Là c’était flagrant. Il me parut aussi qu’il ne

fallait pas toujours prendre pour argent comptant les compliments des

directeurs. Mais je n’ai gardé rancune ni à ceux-ci ni aux comédiens de

l’utile leçon qu’il m’ont donnée. Ils étaient plus en situation que

personne pour exercer, sur un naïf de ma sorte, ce professorat

nécessaire, puisque leur profession même les force souvent (c’est des

acteurs seulement que je parle) à exprimer une pensée qui n’est pas la

leur. C’est une habitude qu’ils prennent, et voilà tout.

Quant à la malveillance, un peu jalouse quelquefois, qu’ils se

témoignent à distance, elle a pour circonstance atténuante la lutte pour

la vie, dans une carrière où celle-ci est plus âpre que dans aucune

autre. Car le temps est là qui les guette, leur apportant, sur une de

ses ailes, les déceptions de l’âge, et, sur l’autre, les tristesses de

l’oubli. Il leur faut triompher vite, s’ils veulent triompher quelque

temps avant de disparaître. C’est d’ailleurs bien plutôt un travers de

notre époque hâtive que de leur profession. Si d’ailleurs leur langue

est quelquefois perfide, j’ai vu leur main généreuse. S’ils prêtent

souvent à leurs camarades des ridicules qu’ils n’ont pas, il savent

toujours leur donner aussi le pain qui leur manque. C’est une raison

pour qu’il leur soit beaucoup pardonné, même ce grand amour du bruit et

de la gloriole, lequel ne peut gêner que ceux qui voudraient, pour

eux-mêmes, la gloriole et le bruit, sans avoir la même excuse, celle de

ne vivre que de renommée et d’applaudissements.

On a attaqué les comédiens avec trop de passion dans ces derniers temps,

pour que je n’en dise pas mon opinion en toute sincérité. Ceux du

théâtre valent mieux que ceux de la vie.

* * * * *

Te rappelles-tu, mon cher Bergerat, qu’à la première d’_Ange Bosani_

nous crûmes à une grande victoire? On avait rappelé à tous les actes, et

la toile était tombée, pour la dernière fois, sur de furieux

applaudissements. M. Carvalho nous embrassa avec effusion. Nous

embrassâmes nos interprètes avec plus d’effusion encore. J’embrassai

même, par-dessus le marché, M??? Massin qui n’était pas de la pièce, et

M??? Hortense Neveu qui n’en était pas davantage. Je me voyais héritier

de la renommée de Scribe, alors dans toute sa fleur. Toi, je te

concédais celle de Beaumarchais qui n’avait d’ailleurs certainement pas

plus d’esprit que toi. Vingt représentations, mon vieux, et une suprême

gloire sur laquelle nous n’avions pas compté ni l’un ni l’autre, celle

de réaliser la plus petite recette qui ait jamais été faite au

Vaudeville depuis sa fondation. Il est certain que si des maris

indélicats avaient vendu leur femme ce jour-là, çà n’avait pas été pour

venir voir notre pièce.

II

LE SOUPER D’HERNANI

Une fois encore je me suis assis à la grande table que présidait

l’aïeul, dominant des neiges de son front nos têtes recueillies,

semblable aux pics glorieux qui font les collines sensibles à peine. Une

fois encore j’ai entendu la voix dont l’écho dira aux âges la grandeur

du siècle aboli et l’honneur des jours qui furent les nôtres. Ce fut

comme une halte dans l’agitation des heures présentes, comme une trêve

aux combats journaliers, comme un souffle de sérénité sur nos

effarements. Toutes les querelles étaient oubliées, tous les

dissentiments évanouis devant ce beau vieillard qui tendait à tous les

mêmes mains qui ne tremblent pas et dont le regard calme nous

enveloppait d’un rayon doux et clair comme ceux de la lune. J’ai pensé à

ces magnifiques soirs d’été qui ne permettent plus la haine à l’âme

humaine et l’emplissent d’impitoyables pardons pour tout ce qui respire,

à ces soirs dont le silence et les parfums, l’ombre lumineuse et la

mystérieuse paix imposent l’amour. Nous étions tous si petits devant ce

géant, si humbles devant cette gloire, si pétris de néant devant ce

verbe immortel! Il ne nous eût plus manqué que d’être mauvais devant

cette immense bonté! Combien se sont retrouvés frères, dans cette

famille d’une heure, qui avaient oublié le chemin des communes joies et

des premières espérances! Te rappelles-tu, Daudet, nos promenades en

Seine, dans ton bateau l’_Arlésienne_, et les roseaux qui nous

chantaient, à nous tout seuls, les chères chansons du Midi, avec leur

petit bruissement de cigales à peine éveillées!

* * * * *

Victor Hugo! Qui m’eût dit que je le verrais un jour, quand, enfant,

j’emplissais mes yeux d’images éblouissantes et mes oreilles de musiques

inouïes à me redire à moi-même ses vers! Ses rythmes berçaient dans ma

pensée la figure auguste d’un porteur de lyre, contemporain du monde

comme Homère. Ce qui est fait pour l’immortalité n’est d’aucun temps,

et, devant toujours être, semble avoir toujours été. Je ne comprenais

pas qu’il y ait eu une poésie française sans ce poète. J’appris que

Victor Hugo était un homme de mon temps en apprenant son exil. Je me

dis qu’il emportait avec lui le cœur même de la patrie. Mais toute

curiosité me semblait indiscrète vis-à-vis d’un être si fort au-dessus

du reste de l’humanité, et j’avais surtout horreur d’en entendre parler

par ceux-ci et ceux-là, estimant qu’il y avait une familiarité

outre-cuidante à mêler son grand nom aux banalités d’une conversation.

Plus tard, George Sand et Théophile Gautier me parurent seuls dignes de

le prononcer souvent et à propos des choses de sa vie; je les écoutais

avec d’autant plus de joie que leur génie semblait prendre plaisir à

s’humilier devant le sien. Le parc de Nohant, aussi bien que le jardin

de Neuilly, était plein d’autels invisibles au dieu dont de tels

écrivains s’honoraient d’être les prêtres! Cet hommage de tels maîtres

faisait plus lointain encore des stériles humilités de mon culte celui

qui en était l’objet.

* * * * *

On se fait souvent malaisément l’image d’un homme en lisant ses écrits.

Je ne crois pas cependant aux désillusions absolues en cette matière,

surtout lorsqu’il s’agit de poètes. Un farceur eût essayé un instant de

me faire prendre même l’Apollon de la bourgeoisie pour Théodore de

Banville ou pour Leconte de Lisle qu’il y eût certainement perdu son

temps. Le portrait de Victor Hugo était partout, même sous l’Empire. Eh

bien! je n’en étais pas plus curieux que des bavardages des sots à son

endroit. Je m’étais fait, à moi-même et dans mon esprit, un Victor Hugo

dont je ne voulais pas démordre. Ce n’était pas le jeune homme au front

proéminent, à la crinière léonine, aux yeux sombres et roulant encore

les colères de la lutte, que la gravure avait popularisé. C’était un

Victor Hugo d’une olympienne sérénité, portant en soi l’invincible

majesté de la victoire, déjà fort de la consécration pressentie,

conscient de sa gloire et en demandant le pardon à la Bonté. C’était

bien le

Génie entré vivant dans l’immortalité!

de Banville. Eh bien! je n’avais pas rêvé si fort que cela et quand, au

souper de la centième représentation de _Hernani_, je me suis trouvé,

pour la première fois, tremblant devant ce maître de nos maîtres, à nous

les faiseurs de vers, sitôt que mon regard s’osa lever vers lui, il

donna raison à mon imagination. N’est-ce pas déjà le Paros immortel qui,

aux blancheurs de la barbe et des cheveux, réclame cet auguste visage?

Il me sembla que l’humanité tout entière vivait dans la profondeur

humide de ce regard, lointain comme ceux des marins qu’attirent sans

cesse les horizons infinis!

Tel je l’ai revu une fois encore, dans ces mêmes fonctions d’hôte qu’il

remplit avec une grandeur antique, souriant, toujours le même, à nous

vieillis par quelques années. Une jeune femme était à son bras, cette

Bartet, dont le talent est le plus touchant qui soit au théâtre,--car il

est fait de vraies tendresses et de réelles chastetés,--et c’était un

spectacle d’une émotion singulière que cette grâce appuyée sur cette

grandeur, que ce charme enlacé à cette force! Devant eux s’écartait la

foule, respectueuse à ces deux choses, les seules qui soient sacrées en

ce monde: chez l’homme, le génie, chez la femme, la beauté. O les

misérables objets qui, sans cesse, nous distraient de ces deux formes de

l’Idéal dont la contemplation devrait emplir une vie mieux faite! Car ce

n’est pas vivre que de vivre en dehors de ce noble souci. Ce qui fera

Victor Hugo immortellement glorieux, c’est de n’en avoir guère connu

d’autre et d’avoir marché, comme les Mages, les yeux toujours levés vers

l’Etoile, le front perdu dans le rêve qui, comme les nuées célestes, ne

se rencontre qu’aux sommets!

III

TOILES DE FOND

Depuis plusieurs mois déjà que le caprice du destin me fait vivre,

quatre heures par jour, sur la scène du plus glorieux théâtre du monde,

je dois avouer que ma pensée n’est pas demeurée constamment fidèle aux

savants travaux qui y préparent le spectacle dès longtemps annoncé. Le

génie des répétitions est particulier aux vrais auteurs dramatiques, et

on m’assure que M. Sardou le possède à un plus haut point encore que le

génie littéraire, ce qui ne me surprend pas. En revanche, on trouverait

difficilement, je crois, un homme à qui il manque plus complètement qu’à

moi. La fièvre de la mise en scène tente en vain de secouer mes artères.

Insensible à la joie d’entendre redire mes vers sur des airs nouveaux

par les plus célèbres chanteurs de ce temps, je ne suis pas plus tôt

assis devant le trou du souffleur que, par cette ouverture sans doute,

mille imaginations vagabondes me montent au cerveau, m’enveloppent,

m’obsèdent et m’emportent loin du monde fermé de portants où s’agitent

les interprètes de mon poème. Cette fausse lumière des herses pendues au

dédale des combles me met, malgré moi, dans une atmosphère de rêve; mais

ce sont surtout les toiles du fond faisant passer devant mes yeux leurs

horizons artificiels, à qui je dois mes plus beaux voyages au pays des

songes creux et des souvenirs. Elles changent constamment puisque,

jusqu’à la pose des véritables décors de la pièce répétée, elles n’ont

d’autre but que de clore la scène, et sont placées là au hasard par les

machinistes, à moins qu’elles n’aient servi au dernier spectacle ou ne

doivent servir au prochain. Plus le sujet que les décorateurs y ont

traité s’adapte mal à la pièce qui devrait seule m’occuper, plus je me

trouve à l’aise pour me fuir moi-même, ce qui m’a toujours paru une

délicate occupation, ma propre compagnie ayant le don de m’ennuyer

beaucoup.

* * * * *

Ces murailles fortifiées qui s’enfoncent dans un ciel poudré d’argent

par la nuit et que dominent les hauts arbres se profilant en noir sur

l’azur viennent du _Tribut de Zamora_. Pour moi elles n’en représentent

pas moins Avignon et elles me font revivre une des belles soirées de ma

jeunesse. Celle que j’aimais alors m’avait rejoint là, parmi les

terreurs d’une de ces fuites à deux dont chaque minute est une émotion.

Nous nous étions cachés tout le jour dans l’ombre douce d’une chambre

d’auberge, douce et pleine de baisers, sachant bien que nous ne

rencontrerions personne qui nous pût trahir dans cette ville inconnue,

mais exagérant le mystère pour faire plus complète notre solitude. Le

soir venu, lentement nous avions osé sortir, et, suivant cette petite

rue de la Tarasque que ses platanes transforment en un véritable

portique, nous avions gagné les fortifications extérieures, la campagne

que le Rhône, brillant à la lune comme une épée nue, semblait couper en

deux tronçons, le grand paysage qu’interrompt un pont brisé comme un

point d’interrogation jeté sur le ciel. Je vivrais cent ans (ce dont le

ciel me garde!) que cette nuit-là ne sortirait jamais de ma mémoire,

elle, ni ses chants de cigale qui faisaient de chacun des buissons une

lyre, ni ses étoiles tremblantes dans le fleuve au bruit lointain, ni

ses parfums roulés dans l’air par une brise tiède, ni celle qui m’y

pressait le bras, silencieuse, attentive, l’âme aux lèvres et collée à

mon âme. Je n’avais pas revu Avignon depuis ce temps-là; mais je le

retrouve devant moi, et plus en moi encore, chaque fois que ce fond de

décor est celui qui me ferme l’horizon. Alors je n’entends plus les

belles voix qui me chantent, mais bien les cigales, la brise, le bruit

de l’eau et je ne sais quelle plainte qui se croit injustement oubliée.

* * * * *

Au pays des souvenirs · 第 13 / 15 段