Et, dans ce Bruges paisible, devant ces murs noircis par le temps où se

dessine à peine l’ombre rapide d’un moine ou d’une vieille femme se

rendant à la prière, je me mets à penser plus furieusement encore, par

l’effet des contrastes, aux combattants de Charleroi, aux émeutiers en

haillons, à ces malheureuses dont le sifflement d’une balle emportera le

dernier blasphème, à ces femmes des damnés qui ont comme l’enfer dans ce

monde et devant qui ne s’ouvrent même pas les portes vengeresses d’un

Paradis!

VI

A AGDE

Si vous interrogez un dictionnaire de géographie, il vous répondra sans

hésiter: AGDE, _chef-lieu de canton de l’arrondissement de Béziers,

8,800 habitants_. Et c’est tout.

Si, voyageur distrait, vous parcourez à la hâte les rues étroites,

puantes et tortueuses de la petite ville ainsi sommairement définie,

vous y verrez des matrones bavardes sur les seuils, des hommes

nonchalants dans les carrefours et de beaux enfants malpropres

pataugeant dans les ruisseaux, comme dans le premier bourg de Provence

venu. Et c’est tout.

Et cependant Agde est comparable à l’huître rugueuse qui cache une perle

au plus profond de ses replis nacrés. Agde est certainement un des lieux

les plus curieux du monde entier. Agde a gardé, à travers les temps, le

secret d’une splendeur abolie. Là vit, intact et immaculé, exempt de

toute promiscuité dégradante, le dernier vestige d’une colonie grecque

dont l’arrivée se perd aux arcanes de l’oubli. Attendez-y seulement le

dimanche et, sur la promenade, à l’heure du grand soleil, vous y

rencontrerez, de moins en moins nombreux, hélas! m’a dit mon cicerone,

des hommes aux traits héroïques comme ceux du masque d’Achille, dont la

démarche fière profile son ombre sur les murs avec des solennités de

bas-relief, et des femmes qui semblent les marbres animés des plus

belles statues antiques. Oui, les marbres, car leur pâleur même ajoute à

l’illusion. Car l’appauvrissement de ce sang précieux est venu de

l’orgueil qu’elles mettent à ne le point mêler, et ces admirables

créatures, après un magnifique épanouissement de jeunesse, meurent pour

la plupart phtisiques avant trente ans. Mais, du moins, elles n’ont pas

profané le type glorieux dont elles avaient la garde, et, prêtresses

fidèles, elles ont, avant de le laisser éteindre, transmis à de pieuses

mains le feu sacré.

* * * * *

Telles je les ai vues passer, superbes et farouches, m’enveloppant, dans

la foule des étrangers, du mépris de leur regard. Jamais je n’ai si bien

compris comment l’infériorité de la race impliquait de légitimes

servilités; car devant leur beauté parfaite, je ne me suis senti qu’une

âme d’esclave et mon désir ne montait pas plus haut que la poussière où

j’eusse voulu baiser la trace de leurs pas. Jamais, non plus, je n’ai

mesuré plus humblement la distance qui sépare notre idéal moderne de la

réalité antique. Notre monde affairé, avide, besoigneux, effroyablement

actif m’apparut comme une fourmilière, grouillant au pied du marbre de

la colonne brisée d’un temple. Que valent donc ce mouvement et cette

fièvre, cette âpreté de désirs et cette fureur de moyens devant le calme

d’impressions où s’était modelée la sérénité de ces beaux visages! En

vérité, nous allons tout droit à la grimace du singe, dont l’extrême

mobilité de ses appétits torture sans relâche le facies immonde. La

mémoire s’efface des fronts qu’emplissait le tranquille rêve de

l’immortalité et des yeux levés où descendait l’image du ciel. Le

souvenir s’abolit des formes que le soleil avait librement caressées,

comme les fleurs qu’il ouvre, comme les fruits dont il arrondit la

plénitude savoureuse. D’ignobles travaux ont ployé l’échine humaine et

bu la sève de nos muscles. Ah! comme ces filles ont raison de ne pas

polluer leur virginité à nos insultantes étreintes! Elles meurent plus

tôt et leur sang tari ne suffit plus à emplir leurs veines. Mais, après

elles, plus blanche, plus pâle, plus près encore de la mort, demeure

leur image vivante, le divin fantôme de l’immuable Beauté.

Du front étroit jaillit la large chevelure,

Flot vivant qui dormait au cœur d’un marbre blanc;

La ligne s’arrondit pour embrasser le flanc,

Descendant les ravins profonds de l’encolure;

Des baisers du soleil exhalant la brûlure,

La bouche s’ouvre et rit, comme une fleur de sang;

L’œil calme a la douceur des soirs sur un étang;

Le pas lent sur la mer a rythmé son allure.

Enfant des mauvais jours, épris de l’art païen,

J’adore comme un Grec du temps athénien

La femme que revêt cette splendeur insigne,

Qui fait tout mon respect de sa seule beauté

Et, pareille à Léda, porte sa nudité,

Fière à tenter un dieu, blanche à tromper un cygne!

Ah! si j’étais M. de Rothschild, ou simplement empereur d’Occident, ce

qui est à fort peu près la même chose, dans le noble temps où nous

vivons, comme je m’emparerais bien vite, au poids de l’or ou au poids du

fer, suivant que je serais un banquier ou un conquérant, de cette petite

cité provençale! Comme j’en chasserais à coup d’épée ou à coup de

billets de banque, suivant le cas, les mangeurs d’ail et les marchands

d’olives pour purifier l’air autour de ces divines exilées! Quelles rues

de marbre je dessinerais devant leurs pas, à travers les ruines des

anciennes masures éventrées!--Quels palais je bâtirais à ces filles du

soleil! Des palais pareils à des temples et dont les faîtes glorieux

seraient peuplés de colombes. Je défendrais soigneusement cette Athènes

en miniature contre l’invasion des prospectus parisiens et la visite des

costumiers du Théâtre-Français, afin d’y faire refleurir les vraies

modes seyant à cette impeccable beauté, la blancheur des tuniques

bordées d’azur ou d’hyacinthe, la pourpre des cothurnes brodés d’or

clair, la splendeur mate des bijoux faisant passer des ombres d’ambre

sur la peau, transparentes et vibrantes. De généreux vins y couleraient

à pleines coupes, et j’y interdirais formellement, comme immorale, la

lecture des journaux où les guenons à tignasses rouges de la cocotterie

boulevardière ont leurs historiographes. En prolongeant ainsi, par la

piété de mes soins, tout ce qui reste sur la terre de ce qui en fut

jadis l’honneur, je me croirais plus utile à mon siècle et à mon pays

qu’en présidant une commission même extra-parlementaire ou en inventant

une machine nouvelle pour faire le boudin, voire même en mettant en

actions le sucre des diabétiques. Mais, hélas! je ne suis qu’un pauvre

promeneur tourmenté du regret d’être son propre contemporain et celui de

M. de Bismarck.

VII

A ORANGE

C’est au temps des vacances, pendant ma courte promenade dans mon cher

Midi. J’étais à Orange, dont les ruines romaines sont moins célèbres que

celles d’Arles et de Nîmes et mériteraient de l’être davantage. Je

m’étais arrêté longtemps devant l’arc triomphal que décore une admirable

tête de Phœbus et qui redit la gloire d’Adrien, suivant ceux-ci, de

Marc-Aurèle, suivant ceux-là. J’entrais dans le théâtre dont les gradins

semblent encore attendre des spectateurs, dont la scène intacte n’a

perdu que son revêtement décoratif. Mon cicerone, portier de l’édifice,

me fit placer fort loin, aux places que le menu peuple devait occuper

pour des sommes dérisoires; puis il se mit à lire, à lire du nez et avec

des intonations ridicules, des vers d’une tragédie de Corneille. Bien

que nous fussions en plein vent, le velum dont les crochets

apparaissent encore dans l’épaisseur des murailles manquant seul à

l’ensemble du monument, je ne perdis pas un seul des mots que prononçait

cet homme. Ils m’arrivaient, répercutés par les parois mutilées, enflés

par la distance, pour ainsi parler, accrus par la sonorité d’invisibles

échos, distincts et puissants. Le soleil d’une des rares belles journées

de l’année descendait, rouge, vers l’horizon dans une véritable coulée

d’or et, en même temps, des ombres montaient derrière les murailles, qui

semblaient sortir de la terre et se dresser pour prendre la place des

clartés évanouies, si bien qu’il me sembla que des hôtes posthumes de la

salle en ruines s’asseyaient à mes côtés, hommes aux pieds poudreux de

la poussière du tombeau, femmes au front pâle des pâleurs sereines de la

mort, enveloppées de tuniques et de robes aux couleurs tendres et

passées. Et la lumière oblique faisant palpiter une auréole au-dessus de

cette vision, en se brisant et en éclaboussant de feu les crêtes

déchiquetées des murs, ces spectres s’animèrent, et je fus un instant le

contemporain des antiques spectateurs qui, jadis, emplissaient cette nef

immense, les vers de notre vieux Corneille sonnant à mon oreille comme

des hexamètres de Sénèque le Tragique. Nous étions là sept mille, comme

autrefois, moi seul vivant parmi cette foule. Le lendemain on me

montrait, tout près de là, les restes d’un cirque qui pouvait contenir

vingt mille personnes et les traces d’un bassin où se donnaient des jeux

nautiques dans lesquels pouvaient manœuvrer vingt trirèmes, amenées là

par des canaux de plusieurs kilomètres.

Il est malaisé de ne pas sentir une certaine honte de son siècle devant

les vestiges d’une civilisation humiliante pour le nôtre. O Paris, ville

de plaisirs, Babylone pour enfants, je me demande lequel de tes théâtres

pourrait être comparé à celui dont j’ai vu les ruines? O scientifique

séjour, cité des Congrès et des Expositions universelles, tes physiciens

et tes géomètres vivent donc bien mal ensemble qu’ils n’ont pas pu

s’entendre encore pour construire une salle dont l’acoustique fût

satisfaisante à peu près, et que tu édifies chèrement des Opéras où

s’étouffe la voix humaine comme sous le flot d’un océan? Il est vrai que

tes électriciens excellent à éclairer ce silence et à remplacer la

musique par d’ingénieux joujoux. C’est un Opéra pour sourds que tu nous

donnes. Nos pères avaient des Cirques pour les pantomimes et les feux de

joie. Mais ils avaient aussi des théâtres pour y écouter la parole des

poètes et les sons divins de la lyre.

* * * * *

J’ai appris, dans une histoire sainte revêtue de toutes les approbations

universitaires, que les pyramides d’Egypte avaient été construites à dos

d’Hébreux. Les israélites de ce temps-là n’étaient peut-être pas gens

du monde, mais ils avaient de solides échines. Cette forme de

l’agitation antisémitique qui consistait à les occuper aussi utilement

valait certainement mieux que les violences dont ils sont actuellement

l’objet en Russie. Le malheur est que cette fable est absurde.

Arrêtez-vous auprès d’un monument en reconstruction et voyez un peu

combien, avec toutes leurs machines, peinent les ouvriers contemporains

pour élever une pierre à une certaine hauteur. Et quelle pierre! Un

caillou, un grain de gravelle comparé aux immenses blocs qui

s’étageaient pour faire des tombes aux Pharaons. J’ai beau imaginer des

milliers de bras, il faut bien, pour expliquer l’ascension de ces

monstres calcaires, que je suppose un mécanisme transformant toutes

leurs actions en une action unique. De là l’idée nécessaire de machines

infiniment plus puissantes et plus ingénieuses que tout ce que nous

possédons aujourd’hui pour la construction. Et notez qu’en même temps

qu’ils leur donnaient de si bonnes leçons d’architecture, les dits

Égyptiens apprenaient aux Juifs la notion de l’immortalité de l’âme,

laquelle passe aujourd’hui pour une baliverne, mais enfanta les

chefs-d’œuvre de l’art grec et aussi de l’art latin, depuis les

bas-reliefs héroïques du Parthénon jusqu’aux admirables livres de Platon

et de Sénèque.

Lorsque d’indiscrets révolutionnaires ouvrirent, à Saint-Denis, les

tombeaux de nos rois, ils furent immédiatement punis de leur curiosité

sacrilège par la mauvaise odeur qui se dégagea des mânes outragées de

nos dynasties. Il paraît qu’en particulier Louis XV se vengea en les

infectant à plaisir. Cependant Louis XV avait été embaumé par les plus

savants médecins de son temps. La chimie a fait, depuis cette époque,

d’incontestables progrès, mais je n’ai pas ouï dire, cependant, qu’elle

ait su rendre des cadavres incorruptibles pour une quarantaine de

siècles. Elle vous sale assez proprement les morts de distinction, mais

elle se contente de les saler. Tout au plus les farcit-elle, mais ce

n’est pas pour longtemps qu’ils sentent les aromates. Le temps a vite

raison de ce truffage insuffisant. Donc, les faiseurs de momies étaient

encore nos maîtres en cela, et leurs bandelettes font la nique à nos

seringues. Tout ce qu’on peut soupçonner, c’est que leur procédé était

coûteux, puisque les Juifs ne l’ont pas adopté pour leurs ancêtres

qu’ils vénéraient mais enterraient économiquement, sans faire même,

comme les Grecs, la dépense d’un tas de margotins pour conserver leur

cendre. C’est effrayant, décidément, ce qu’ils étaient peu gens du

monde, en ce temps-là!

Veux-je dire que notre glorieuse époque n’a rien inventé? Allons-donc!

Et toutes les admirables choses qui, depuis la poudre à canon, ont été

trouvées et permettent de mépriser une découverte insuffisamment

meurtrière! Et tous ces merveilleux corps détonants, grâce auxquels

bientôt l’humanité tout entière se dispersera dans les airs en

pétarades. Et les picrates de potasse, et les iodures d’azote, ça n’est

donc pas gentil, tout ça? La civilisation tendit assez longtemps vers un

idéal artistique visiblement cherché dans les œuvres qui couvrent le sol

des grandes cités. Un monument comme le Louvre résume les efforts de dix

siècles, et synthétise, durant une longue période, les travaux de

l’esprit humain. Crac! nous savons aujourd’hui le moyen de le supprimer

comme d’une pichenette. Nous avons le véritable pouvoir de détruire, en

quelques secondes, ce que la lenteur des âges a laborieusement édifié.

Comme la Mort elle-même, nous fauchons en pleine vigueur les choses

condamnées. Nous foudroyons comme autrefois Jupiter, et le rêve des

Titans est accompli, le rêve des Titans monstrueux, révoltés contre les

splendeurs de l’Olympe. Non, non, ce siècle n’est pas un siècle sans

ressources, car il possède assez de bave pour noyer toutes les

croyances, et assez de dynamite pour faire sauter tous les chefs-d’œuvre

du passé!

VIII

A SAINT-CLOUD

J’ai habité Saint-Cloud un été. O la mélancolique et déjà lointaine

saison! A mon bras s’appuyait, dans sa marche languissante, la belle

fille pâle qui ne devait plus revoir qu’un printemps. Celles que la Mort

a touchées du vent de son aile, dans la fleur encore en bouton de leurs

années, nous laissent dans l’âme la vision douce d’êtres envolés pour

quelque mystérieux destin. Je vous dis qu’il y a bien longtemps de cela,

et pourtant quelquefois mon souvenir s’attendrit sur ce déclin d’une

aurore et s’inquiète pour l’absente, et je me demande tout bas:

Que fais-tu dans la tombe, ô ma petite amie,

Front marqué par la Mort d’un inflexible sceau,

Sous mes baisers en pleurs, pauvre enfant endormie,

Que j’ai mise au linceul comme dans un berceau?

Vers ton cruel destin par un rêve guidée,

Portant dans tes yeux clairs des pensers surhumains,

Dans le chemin des fleurs tu t’étais attardée,

Et la nuit te surprit des roses dans les mains.

Rien de toi ne sembla descendre sous la terre,

Tes beaux regards éteints, tes longs cheveux coupés,

Et je te cherche ailleurs qu’au tertre solitaire

Où montent les grands lys par l’aurore trempés.

Ton âme s’est enfuie avec un frisson d’ailes,

Et ton cœur a fleuri, dans les lys des antans:

La Mort, comme l’hiver, nous prend des hirondelles;

Mais pour les ramener, il n’est pas de printemps!

Comme un hôte des cieux je t’avais respectée.

Et, ne voyant en toi que l’être qu’on défend,

A genoux je t’avais au tombeau disputée...

Sans être père, hélas! j’ai perdu mon enfant!

O triste été, près de la malade que le soleil faisait quelquefois

sourire! Plein d’espoirs rapides et de longues détresses, l’été anxieux

sous la sérénité ombreuse des avenues, voilé d’un deuil prématuré dans

la joie débordante des choses, mouillé de larmes cachées dans le calice

resplendissant des fleurs! L’impitoyable nature aime à raviver nos

douleurs par l’ironique gaieté du décor dont elle les entoure. Elle

apporte à nos mortes des habits de fiancées, éblouissants de la candeur

parfumée des muguets, et ses musiques les plus légères accompagnent nos

plaintes les plus sombres, comme les brises qui se jouent sur la

profondeur gémissante des grands lacs nocturnes...

Je fus plusieurs années sans avoir le courage de retourner à

Saint-Cloud, où m’attirait cependant une des amitiés les plus sûres que

j’aie rencontrées dans ma vie. La guerre vint qui livra la petite ville

à l’ennemi, puis l’armistice qui ne le désarma que quand sa vengeance

fut complète. Car le canon avait cessé de gronder quand les dernières

maisons de Saint-Cloud s’allumèrent, mettant comme un brasier aux pieds

du grand bois dont les cimes encore nues s’enveloppèrent soudain de

fumée. Du nombre fut celle de mon cher docteur Desfossez, la Providence

des pauvres là-bas, la chère demeure où le doux savant avait longuement

édifié sa studieuse bibliothèque, où ses filles étaient nées, le foyer

rempli naguère de toutes les joies familiales... Tout cela un monceau de

pierres noircies et de cendre! J’accourus et je revis ces lieux cruels à

ma pensée dans une désolation qui faisait un cadre terrible à son

amertume à peine adoucie. Tout était ruines dans ce paysage désert comme

dans mon cœur désolé.

Ah! nous oublions vite! Mais celui qui aurait besoin de raviver dans sa

poitrine la haine sainte de l’étranger n’aurait vraiment qu’à évoquer ce

spectacle dans sa mémoire. Des pans de mur debout comme des spectres,

inégaux, déchiquetés, étendant autour d’eux, comme des membres

endoloris, des membres de cadavres, raides et crispés, des lambeaux

allongés de charpentes dont les bouts étaient des tisons éteints. Çà et

là, mais rares et coiffant cyniquement ces haillons de maçonnerie, une

toiture crevée, misérable comme un chapeau de mendiant où le vent passe

dans les trous. Ces débris fantastiques, tout mangés de lèpre par la

flamme et pareils aux loqueteux accroupis dans les lazarets, étaient

comme chaussés d’informes tas de poussière noire, de tas monstrueux et

vallonnés que la pluie avait durcis. Rien de plus sinistre que cet

amoncellement de décombres où des frissons d’âme semblaient passer

encore, où s’accrochaient des lambeaux des vies violemment arrachées;

coins de tentures apparaissant encore aux cloisons éventrées, larges

bandes de suie rectilignes ou se coudant, mais marquant le parcours des

cheminées disparues. Devant ces fleurs effacées, que de choses humaines

avaient pleuré ou souri! Que de larmes et de baisers elles avaient

cachés dans la solitude des chambres profanées! Au coin du feu qui avait

promené jusqu’aux toits ses lampées de fumée, que de doux entretiens

avaient réuni les hôtes du soir sous la clarté douce de la lampe

hibernale! Allons! Allons! ce n’était pas seulement des pierres incultes

que l’implacable vainqueur avait fait écrouler, ou, du moins, ces

pierres étaient tombées sur des cœurs qui en saigneront toujours!

* * * * *

Quinze ans! Saint-Cloud a repris sa physionomie joyeuse le long du

fleuve que des collines boisées dominent, glorieuses de leur verdure

qui met, par les beaux jours, comme une coulée d’émeraude dans l’eau.

Rien n’y redit plus l’acharnement farouche de l’Allemand, rien que le

château impérial, squelette où l’écho des tapages d’antan passe avec un

bruit de girouette qui grince, colosse de pierre inutilement debout sous

sa chevelure de broussailles accrochées aux fentes du granit, de

broussailles où les corneilles viennent fermer le rond bruyant qu’elles

tracent dans le ciel en se poursuivant sans cesse avec des cris. On

dirait les souvenirs discordants d’une fausse gloire qui se disputent

dans l’air. Hors ce débris acharné qui semble comme un corps sans âme,

tout est rebâti, tout est pimpant, tout a oublié. Moi-même je suis

revenu souvent dans ce paysage, mon être s’étant pour ainsi dite assez

rajeuni dans de nouvelles tendresses pour que mon bonheur présent n’y

fût plus poursuivi des images cruelles du passé. J’y ai retrempé, comme

à une source qui ne reflète plus que l’image tranquille des nuées, toute

autre vision s’en étant évanouie, la poésie d’amours à la fois jeunes et

profondes. Nous sommes comme les jardins où les roses d’un printemps

renaissent sur la tombe du printemps passé, sur la tombe des roses

défleuries. Le même parfum revit aux cimes des tiges vivaces qu’en vain

la neige a doublées de sa bordure frissonnante d’hermine. Telles, sous

un frileux sachet de cygne, se conservent les odeurs douces et

surannées.

Oui, tout est gaieté, parmi le déclin automnal, là-bas, le long de la

Seine, qui semble emporter vers la mer nos regrets avec ses eaux toutes

dorées des couchers du soleil. Car c’est depuis deux jours la fête

patronale, la dernière et la plus belle de la saison, celle qui, de la

grande place, s’en va sous les tilleuls jusqu’au rond point de verdure

où commence l’obliquité montante du bois. Et j’en suis tous les ans de

cette bruyante promenade, dans le mugissement ridicule du mirliton,

l’odeur odieuse des beignets en plein vent, et l’étourdissement des

chevaux de bois plus obstinés à leur inutile travail en rond que des

bêtes politiques. De tout cela je n’entends pas grand’chose, rien qu’un

bruit confus et indifférent comme celui de l’océan lointain. Mais je

jouis, muet, de la féerie du paysage, de ce paysage où m’a ramené, comme

une fatalité caressante, une rare diversité d’impressions, qui me fut

comme un monde d’émotions douces ou cruelles, où mes pleurs se sont bien

vite séchés sur le sable, dont j’ai gardé fidèlement quelques fleurs,

aujourd’hui sèches, mais non pas sans parfum vivant!

IX

A L’ODÉON

Oui, compagnons, j’ai franchi les espaces et traversé, d’un pied sec,

d’ailleurs avec moins de mérite que Jésus au lac de Genezareth, j’ai

traversé le fleuve plein de frémissements argentés sous la brume

nocturne. Car la Seine est comme un lit de paillettes à cette heure

emplie encore du scintillement des becs de gaz, où chaque étoile tombée

du ciel semble se briser au toucher de l’eau, puis se dissoudre en

minces filets de lumière, où les grands yeux des bateaux-mouches

promènent devant eux un éparpillement de rubis et d’émeraudes. Tout

autour les masses profondes des maisons dont les contours s’estompent

comme ceux des nuages s’arrondissant avec les dômes de l’Institut et du

Tribunal de commerce, s’effilant avec les clochetons de la

Sainte-Chapelle et du Palais de justice. Le bruit seul des voitures

survivant aux grands brouhahas du jour. Où un homme de bien peut-il se

rendre, perdu dans cette ombre déchirée de mille clartés, sinon à

l’Odéon et pour y entendre des vers?

Aussi bien était-ce mon cas, et je n’invoquerai aucun alibi pour m’en

défendre. Un article de mon ami Bernard-Derosne m’avait hanté tout le

jour et je le voulais entendre, ce _Conte d’Avril_, qui révèle au public

un poète que les délicats connaissaient déjà tous. Un souffle de

Shakespeare dans la musique sacrée du vers français! Je devinais un

régal et j’ai goûté la pure joie que j’allais chercher au loin! Les

belles rimes me tintent encore à l’oreille: les spectres charmants de la

fantaisie passent sous mes yeux dans leurs chimériques costumes et j’ai

rapporté comme un parfum de printemps immortel dans mon jardin où

pleuvent les feuilles mortes sous l’automnale mélancolie des déclins!

Une œuvre de théâtre où, loin de revivre plus intenses aux feux douteux

de la rampe, les écœurantes banalités de la vie s’effacent derrière les

toiles azurées qui ferment des paysages infinis, où l’Amour parle la

langue inviolée des idéales tendresses, où des comédiens vivants

consentent à porter les couleurs changeantes du Rêve! En plein Paris,

comme ça! Ce n’est pas le fleuve tranquille où venaient boire les

moutons enrubannés de madame Deshoulières, mais l’Hellespont furieux, où

se mêlèrent, à la vague, les chevelures de Léandre et d’Héro, que

j’aurais franchi pour assister à ce miracle, à ce glorieux effondrement

des théories directoriales, à ce triomphe du poète dans le réveil

surpris des échos que l’ennui avait faits silencieux!

* * * * *

Au pays des souvenirs · 第 12 / 15 段