crinière de ses vagues fauves pareilles à des cavales toujours sous le
frein, l’Escaut profond et révolté, qui ne reflète plus l’image riante
des rives, j’ai regagné le vieil Anvers et fait mon pèlerinage accoutumé
au musée Plantin, cette merveille de piété archéologique faite pour
humilier nos œuvres de Vandales. J’ai revu la grande cour quadrangulaire
aux murailles trouées de fenêtres symétriques, étroites, avec des
carreaux quadrillés de plomb, encadrées par les affolements jaunis et
languissants d’une vigne dont le pied noueux a les vigueurs du tronc des
chênes; et j’ai passé sous le regard tranquille, sous le regard de
pierre du premier Plantin dont le buste débonnaire surmonte cette
agreste tapisserie que paraissent accrocher aux corniches les larges
feuilles recroquevillées comme des griffes d’or. J’ai grimpé le petit
escalier qui mène, par les chambres désertes où de vieux lits semblent
s’être affaissés lentement sous le poids seul du temps, ce muet
compagnon de nos rêves, mélancoliques et vides avec un effrangement de
courtines aux couleurs pâlies, jusqu’aux ateliers anciens où les
rudimentaires outils des imprimeurs de ce temps attendent les ouvriers
que n’appelle plus la cloche dont le bruit ne va pas jusqu’au cimetière.
Rien de plus curieux, de plus artistique et de plus noblement religieux
que le soin pris pour conserver à ces longues pièces leur physionomie
laborieuse d’antan. Dans les casiers les caractères sont classés comme
pour une œuvre prochaine, ces admirables caractères qui firent de la
bible d’Alcala le plus beau monument de l’art typographique au seizième
siècle et la gloire du savant Arias Montanus. La petite allée de brique
est bordée, d’un côté, par les pupitres des compositeurs et, de l’autre,
par les presses à bras, vermoulues et massives, amas de bois lourds et
déchiquetés par les vers, ridicules et terribles à la fois comme ces
armes de sauvages dont la simplicité nous étonne, tandis que nous en
mesurons avec effroi les terribles coups. Là fut le berceau de
l’Imprimerie, c’est-à-dire la plus formidable invention qui ait servi
les haines humaines.
Certes, devant ce spectacle recueilli, dans ce tombeau demeuré ouvert
aux caprices des fantômes, sous ce toit que les cendres invisibles du
passé recouvrent comme autrefois les maisons d’Herculanum, vous êtes
hanté tout d’abord par l’évocation douce de ces hôtes tranquilles et
disparus. Trois siècles se remontent vite par la pensée; et puis, les
portraits des anciens maîtres sont là, portraits vivants qui vous
regardent avec des yeux amis, bonnes figures encadrées de larges
collerettes à la flamande, et rien n’est plus simple que de revivre une
heure au milieu de ce monde aux passions mortes. Je vois les fondeurs de
plomb à leurs fourneaux et les graveurs sur bois poussant méthodiquement
leur stylet dans les pavés de chêne, éclairés en hiver par des
chandelles souvent avivées par la morsure des grandes mouchettes en fer.
Il ne faut pas grande imagination pour repeupler les bancs déserts
encore luisants des usures d’autrefois. C’est une vision où l’esprit
s’endort volontiers. Il se réveille à la pensée que ces hommes n’étaient
pas de simples machines, mais des êtres, comme nous déchirés de mille
désirs, impatients de la destinée. Là, dans ce paisible décor, se
nouèrent de solides amitiés et naquirent d’effroyables rancunes; la
jalousie y poussa ses souffles empoisonnés et l’orgueil y sentit
l’aiguillon des révoltes inutiles. Derrière ce vitrage sombre tamisant,
comme à regret, la lumière captive de la cour, l’amour aussi a rêvé,
l’amour immortel comme le monde; et plus d’un apprenti, tandis que ses
doigts seuls continuaient sa tâche, a vu passer dans un nimbe de soleil
la blonde bien-aimée aux nattes battant les épaules, comme dans les
figures de vitrail, la promeneuse du dernier dimanche dont le bras
s’appuyait si doucement sur le sien, tandis que mai faisait jaillir, du
faîte des haies, comme un ruissellement de lait, la blancheur des
aubépines. Je n’ai jamais pu visiter une maison abandonnée sans me
sentir une sorte de piété absurde pour tout ce qu’elle gardait des
traces de ses anciens habitants. J’y vois partout des reliques inconnues
et incomprises, des riens dont un souvenir anonyme avait sans doute fait
des choses sacrées. Comme les moutons aux broussailles, ne laissons-nous
pas un peu de nous à tout ce que nous avons touché? Ceux-ci, leur laine
seulement, le grossier habit de la matière; mais, ceux-là, le duvet
aérien, comme celui des cygnes qui s’envolent, de leurs pensées, le
pollen qui faisait de leur âme une fleur, la poussière fragile, comme
celle qui revêt les ailes des papillons, de leurs rêves.
* * * * *
Le jour tombait et la rafale battait les vitres, s’argentant à chaque
brisure, éclaboussant les fenêtres des clartés blanches d’un couchant
sans soleil. Et, mes impressions s’assombrissant en même temps que les
pièces où sonnaient, plus rares, les pas des promeneurs attardés, cette
grande enfilade de chambres où les ombres elles-mêmes s’estompaient,
chaque chose perdant son relief, s’emplit du tumulte mystérieux d’une
foule. Au lieu des battements méthodiques et cadencés des presses
rudimentaires qu’un homme faisait mouvoir, j’entendis la clameur
sifflante des machines contemporaines; une buée de vapeur chaude me
souffleta au visage, et le roulement du balancier énorme, la grimace
d’acier des bielles, le ronflement des courroies sur les roues à toute
volée, le grand brouhaha des modernes usines m’étourdit. Ce n’était plus
les pages longtemps caressées d’une Bible qui, lentes, sortaient pour
l’honneur de quelque livre que les bibliothèques se disputeraient un
jour. Mais un inextricable fouillis de papier noirci à la diable, un
amoncellement de feuilles où les caractères s’effilaient en longues
taches. Et tout cela s’envolait par les croisées, immédiatement saisi
par le vent, déchiré par mille mains impatientes, et rien ne restait, un
instant après, de ce fatras sans cesse renouvelé, de cette cendre de
Phénix dont la tempête faisait ce qu’elle fait de toutes les poussières.
Poussière de pensée, poussière d’âme humaine, tout ce qui reste de nous
sous l’écrasement de l’activité contemporaine, œuvre hâtive des
écrivains de ce jour toujours guettés par la gueule avide du monstre. O
tranquille Plantin, qui collectionnais les manuscrits enluminés,
respectueux de l’œuvre gothique qu’allait plonger dans l’oubli ton
œuvre nouvelle, te doutais-tu que tu inventais un outil de torture et
que l’imprimerie ferait plus, un jour, pour l’avilissement de la pensée
que la débauche elle-même? Car c’est la honte de ce temps d’avoir tiré
de tes travaux sublimes, ô rival de Gutenberg, l’instrument où se
disperse l’invention, où s’émiette le génie, où la méditation déchire
ses ailes virginales. C’est toi qui fis plus rapide que la flèche
l’injure qu’on se jette de loin au visage...
Le gardien me frappa doucement sur l’épaule. La nuit était venue et, de
la ville déjà éclairée, une clarté diffuse et jaune montait, estompant
d’un brouillard d’or clair la silhouette des toits noirs de la vieille
maison. J’eus bien vite regagné la porte. Anvers et son mouvement de
grande ville me happait, pour ainsi parler, ne me permettant plus les
inutiles rêveries. Avant une heure s’allumeraient ces curieux cafés
chantants où des femmes à moitié nues débitent, dans toutes les langues,
leur répertoire cosmopolite, et où j’entendis chanter, un soir, avec une
rage que je ne saurais dire, la _Marseillaise_ en allemand!
IV
A LA HAYE
Me voici sur le chemin de La Haye, la ville aux tulipes glorieuses,
d’Amsterdam aux chemins flottants, et la vision tout entière du voyage
que je fis, il y a six ans, dans cet étrange pays me revient comme
avivée par la flèche d’or du souvenir. C’était durant le plus rude hiver
qu’il ait fait de mémoire contemporaine. Tandis que Paris s’abîmait sous
les neiges durcies, résistantes comme des pierres à la pioche des
balayeurs, moi, j’étais parti vers le Nord avec l’esprit d’à-propos qui
me conduit toujours au midi durant la canicule. C’est un tour perpétuel
que me joue le hasard des promenades que décide rarement ma volonté.
Oh! ce chemin de Bruxelles à la Haye, dans une campagne comme figée par
les frimas! Les fleuves immenses que des ponts suspendus traversent
étaient gelés jusqu’à la mer lointaine. Des banquises y dessinaient
d’effroyables saillies, dressaient de véritables dolmens, couchaient de
larges pierres tumulaires. Les bateaux étaient debout sur leur route,
immobiles et calés par des glaçons énormes. O mensonge exquis des
paysages fleuris de Paul Potter. Les prairies elles-mêmes étaient
couvertes d’une façon de grésil très blanc qui les faisait ressembler à
une eau plus calme, et les mares y traçaient des traînées miroitantes où
s’accrochait une lumière plus blanche encore.
Je me rappelle que, dans l’éblouissement monotone de ce spectacle, je
m’étais assoupi un moment et que mon esprit s’était empli de mille idées
vagues et bizarres. Il me semblait que l’hypothèse des savants s’était
réalisée et que la terre, lentement refroidie, ne roulait plus qu’un
immense glaçon dans l’immensité. Et sur cette couche toute de frimas, je
voyais encore l’humanité, grouillante comme une vermine, s’acharner à ce
sol infertile et, famélique, lui demander du pain. L’outil fouillait
encore ce marbre monstrueux et le désespoir des races y creusait
d’inutiles sillons.
* * * * *
Quand je rouvris les yeux, une illusion d’un moment prolongea mon rêve.
Je voyais de tout petits êtres noirs se mouvoir, en tous sens, sur la
terre et sur l’eau gelées. Vérification faite, c’étaient de simples
patineurs qui allaient à leurs affaires et prenaient un divertissement.
Les femmes étaient fort amusantes surtout, et avec leurs larges
pélerines au collet relevé, elles semblaient balancer des cloches
au-dessus de leur tête. De temps en temps, comme les araignées
aquatiques qui glissent sur les étangs, elles écartaient démesurément
les jambes pour lancer un de leurs pieds en avant... Heureusement que,
dans cette saison, les nénuphars avaient fermé leurs yeux jaunes comme
ceux des chats: car un voisin obligeant m’assura que ces dames, dont un
casque d’or, éventré par le haut, maintenait la coiffure, n’avaient pas
de pantalon. Je n’étais pas seul à suivre leur course avec une curiosité
pleine de charme. Le soleil semblait y prendre grand plaisir aussi, le
soleil froid, mais étincelant, qui jetait ses rayons à faisceaux grands
ouverts dans cette grande transparence de glace, y réveillant, dans un
idéal d’apothéose, toutes les lumières irisées du prisme, épandant les
étincellements d’une immense féerie sur les ensembles montueux de
terrains et d’eau confondus, sur ce grand silence de la gelée crépitant
à peine là où les ailes noires et éperdues des moulins à vent
s’évertuaient à tourner encore.
Enfin les faubourgs de La Haye! Une collection de Téniers avec des
jardins qui, grâce à la neige, semblaient en confiserie; avec des
maisons basses en brique, aux volets verts et assises comme à cropeton
sous des panaches de fumée bleue. Ah! les joueurs de boule étaient
absents des parterres, mais derrière les murailles rouges, l’esprit
devinait de bonnes gens blottis autour d’un poêle bien chaud et secouant
doucement le fourneau de porcelaine de leurs pipes sur la cendre chaude
pointillée d’étincelles d’un brasero de cuivre.
Heureux les pays qui gardent ainsi leur physionomie à travers les temps!
* * * * *
La Haye: une ville calme entre toutes, qui se prolonge jusqu’à la mer
par deux kilomètres d’un bois magnifique et bordé de villas. Une grande
apparence de richesse que rend moins choquante, au philanthrope,
l’absence de tout symptôme de misère. Les pêcheurs de Scheveningue
eux-mêmes, qui mènent cependant une rude vie sur la plage que fouette
mélancoliquement l’aile blanche et nerveuse des mouettes, ont, aux jours
de repos, l’air de bonnes gens très cossus. Ils portent, il est vrai, de
lourds sabots mais peints d’un blanc très gai, et, le dimanche, ils
arborent de longues redingotes noires, comme les émigrés des drames
populaires, et des chapeaux qui sentent l’exportation parisienne. En
revanche, leurs femmes sont plastiquement admirables, avec leur double
bandeau métallique au-dessus de l’oreille, fières comme des matrones
romaines et traînant après elles ce que la mère des Gracques appelait
ses plus beaux bijoux. J’ai vu défiler un régiment équipé comme les
soldats de Charlet, et ce me fut comme une vision douce et douloureuse à
la fois de la patrie d’antan, glorieuse et balayant la crinière du monde
dompté des plis flottants de ses étendards. On est volontiers chauvin
quand on a passé la frontière. Le diable m’emporte, mais j’avais les
larmes aux yeux!
* * * * *
Amsterdam et la jetée magnifique qui domine de ses deux lions en pierre
l’innombrable archipel du Zuyderzée. Imaginez une Venise de glace; car
tous les canaux y étaient devenus des routes terrestres aux larges
sillons. Ma mémoire passe rapidement sur ses merveilles et me ramène
dans le quartier juif plein d’une activité sordide et très riche sous
ses haillons. C’est le temple du monde entier avec ses revendeurs
éternels. On trouve de tout là. C’est un résidu des débris de tout ce
qui a eu un nom de chose. Tandis que des filles au type superbe vous
regardent avec leurs grands yeux de velours noir, des petits vieux vous
attirent dans leurs antres avec des câlinades épouvantables.
J’en revois un qui ne me fit grâce d’aucune des pièces de son étalage et
d’aucun bibelot de son bazar. Il savait la généalogie exacte de ses plus
abjectes découvertes. Il n’avait pas un culot de verre qui ne vînt de
Venise, un morceau de fer qui n’eût été ramassé à Tolède.
Les traits de ce petit bavard endiablé m’étaient demeurés dans la tête
si bien que je le revis, toute la nuit, en dormant. Il avait, sous sa
casquette de loutre pelée, de petits yeux clairs d’une vivacité
extraordinaire et quelque chose d’impitoyable dans toute sa personne
doucereuse qui donnait le frisson. N’allai-je pas rêver que je causais
encore avec lui, qu’en me montrant une petite pipe de bruyère qu’il
fumait toujours il me disait qu’il y tenait beaucoup parce qu’elle était
en bois de la vraie croix?
Et, comme je m’étonnais de trouver une si précieuse relique dans de
pareilles mains:--Vous êtes-vous seulement demandé, me dit-il tout à
coup, pourquoi nous avions pris tant de plaisir à crucifier
Jésus-Christ?--Mais, lui répondis-je très discrètement, sans doute parce
que vous le preniez pour un imposteur qui voulait se faire passer pour
Dieu.--Vous n’y êtes pas, mon cher. C’est, au contraire, parce que nous
l’avons cru Dieu que nous lui avons administré cette filiale correction!
Et comme je demeurais légèrement confondu devant cette conception impie:
«Vous n’avez donc pas lu nos livres saints, continua avec feu le petit
déicide dont les regards lançaient des éclairs, pour ne vous être pas
aperçu que notre Dieu était une effroyable canaille, injuste,
inflexible, assoiffée de sang? Si vous avez encore des illusions sur le
nommé Jéhovah, nous, nous les avions perdues. Et le vieux m’énuméra,
avec une éloquence amère, tous les tours abominables, que le Dieu de la
Bible avait joués à son peuple bien-aimé... Et quand il eut fini,
savourant une large bouffée de sa pipe sacrilège:
--Si vous saviez, dit-il d’un air béat, comme notre tabac est bon
là-dedans!
V
A BRUGES
C’est il y a un an, à Bruges, où m’avait amené une recherche plutôt
pittoresque qu’historique. De toutes les grandes villes de Belgique,
Bruges était la seule que je ne connusse pas, et il me semble que
j’avais gardé, par un hasard heureux, le meilleur de mon plaisir pour la
fin. Pour qui aime à plonger dans le passé et à se faire l’illusion
d’une vie antérieure dans des siècles dès longtemps révolus, Bruges
offre à la pensée un décor incomparable. On dirait que le Temps, ce
voyageur éternel, l’a choisie pour y faire une étape. Pompeï ou
Herculanum ne sont pas des villes plus parfaitement mortes. Mais quels
grands souvenirs de la vie y demeurent, d’une vie calme qui, comme un
océan sans tempêtes, s’est retirée par lents reflux visibles encore aux
fronts ridés des vieilles femmes coiffées de capelines et qui semblent
descendues des tableaux de Memling, pour promener par les rues désertes
leur curieuse mélancolie de spectres attardés. A peine, de loin, les
distingue-t-on des moines dont les frocs ressemblent à leurs longs
manteaux, des moines qui cheminent, un livre crasseux sous le bras,
entre les maisons à pignons de bois, troupeau en désordre de toitures
bizarres que, pareils à des bergers pensifs, les hauts clochers gardent
de place en place, sonnant encore les derniers échos des cultes défunts.
Et j’allais de merveille en merveille par cette cité étrange où tout est
musée, les tribunaux et les temples, et jusqu’aux hôpitaux où les
pauvres meurent dans le voisinage indifférent des chefs-d’œuvre. Ici,
c’est une châsse d’or massif incrustée d’admirables pierreries et dans
laquelle est suspendue, joujou superbe, la minuscule couronne d’une
petite reine de Hongrie. Là, c’est cette merveilleuse adoration des
Mages, qui a sans doute inspiré à Alfred Stevens cette pensée, un peu
troublante au premier abord, que toute bonne peinture doit être vue à la
loupe. Partout, partout, l’œuvre d’artistes patients et recueillis, la
trace d’un monde qui n’est plus le nôtre et qui vivait agenouillé dans
l’ombre immense de la foi. Et, quand les beffrois tintaient leurs
musiques grêles dans le silence, je croyais entendre le labeur rythmique
des outils sous les doigts un instant ranimés de ces ouvriers sublimes
endormis dans leur grand rêve d’Idéal et d’Immortalité!
* * * * *
Quel contraste dans mon esprit! Le matin, j’avais quitté Bruxelles, où
tout était rumeur furieuse et désolée. J’étais parti hanté par la vision
sinistre des affamés se ruant au pillage à travers les flammes. Le
fantôme des jacqueries agitait sous mon front des torches et des piques
ensanglantées. Et je les voyais tomber, ces misérables que des siècles
de fatalité fouettent sur le chemin du crime, sous les balles
impatientes des soldats pressés de regagner la paix monotone des
casernes. Je ne sais ce qui dominait en moi, de l’horreur ou de la
pitié! Ces damnés de tâches impitoyables courant à une liberté mortelle,
s’arrachant, comme des bêtes, les viandes crues aux barreaux des
boucheries, ilotes d’une ivresse que le sang noiera, sinistres
compagnons d’une débauche sans lendemain, m’emplissaient de réprobations
véhémentes et de révoltes fraternelles. Et je pensais aux femmes qui
étaient parmi eux, aux femmes que mutilerait la mitraille commune; je
les voyais couchées dans leurs cheveux mêlés de rouges ruisseaux, le
sein troué de blessures béantes... Ah! voilà qui est trop horrible
vraiment. Ceci devait être la beauté et devait être la grâce. Ceci a
sans doute été l’amour. Et rien, rien que des chairs pantelantes que
secoue un hoquet d’agonie! Qu’une civilisation qui ose parler au nom de
l’égalité ait ses forçats nécessaires; qu’elle broie des milliers
d’existences sous son talon victorieux; qu’elle condamne à la nuit, dans
les mines, et aux flammes, dans les forges, des hommes à demi-nus qui ne
vivront pas leur âge, martyrs involontaires du progrès, machines ayant
l’horrible pouvoir de souffrir, c’est, paraît-il, une loi, celle qui
livre le faible au fort comme une proie, le ruminant au fauve et
l’insecte au pied lourd du ruminant. Mais que la femme ne soit pas
défendue et violemment arrachée à cette malédiction d’une race, voilà ce
que je ne saurais comprendre!
Oui c’était la fièvre à Bruxelles, la fièvre des dernières nouvelles
montrant les hordes menaçantes, les campagnes incendiées et, derrière
tout cela, sans doute la main obscure de l’étranger à qui, depuis quinze
ans, profite toute ruine et qui ne marchande pas le sang des peuples à
son appétit victorieux.
* * * * *
A Bruges, c’est à peine si l’on savait tout cela. De rares passants
s’arrêtaient dans les rues pour en causer avec un effarement presque
comique. On avait bien vu partir les troupes, le matin, le fusil chargé
et avec des vivres de campagne sur le sac. Mais il semblait que ce fût
le dernier élément moderne toléré dans cette cité posthume qui se fût
en allé au son du tambour. Derrière lui était rentré le passé, l’âme
absente de ce grand corps de pierre. Elle semblait apportée par les
souffles printaniers épars dans l’azur clair du ciel et qui, partout,
faisaient jaillir des branches noires les flèches innombrables
d’émeraude des bourgeons. Et sur les canaux qui rappellent la gloire de
l’antique rivale de Venise, couraient des frissons d’argent où
tremblaient les images des maisons riveraines et des saules aux pleurs
vivants. Les crocus ouvraient leurs yeux violets dans les gazons tendres
sur les places tranquilles où les moutons viennent brouter sous des
peupliers aux cimes lointaines ponctuées çà et là de guis ou de nids
abandonnés.
Et je me sentais vraiment, dans ce rajeunissement de la nature et des
légendes, dans un âge moins impitoyable que le nôtre et dont les
consolantes erreurs valaient peut-être mieux que nos vérités. Ces
figures extatiques de Memling et de Pourbus n’étaient pas des portraits
de grands de la terre, mais de gens humbles et vivant de leurs mains
résignées, l’âme bercée de croyances enfantines et douces. Ce qui fait
l’attirance singulière de ces regards si profondément humains, c’est
qu’ils contemplent je ne sais quel au delà mystérieux par derrière
nous-mêmes. Et voilà pourquoi ils semblent nous traverser en allant à
leur but caché et nous pénètrent d’une chaleur fraternelle. Ce temps-là,
comme celui-ci, avait ses déshérités, mais il leur avait laissé
l’illusion des revanches immortelles et d’une tardive justice dont il
n’y avait pas lieu de hâter l’heure. Qui dira ce qu’il entrait
d’hypocrisie dans cette mansuétude et ce qu’il entrait de pitié?
Qu’importe si la somme des douleurs humaines en était moindre!
* * * * *
Moi, je voudrais qu’on respectât jusqu’aux mensonges de l’histoire.
N’était-elle pas exquise la légende qu’on raconte encore à Bruges pour y
expliquer la présence des plus beaux tableaux de Memling dans une
chapelle d’hôpital! On y montrait l’illustre peintre, blessé à la
bataille de Nancy à côté de Charles le Téméraire et revenant épuisé,
misérable, demander un asile à sa ville natale, où des religieuses le
recueillaient et le sauvaient par leurs soins. Il était naturel qu’il
leur payât en chefs-d’œuvres sa dette de reconnaissance. Je n’en ai,
pour ma part, aucune à l’archéologue anglais, sir Veale, lequel est
parvenu à démontrer victorieusement que Memling était tout simplement un
bourgeois notable de sa ville, vendant fort bien sa peinture et laissant
une honnête aisance à ses enfants.
Mais enfin cette fantaisie même d’un biographe plein d’imagination
implique le souvenir d’événements tragiques auxquels la paisible cité
fut mêlée. Elle évoque le spectre des guerres lointaines, de saintes
révoltes contre le joug de l’étranger, d’un passé où le sang a coulé par
les brèches grandes ouvertes. Elle ne laisse pas intacte, dans mon
esprit, cette grande et douce impression de sérénité qui me venait
surtout du silence des haines mortes et des rancunes apaisées. Où la
mousse croît maintenant toute diaprée des fleurs impatientes d’avril, le
pied lourd des hommes d’armes espagnols a longtemps déchiré la terre.
Nous-mêmes avons été là des oppresseurs et un monument où le nom de
Coninck est exalté dans le bronze y dira notre défaite. Partout où
l’homme a passé il a mis ses levains de ruines et laissé des ferments
destructeurs. Heureux les peuples chez qui ces traces sinistres d’antan
ne rappellent que la liberté reconquise et que la Patrie vengée!
Mais la guerre civile! Horreur monstrueuse et sans héroïsmes qui la
relèvent!