A la porte du large café transformé en arène, le populaire se hâte,

populaire complet, populaire en paletots élégants et en blouses

sordides, populaire coiffé de chapeaux à la mode et de bérets crasseux,

populaire des deux sexes et où les belles filles entretenues ne manquent

pas. Les loges où se délectent d’ordinaire les amateurs des romances et

des refrains ineptes qui ne laissent pas ignorer au reste de la France

la gloire des Liberts et des Paulus, les loges sont bondées, et, tout

autour d’un tapis aux tons criards que soulève un lit de son, les hommes

se pressent sur une triple rangée de fauteuils, agitant des cannes et

des lorgnettes. Un grouillement indescriptible habite les combles de la

salle d’où s’échangent des cochonneries criées dans un patois strident.

Tout ce monde est venu pour la lutte, la lutte romaine, la lutte à main

plate, la seule classique et estimée des personnes comme il faut.

Les champions sont venus saluer avant le combat, un à un, et leur surnom

terrible a été jeté aux échos. Pas un qui ne soit un rempart, un lion,

un tigre, quelque chose de formidable dans la physiologie humaine. Les

plus modestes sont invincibles ou la terreur de quelque chose. Puis ils

se rangent en ligne et disparaissent, sauf les deux qui commencent la

série des combats. Tout ce cérémonial a l’air ridicule de loin. Eh bien!

je vous assure que cette apparition de beaux gaillards nus,

olympiquement musclés, fiers de leur force comme les bêtes de proie, est

comme un cri triomphant de la race déchue et révoltée dont les plus

insensibles sont émus. C’est comme une apothéose des vigueurs anciennes,

des virilités disparues et soudain ressuscitées, un défi glorieux jeté

aux singes que nous sommes en train de redevenir.

Les torses superbes se sont noués dans une étreinte sous laquelle les

chairs fument, une rosée de sueur argente les peaux qui deviennent

soyeuses et miroitantes aux lumières. Des halètements désespérés passent

dans l’air. Après s’être, à diverses reprises, soulevés l’un l’autre,

les deux combattants sont à terre, poursuivant la lutte en quadrupèdes

agiles, se surprenant par de soudaines attaques, se dérobant par des

bondissements de fauves. Le sang coule à leurs coudes écorchés et leurs

genoux emportent le pollen coloré du tapis. Leurs ceintures pètent sous

l’effort des reins se gonflant ou se cambrant. Nous sommes loin des

simulacres d’assauts dont se contentent les gogos de la foire de Neuilly

qui ne se sont pas encore aperçus qu’on leur joue une pièce aussi

consciencieusement répétée que les _Pilules du Diable_. C’est que le

public qui est là ne souffrirait pas la moindre entente préalable et

devinerait la plus savante supercherie; _rara avis!_ un public qui sait

les règles de l’art qu’on applique devant lui. Souhaitons-le bien vite

aux poètes!

Les deux épaules ont touché! Une clameur effroyable s’élève. Le

vainqueur est rappelé et vient s’incliner. Mais la foule généreuse

entend que le vaincu reparaisse aussi et lui fait le même accueil

enthousiaste, s’il s’est vaillamment défendu. Raille qui voudra ce naïf

spectacle! Moi, tout ce qui évoque une glorieuse image ou le spectre du

Beau aboli me transporte, et tout ce que j’ai de vieux sang latin flambe

comme un tison qui se rallume devant ces stupides bâtards des héros!

IV

LE PERCHOIR

La nuit commence à venir, une de ces nuits de la fin de l’hiver qui

descendent dans une buée d’argent fluide et dont le crépuscule est

presque pareil à celui d’une aurore, enveloppant et blanc, plein et

comme mouillé d’une mélancolie très douce. Les cafés regorgent de

buveurs d’absinthe qui sont rentrés, frileux, et causent de choses

indifférentes, à moins qu’ils ne jouent à la _manille_, jeu ibérien qui

a pris à la lettre le mot de Louis XIV affirmant qu’il n’y avait plus de

Pyrénées. Quelques filles attardées dans leur promenade jettent, en

frôlant le trottoir, un regard oblique dans les estaminets où un

amoureux pourrait prendre, en les apercevant, la fantaisie de leur

offrir à dîner. Diplomatie généralement infructueuse. L’amour ici est,

en général, pris comme digestif.

Cependant, tous les moineaux de la ville, qui en compte bien autant que

d’âmes, se sont donné rendez-vous sur les arbres du square qui orne la

place Lafayette. Ils s’y abattent par volées, tumultueux comme des

émeutiers, avec des petits cris de dispute qui se mêlent dans un

crépitement pareil au bruit d’une immense friture. Un innombrable

froufrou d’ailes sert de base à cette débauche de petits instruments

suraigus, à cette orgie de piaillements dans les branches. D’ordinaire,

ce sont les arbres clairs, sans feuillage, à peine dessinés par un

paraphe de lignes ténues comme ceux du divin Corot, qui servent de

perchoir à cette foule de volatiles en quête d’un nocturne gîte. Ils y

apparaissent comme des points noirs raffermissant çà et là le flou du

dessin, scandant cette strophe végétale mal affermie, comme des mots

sonores. Mais ce soir c’est le vent d’autan qui souffle, le terrible

vent d’autan qui secoue comme des hochets les peupliers, les platanes,

les bouleaux, et ne laisserait qu’une maison tremblante à tous ces

affolés de repos.

Alors c’est dans un grand cyprès, un cyprès gigantesque et touffu, dont

les colères du vent respectent la masse, que les oiseaux disparaissent

tous, se glissant sous les palmes épaisses que garnit un double rang de

flèches flexibles d’un vert sombre. Bientôt tout ce bruit s’éteint dans

la solitude de ce gîte au funèbre aspect. Tant il est vrai que, pour les

oiseaux du ciel comme pour nous, il n’est de paix inaccessible et de

repos durable que sous l’arbre dont l’ombre silencieuse couvre les

tombeaux!

V

LES BELLES FILLES

Ce sont de simples profils que je veux tracer au hasard de mes rares

promenades, médaillons féminins n’ayant d’intérêt que pour quiconque met

la femme au-dessus de toutes les choses de la vie, portraits à peine

ébauchés de nos «Françaises de France», qui ne sont pas toutes celles

que mon benoît maître, Théodore de Banville, a immortalisées sous le nom

de «Parisiennes de Paris». Cette série de figurines, qui n’aura pas

peut-être de nouveau personnage avant longtemps, je la veux commencer

par un type qui mérite vraiment une place d’honneur dans la géographie

amoureuse du pays même de l’amour.

Une dentelle rouge et déchiquetée sur l’azur, telle apparaît, de loin,

Toulouse avec ses toits plats, ses tons de brique, ses murs incendiés de

soleil, ville de plaisir et ville d’Eglise, dormant paresseusement au

bruit des mensonges de la Garonne, la plus italienne des villes de

France, certainement. Non pas que son Capitole rappelle en rien, par

son architecture, celui que les oies romaines ont sauvé, en vertu de

l’ineffable pouvoir de la bêtise, mais parce que partout on y rencontre

le religieux et la femme, celui-ci pensif maintenant devant le progrès

de la Pensée moderne, celle-là toujours souriante dans l’éclat de sa

grâce païenne où se lit la superstition aveugle qui permet à l’esprit le

sommeil et laisse à la chair tous ses droits.

C’est cette physionomie très particulière de la Toulousaine que je vais

tenter d’esquisser d’après nature, en ne cherchant pas ce qui fut

historiquement la mode pour cette femme inexorablement antique, et après

m’être contenté de saluer au passage le hennin triomphal de Clémence

Isaure, la gente dame aux bandeaux plats, à la longue robe sans plis,

qui tendait aux poètes de son temps des œillets, des amarantes et des

soucis quelque peu fanés aujourd’hui.

Invariablement brune, la peau légèrement dorée comme par une poussière

de soleil, mais prenant à l’ombre de superbes matités et d’adorables

pâleurs; le profil conforme en tous points aux modèles de la sculpture

latine, avec le menton un peu plus ramené en avant toutefois; la bouche

un peu grande, mais s’ouvrant comme une grenade sur des dents

étincelantes; les pieds et les mains petits et d’un beau dessin; voilà

tout ce qu’il est permis à un peintre discret de signaler, mais un amant

mal appris vous en dirait bien davantage. Je me contenterai d’ajouter

que les hanches ont une inflexion d’amphore, que la démarche est

imprégnée d’une grâce hautaine, et que la taille prouve sa souplesse en

se cambrant volontiers.

VI

CARMEN

Ce n’est pas, d’ailleurs, dans le monde aristocratique qu’il faut

chercher ces signes de race. Ville de noblesse et de magistrature,

Toulouse est remplie de noms portés par des femmes au charme plus

alangui, pareil à celui des fleurs de serre, et qui se retrouve partout

où la sève n’a pas mordu dans des terres nouvelles et où le sang n’a pas

voulu se rajeunir. Ce n’est pas moi qui médirai de cette artificielle

beauté dont les élégances maladives sont faites pour ravir les délicats.

Mais elle tient à un fait, non pas à un pays, à des mœurs spéciales et

non pas à un ciel déterminé. J’y reviendrai tout à l’heure.

Vous rappelez-vous le beau poème de _Carmen_ et les cigarières

descendant, bruyantes, autour de l’implacable fille qui passe, une fleur

de cassie aux lèvres, cherchant un cœur à meurtrir? Ce premier acte du

chef-d’œuvre de Bizet se joue tous les jours à Toulouse, et même deux

fois par jour. Non pas qu’un José y vende tous les jours son âme, mais

le décor est bien fait cependant pour quelque drame d’amour sauvage et

de tendresse éperdue. C’est à la sortie de la Manufacture des tabacs

qu’un curieux peut le mieux voir, en effet, la fille du peuple à

Toulouse dans l’épanouissement de sa beauté brutale et de sa gaieté

cruelle. Ce bâtiment, qui n’a rien à envier, en mélancolie, à Mazas

lui-même, est situé sur le bord de la Garonne, à deux pas du pont qui

sépare la ville du faubourg Saint-Cyprien, célèbre par ses inondations.

Un coup de cloche retentit, et c’est comme un fleuve de chansons sonores

et d’éclats de rire impitoyables qui descend vers le fleuve comme pour

le grossir. Le pont est bientôt envahi et c’est une fanfare vivante qui

le traverse. Un madras jaune ou rouge roulé au sommet de la tête, le cou

nu et visible par devant jusqu’à la naissance jumelle des seins, la jupe

courte et laissant voir souvent mieux que la cheville, hélas! souvent

sans chaussures, ces filles robustes portent avec une fierté

indescriptible ces haillons, comme un avare qui cache son trésor sous

des loques. Elles marchent rapidement, l’œil hardi, et souriant à qui

les regarde, avec un air de confiance en elles-mêmes plutôt que de

provocation. Une buée de lumière semble courir autour de ce troupeau

humain. Au bout du pont, leurs pères et leurs amants les attendent, et

là, sans doute, dans ce quartier d’aspect débonnaire, l’amour, la

jalousie et la colère ont, comme partout, leurs extases et leurs

grincements de dents. Mais tout cela se perd dans le bruit individuel

des grandes villes, où les douleurs et les joies s’engloutissent, sans

plus émouvoir que le bruit indifférent des roues qui s’éloignent dans un

flot de poussière.

C’est le dimanche, et, dans les églises, pendant les processions, qu’il

faut voir les idolâtres créatures qu’une toilette plus recherchée est

loin de parer, mais qu’elles revêtent pourtant avec un charme hautain

dans la physionomie; car la femme qui se croit belle en est souvent plus

belle encore. Elles ne marchandent pas les génuflexions et les

baisements de terre au cortège qui passe dans un nuage d’encens. Elles

ont des attendrissements exquis pour le gamin dont une fausse barbe de

Christ encadre la frimousse de gavroche et que suit un autre polisson

portant sous le bras l’échelle et la croix symboliques;--des tendresses

à mourir de rire pour le petit saint Jean drapé dans une peau d’agneau,

et des colères bien amusantes pour le vilain Pilate dont les mains,

comme celles d’un barbier, soutiennent une cuvette. Je ne crois pas

qu’il y ait, dans tout cela, l’expansion d’une piété bien profonde, mais

un bon levain de paganisme que les spectacles religieux gonflent encore

à l’occasion. En tout cas, c’est un fort joli tableau que celui de

toutes ces belles filles agenouillées, mêlant leurs têtes brunes dans

une même nuit que leurs regards faussement contrits traversent comme des

étoiles. Un chuchotement confus de prières et de mots latins monte de

ces groupes humiliés dans un pieux susurrement de lèvres rouges et

sensuelles. Ne croyez donc pas à une conversion sincère et ne pleurez

pas sur tant de baisers perdus. Vous les retrouverez le soir, ces

nonnains d’une heure, sous les grandes allées baignées des amoureuses

effluves du couchant, coquettes, excitées, cruelles, toutes à Vénus, qui

prête quelquefois la femme aux autres cultes que le sien, mais ne la

leur abandonne jamais.

VII

LES DAMES DE LA RÉPARATION

J’ai dit que, dans ce qu’on appelle le monde, la Toulousaine ne

présentait rien de vraiment original. Bourgeoise ou noble dame, elle

suit la mode de Paris avec une soumission flatteuse pour les riveraines

de la Seine, et tout est vraiment d’une correction navrante dans ses

ajustements. Rien n’en est omis, pas même les grandes ombrelles rouges

qui donnent aux voitures fuyant sur la promenade, jaune de lumière,

l’aspect de grands coquelicots que le vent couche sur les blés. Dans un

coin cependant de la ville, un seul, on retrouve, au point de vue du

costume, un spectacle vraiment curieux, une note essentiellement

personnelle. Je veux parler du couvent des dames dites _Réparatrices_,

dont le souffle impitoyable des décrets a spirituellement épargné

l’innocente inutilité, mais dont les offices maintenus méritent

certainement une mention.

Imaginez la plus pauvre chapelle du monde, mais la plus féconde en

terribles souvenirs, car l’Inquisition y tint ses assises autrefois; une

petite salle aux murs blancs et qui précède un vestibule sombre sans

caractère architectural. Vous n’avez pas entr’ouvert la porte

rembourrée, qui retombera derrière vous avec un bruit d’essoufflement,

qu’une phrase de Mozart ou de Haydn vous arrive à l’oreille, grêle et

charmante, le plus souvent sous un rythme de menuet et avec des

sonorités argentines de clavecin. Quelque marquise défunte, sans doute,

et dont l’âme vient courir sur les touches pour rester comme un souffle

de souvenir... Eh! eh! vous ne vous trompez pas de beaucoup. Quelques

ombres, en effet, sont agenouillées dans la chapelle, immobiles sous ce

vent harmonieux. Elles sont perdues dans de grands voiles, mais

approchez et vous serez ravi par la beauté de leur costume qui est, de

tous points, celui des sœurs de la Miséricorde, au temps où la pauvre La

Vallière vint chercher parmi elles l’inutile oubli d’une si douce

erreur. Je ne sais rien, en vérité, de plus somptueux et de plus royal

que cet habit de religieuse, et je ne résiste pas au plaisir d’en

décrire les véritables splendeurs. Une longue robe de laine très fine

et, sur cette robe, un manteau s’ouvrant par devant, blanc aussi, mais

avec une bordure de soie bleue très large et formant une façon

d’encadrement. Ce dernier vêtement porte une longue traîne dont les plis

majestueux suivent, en se déroulant, celle qui le porte quand elle

marche. Alors apparaît seulement le bout du pied chaussé d’une mule de

satin blanc sur des bas de soie d’un bleu plus clair. Un camail à

capuchon formant pélerine par derrière et se déroulant en étole sur le

devant, d’une belle couleur azur, met du reflet dans le long voile qui

complète ce costume et que les nonnains rabattent jalousement sur leur

visage quand elles risquent d’être vues. Les mains sont gantées de

mitaines blanches dont le fin réseau est comme déchiré, aux doigts, par

l’éclat des pierreries. Ces saintes filles (le mot est consacré)

appartiennent toutes à d’illustres familles du pays et ont vécu jadis

dans le monde. Je ne fouillerai pas le secret d’amours désespérées et de

désillusions sans retour qui les a résolues de venir vivre là en commun

et prier publiquement sur les dalles étonnées d’un cloître; je

constaterai seulement qu’elles y ont apporté toutes les élégances de la

vie d’autrefois plus somptueuse que celle d’aujourd’hui. Qui sait si

l’espoir vague de l’inutile présence d’un ingrat n’est pas dans cette

posthume élégance? En tout cas, un peu de sybaritisme est certainement

au fond de ce sacrifice.

Mais je ne veux voir là que le côté pittoresque des choses. Jamais je

n’ai mieux compris combien Toulouse était près de Rome, de la Rome

antique s’entend, car l’autre ne vaut guère qu’on en parle, qu’en

contemplant les femmes voilées comme les antiques vestales et gardant,

comme elles, l’étincelle dernière d’un feu qui s’éteint. Quand Mozart et

Haydn ont fait silence à l’orgue, commencent les litanies dites d’une

voix sans accent, sans modulations, mécaniquement scandée comme par un

instrument invisible et insensible. Les versets et les répons se suivent

sur un ton uniforme et cela dure fort longtemps, trop longtemps. C’est

l’heure de ne pas écouter et de regarder. Puis elles se lèvent en

rabaissant leurs voiles, et vont, deux par deux, se prosterner devant

l’autel, d’un pas silencieux qui se perd ensuite sous une porte basse

derrière laquelle elles semblent glisser. Une seule est restée qui,

après quelques instants de prière solitaire, exécute une pantomime à la

fois surprenante et imposante; car tout à coup, comme prise d’une

résolution subite, elle gravit l’autel, en soulève l’ostensoir en

s’inclinant, et, d’un brusque mouvement le cachant dans sa poitrine,

l’emporte avec le geste auguste d’une prêtresse antique sauvant ses

dieux.

II

A BRUXELLES

EFFETS DE NEIGE

I

Sur le point le plus élevé de la ville, au sommet d’une colline qui

domine des plaines de maisons, le nouveau Palais de Justice bruxellois

élève l’orgueil de ses pierres amoncelées. Et, de fait, il n’est pas, je

crois, de monument moderne où ressort mieux la gloire des architectures

passées. Il fait penser, tout à la fois, à Rome et à Ninive. Il allie la

majesté des dômes à l’impression rigide des pilastres quadrangulaires,

la rondeur marmoréenne des panthéons à la fantaisie polygonale des

monuments asiatiques. C’est un rêve de granit, un caprice sublime ayant

pris une forme solide, comme une vague d’océan que surprendrait la

gelée. Celui qui l’a conçu était certainement un homme de génie.

Et tout y est enseignement. Il faut voir plaideurs et avocats courir

comme des insectes sur ces escaliers gigantesques, dans ces vestibules

immenses, à travers ces prétoires où la voix elle-même se perd, ce qui

innocente le sommeil des juges. Ah! que l’humanité de ceux qui

s’arrachent des lambeaux de terre ou des lambeaux d’honneur paraît

petite dans ce temple sans dieu! Comme on y conçoit bien le mépris des

luttes où s’épuisent tant d’existences sans idéal! Quelle leçon que ce

tribunal où la Justice semble comme dans un magnifique mausolée!

Il est minuit quand, en revenant du théâtre, je passe au pied du

somptueux édifice. Il a neigé, et le long de ses lignes horizontales un

duvet de cygne que le clair de lune emplit d’étincelles vagues, de

microscopiques étoiles, en estompe tous les contours, les enveloppe d’un

flou où tremblent les arêtes, où les reliefs de la pierre deviennent

confus et cotonneux. Ce grand aspect sévère disparaît sous cette parure.

Le glaive de Thémis lui-même n’est plus qu’un innocent bâton de sucrerie

et, dans sa balance, montent des œufs comme dans les plateaux des

marchands.

La neige nous apporte l’oubli des formes précises, l’impression d’un

chaos qui descend du ciel, l’image d’un suaire dont les plis se moulent

lentement aux choses avant de les engloutir dans sa blanche uniformité.

II

Tout un âge passé revit sur la merveilleuse place de l’Hôtel-de-Ville.

Un âge plein de révoltes augustes et traversé de grands cris de liberté;

un âge où le génie national, opprimé par l’invasion, prenait déjà ses

revanches. Rien n’est changé de ce que fut ce décor où le drame d’Egmont

semble encore tout prêt à être joué. Les deux palais que séparait un

échafaud sont encore face à face et se contemplent dans la solitude

d’une nuit qu’argentent des feux électriques. Les maisons où les

corporations avaient sculpté leur sceau professionnel, inégales, d’une

architecture pleine de fantaisie, se pressent toujours, comme curieuses

de quelque horreur nouvelle où le génie espagnol, le plus savant à la

torture, se révèle.

Toute âme citoyenne, à quelque patrie qu’elle appartienne, boit, dans ce

lieu, un souffle de virilité et de rajeunissement. Moins sujet que

personne à ces impressions infectées de politique, je les ai toujours

subies en traversant cette place, et l’amour des opprimés comme la haine

des tyrans m’y ont gonflé le cœur. Je me sentais fraternel au peuple

qui a souffert pour ses droits et rougi de son sang le joug étranger.

Quel calme immense aujourd’hui! Ces belles pierres tranquilles où le

temps a traîné sa patine de bronze sont comme le squelette de ce qui fut

la guerre vivante, la conspiration incessante, l’âme exaspérée des

combats. On dirait que la poudre des âges a noirci ces minces

colonnettes de granit entourant les croisées vides de faisceaux

harmonieux.

Là aussi est tombée la neige, en même temps que le soir descendait sur

la ville. Elle a soudain blanchi toutes les ombres. On dirait un

monument sortant des mains des ouvriers, la restitution savante d’un

antique beffroi d’après de consciencieuses recherches. Un caprice de la

neige, et l’outrage des ans est effacé.

La neige nous apporte d’étranges renouveaux, la menteuse floraison d’un

printemps tout épanoui d’espérances, ce retour rapide et perfide de

toutes les candeurs oubliées. C’est la robe de fiancée dont un pieux

caprice de mourante revêt encore quelquefois un corps couché dans le

cercueil.

III

Il a neigé aussi sur ta tête, ô Litolff, mon maître! Mais cette couronne

blanche que les épreuves, plus que les années, ont posée autour de ton

front ne te messied pas, au contraire. Elle mettra des palmes d’argent

parmi les feuilles du laurier, ô toi qui attendis si longtemps la

gloire! Ce frisson vivant de chevelure liliale qui tressaille au moindre

mouvement de ton visage rappelle les ondulations des jeunes avoines dans

les plaines où elles semblent flotter comme une poussière grise, et tes

yeux semblent deux bluets y piquant leur note d’azur, leur note vive et

éclatante. Tout dit en toi une jeunesse prête à renaître, la révolte de

tout ce qui vécut dans ton cerveau et qui n’en put sortir au temps des

maturités triomphantes. La confiance des revanches est partout, dans ton

regard et dans ton sourire où ne grimacèrent jamais ni l’amertume ni

l’envie.

Les sculpteurs ont souvent reproduit tes traits, et ta figure d’aigle

prisonnier, prêt à secouer ses ailes captives, a souvent tenté le

ciseau. Mais le temps serait venu pour la peinture de nous donner de

toi un magnifique portrait où nous te verrions auréolé de ta chevelure

blanche, toi qui portes dans tes yeux l’éclat du soleil longtemps

regardé en face, aux heures de défi contre le ciel, et dont les rides

mêmes ont je ne sais quelle rigidité de bronze où s’use la lime du

Temps.

Pour toi, la neige fut comme une aile de cygne couvant, jalouse,

l’éclosion de ta pensée.

IV

On dirait que la Terre a bu le sang des lis

Et d’un deuil éclatant voile cette hécatombe;

Car déjà la blancheur des marbres clôt la tombe

Où dorment pour longtemps ces doux ensevelis.

Je t’adore, ô pâleur des vierges trépassées

Dans l’éblouissement des rêves amoureux,

Emportant dans l’azur les essors douloureux

De leur âme pareille aux colombes blessées!

Quel vent a flagellé l’aile que tu parais,

Doux et flottant duvet tombé du vol des anges,

Et secoué dans l’air tes floraisons étranges

Qui font comme un printemps à l’hivernal cyprès?

Les cygnes se sont-ils heurtés contre la nue,

Cherchant au ciel l’azur de leurs grands lacs fermés,

Ou, Psyché, renouant ses voiles parfumés,

De ses jeunes candeurs s’est-elle souvenue?

On dirait que la Terre a pitié de nos morts,

Et, vierge devenue au toucher de la neige,

Suspend des floraisons le travail sacrilège

Dans ses flancs qu’au repos invite le remords.

O neige! tu m’étreins le front sous le mystère

De ta froide splendeur et, comme épouvanté,

Je pense que des cieux, déchus de leur clarté,

Le lait d’une déesse a coulé sur la terre.

III

A ANVERS

Au pays des souvenirs · 第 10 / 15 段