Je terminerai par un dernier portrait cette rapide galerie de

consommateurs artistiques et littéraires. Jean Béraud, qui n’avait pas

alors beaucoup plus de vingt ans et qui sortait de l’atelier de Bonnat,

était un des fidèles. Grand, très brun, avec des cheveux presque crépus,

très maigre alors, mais d’une maigreur robuste, il était l’exubérance

même, avec une verve intarissable vraiment. Son atelier, le premier

qu’il ait occupé, était rue Coustou, et quel atelier! Des chevalets pour

tous meubles. On s’asseyait sur la table à modèles et sur des boîtes à

couleurs. Mais ce qu’on y riait et ce qu’on y mangeait de pommes de

terre frites achetées au coin de la rue! Il faisait alors des portraits

grandeur nature, d’une touche presque brutale, mais où se trouvaient

déjà, avec une aptitude singulière à traiter le morceau, les dons

d’observation, de justesse et de modernité qui sont devenus la

caractéristique de son talent. Il était la terreur du quartier qu’il

emplissait de sa gaieté bruyante, bousculant les tranquilles clients qui

buvaient sur le trottoir des estaminets; entrant, le soir, comme la

foudre chez les repasseuses pour éteindre leurs lampes, ruinant les

industriels qui, là, sur le boulevard Clichy, invitaient les passants à

des jeux d’adresse et de force, car telle était la vigueur de son bras

qu’il ne manquait jamais de démantibuler leur gagne-pain. Il marchait,

triomphant, à travers la colère comique de ses victimes, ayant

généralement les rieurs de son côté. Il y avait vraiment du Cabrion dans

ce grand diable, mais un Cabrion nouveau, à la dernière mode, et les

souteneurs eux-mêmes, qu’il avait quelquefois caressés des poings au

Moulin de la Galette, pendant les après-midi dominicales et dansantes,

qui sont une des curiosités du Paris faubourien, s’écartaient

respectueusement pour le laisser passer. Il avait le don de troubler,

par des propos saugrenus, les conférences de Marcellin Desboutin, qui

l’endurait tout de même. C’est dans cet atelier de la rue Coustou qu’il

eut son premier succès au Salon, cette _Sortie du cimetière Montmartre_

à laquelle je pensais tristement plus tard, en l’accompagnant, dans un

décor tout pareil, celui-là même qu’il avait peint, derrière le cercueil

de sa mère. Ce sont ces rapprochements étranges qui font quelquefois

croire à la fatalité.

Ici finit cette petite étude. Desboutin fit grand tort au café Guerbois

en changeant de domicile. Il emmena, place Pigalle, à la _Nouvelle

Athènes_, le petit nombre d’auditeurs parmi lesquels il était accoutumé

de tenir ses assises. Manet, Degaz, Duranty, Zacharie Astruc prirent le

même chemin; moi aussi, et pareillement Jean Béraud, que durent

regretter les belles filles qui passaient à huit heures, dans l’avenue

de Clichy, les cheveux au vent et une chanson à la bouche, le travail du

jour étant achevé.

XV

AGAR

D’où m’était venue l’idée d’un pèlerinage à la Sorbonne? Mon Dieu, tout

simplement des méchants bruits, pour les amateurs de latinité, mis en

circulation par un des récents discours de M. le Ministre de

l’instruction publique. L’avais-je lu ce discours? Ah! ma foi, non! Je

n’attache aucun intérêt à la littérature officielle. Mes confrères se

plaignent souvent de l’indifférence que nos gouvernants professent pour

notre prose et pour nos vers. Moi, je me ferais un scrupule de me

joindre à eux dans ces doléances, car j’ai la certitude de professer

un mépris bien plus grand encore pour les œuvres de nos

gouvernants--j’entends pour ce qu’ils disent et écrivent. De quel droit

exigerais-je qu’un grand-maître de l’Université connût par cœur mes

volumes, quand je me refuse à lire une seule ligne de ses discours? Nous

sommes simplement quittes vis-à-vis l’un de l’autre, en nous ignorant

mutuellement. Je me plais à croire que c’est lui qui y perd. Je vous

jure que, les trois quarts du temps, je ne sais même pas le nom de la

personne que le Parlement a chargée de présider aux destins des

beaux-arts et à l’instruction publique. C’est Émile Zola qui m’a appris

celui de M. Goblet. Ils restent, pour moi, attachés l’un à l’autre.

(Ainsi Fréron serait oublié sans Voltaire.) Je n’ai pas besoin d’ajouter

qu’un seul des deux me semble illustre. Non, je n’avais pas lu ce

menaçant discours, mais seulement l’excellent article qu’il avait

suggéré à Nestor, et qui était comme le glas mélancolique des anciennes

humanités. C’est donc vrai que, dans vingt ans, personne ne connaîtra

plus Virgile? Il faudra bien cependant admirer quelque chose et

quelqu’un! Pas bêtes les littérateurs politiques d’aujourd’hui! Ils se

disent: quand ils n’y aura plus que nous, il faudra bien qu’on nous

trouve du talent! Et soyez sûrs qu’après Virgile, ils condamneront

Racine. Tout le siècle de Louis XIV est si glorieusement imprégné et

nourri d’antiquité! L’étude de la littérature commencera aux discours de

Maximilien de Robespierre, qui était un fichu orateur, cependant, même

comparé à ceux dont nous jouissons. La subissons-nous assez cette

plaisanterie de l’histoire ayant pour point de départ, dans l’ordre des

temps, la Révolution!

Oui, ce fut mon culte impénitent pour tout ce qui tombe qui m’inspira le

désir fou de revoir ce temple des vieilles études que j’avais eu

cependant en horreur autrefois. Mais il ne faut pas me demander compte

de mes palinodies. Il n’y a jamais eu pour moi que deux grands partis en

présence dans l’humanité: celui des vainqueurs et celui des vaincus. Or,

je tiens pour les vaincus, quels qu’ils soient. Tant pis pour mes amis

de la veille s’ils triomphent aujourd’hui. Je les prends immédiatement

dans un dégoût insurmontable. Dans le balai, je n’ai horreur que du

manche. En écrivant le vers célèbre:

Et c’est être innocent que d’être malheureux,

La Fontaine est au-dessous de ma pensée. C’est être sublime et

uniquement digne d’être aimé. Eh quoi! me dites-vous, n’y a-t-il donc

pas de malheurs mérités? Peut-être, mais nous ne sommes pas des

justiciers ici-bas. Et puis, avant d’être impitoyables à cette classe

d’infortunes, demandons-nous combien de bonheurs sont vraiment venus aux

plus dignes. Notre lâcheté devant la chance et le succès ne se peut

faire pardonner que par une miséricorde désordonnée pour toutes les

misères. J’aime encore mieux l’égoïste qui refuse nettement un sou à un

pauvre que le farceur sinistre qui lui fait subir l’affront d’un

interrogatoire et d’une bribe de morale. Mais que me voilà loin de mon

sujet! Ce n’est pas ma faute, cependant, si dans _Esther_, je ne

m’intéresse absolument qu’à Vasti, l’épouse délaissée d’Assuérus. Je

reprends ma promenade par-delà les ponts. Je dois être franc; malgré mon

désir de la trouver un monument admirable, la Sorbonne ne charma que

médiocrement mes yeux. J’aurais voulu, depuis longtemps, un plus noble

sanctuaire sculptural aux chefs-d’œuvres du passé grec et latin. Mal

logées l’âme d’Horace et celle de Théocrite dans ce corps nouveau! Quand

cette carcasse de pierres noires n’abritera plus que l’esprit des

professeurs de géodésie, peu me chaut qu’elle s’écroule! Nous autres,

les derniers fervents des lettres anciennes proscrites, nous leur

bâtirons quelque temple plus riant, avec des portiques tout fleuris de

lauriers-roses, et c’est Puvis de Chavannes qui y fera revivre l’image

des glorieuses promeneuses du bois sacré!

* * * * *

A deux pas, la salle Gerson. J’y rencontre une source de souvenirs plus

modernes. C’est là, qu’avant la guerre, la tragédienne Agar, dans tout

l’éclat de son noble génie et de son éclatante beauté, avait entrepris

de révéler au public les poètes de la pléiade nouvelle. Théodore de

Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire; puis, parmi les maîtres plus

jeunes, Catulle Mendès, François Coppée, José-Maria de Hérédia

trouvaient, en elle, une interprète à la fois savante et passionnée.

C’était un service incontestable rendu aux belles-lettres et dont il ne

me semble pas qu’on lui ait su suffisamment gré. Cette fidélité au grand

art et à la langue immortelle du vers français valaient bien une autre

situation que celle qui semble être encore la sienne dans la maison de

Molière, laquelle est bien aussi, peut-être, celle de Corneille et de

Victor Hugo. Le jeune comité et mon ami Jules Claretie, si sincèrement

dévoués aux choses de l’art, répareront-ils cette longue injustice? La

mémoire légitime d’une carrière uniquement vouée à la plus haute forme

de la pensée dramatique pèsera-t-elle autant qu’il convient dans la

balance? Je le voudrais, me rappelant tout ce que fit cette courageuse

artiste pour défendre cette autre proscrite--comme la langue latine

bientôt--qui s’appelle la tragédie, et à qui nous devons nos plus

impérissables chefs-d’œuvre. Car elle fut, tour à tour, chacune de ces

héroïnes immortelles dont le front est taillé pour le laurier, suivant

la magnifique expression de Baudelaire. Nous faisions tous des vers pour

mademoiselle Agar, dans ce temps-là, et je retrouve ce sonnet dans mes

feuillets perdus:

Hermione, Camille, Agrippine, Emilie,

Evoquant, dans la nuit, ses héroïques sœurs,

Sous leurs masques divins, savamment elle allie

D’étranges cruautés à d’étranges douceurs.

Comme un cygne blessé par de lointains chasseurs,

Quelque flèche des cieux à jamais l’a pâlie,

Et c’est au «soleil noir de la mélancolie»

Que ses yeux fiers ont pris des rayons obsesseurs.

Ceux mêmes qui criaient, Rachel étant perdue:

«Tout est mort! Dans sa gloire au tombeau descendue

La Vestale a brisé sa lampe sur le seuil!»

Ont senti quelque esprit refleurir sur leur deuil,

Quand Agar nous rendit, sous leurs traits ennoblie,

Hermione, Camille, Agrippine, Emilie!

C’est que’lle avait vraiment l’air de ces grandes immortelles, son beau

front marmoréen perdu dans la nuit d’une chevelure léonine et

jaillissante avec des révoltes superbes que son poids seul domptait,

séparant, en larges ondes, ce sombre fleuve. L’âme antique vibrait dans

les moindres détails de sa sculpturale beauté, de cette beauté faite

d’une telle splendeur de traits que le temps n’y put mordre et la dut

respecter tout entière.

* * * * *

Ah! les vaincus! les vaincus! Ils ne sauront jamais de quel amour je les

aime, rien que pour l’affront dont les poursuit l’indifférence ou la

colère des foules. Ils sont toujours la protestation vivante contre

cette force inerte, monstrueuse, qu’on voudrait substituer aujourd’hui à

toutes les vertus, contre cet élément imbécile, stupidement oppressif

qui s’appelle: le nombre, et qui finira par peser si rudement à l’esprit

humain que celui-ci en demeurera écrasé, à moins qu’un Dieu inconnu lui

donne des ailes pour s’enfuir vers quelque planète nouvelle où les sots

ne seront pas les maîtres par la seule raison qu’ils sont beaucoup de

sots!

XVI

LES PIERROTS

Dans trois jours va fermer le seul théâtre de Paris où il se soit

dépensé quelque gaieté depuis huit ans. Le fait vaut bien qu’on le note

et qu’on le déplore. Cave si l’on veut, que cette salle de l’Athénée aux

portes grandes ouvertes, mais cave où étaient demeurées les dernières

bouteilles des crus joyeux qu’aimaient nos pères. Les vins qu’on y

dégustait ne portaient pas les hautes marques des grands chimistes

contemporains, mais ils étaient sincères, et je suis de ceux qui pensent

qu’un verre d’Argenteuil franc ou de Suresnes authentique vaut mieux

qu’un flacon de Saint-Emilion frelaté ou de Pommard sans raisin. On y

buvait donc en trinquant du rire, et les méchantes gens seules s’en

pouvaient indigner, le rire après boire étant signe de conscience

tranquille et de digestion sans remords. Il ne m’appartient pas

d’apprécier le genre qui y florissait, mais il m’est permis de faire

remarquer que c’est celui qui fit jadis la fortune du Palais-Royal et

celui auquel le public est resté le plus constamment fidèle. Il n’aime

pas déjà tant que ça à s’embêter, le public! Et puis, il croit encore à

ce qu’on appelait naguère «l’esprit gaulois» et qui est devenu si rare

aujourd’hui. Car il semble que nous nous vengions de l’Allemagne en lui

prenant son humeur morose, sa science épaisse, sa lourde fantaisie, sa

philosophie sans clarté, pour les deux plus belles provinces qu’elle a

arrachées de notre soleil. Voilà, morbleu! une belle compensation et

bien faite pour satisfaire le patriotisme de nos politiciens du jour,

lesquels sont les grands maîtres de l’ennui général et de

l’insupportable solennité dont nous mourons! Ah! pauvre Montrouge!

Dernier exemplaire en deux volumes de la joyeuseté naturelle d’antan,

vous avez grand tort de partir, car vous laisserez une grande place vide

dans la bibliothèque parisienne, la place où l’on allait feuilleter, le

soir, quand les enfants étaient couchés, une bonne page de Rabelais ou

de Béroald de Verville, les bons conteurs d’autrefois! Vous faites mal

en agissant ainsi, méchants pierrots que vous êtes!

* * * * *

J’ai dit Pierrots! C’est vers vous qu’allaient, en effet, comme vers

leur nid, tous les moineaux francs de la littérature fantaisiste,

troupe bohème qui se groupait autour de vous avec un grand bruissement

d’ailes. Le banquet que vous aviez fondé et qui eut cent vingt

représentations, comme vos moins bonnes pièces, mérite bien un mot de

souvenir. Il avait devancé, de bien des années, cette mode d’agapes qui

fait qu’aujourd’hui un homme de lettres à grand’peine dîne une fois par

semaine chez lui et est inexorablement moissonné dans son printemps par

les gastralgies. Il remontait au temps où les Folies-Marigny faisaient

de l’argent, même quand un manteau de neige couvrait les

Champs-Elysées,--au temps de ces comédies étonnantes qui s’appelaient:

_En classe, Mesdemoiselles!_ ou les _Virtuoses du Pavé_. J’en ai connu

beaucoup de ces festins, mais pas un qui méritât aussi bien ces longues

destinées. Car trouvez-moi donc aujourd’hui une institution qui ait duré

dix-neuf ans! C’est que là était le rendez-vous naturel de tous ceux qui

pensent, comme moi, que la mélancolie est souvent mauvaise conseillère.

Paul Legrand et Montrouge en avaient été les parrains. Pierrot avec

Polichinelle! Et quelle Colombine faisait alors cette Massé, dont les

beaux cheveux eussent pu balayer les planches et dont le rire clair

avait des sonorités de cristal! Tous les vaudevillistes étaient

accourus, Clairville en tête et Flan derrière lui, écrivains sans

prétentions, l’un et l’autre, mais capables de dépenser plus d’esprit en

une demi-heure que vingt de nos romanciers à la mode en un an. Un fin

lettré, le dieu de l’irrégularité mais aussi du Français de race, vint à

la rescousse, et Charles Monselet s’assit souvent à cette table où ses

discours étaient au moins aussi estimés que son appétit. Encore un qui

ne croit pas qu’il soit nécessaire d’être ennuyeux pour bien écrire et

qui invoque le nom de Voltaire à l’appui de son illusion.

* * * * *

C’est seulement après la guerre et au moment où la tentation me vint de

composer pour l’Athénée une comédie conforme à mes aspirations,

c’est-à-dire où l’on s’amusât franchement des cocus comme le faisaient

nos pères, au lieu de les prendre au tragique comme il est de mode

aujourd’hui, que je fus invité pour la première fois, à ce banquet, dont

la grande salle de Gillet était le décor ordinaire. J’y rencontrai

Burani, Coquelin cadet, les deux Régamey, un noyau de compagnons déjà

aimés, et si mes occupations ne me permirent pas d’en être toujours un

des fidèles, je n’y revins jamais sans un vif sentiment de plaisir et

une grande impression de cordialité. Rien de gai comme cette table

immense et couverte de fleurs. Au centre, d’un côté, Montrouge agitant

un grelot comme M. le Président de la Chambre lui-même; de l’autre, M??

Montrouge percevant, dans un bol d’argent, les amendes encourues par

ceux qui avaient dit des mots légers. Car apprenez que la grivoiserie

de parole était obligatoire, mais non gratuite. Où s’en allaient ces

menues monnaies tombées au milieu des éclats de rire? Vous l’avez

deviné, je l’espère. Vers les pauvres. Vers les artistes malheureux, qui

trouvaient dans cette cagnotte de la gauloiserie une source continuelle

de secours. N’était-ce pas charmant? Le repas à peine fini, Montrouge,

dont la solennité était la plus comique du monde, donnait la parole à un

rapporteur nommé au banquet précédent et qui devait en rappeler les

péripéties. Le rapport était quelquefois un poème, le plus souvent une

chanson. Avec lui commençait une série de desserts littéraires qui

n’étaient pas précisément toujours des sucreries. Le pauvre Félix

Savard, qui fut une façon de Sardou des petits théâtres, excellait dans

ce genre de pâtisseries pimentées. Toujours en noir et mis comme un

notaire, c’était d’une voix désolée qu’il accouchait des plus

inconcevables gaudrioles. On se mettait au piano ensuite. Et qui

chantait, s’il vous plaît? Thérésa, les frères Lionnet, toute la jeune

troupe de l’Opéra-Comique, Belhomme, Barnolt, Collin et _tutti quanti_.

J’ai même ouï dire qu’on dansait, mais je n’ai jamais attendu cette

heure périlleuse pour un homme qui n’a jamais pu apprendre les figures

du quadrille et qui, d’ailleurs, est notablement moins svelte que Sarah

Bernhardt.

Une chose exquise de ce dîner, c’est qu’on y avait horreur des névrosés

et des malsains. Je vous réponds que si le poète Anemoros y était venu

psalmodier des mélancolies macabres, on lui eût franchement ri au nez.

Au moins Trissotin n’avait-il pas de guitare sur lui. Maintenant dire

que le recueil des chansons débitées aux Pierrots pourrait remplacer un

dictionnaire de rimes, composé par Théodore de Banville, serait une

exagération manifeste. Mais il est des moments où je trouve, comme

Alceste, que le vieux refrain:

J’aime mieux ma mie, ô gué!

J’aime mieux ma mie!

vaut mieux que certains sonnets. Il y avait là de jolies femmes, toutes

appartenant ou ayant appartenu au théâtre, M??? Bade en tête, qui, comme

l’enfant prodigue, revint toujours au foyer... de ses premiers succès,

sans que les applaudissements l’aient pu retenir ailleurs, et ce n’est

pas par les magistrales beautés d’un pantoum qu’on se concilie le cœur

des belles. C’est seulement dans une autre planète que nous autres,

pasteurs de rythmes raffinés, pouvons espérer voir un de nos mélodiques

cadeaux préféré aux joyeux devis, voire même aux rivières de diamants.

Mais là on ne vous demandait, à qui voulait plaire, que de la belle

humeur et de la bonne volonté, ce qui est bien, après tout, ce qu’il y a

de meilleur au monde. Et c’est justement parce que ces deux charmantes

choses-là n’étaient plus appréciées à leur juste valeur qu’à ce banquet,

que je donne un sérieux regret à cette institution bonne-enfant,

improvisée jadis par deux hommes d’esprit et par une femme de cœur.

Donner en riant et en chantant, voilà, certes, un aimable programme! Les

deux fiers comédiens qui se retirent,--pour peu de temps, j’en suis

convaincu, car on n’échappe pas à sa destinée et la leur est d’amuser,

encore longtemps, leurs contemporains--se souviendront un jour qu’une

bonne action était derrière leur succès, et, comme ils sont fatalistes

l’un et l’autre, vous verrez qu’en même temps qu’ils ramèneront la vogue

sur une nouvelle scène, ils ressusciteront le dîner des Pierrots, où

l’aumône tombait au choc des verres et au vol des chansons!

LES VILLES LOINTAINES

I

A TOULOUSE

I

LES VIOLETTES

_A B. Marcel._

Deux yeux noirs sur un masque basané qu’une chevelure en broussaille

surmonte à la façon des touffes qui jaillissent d’entre les pierres,

quelque chose d’hirsute, de cruel et de suppliant à la fois. Un sang

gitane court certainement sous cette peau ambrée, le sang vagabond des

sorcières et des hôtesses du grand chemin. Les jambes sont droites et

sans indication de mollets, des jambes de bêtes faites pour les longues

fuites. Les pieds nus et malpropres se posent sur les cailloux aigus

avec autant de confiance que sur les moelleux tapis dont la boue à

demi-sèche borde la chaussée. Pas frileuse, la gamine; car sa chemise

de grosse toile flotte ouverte sur le néant de sa gorge adolescente, et

son jupon déchiré de laine noire ne lui descend guère plus bas que les

genoux. Avec un accent traînant, plus espagnol que gascon, elle vous

harcèle de ses offres. Elle vend des violettes.

N’en déplaise à Nice, à qui la gloire de son exposition devrait suffire,

les violettes toulousaines, moins connues des herboristes parisiens, ne

sont pas d’un moins beau ton, d’un parfum moins subtil et d’une chair

moins pulpeuse. C’est le même grand air aristocratique de violettes

doubles se contournant en replis soyeux comme un ruban et dont le cœur

disparaît dans cet enchevêtrement savoureux à l’œil, doubles, triples,

quadruples, que sais-je! Larges et touffues, elles font pencher jusqu’à

terre leur longue tige droite, et cinquante suffisent à faire un

bouquet. On ne les conçoit que dans un cornet de cristal surmontant une

fine monture de bronze doré ou, encore, entre de longs doigts gantés de

suède, ou piquant d’une note gaie l’ombre d’un corsage de velours. Elles

sont la strophe tendre et ensoleillée d’un poème d’élégance, et c’est

pitié de les voir mourir, loin des baisers amoureux, sur la misérable

claie de bois que cette mendiante en haillons a posée sur son ventre.

Car elles sont belles à ravir, ces violettes toulousaines, les plus

belles du monde. Et cependant, quand le souvenir me reprend, je leur

préfère ces petites violettes simples dont sont pleins, en février, les

bois de la banlieue parisienne, plus odorantes mille fois, celles que

j’espérais cueillir à deux dans les promenades rêvées, celles qui

s’ouvrent sur un rayonnement imperceptible d’or clair, celles qui

s’ouvrent comme des yeux, comme les yeux transparents, sombres et de

couleur changeante qui m’avaient longtemps charmé!

II

LE FLEUVE ROUGE

La Garonne roule un flot de brique que coupe ça et là le foisonnement

argenté d’un sillon d’écume. Elle passe, chargée d’ocre, fouettée par le

vent, se brisant par places à son propre fond qu’une saillie de sable

fait émerger. Elle passe sans répéter l’image du ciel dont l’azur tendre

et presque violet semble lui-même, aussi, flotter, balancé par les

souffles de l’éther. Elle passe sans rien redire à ses profondeurs du

panorama des maisons et des paysages qui la bordent, silhouettes de

temples dont les dômes dominent l’uniformité des quais, peupliers

alignés comme des soldats le long de la prairie où les cavaliers

manœuvrent quelquefois, où se dressent les cirques de planches pour les

courses de taureaux. Elle semble indifférente à tout ce que traverse sa

course, se heurte, brutale, à l’arche du pont Romain dont la poudre des

mineurs a respecté l’indestructible ciment, creuse des remous furieux

entre les arches de pierre brune du pont plus moderne dont le dos d’âne,

cruel aux chevaux, se dresse comme un accent circonflexe sur le chemin

du fleuve. Telle la volonté sanglante d’un conquérant que rien n’arrête.

Ne roule-t-elle pas encore, cette eau rouge et tumultueuse, la mémoire

de ruines récentes. Saint-Cyprien, qu’avait balayé son flot, changeant

le gai faubourg ensoleillé en un morceau d’épaves, est bien sorti de son

tombeau de gravats, de poutres brisées et de décombres. Les hommes ne se

souviennent pas longtemps. Mais la menace est toujours là qui gronde et

les fatalités ne s’endorment jamais.

Voilà pourquoi la Garonne m’apparaît toujours redoutable et non pareille

aux cours d’eau charmants, Seine ou Marne, dont nos rames ont si souvent

battu les flancs bleus et complaisants à cette heure des rêves éveillés

qu’enveloppe la brume matinale et qu’elle emportera au ciel en y

remontant, pénétrée et dorée par les lumières envahissantes du soleil.

Mais c’est le soir surtout, quand elle semble teinte des dernières

pourpres du couchant et ne trace plus qu’une bande sombre dans le décor

citadin où l’ombre s’est épaissie, que cette onde m’épouvante, cette

onde opaque où les étoiles ne descendent pas, où ne s’allume aucun

mirage d’astres. Et, malgré moi, je pense aux cœurs désespérés dont les

ténèbres ne sont plus traversées d’aucune espérance, vivants par le sang

qui les traverse, morts parce qu’aucun rayon d’amour n’y pénètre plus.

III

JEUX ROMAINS

Au pays des souvenirs · 第 9 / 15 段