gentleman accompli. Avec des pantalons volontiers voyants, de courts
vestons, un chapeau à bords plats posé sur le derrière de la tête,
toujours irréprochablement ganté de Suède, Manet n’avait rien d’un
bohème et n’était bohème en rien. C’était une façon de dandy. Blond,
avec une barbe rare et menue qui s’effilait en pointe double, il avait
dans la vivacité extraordinaire des yeux--de petits yeux gris pâle et
très constellés,--dans l’expression de la bouche moqueuse,--une bouche
aux lèvres minces avec des dents irrégulières et inégales,--une forte
dose de gaminerie parisienne. Très généreux et très bon, il était
volontiers ironique dans le discours et souvent cruel. Il avait le mot à
l’emporte-pièce, coupant et déchiquetant d’un coup. Mais quel bonheur
dans l’expression, et souvent quelle justesse dans l’idée! Il en est un
dont je me souviens et qui ne serait déplacé ni dans La Rochefoucauld ni
dans Rivarol. Paul Baudry venait d’exposer, à l’École des beaux-arts,
les cartons de ses grandes figures pour la décoration de l’Opéra. Je
vous prie de croire qu’elles étaient rudement discutées dans le petit
cénacle du café Guerbois. On était d’accord sur le manque de
personnalité,--comme si ce n’en était pas une déjà d’avoir été droit
aux beaux modèles,--on signalait des morceaux entiers et des mouvements
empruntés à des figures célèbres. C’était une vraie curée où les
méchants propos s’acharnaient. Seul, Manet ne disait rien; mais personne
ne prenait son silence pour une admiration contenue. Il attendait, voilà
tout. Or, chacun, après avoir passionnément critiqué, se croyait obligé
de dire, par forme de conclusion: C’est égal, il faut être déjà joliment
fort pour en faire autant!
--On est toujours assez fort, dit Manet, pour rester au-dessous de sa
tâche.
Avouez que cela est tout à la fois naïf et profond.
Pauvre Manet! Il devait partir un des premiers, laissant, chez tous ceux
qui l’ont approché, une mémoire absolument sympathique. Plus loin, je
parlerai encore de lui, à propos d’une anecdote où nous jouâmes le même
rôle. On eût pu deviner, dès ce temps, où il semblait alerte, à la
nervosité de ses mouvements, qu’un mal, héréditaire dans sa famille, le
prendrait un jour. L’ataxie le cloua dans sa maison d’abord, puis dans
son atelier, puis dans son lit. Ce que cet être si violemment actif dut
souffrir! Il était le plus curieux du monde, accoudé à une table,
lançant avec une voix où dominait l’accent de Montmartre, voisin de
celui de Belleville, ses propos gouailleurs; oui, curieux et inoubliable
avec ses gants irréprochables et son chapeau écrasant, sur la nuque, le
frisottement éclairci de ses cheveux.
Oui, certes, il était bon, accueillant et sûr en amitié. Il fut un des
premiers et des plus ardents à encourager un grand artiste dont je
voudrais laisser un portrait aussi vivant que celui qu’en fit Manet
lui-même. Marcellin Desboutin, le peintre et le graveur, est une des
figures contemporaines les plus saillantes que je connaisse, et, comme
je la crois destinée à une gloire posthume, je m’y complairai sans
remords. Elle est, d’ailleurs, d’un bel et réconfortant exemple à citer
en ce temps-ci.
Mes amis Sully-Prud’homme et George Lafenestre m’avaient souvent parlé
d’un Français qui possédait à Florence un admirable palais et y exerçait
une hospitalité quasi-princière. Ils avaient été ses hôtes l’un et
l’autre, et habitants de cet _Ombrellino_, qui était demeuré dans leur
esprit comme un séjour de féerie. Ils vantaient, d’ailleurs, tous deux,
la grande nature artistique de celui qui les avait accueillis, autant
que ses façons de gentilhomme. Quelques mois avant la guerre, ils
m’annonçaient que leur ami avait un drame reçu à la Comédie-Française,
et, en effet, _Maurice de Saxe_ y fut joué, avec un succès assez vif
même, accolant sur l’affiche les deux noms si disparates de Jules
Amigues et de Marcellin Desboutin. Je ne vis pas la pièce, mais je l’ai
lue depuis, et elle n’est certainement pas sans mérite.
Or, dans le groupe de littérateurs et de peintres où je vous
conduis,--l’effarement des derniéres défaites poussant les sympathies
et les pressant les unes contre les autres, comme les moutons après
l’orage,--un homme me frappa tout d’abord par l’étrangeté sympathique de
son aspect. Grand, mince, une véritable toison noire foisonnant
au-dessus d’un front large et tourmenté; des yeux comparables à des
charbons mal éteints, tant ils étaient noirs et chaudement éclairés à la
fois; une bouche très irrégulière, mais très expressive, et une barbe
d’adolescent qu’il tortillait toujours entre ses doigts, des doigts
effilés et intelligents, éloquents et adroits tout ensemble. Un mauvais
chapeau coiffait sa tête, semblant soulevé par cette crinière
moutonnante; il portait d’assez méchants habits, avec une cravate
blanche largement nouée au cou, et les manchettes d’une chemise non
empesée cachant, avec un effilochement de dentelle, ses mains de
marquis. Car sous cet accoutrement, qui ne sentait pas la richesse,
l’homme sentait à plein nez son gentilhomme, et Don César de Bazan,--pas
celui que Coquelin nous a montré, mais le vrai qui a gardé la race,--ne
portait pas autrement sa défroque dépenaillée. J’ai oublié une petite
pipe, bien noire et culottée jusqu’aux bords, qui ne quittait pas la
bouche et haletait sans relâche aux lèvres avec de gros envolements de
fumée. Mais que je me mets là en frais inutiles! Allez voir, avenue de
l’Opéra, le magnifique portrait à la pointe sèche que Desboutin a fait
de lui-même, un portrait grandeur nature, ce que l’art français a
peut-être produit de plus merveilleux dans la gravure à l’eau-forte.
C’est en présence du fastueux propriétaire de l’_Ombrellino_ que je me
trouvais, en effet. _Quantum mutatus ab illo!_ Moi qui me le
représentais dans un superbe pourpoint de velours et chaussé de
broderies d’or! Mais non! je vous dis que ce diable d’homme,
Plus délabré qu’un Job et plus fier qu’un Bragance,
avait gardé si grand air, qu’on lui voyait sur les épaules d’imaginaires
manteaux de pourpre vénitienne. L’_omnia mecum porto_ du poète était
fait pour lui. Il était la splendeur intérieure de ses superbes habits
absents. Car tout s’était évanoui dans cette fortune pittoresque, et, à
force de bien recevoir ceux qui l’y venaient visiter, cet hôte étonnant
avait fini par ne plus avoir de quoi se traiter soi-même. Donc il avait
quitté l’Italie et était venu demander à Paris le rajeunissement d’une
pensée que les événements rejetaient dans la lutte. Pour les esprits
bien trempés, pour les natures vraiment vigoureuses, Paris a, en effet,
des excitations généreuses et fécondes. Mais quel beau spectacle nous
gardait ce bon riche, et quel philosophe allait se révéler à nous dans
ce légendaire châtelain! Desboutin avait fait de la peinture en Italie,
mais sous l’impression des écoles, un peu en amateur,--bien que son
_Homme à l’épée_, longtemps exposé chez Durand Ruel, soit un morceau de
valeur.--Il arrivait, il faut bien le dire, mal armé pour le combat dans
une école jeune, intolérante, railleuse des traditions. Eh bien!
Desboutin s’y fit tout de suite une place, et parmi les plus jeunes, lui
dont la formidable chevelure était déjà traversée de fils d’argent, lui
qui laissait par derrière une existence déjà pleine et toutes les
habitudes antérieures d’un esprit inexorablement studieux!
Mais, comme pour Manet, c’est l’homme bien plus que le peintre que je
veux montrer. Je veux dire, avec toute mon admiration, de quelle
sérénité cet artiste, épris des choses de la pensée seulement, regarda
la pauvreté face à face, sans plus s’en émouvoir ou s’en étonner que
s’ils avaient été de vieux compagnons dès l’enfance. Personne n’entendit
jamais Desboutin faire même une allusion lointaine à ses anciennes
splendeurs. Et pourtant rien ne devait moins ressembler à ses
magnifiques bocages de l’_Ombrellino_, sous lesquels Sully-Prudhomme
avait rêvé de beaux vers, que l’atelier de serrurier, tout en planches
disjointes et en vitrages crasseux, que l’exilé avait loué rue des
Dames, à Batignolles, et qui lui servait à tous les usages de la vie. Ce
fut un hasard seulement qui nous rappela, à Manet et à moi, et une fois
seulement, que notre ami avait été un grand seigneur. Il nous pria, en
effet, un jour, de l’accompagner chez un notaire pour y dresser l’acte
de vente, devant témoins, d’une dernière parcelle de sa propriété, dont
il se dépouillait pour éteindre ses dernières dettes. Un morceau de
terrain valant 2 ou 300,000 francs. Le notaire était ahuri de voir un
homme aussi romantiquement vêtu parler d’une telle somme avec une
superbe qui frisait le dédain. Mais nous ne fûmes pas moins surpris que
lui quand Desboutin nous apparut, sur cet acte authentique où il avait
signé avant nous, pourvu d’une baronnie et d’un nom illustre dont il ne
nous avait jamais parlé. Le malheureux tabellion se croyait de plus en
plus dans une féerie, et les petits clercs ricanaient comme si cela
n’eût été qu’une grande mystification. Quand on nous demanda nos
professions, Manet, me dit à l’oreille: «N’avouons pas que nous sommes
artistes, on ne prendrait plus rien au sérieux!» Il se déclara donc:
propriétaire aisé, et moi, pour ne pas demeurer en reste, je me
dénonçai: rentier à son aise. Ayant repoussé d’un coup de pied son
dernier lopin d’opulence, Desboutin sortit de l’étude avec une crânerie
de matamore et fit au café Guerbois, en notre compagnie, une rentrée
comparable à celle d’Agamemnon dans ses États.
Il y tenait déjà de petites assises, grand esthéticien qu’il était et
causeur merveilleux. Quel don perdu en France que celui de la causerie!
Zacharie Astruc, le sculpteur et l’aquarelliste dont je parlerai aussi,
vous tenait aisément deux heures sous le charme d’une conversation
toujours élevée. Ainsi Marcellin Desboutin. Je me rappelle que Jean
Béraud et moi oubliions souvent l’heure du rendez-vous pour l’écouter.
Il arrivait à huit heures et demie et ne s’en allait guère avant onze,
le plus souvent accompagné de son fils, un robuste enfant, crépu comme
lui, qui courait entre les tables, jouant avec les chiens, se livrant
aux mille passe-temps si bien décrits par Rabelais dans l’enfance de
Gargantua. Moraliste précoce aussi; car il n’avait pas huit ans que, son
père étant entré avec lui dans un café de la place Pigalle, où des dames
sur le retour (de celles qui n’ont pas eu l’esprit de mourir à Waterloo)
jouaient un bézigue mélancolique: «Sortons, papa, fit-il, ces grues me
dégoûtent.»
Mais à cette époque, Desboutin était entré déjà dans une période de
splendeur relative. Il avait quitté son atelier de serrurier pour un
hangar de carrossier, bien autrement confortable. Il n’était plus aux
Batignolles, mais logeait à deux pas de la place Bréda, dans un quartier
moins vertueux, mais plus dans les traditions du high-life. Il s’était,
dès cette époque, révélé comme graveur. Après avoir fait de l’eau-forte
comme tout le monde, il avait abordé l’art, beaucoup plus difficile, de
la pointe sèche dans lequel le sillon dont le cuivre est creusé est
tracé, dans sa profondeur, par le stylet même aussi indépendant, dans
son esprit, que le crayon. De là bien plus de liberté et de charme,
quelque chose de bien plus vivant et spontané, la grâce furtive et
légère du dessin substituée à l’alourdissement des morsures chimiques.
Desboutin commença, dès cette époque, une série de chefs-d’œuvre. Citons
les portraits de Degaz, de Zola, de Duranty... et surtout cette
merveille dont j’ai parlé et où il s’est représenté lui-même. Hélas! ce
compagnon, que nous entourions de respect et de tendresse, eut un jour
la nostalgie du soleil. Ne pouvant regagner l’Italie, il s’en fut à
Nice, où il travaille, depuis sept ans, à la reproduction de cinq
compositions de Fragonard inconnues à Paris. J’en ai vu des épreuves
presque définitives, et j’affirme que c’est un des plus beaux monuments
de la gravure en France.
Voilà un portrait plus longuement tracé que les autres. Mais, je le
répète, je sais peu de physionomies plus intéressantes que celle-là, et
puis, j’imagine que ces notes ne seront pas inutiles un jour à qui
écrira l’histoire de l’art contemporain.
J’étais loin d’être un enfant encore quand une décision gracieuse de
Napoléon III autorisa l’installation d’un Guignol considérable dans le
Jardin des Tuileries. La mesure fut vivement commentée et blâmée par
l’opposition du temps. Ces belles allées de marronniers, sous lesquelles
il nous semble si simple, aujourd’hui, de voir quelquefois des kermesses
foraines, devaient alors au voisinage du château impérial un caractère
de solennité qui semblait inviolable à la bourgeoisie. M. Prudhomme est
austère par tempérament dans toutes les choses qui ne touchent pas à ses
vices. Oui, ce fut un petit scandale. On parla tout bas du fils naturel
d’un ministre puissant à qui on avait octroyé ce privilège pour
l’indemniser d’une naissance irrégulière... Les seuls heureux de ce coup
d’audace, ce furent les petits enfants et moi.
Je puis bien avouer, après Nodier, que j’adore les marionnettes. Ne les
ai-je pas entendues, interprétant, à Nohant, la belle prose de George
Sand, ce qui prouve qu’à l’occasion elles ne manquent pas de goût
littéraire? Ce dont il m’est plus pénible de convenir, à moi, dont on a
récompensé solennellement les loyaux services administratifs, c’est que
je passais au Guignol des Tuileries une bonne partie du temps que je
devais au ministère des finances, qui n’en était alors qu’à deux pas: la
rue de Rivoli à traverser, trois marches, une avenue à franchir et,
toutes paperasses oubliées au bureau, je goûtais aux joies autrement
incisives du théâtre. Car c’était un vrai théâtre, et ces délicieuses
poupées jouaient de véritables pièces, ayant pour acteurs ceux de la
farce légendaire, mais étrangement rajeunis par les fantaisies d’une
imagination tout à fait heureuse. Ce n’était plus seulement
Polichinelle, sa femme, le commissaire et son chat; ils n’arrivaient
qu’au dénouement, après mille ingénieuses péripéties, où d’autres
personnages s’agitaient dans d’invraisemblables aventures. Je me
rappelle un vrai chef-d’œuvre, ayant pour titre: _la Malle de
Berlingue_. Je ne m’imaginais guère qu’un jour j’en dusse posséder le
manuscrit. Mais n’anticipons pas sur les événements. J’étais plein
d’une admiration vraie pour l’auteur de ces petites comédies, alors
inconnu pour moi. J’y applaudissais comme un enragé, à faire émeute
parmi tous les bambins, qui se tenaient droits comme de petits i en
voyant un homme de mon âge partager leur enthousiasme.
J’ai fait, depuis, dix ans de feuilleton dans les galères du
journalisme, ramant sur l’océan des banalités journalières, regardant
invariablement, comme un matelot le soleil couchant, Hippolyte épouser
Ernestine à la chute majestueuse du rideau. C’était assommant, et mes
souvenirs aimables de théâtre sont tous, et exclusivement, à ce Guignol
éphémère qui me donnait les joies piquantes de l’imprévu. Et puis,
quelle différence!... Au lieu d’une salle où le gaz brûle les yeux, où
les coudes et les genoux se gênent, où l’on respire malaisément dans la
buée d’autres haleines humaines, le grand air, les souffles printaniers
passant, harmonieux, dans les arbres, le décor exquis d’un des plus
beaux paysages parisiens, les rayons de soleil promenant des poussières
dorées dans les feuillages, la rumeur lointaine de la grande ville
grondant, comme une mer, à un invisible horizon. Pas de musiciens
étiques grattant mélancoliquement des cordes à boyaux et enfermés, comme
des bêtes, sous des barrières de bois, mais les oiseaux du jardin
faisant un orchestre joyeux dans les branches et exécutant d’amoureuses
ouvertures avant que la pièce fût commencée. Et les spectateurs, donc!
Non plus le monde blasé des premières, la lividité des gilets en cœur et
la fausse blancheur des épaules saupoudrées de fard et de farines
parfumées; mais le microcosme vaillant, exubérant, sensible à l’excès,
applaudissant follement des bambins, ce fourmillement charmant de têtes
blondes ou brunes, mais toutes chevelues et frisées; ces jolis yeux
clairs de l’enfance, et si transparents qu’on y voit la pensée comme un
ciel dans l’eau. C’est avec un plaisir infini que j’évoque cette vision
déjà ancienne. Vertu, tu n’es qu’un nom peut-être, mais je ne saurais
oublier le groupe charmant des jeunes mères aux charmes décents, voire
l’allure des belles filles de campagne, celles-là colorées de teint et
fraîches comme des fleurs, qui, songeant peut-être à quelque militaire
absent, tenaient, rêveuses, des gamins sur leurs genoux, bonnets
pittoresques de Bretonnes ou fichus endiablés de Bordelaises sur de
vigoureuses chevelures aux reflets d’ébène ou aux reflets d’or...
Parlez-moi d’un public comme celui-là, où Rubempré et Trublot eussent
également rencontré la mystérieuse sœur de leur âme.
Cette belle institution ne dura pas assez longtemps. Ce vrai théâtre des
jeunes ne me parut pas faire de meilleures affaires que le théâtre des
vieux. Il semble, cependant, que des marionnettes doivent être des
comédiens moins exigeants que Sarah Bernhardt, et j’en ai connu, chez
Maurice Sand, qui étaient d’excellents pensionnaires. Le public ne
manquait pas non plus. J’étais là tous les jours, et jamais je n’ai
réclamé un billet de faveur, cette ruine des entreprises dramatiques. Je
me demandais si l’impresario avait fait si rapidement fortune qu’il ait
pu se retirer en si peu de temps, ou si le privilège avait été refusé à
un successeur n’ayant pas la gloire d’être bâtard d’un homme bien placé.
L’opposition, qui devenait puissante, sous l’Empire déclinant,
avait-elle enfin eu gain de cause dans cette grave question de principe?
Toujours est-il que le Guignol disparut, et que je dus rentrer
tristement à mon bureau, où m’attendaient de patients dossiers, qui ne
me firent jamais oublier ni Polichinelle, ni sa femme, ni le
commissaire, ni son chat, ni surtout cette _Malle de Berlingue_, qui me
semblait être quelque chose comme le _Misanthrope_ du Molière anonyme
qui m’avait tant diverti et si bien châtié mes mœurs tout en riant,
suivant la devise antique; car je dois ajouter que tous ces petits
ouvrages étaient d’une écœurante moralité.
C’est au café Guerbois, auquel je reviens par un chemin d’écolier, par
le long chemin qui sépare la place de la Concorde du boulevard Clichy,
c’est au café Guerbois, dis-je, que je devais enfin, et par un hasard
véritable, rencontrer leur auteur. Je ne connaissais encore du romancier
Duranty qu’un fort beau livre, d’ailleurs, et tout à fait intéressant:
les _Malheurs d’Henriette Gérard_, et ce me fut une surprise qui
redoubla mon admiration pour lui apprendre qu’il avait fait aussi _la
Malle de Berlingue_ et tous les chefs-d’œuvre naguère applaudis par moi
sur la scène dont j’ai décrit tout à l’heure les splendeurs bucholiques
et raffinées tout à la fois. _Ecce homo!_ Une physionomie douce, triste,
résignée et d’une incroyable finesse; le parler un peu lent, très bas,
avec une sorte de petit accent anglais imperceptible. Rien qui dénotât
la richesse, mais une exquise propreté et un air du meilleur ton. Au
demeurant, une figure essentiellement sympathique et distinguée, avec
une pointe d’amertume. Il logeait à peu de distance, dans un
rez-de-chaussée, et y avait pour distraction principale la société d’un
chat, d’un chien et d’une pie. Le chien et le chat étaient d’assez
débonnaires personnes, mais la pie était une créature diabolique qui
passait sa vie à tourmenter ses deux compagnons. Ce n’est pas le premier
exemple que j’eus du caractère tyrannique de ces Reines-Margot de l’air.
Charles Furne, l’éditeur, possédait aussi un de ces oiseaux qui faillit
faire mourir un chenil magnifique tout entier par le plus cruel et le
plus inconcevable des caprices. Ce méchant volatile apprenait
préventivement la propreté à ses victimes, en réfrénant, à grands coups
de son bec pointu, les plus légitimes et les plus naturels de leurs
désirs. La meute entière succombait à la constipation. Je note ce fait
au passage, parce qu’il ne me semble pas que le fait ait été signalé
par les naturalistes. Et pourtant Toussenel était là, Toussenel,
l’admirable observateur des bêtes.
Mais je reviens à Duranty et à l’impression vraiment affectueuse qu’il
me fit. Que de désillusions on sentait dans sa gaieté toujours discrète!
Il était blond, avec la tête déjà très dégarnie, et avait des yeux bleus
vifs et doux. Sa vie était comme écrite dans le rictus parfois
douloureux de sa bouche. Il fumait une petite pipe en terre très courte
qu’il laissait sans cesse éteindre, comme font d’ordinaire les causeurs
qui sont des fumeurs médiocres. Je n’ai pas à le juger comme écrivain,
mais à rappeler, qu’après les _Malheurs d’Henriette Gérard_, il publia à
la bibliothèque Charpentier plusieurs autres romans qui furent très
justement remarqués. Zola fit alors, dans une étude sur ses confrères du
roman contemporain, un acte de justice en mettant très crânement à sa
place cet ouvrier de la première œuvre dans l’école naturaliste. Ce fut,
en effet, un observateur très fin que Duranty, et ayant de la modernité
un sens très juste, sans préoccupation théorique, d’ailleurs, et sans
prétention à la maîtrise. Il regardait volontiers autour de soi avec des
yeux excellents et décrivait avec une conscience droite. Il connaissait
fort bien l’âme humaine dans certains de ses replis les plus délicats.
Mais, encore une fois, un autre, plus autorisé que moi, a dit ce qu’il
convenait de dire de cet esprit délicat, n’ayant rien dans le procédé
de ce qui plaît aux foules, mais d’une valeur incontestable et l’un des
plus dignes d’estime de ce temps. Par sa vie retirée, Duranty avait peu
de camarades, mais tous ceux qu’il avait étaient ses amis, et tous
pleurèrent de vraies larmes en accompagnant sa dépouille de la maison
Dubois au cimetière lointain qui s’appelle Cayenne, je crois, et où il
repose encore. Moi, durant ce long chemin derrière le corbillard, je
pensais à toutes les joyeuses bouffonneries du Guignol des Tuileries,
dans lesquelles s’étaient envolées, avec le chant des oiseaux et l’odeur
des marronniers fleuris, toute la jeunesse et toute la gaieté de cette
âme qu’attendaient tant de désillusions et un si triste départ! Pauvre
Duranty!
Parmi les silhouettes entrevues là, tous les soirs, à la lumière du gaz
et dans le bruit des billes se choquant sur les billards, je veux citer
encore le peintre Degaz, qui ne s’asseyait jamais longtemps, physionomie
très parisienne et très originale, infiniment gouailleuse et
spirituelle, celui qui, avec Manet, avait fait connaître à tous
Marcellin Desboutin. La jeune école doit beaucoup à Degaz et l’ancienne
admire, d’assez mauvaise humeur d’ailleurs, les incontestables qualités
de dessin et de nature du peintre. Il a le privilège de n’être contesté
par personne, pas même par les fervents de l’école de Rome. C’est un
rénovateur en chambre que l’ironique modestie de ses allures, dans la
vie, a sauvé des haines qui s’attachent aux bruyants. Car la chose est
triste à dire: mais, dans le monde des artistes, j’ai vu rarement des
gens jaloux du talent des autres, mais bien du bruit qui se fait autour
de ce talent. Il leur serait fort indifférent qu’il y eût un Raphaël ou
un Michel-Ange parmi eux, à la condition qu’il fût parfaitement méconnu.
Ce sentiment n’est pas précisément à l’honneur de la nature humaine. Un
nez en l’air, fureteur, et comme je rêve le nez de Panurge, ce Degaz
dont les trop rares œuvres seront furieusement disputées un jour.
Je ne sais pas de figure plus calme que celle de Fantin Latour, qui
était aussi des nôtres: une grosse tête d’enfant et volontiers un
silencieux. La gloire lui est tardivement venue, mais solide. Il
semblait toujours se reposer de la tâche accomplie dans le jour. Grand,
pâle, un peu dégingandé, une extrême mobilité dans le regard, tel était
alors l’impressionniste Renoir, un fort travailleur aussi et dans la
gamme claire, dont la peinture ne ressemble certes pas à celle de Fantin
Latour, mais en est cependant parente par la façon particulière de
tisser les tons et de les mêler en fils menus comme une étoffe. Que j’ai
vu de lui d’admirables pastels! des morceaux de nu éclatants des clartés
éblouissantes de la vie!