fusilier Pitou ou fusilier Bridet, dont les bas comiques des estaminets
chantants essayeraient en vain de nous faire rire aujourd’hui, nous qui
avons vu ta tunique trop longue crevée de balles prussiennes et suant
ton sang, ton sang jeune et fraternel, tu demeures encore, petit, la
seule image épique de ce temps qui ne les prodigue pas à notre
admiration. Tu es le dernier fils des héros, mon bonhomme, quand même
les caprices de la mode, que multiplie pour toi le noble amour des
pots-de-vin, t’affublent tour à tour de képis trop hauts et de vestes
ridicules. L’habit de l’honneur n’a pas de forme authentique, et peu
importe sous quel grossier vêtement bat un cœur tout plein du dévouement
à la Patrie!
Et comme Thérésa chantait cette vieille chanson, dont elle fait le drame
le plus poignant que je sache, d’invisibles tambours me battaient aux
oreilles; l’âme de Charlet et de Raffet m’emplissait d’un souffle de
chauvinisme indicible, et leurs héros, à eux aussi, passaient sous mes
yeux dans une poussière de bataille, évoqués par l’étrange génie de
cette femme dont les derniers triomphes,--lointains encore, j’en suis
sûr,--vaudront plus encore que les premiers!
XIII
ARMANDUS SILVESTRIS
Ce m’a été un vrai crève-cœur de n’avoir pu revenir à temps de Bruxelles
pour assister à la représentation de _La clémence de Titus_ sur le
théâtre des marionnettes de Maurice Sand. Ce fut le premier ouvrage
dramatique auquel je collaborai, et l’impression que me causèrent les
fortunes diverses de ceux que je vis jouer plus tard sur d’autres scènes
n’égala jamais ce souvenir. Quelle émotion que celle de cette soirée à
Nohant! Nous avions travaillé fièvreusement durant trois jours. Tandis
que Maurice resserrait l’action, je forgeais des alexandrins, et ces
dames cousaient les costumes. Fadet, le bon chien qui s’intéressait à
toutes les choses de la maison, semblait partager les préoccupations
communes. On me disait amoureux, amoureux d’une délicieuse poupée pour
qui j’avais demandé le principal rôle, la blonde Eloa, et Balandart--le
directeur en bois de tout ce petit monde dramatique--Balandard inquiet
pour sa pensionnaire et jaloux, me faisait une sale tête. On croyait
plaisanter. On se trompait. Le nom d’Eloa revient encore quelquefois sur
mes lèvres, quand je pense aux maîtresses d’antan. C’est une de celles
dont j’ai le moins à me plaindre. Elle ne m’a pas donné moins de son
cœur que beaucoup d’autres et j’en ai connu qui ne pensaient pas
davantage. L’amour étant, avant tout, une idolâtrie, pourquoi aurais-je
refusé un petit bout de culte à cette jolie image? Est-ce encore toi,
chère Eloa, qui, il y a quelques jours, as redit mes vers devant un
public que je veux croire ému? Alors, combien plus je regrette de
n’avoir pas été là! Car, au contraire de mes bonnes amies d’autrefois,
qui sont devenues de respectables commères pour qui je ne me sens plus
qu’un lointain respect, tu as conservé, j’en suis certain, la fleur
exquise de ta jeunesse railleuse, tes élégances aurorales et le charme
de ton sourire d’enfant. Tu m’aurais peut-être trouvé fort enlaidi, mais
tu te serais certainement gardée de me le dire. Salut donc, une dernière
fois, ô ma chimérique amoureuse, toi qui me rappelles le grand parc
ombreux où je rêvais de toi et qui m’apparais dans la grande ombre de
celle dont le nom seul met encore des larmes dans mes yeux!
Mon grand confrère, Louis Ulbach, vous l’a dit: Armandus Silvestris!
Ainsi fut proclamé mon nom comme celui d’un des auteurs de l’ouvrage
applaudi. Ainsi eussé-je voulu me nommer vraiment. Ainsi l’eussé-je dû,
si le caprice du destin ne jetait les hommes, au hasard, dans les
époques, sans se soucier des anachronismes dont il torture les âmes
délicates. Il y a longtemps que je sais que je ne suis pas de ce temps
maussade, ni vous non plus, mon cher Maurice, vous qui avez évoqué, dans
un admirable livre, l’esprit de Callirhoë et guidé, sous les murs de
Rome, dans la poussière sanglante des victoires, les Gaulois enfiévrés
de revanche, nos ancêtres aux cœurs plus virils que les nôtres. Nous
sommes, vous et moi, les exilés du grand rêve antique, les proscrits des
patries vaillantes qui ne s’agenouillaient pas dans la honte des
défaites, mais criaient aux quatre vents du ciel leur deuil plein de
menaces. Nous sommes surtout les bannis des âges glorieux où les lettres
étaient vraiment honorées par de sages souverains, où florissait la
pensée loin des troubles du forum, où les mesquines ambitions
n’étouffaient pas la grande voix de la lyre, où les arts étaient
véritablement tenus pour la vraie gloire de l’esprit humain.
Connaissez-vous ces beaux vers de Valery Vernier, que je transcris ici
pour vous, au risque d’en estropier quelques-uns, mais l’auteur
pardonnera à ma mémoire infidèle:
Je rêvais que j’étais Horace
Et que l’Empereur m’adorait;
Que sur un grand cheval de Thrace
Je chevauchais dans la forêt.
Je rêvais que j’étais Virgile
Et que Marcellus expirait;
Que je soupirais une idylle
Pendant que Livia pleurait.
Je rêvais que j’étais Ovide
Et que l’Empereur m’exilait;
Que dans le palus Mæotide
Tout le sang de mon cœur coulait.
Moi j’ai souvent rêvé, mon ami, qu’un souffle de lauriers-roses me
caressait le front dans les jardins de Tusculum, et j’y cause volontiers
avec vous, vêtu comme moi du peplum; et dans le soleil qui dore les
treilles, avec la lumière dont est pleine la majesté du ciel, descend
sur nous le regard de votre auguste mère. Car le génie est chose
éternelle comme les astres, comme la clarté!
Je m’appelais Armandus Silvestris alors et j’étais bigrement plus
heureux qu’aujourd’hui.
* * * * *
Oui, ce nom est bien le mien. Tout crie, en moi, la révolte d’être venu
trop tard. Pauvre Eloa! Je suis encore bien plus vieux que tu ne
l’imagines, quand tu te souviens de moi. Je porte, dans mon sein, des
siècles de colère et de rancune contre la destinée. Eloignez de mon
chemin toutes ces gothons au nez retroussé, impudentes femelles de mes
prétendus contemporains. A travers les mésalliances d’un sang qui
s’appauvrit de jour en jour, je suis, du moins, demeuré fidèle au type
impeccable de l’antique beauté et je n’ai pas prostitué mes soupirs à
des pieds indignes d’être baisés nus. Celle que j’aime--et dont le nom
seul a changé--porte sur son front étroit le sombre orgueil d’une
chevelure pesante; nulle vaine pitié ne sourit dans ses yeux calmes et
brillants comme de larges pierreries, transparents et roulant les
dernières poussières du Pactole dans leur profondeur troublante; son nez
droit et dominateur avec une légère courbure à la naissance dit la race
devant quoi tout cœur se sent esclave; sa bouche a la courbure pourprée
d’un arc d’où volent, éperdues et sanglantes, les flèches du dédain. Sa
taille altière dresse vers l’azur la fermeté de deux collines de neige,
et l’ampleur de ses hanches est comme un appel inassouvi aux désirs
désespérés. L’éternelle fraternité de l’Amour et de la Mort s’affirme
dans la douceur inexorable de sa personne, dans l’attrait à la fois
attirant et impitoyable de son regard tout baigné de cruelles sérénités.
C’est l’implacable Lycoris dont Gallus pleurait le départ:
_Hic gelidi fontes, Hic mollia prata Lycori_
* * * * *
.... _Ah! te ne frigora lœdant!_
_Ah! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas!_
C’est Lesbia, la tant aimée de Catulle. C’est celle que les poètes, mes
frères latins, ont chantée dans leur belle langue musicale et mesurée,
aux rythmes savants et aux immortelles harmonies. Elle a beau vêtir les
caprices de la mode, toujours éprise de coquetteries curieuses, ses
habits se moulent tous, pour moi, suivant les plis de la tunique en
laine blanche qu’une agrafe de saphir retenait à l’épaule, et la douceur
des heures d’abandon me la rend dans l’auguste nudité des caresses, et
pareille à Leda.
Fière à tenter un Dieu, blanche à tromper un cygne.
* * * * *
_Armandus Silvestris!_ Vous n’avez fait, mon cher Maurice, que me
restituer mon nom, près duquel j’eusse aimé voir le vôtre mieux que
celui du vénérable Balandard. Quand vous voudrez me faire un grand
plaisir, vous me permettrez, une fois encore, de faire dire des vers de
moi par vos marionnettes. Je tâcherai de les faire meilleurs que pour de
simples acteurs pleins de vanités bêtes et de ridicules professionnels.
Vos petits artistes en bois ne se mêlent pas de politique. Ils
constituent donc, dans la société actuelle, une société très supérieure
à toutes les autres, y compris l’auguste compagnie dénommée Académie
française et dont Alphonse Daudet a si bien refusé d’être. Ils se
moquent absolument de toutes les bonnes gens qui croient nous gouverner
parce qu’ils se sont alloué des traitements pour ça, et les subtilités
des groupes les laissent absolument froids. Combien je vous envie de
vivre au milieu d’eux! D’autant qu’ils vous garderont une reconnaissance
aussi longue que leur propre durée de les avoir taillés dans de si bon
bois et d’avoir pris des clous de choix pour leur faire des yeux
doucement brillants où semble vivre une pensée. Les pères d’aujourd’hui
ne prennent pas si grand mal après leur progéniture. Ils nous décochent
dans les jambes un tas de petits magots rabougris et malsains qu’on
dirait faits dans des fiacres. Ces précoces invalides de la génération,
incapables de manier le marteau ou l’épée, deviennent de petits
boursiers très voleurs, d’abjects tripoteurs, une vermine financière qui
grouille autour des talons des honnêtes gens. Pouah!
Oui, mon ami. A défaut du monde antique où, seul, pourrait me ramener un
caprice inespéré des métempsycoses, où je ne consentirais, d’ailleurs, à
retourner qu’avec toi, ô sœur d’exil que j’ai pieusement recueillie pour
t’adorer païennement, les coulisses de votre théâtre sont encore ce qui
me tente le plus. Si je ne puis être vraiment Armandus Silvestris,
gardez-moi, du moins, la succession de Balandard. Si je ne puis être
Tibulle ou Ovide, élevez-moi, du moins, à la dignité de marionnette
insensible! Mais ne laissez pas rester indéfiniment, dans la honte d’un
âge sans idéal et sans vertu, perdu dans une foule d’orateurs en plein
vent et de filous que j’exècre, l’infortuné et lamentable: Armandus
Silvestris.
XIV
LE CAFÉ GUERBOIS
Le café Guerbois, qui mérite assurément une mention parmi les cafés
littéraires, est à l’entrée de l’avenue de Clichy, côte à côte avec le
légendaire restaurant du Père Lathuille. Je sais peu d’endroits où la
circulation soit aussi active, à certaines heures, celles qui sonnent
l’allée au travail et le retour. Car c’est un monde laborieux qui habite
les environs, un petit monde «gaignant cahin caha sa paôvre et chétive
vie», comme disait Rabelais. Par les beaux soirs d’été, au moment même
où le jour tombe, c’est, le samedi surtout, comme une kermesse de gens
que grise déjà le repos prévu du dimanche. D’admirables filles en
cheveux--car les filles de Montmartre sont, par je ne sais quelle
parenté lointaine, sœurs des filles d’Athènes--passent en théories
joyeuses, de larges rires et des fleurs mourantes aux lèvres. Tous les
peintres du quartier connaissent ce spectacle et viennent choisir là des
modèles. La vertu y est beaucoup plus rare que la beauté. Mais la
superbe allure, faite de majesté antique et de grâce parisienne tout à
la fois, qu’ont ces passantes! Et quel grouillement de voix fraîches
qu’aigrit l’accent faubourien!
C’est là que, peu de temps après la guerre, m’attirèrent des voisinages
matériels et intellectuels à la fois. Paris, haletant encore des
dernières convulsions de la guerre civile, avait d’immenses besoins
d’apaisement et d’oubli. Des fleurs déjà poussaient sur les ruines
noires et montaient d’entre les pavés sanglants. Pas plus que les
hommes, les masses ne sont faites pour les longues douleurs. On pensait
bien un peu aux proscrits, mais la jeunesse, tout affolée de soleil et
de printemps, avait repris ses droits. Les penseurs seuls se demandaient
combien durerait l’ébranlement de cette secousse. Car sous ces surfaces
rapidement calmées, comme celles des grands lacs après l’orage,
bouillonne un fond obscur de rancunes et de colères et, dans de
mystérieuses profondeurs, s’agitent les désirs fous de revanche et
d’expiation. Que deviendrait la pensée qui est condamnée à vivre à
travers ces courants? L’art français et ses intérêts sacrés
survivraient-ils longtemps à cette catastrophe? Une inquiétude de tout
cela était en nous, devant cette apparente indifférence d’une foule dont
les révoltes avaient été trop hautes pour s’être si subitement
apaisées.
Je veux tracer les physionomies inégalement célèbres des écrivains et
des artistes que je rencontrai là et dont les idées se mêlèrent aux
miennes dans de fraternelles expansions, depuis Émile Zola et Manet
jusqu’à Duranty et Marcellin Desboutin, les deux premiers déjà chefs
d’école, et les deux autres en quête de renommée, mais en possession
déjà d’un très réel talent. Et Fantin Latour! Et Hippolyte Babou! et le
pauvre Henri Vigneau, qui a laissé quelques pages dignes de lui
survivre! Ce ne sera là que de rapides portraits, mais fidèles et
n’ayant de prétention qu’à la sincérité.
Mais, avant de pénétrer sous la tente où les plus vives questions
d’esthétique se mêlaient à des plaisanteries d’atelier, je vous veux
présenter un poète trop oublié, bien que Charpentier en ait réuni les
œuvres dans sa bibliothèque, et qui n’était, pour nous, qu’une ombre
déjà se profilant, mélancolique, dans le groupe animé des promeneurs qui
couvraient le trottoir. Parmi ces passants pleins de gaîté, un homme
très maigre et d’aspect très pauvre, les yeux perdus sous des lunettes
sombres, à la barbe inculte, poussait une petite voiture devant lui,
dans laquelle geignait un enfant. Qui eût reconnu là un ancien écrivain
de la _Revue des Deux-Mondes_ dont le nom avait eu un instant d’éclat? O
bohême, bien que mon maître, Théodore de Banville, t’ait chantée, tu es
souvent une cruelle mère! Quand j’avais connu Henri Cantel au quartier
Latin, à ma sortie de l’École Polytechnique, il avait publié déjà un
volume de vers qui avait reçu, de tous les lettrés, un accueil
sympathique. Il y avait, dans sa manière, du Ronsard et du Chénier, une
grâce bien française et un beau sentiment de la perfection antique. Ce
fut, avec Philothée O’Neddy, mon premier conseiller. Puis il était parti
pour la Géorgie et je l’avais perdu de vue. Que lui a-t-il manqué pour
se classer parmi les bons poètes du temps? Ce qui manqua à bien des
hommes de cette génération, dont Murger fut le fidèle historiographe, et
qui crurent, avec lui, qu’une chanson à Musette et la gaîté des misères
supportées le rire aux lèvres étaient la vie. Le mépris de l’argent est
une noble chose et nous ne la saurions trop louer, aujourd’hui que les
artistes et les écrivains ont versé dans l’ornière opposée, âpres aux
gains rapides comme des huissiers. Mais la dignité de la vie avait
vraiment beaucoup à souffrir des indifférences superbes, à l’endroit du
vil métal, qu’affichaient ces gais compagnons, dont une des gloires
professionnelles était de ne pas payer leurs dettes. Il est plus malaisé
maintenant de berner M. Dimanche qu’au temps de Molière. La pauvreté
promena sa faux dans cette moisson de talents pourtant vivaces et bien
issus du sol natal, comme les beaux blés que dore le soleil. Tous morts
jeunes dans cette société de bons vivants vivant mal: Du Boys, Charles
Bataille, Amédée Rolland surtout, qui avait l’envergure d’un grand poète
et qui a laissé un superbe volume où son nom demeurera attaché, comme à
une épave le lambeau de vêtement d’un naufragé.
Je reviens à Henri Cantel qui, presque tous les soirs, passait ainsi
devant nous, souriant tristement au pauvre petit dont je n’ose pas
chercher à deviner le destin. J’ai dit que son livre contenait de fort
belles pièces et je ne veux pas laisser mon dire sans preuve. J’y copie
donc le sonnet du _Vieux Mendiant_ qui est très beau:
Un grand vieillard poudreux, par la route lassé,
Soulève son sac vide et lourd pour sa faiblesse,
S’aide de son bâton, l’ami de sa vieillesse,
Et s’assied, tout tremblant, sur le bord d’un fossé.
Sur son visage brun la vie avait laissé
Un franc sourire empreint d’une douce tristesse:
Libre, il avait mangé le pain de la paresse;
Il mourait plein de jours et content du passé.
Il ignore les lois, l’amour, l’or et le monde,
Et, sentant finir là sa marche vagabonde,
Il jette ses gros sous aux pavés du chemin.
Il se couche, le front tourné vers la lumière;
Il se parle tout bas, prie et clôt sa paupière,
Et rend l’âme, serrant son bâton dans sa main!
Ce panthéiste avait des heures de mysticisme chrétien, comme Philotée
O’Neddy lui-même, qui n’avait pu devenir athée, malgré une bonne
volonté persistante. Malgré l’exemple glorieux de Lucrèce, il ne semble
pas que la poésie puisse se passer des dieux. Les religions furent une
forme visible de l’Idéal, ce qui les fit artistiquement fécondes. Il
faudra une transformation du sens poétique, difficile à concevoir et à
prévoir, pour que l’art puisse aborder les conceptions purement
abstraites de la science moderne. En attendant, les rimeurs, les
peintres et les sculpteurs vivent, ceux-ci dans le _Bois sacré_ de Puvis
de Chavannes; ceux-là, de plus en plus rares, à l’ombre du crucifié de
Jérusalem. Voici des vers d’Henri Cantel, écrits sur un feuillet de
l’Évangile, et qui sont vraiment dignes de Musset par la vérité de
l’émotion:
Si vous ne souffrez pas, vous souffrirez un jour:
Le malheur n’a jamais rien respecté, Madame,
Ni les grâces du front, ni les grâces de l’âme,
Ni le fruit d’or qui tremble à l’arbre de l’amour.
Préparez-vous d’avance à ces luttes futures,
Pour braver l’heure triste où tout tombe à la fois.
Si vous souffrez, soyez fière de vos blessures
Et posez votre tête à l’ombre de la croix.
On se lasse d’aimer, on se fatigue à vivre.
L’Évangile peut seul guérir les cœurs troublés.
Ouvrez pieusement ce livre, le seul livre!
Ceux qui l’ont lu sont morts ou se sont consolés.
Le dernier vers est vraiment superbe. J’appris, il y a quelques années,
la mort de leur auteur, qui s’en était allé sans même le petit cortège
littéraire et le discours banal au bord de la fosse commune auxquels
ont ordinairement droit ces vaincus de la vie qui ont trop longtemps
rêvé. Le malheur de Henri Cantel, au point de vue de sa renommée, est
d’avoir été contemporain du mouvement poétique très éclatant qui fut le
Parnasse et mit subitement en lumière, sous le glorieux patronnage de
Théodore de Banville et de Leconte de Lisle, de jeunes poètes qui sont
devenus François Coppée, Sully-Prud’homme, Catulle Mendès, José-Marie de
Hérédia, etc. Les écoles ont une force terrible: elles se nomment
légion. Celle-ci avait d’ailleurs sa raison d’être dans un retour aux
traditions des poètes de la Renaissance, à la richesse de la rime
indispensable à la solidité du vers. Car les règles de notre prosodie
française sont si pauvres que, faute de subir cette loi de la rime, on
ne sait plus où le vers diffère de la prose. Notre code, comparé à celui
des langues où le vers est constitué par une pondération de brèves et de
longues, est un code absolument barbare. Nous en sommes restés, à ce
point de vue, aux hymnes en mauvais latin qui font partie de la musique
sacrée. Encore ces hymnes étaient-ils rimés avec infiniment de
conscience, comme on pourra s’en apercevoir en examinant le _Dies iræ_.
Mais c’est là une question de métier dont la place n’est pas ici. Henri
Cantel n’entra pas dans le courant qui devait entraîner, avec soi,
toutes les forces vivantes de la jeune poésie. La vigueur lui manqua,
d’ailleurs, pour le remonter franchement. Aussi fut-il comme perdu dans
cette révolution, comme noyé par le fleuve. Mais le temps répare les
injustices du moment. Voyez plutôt la renommée de Lamartine sortir de la
nuit où la tint longtemps enfermée l’ombre immense projetée par la
gloire de Victor-Hugo. Car celui-ci fut comme un gigantesque
mancenillier, mortel à tous les noms qui essayaient de croître à son
pied. Je ne veux pas dire, certes, que celui de Henri Cantel comporte
une restauration analogue. Mais ce fut un véritable poète par la pensée,
souvent heureux dans l’expression, qui mérite un souvenir de tous les
lettrés véritables et à qui je serais heureux d’avoir attiré, le
premier, cette aumône posthume, cette tardive pitié d’un misérable
destin.
J’ai dit qu’Émile Zola était de ceux qui fréquentaient le café Guerbois,
avant que la fortune glorieusement conquise lui permît d’aller chercher,
à Médan, une installation à la fois fastueuse et favorable à ses
habitudes de travail. L’auteur des _Rougon-Maquart_ était encore, en ce
temps-là, dans la période contestée, en pleine lutte; mais le sentiment
de la victoire prochaine était visible dans la sérénité de son regard et
dans la fermeté tranquille de ses propos. Il eût fallu être aveugle,
comme le pauvre Cantel, pour ne pas sentir dans cet homme une force,
rien qu’à le regarder. Zola est de ceux qui, physiquement parlant, ont
le moins changé. Son visage s’est légèrement empâté cependant. Ce qui
frappait en lui, et ce qui frappe encore, c’est la puissance patiente de
pensée écrite sur son front, en même temps que le sens inquiet et
fureteur dont son nez irrégulier et fin témoigne; c’est la ligne
volontaire de la bouche et je ne sais quoi de césarien dans le menton,
que la barbe dissimule maintenant. C’est à cette époque, d’ailleurs, que
Marcellin Desboutin, le plus grand graveur de ce siècle, en fit un petit
portrait à la pointe sèche qui est un chef-d’œuvre, tout simplement.
Zola y est tout entier, avec son expression réfléchie de recueillement
sans idéal surhumain, tête d’ouvrier que le surnaturel ne tourmente
guère, de travailleur robuste et sain que n’ont jamais distrait les
billevesées sublimes de l’Infini. Ce n’est pas ici le lieu de juger un
des écrivains les plus incontestables de ce temps, l’artiste prodigieux
qui a trouvé tant de pages délicatement tendres dans _la Page d’amour_
et de si lyriques accents dans les derniers chapitres de _Germinal_.
Pouvait-on deviner déjà que Zola donnerait tout cela? Non! Mieux encore
que _les Fautes de l’abbé Mouret_, _l’Assommoir_ devait donner sa
mesure. Mais il était impossible de n’en pas attendre quelque chose de
fort, de voulu, de vaillamment révolté contre les conventions, de
personnel et d’audacieux. Il parlait toujours avec le calme des gens
sûrs d’eux-mêmes, d’une voix sans grand éclat, mais coupante et nette,
formulant une pensée toujours claire dans une forme pittoresque sans
être désordonnément imagée.
Ce n’est que des profils perdus que j’esquisse ici, de simples croquis
où je ne cherche que l’impression vraie, c’est-à-dire la ressemblance.
Je laisse à d’autres le soin de juger Manet comme peintre; son œuvre
vaut bien que la critique s’en occupe encore. N’avons-nous pas vu, au
Salon de cette année, un ancien pensionnaire de Rome, et non des moins
remarqués, M. Besnard, trouver son chemin de Damas sur la route tracée
par l’auteur de l’_Olympia_? Manet ne fut pas un chef d’école,--personne
n’en n’avait moins que lui le tempérament, car je n’ai pas connu de
nature plus exempte de solennité;--mais, sans apprécier son influence,
il est certain qu’elle fut considérable. Il fut un des premiers à
éclaircir la palette française et à y ramener la lumière. Moins
magistral, moins intense, et surtout d’un goût moins sûr que Baudelaire,
il affirma, cependant, en peinture, comme celui-ci en poésie, un sens de
la modernité, qui pouvait être dans les aspirations générales, mais qui
ne s’était pas fait encore jour. Même horreur de la mythologie et de la
légende antique. Même recherche de l’énergie au détriment même de la
correction. On a beaucoup jeté Velasquez à la tête de Manet. Ceux qui se
livraient à cet exercice de force montraient ainsi qu’ils connaissaient
peu Velasquez et peu Manet. Le _Toréador mort_ est une merveille, mais
non le tableau le plus caractéristique du talent de ce dernier. Ceux qui
aiment sa vraie manière et son esprit les doivent chercher dans les
scènes de la vie parisienne et dans les natures mortes. J’en sais qui
sont comparables aux plus magnifiques Chardin.