petite ville des Landes, Tartas, est demeurée pour moi l’image du
Paradis terrestre, tout simplement. Je m’y vois encore, arrivant par la
diligence du soir, et débarquant sur la place de l’Église dans un vague
bruit d’orgue et de cantiques exhalé par le dernier jour du mois de
Marie. Un gamin nu-pieds prit ma valise et me conduisit à l’auberge où
l’on m’installa dans une chambre immense meublée en Louis XIII
authentique. L’énervement du voyage sous le soleil fit bientôt place à
un apaisement délicieux de l’esprit dans ce décor plein du calme des
siècles révolus, où des ombres discrètes et sympathiques semblaient
descendre avec la nuit. Je me gardai bien d’allumer une lumière pour
dissiper cette rêverie posthume où je me plongeais. Un air presque frais
battait doucement dans un rideau avec un bruit rythmique d’ailes de
phalène. L’âme des derniers lilas y passait encore dans le parfum plus
violent des roses. Renversé dans un immense fauteuil de tapisserie, je
savourais une pipe exquise dont l’haleine rouge s’éteignait sous les
cendres épaissies. Soudain, un grand clapotement d’eau et un brouhaha
d’éclats de rire féminins et sonores me tira brusquement de ma
méditation. J’allai à une façon de balcon qui prolongeait la pièce par
delà une vaste baie vitrée. Le spectacle que je vis alors, je ne
l’oublierai jamais, pas plus que si j’eusse vécu une heure dans la Bible
ou dans l’Odyssée. L’Adour coulait au pied de cette fenêtre, et dans la
rivière, où la lune plaquait de larges nappes d’argent azuré, des
femmes, des jeunes filles et des enfants se baignaient dans le plus
sommaire des costumes, celui qui consiste à n’en avoir aucun. L’épisode
de Nausicaa, vous dis-je, dans cette solitude contemporaine que mon
regard mesurait seul et seul violait. Sur les corps déjà luisants d’eau
couraient des lumières blanches et comme satinées, s’accrochant aux
pointes des seins raffermis, s’étalant aux saveurs des croupes
fouettées. C’était superbe, inattendu, très chaste, à force d’être
primitif et héroïque. J’y ai repensé devant le Bois sacré de Puvis de
Chavannes. Ah! comme Diderot avait raison de dire: «L’indécent, ce n’est
pas le nu, c’est le troussé.» Tout un monde antique se levait dans mon
cerveau traversé par les musiques sacrées de Théocrite, d’Homère et de
Virgile. Mon âme, encore tout imprégnée de la grande vie païenne vibrait
dans le sens, non pas du désir vulgaire, mais des immortels besoins
d’infini dans l’étreinte glorieuse de la matière ennoblie par la beauté!
O Tartas! Tartas! cette nuit-là, durant cette résurrection des saintes
effronteries de l’innocence! Tartas! c’est là que je voudrais vivre avec
vous, ma chère, dans le doux isolement à deux que nous rêvons souvent.
Mais ce serait à la condition toutefois que, si les mœurs primitives y
durent encore, vous ne vous mêleriez pas au chœur des jeunes personnes
qui viennent montrer, au clair de la lune, et aux regards invisibles des
délégués du gouvernement, l’ami Pierrot joufflu dont je vous prie
instamment de garder la vue pour moi seul.
X
ARSÈNE HOUSSAYE
J’avais été convié à voir le beau buste que M??? Amélie Colombier a fait
de l’auteur du _Quarante et unième fauteuil_, buste étrangement vivant
où se retrouvent la délicatesse d’une main féminine dans une exécution
aux vigueurs presque viriles. Voilà bien le dernier jeune d’un temps qui
fut vraiment la gloire des jeunes; le regard a la caresse des yeux qui
ont beaucoup regardé les femmes avec amour; la bouche a l’ironie douce
des lèvres qui ont beaucoup souri. Physionomie demeurée vraiment trop
moderne pour avoir rien de patriarcal. Ah! comme celui-là confirme bien
ce que je disais tout à l’heure! Allez donc demander aux hommes de vingt
ans d’aujourd’hui la folie du Beau, les saintes colères de l’art au
point où Arsène Houssaye les possède encore, et vous me direz de quel
côté est la jeunesse!
Et parbleu! je ne me gênerai pas pour dire tout le bien que je pense de
ce vrai lettré, de ce fin poète qu’on s’est trop tôt lassé de louer
comme on se lassait d’appeler Aristide juste. Houssaye tient une fort
grande place dans la littérature de ce temps, et ses _Confessions_, son
dernier livre, demeurent un des monuments les plus curieux que l’époque
ait édifiés pour son histoire. Nous tous qui avons comme lui le culte
des vers français, nous ne saurions oublier que le premier, dans
l’_Artiste_, il se préoccupa de présenter au public nos sonnets et nos
ballades dans le cadre luxueux qui sied à ce luxe de la pensée. Il fit,
au demeurant, en France, la première revue illustrée présentant une
véritable valeur typographique et décorative. Je trouverais aisément
mille autres choses auxquelles son caprice a touché avec autant de
bonheur. Car ce fut et c’est, avant tout, un fantaisiste, un poète.
Et puis, avec l’esprit très vif qu’il a et un don d’observation qui lui
rendrait la satire facile, il n’a jamais daigné être méchant, ce qui
est, pour moi, un grand signe de force. Je sais qu’aujourd’hui on ne
trouve plaisants que ceux qui déchirent. Il est plus facile, cependant,
d’avoir simplement des dents que des idées heureuses et d’ingénieux
tours d’idées. Je tiens, en littérature, pour les pinsons qui babillent
dans les feuillées, contre les chiens qui mordent les mollets des
passants.
Oui, je l’aime beaucoup, ce sage d’une sagesse douce, que rien
n’étonne, qui est demeuré, comme un vrai païen qu’il est, fidèle au
culte de la femme, cette Beauté vivante, sans laquelle il n’est pas
d’autre beauté. Je ne sais pas d’autre causeur pareil dans un temps où
l’on ne conte plus guère. Il a touché à tout, tout connu, serré les
mains les plus illustres, vécu dans l’intimité des plus grands génies de
ce temps, Victor Hugo, Théophile Gautier, George Sand, et, de toutes ces
choses, de toutes ces amitiés, il parle avec une bonhomie charmante que
traverse seulement, quelquefois, comme un vol de cygne, la mélancolie
des souvenirs. Il professe le spiritualisme innocent de ceux qui
atteignirent leur maturité intellectuelle pendant la première moitié de
ce siècle, celle que dominait encore la grande ombre de Jean-Jacques, la
foi ardente dans une immortalité vague, laquelle fut l’unique religion
de M?? Sand.
Qu’un Dieu nous rejoigne, mon cher maître, dans les Olympes auxquels
vous croyez! Nous ferons de belles promenades dans les Champs-Elyséens
de là-bas, en devisant des rimes immortelles et du corps de Vénus
rajeuni pour nos yeux. En attendant, m’est avis que vous avez bien
fait--et je suis votre exemple--de vous attarder aux beautés fugitives
de nos sœurs périssables dans la vallée de larmes qui commence au pied
de l’obélisque et se prolonge sous les premiers ombrages du bois de
Boulogne! Il est toujours prudent de prendre un acompte sur l’éternité.
En attendant, aussi, nous avons causé hier de la Comédie-Française. Je
vous ai demandé ce que vous auriez fait si les destins vous avaient
assis de nouveau sur le fauteuil directorial qu’occupait depuis le matin
mon ami Jules Claretie. Et vous m’avez répondu: Ce que j’ai déjà fait
autrefois.
--Mais la situation n’est pas la même. Vous aviez pris la maison de
Molière dans un état absolu de délabrement et vous l’avez relevée,
tandis que le nouvel élu est mis, au contraire, à la tête d’une affaire
en pleine prospérité.
--Les choses se ressemblent plus que vous ne le croyez et cette
prospérité n’était pas pour durer longtemps. Il y a, en réalité, autant
à faire aujourd’hui qu’autrefois, parce que, maintenant comme en ce
temps-là, on se trouve à la Comédie devant un répertoire épuisé. M.
Perrin a été un homme habile, mais il n’a rien fait surgir de grand,
rien révélé, fait naître au théâtre ni un vrai poète, ni un grand
comédien. Il faut que le Théâtre-Français soit avant tout un théâtre
d’art et de poésie. Ce n’est pas la place des médiocrités adroites et
routinières qui, peut-être, évitent le défaut, mais ne rencontrent
jamais la beauté. Une chute éclatante vaut mieux que ces pâles succès
d’estime. Et qu’on ne me dise pas qu’ainsi dirigé le théâtre va à sa
ruine. C’est en suivant ces principes que j’ai amené une prospérité
matérielle inconnue jusque-là dans la maison, et fait meilleure la
situation de tout le monde depuis le grand comédien jusqu’au
machiniste.
--Mais la mise en scène d’à-présent a des exigences...
--Encore une plaisanterie. C’est moi qui ai commencé la mise en scène
luxueuse et tenté les restaurations archaïques dont on a fait honneur si
grand au directeur qui vient de disparaître. D’accord avec Roqueplan, je
faisais concourir l’Opéra à certaines de mes représentations.
L’_Ulysse_, de Ponsard, a coûté cinquante mille francs, ce qui était
énorme dans ce temps-là, et a révélé le génie de Gounod. J’ai mis Musset
à la scène, ce qui n’était pas déjà si simple étant donnés les errements
de la maison.
--Et quelle était votre méthode de travail?
--Un directeur de la Compagnie-Française doit, avant tout, ne pas
paperasser. A quoi bon, si ce n’est perdre son temps? Sa besogne, quand
il n’est pas sur la scène, c’est d’étudier l’opinion, c’est de prouver
aux auteurs dramatiques et aux comédiens qu’il y a encore des
chefs-d’œuvre à faire et de beaux rôles à jouer. L’opinion venait tous
les soirs dans mon cabinet en compagnie des comédiens et des auteurs
dramatiques. Il est vrai que l’opinion littéraire se nommait en ce
temps-là Victor-Hugo, le Comte d’Orsay, Romieu, Alfred de Musset,
Augier, Ponsard, Saint-Victor, Dumas, Gozlan, Théophile Gautier,
Beauvoir, Roqueplan, Méry, Delacroix, Diaz.
--Les peintres aussi?
--Certainement. Et ce n’est pas ceux qui m’ont donné les plus mauvaises
idées. Les gens du monde aussi, j’entends les rares gens qui
s’intéressent encore aux choses de l’esprit.
--Mais où trouver maintenant?...
--De tels hommes? Non! Mais croyez bien qu’il y a encore des hommes
d’esprit et de goût, de vrais poètes et de grands artistes, des
critiques ayant leur valeur et des peintres à qui le sentiment plastique
ne fait pas défaut.
--On dit les comédiens d’à présent plus difficiles...
--Allons donc! Les miens m’ont reçu avec un exploit d’huissier! Ce fut
le grand tort de mon successeur Empis d’avoir cru qu’on gouvernait une
tempête en dirigeant le Théâtre Français. La discipline! un mot! Je n’en
ai jamais eu besoin pour que mes comédiens jouent à l’heure annoncée. Il
y a une chose qui vaut mieux que la discipline. C’est le point
d’honneur, c’est le sentiment du devoir, et on est toujours sûr de les
trouver dans les hôtes de la maison de Molière.
--Enfin, comment formuleriez-vous le devoir essentiel d’un
administrateur de la Comédie-Française, tel que vous le comprenez,
d’après une expérience qui fut un succès?
--Oh! bien simplement. Il s’agit de ne pas se préoccuper du goût du
public et de tout faire pour lui imposer violemment le sien.
* * * * *
Et puis, nous causâmes d’autre chose, de quelque actualité comme la
Vénus de Milo ou l’Odyssée. Mais il m’a paru que ce bout de conversation
avec un ancien administrateur de la Comédie, au moment où celle-ci
entrait dans un règne nouveau, pourrait intéresser d’autres que moi.
Voilà pourquoi je l’ai fidèlement transcrit. Plaisir d’égoïste
peut-être; car je prends personnellement beaucoup de joie intérieure à
parler de ceux que j’aime bien.
XI
JEANNE THILDA
Il existe deux portraits superbes de Jeanne Thilda... L’un, dessiné par
Clésinger, peut être comparé, pour l’ampleur de l’aspect, au magnifique
crayon que Couture a laissé de George Sand. Rien de plus fier que cette
jeune et triomphante figure à laquelle, suivant l’admirable expression
de Beaudelaire, ses cheveux semblent faire un «casque parfumé». Bien
qu’en noir sur blanc, il donne, tant il est vivant, l’impression des
couleurs. On dirait, sous un ciel d’or, un rayonnement de neige que la
bouche ensanglante et que les yeux percent de leur double azur, comme
deux fleurs obstinées. La vie est là, dans son expression la plus noble
et la plus sensuelle à la fois, dans sa splendeur la plus implacable et
la plus troublante. Et pourtant ce portrait est celui d’une jeune fille
de dix-sept ans! Il est certainement à rapprocher du livre que son
modèle écrivait quelques années à peine plus tard et dont le scepticisme
natif épouvante et charme à la fois par sa profondeur divinatrice. J’ai
nommé: _Le oui et le non des Femmes_ que Calmann-Lévy vient de rééditer.
L’autre portrait est aussi d’un grand artiste, et d’un caractère très
différent, bien que Thilda n’eût que trois ans de plus qu’à l’époque où
Clésinger fit le premier. Au premier coup d’œil, cette tête de jeune
femme coiffée presque en pensionnaire, et dont un large chapeau de
paille coupe horizontalement le front de son ombre, est attirant par un
charme presque mélancolique. Il faut le regarder de près et longtemps
pour sentir la malice cachée du regard et l’ironie dissimulée des
lèvres. C’est d’ailleurs la même pureté de traits, le même air de grande
dame. Celui-là fait penser aux vers de Thilda, vers exquis, mais dont
l’attendrissement n’est jamais de longue durée, et dont un sourire boit
plus vite les larmes qu’un rayon de soleil les dernières perles de
l’ondée!
Cette gaieté soudaine, cette moquerie charmante, cette jeunesse du
regard et de la physionomie tout entière, elle n’en a rien perdu. Elle
est demeurée ressemblante à ses deux portraits, blonde à faire envie aux
moissons, avec des yeux pailletés de soleil comme la mer, l’air d’une
reine, une taille ondoyante, et des bras dont la ligne eût mérité de
s’immortaliser dans le Paros. Elle a appelé ses petits poèmes:
_Froufrous_. Et vraiment tout fait «froufrou» autour d’elle, quand elle
marche, avec la soie traînante et triomphale de sa jupe.
* * * * *
Rien de banal dans aucune de ses impressions. Ses goûts, en toutes
choses, sont inflexibles et arrêtés. Le blanc est sa couleur préférée.
Mais comme la logique fait horreur à la femme, ce n’est pas le lys
ouvert comme un calice d’argent, mais le mimosa à la neige d’ocre qui
est sa fleur de prédilection. Elle est passionnée de Gounod en musique
et de Delacroix en peinture. Victor Hugo et Banville sont ses poètes,
Gustave Flaubert son prosateur. Son parfum favori est le Ylang-Ylang.
Elle a aussi sa bête familière, qui n’est ni
Le chat prudent et doux, orgueil de la maison;
ni le canari calomnié par les bohèmes, en haine des concierges qui leur
avaient réclamé des termes en retard; ni le chien dont la fidélité est
souvent une fatigue pour son maître, mais le doux éléphant. Ecoutez
plutôt ce rêve de reine; de reine de Malaisie. Car Thilda a aussi une
patrie d’adoption, au pied du mont Ophir, à l’ombre des mangliers en
fleur:
J’aurais un éléphant d’une énorme stature,
Au pelage de neige, aux reflets de satin:
Ce divin animal, mon unique monture,
Me mènerait chaque matin.
Assise sur son dos, côtoyant les ravines,
Nous irions lentement sous une ombrelle d’or;
Les prêtres, devant moi, porteraient mon trésor
Dans des coffres de pierres fines.
L’exiguïté des appartements parisiens ne permettant pas à Thilda le
caprice de cette promenade, elle a prodigué, sur les cheminées et les
étagères, l’image de son animal bien-aimé. Partout, entre les coupes de
Saxe, les émaux cloisonnés, les statuettes curieuses, toutes les
richesses bibelotières d’une Parisienne de goût, des éléphants de bronze
balancent leurs oreilles en éventail, leur trompe quêteuse et leur
petite queue ridicule. Ces pachydermes éhontés s’aventurent jusque sur
l’immense piano où se réveille trop rarement, sous les doigts de la
maîtresse de la maison, l’âme inquiète de Chopin ou la puissante
mélancolie de Beethoven. C’est tout au plus si, entre une fantaisie de
_Jeanne_ pour _Gil Blas_ et une chronique de _Thilda_ pour la _France_,
dont elle porte aujourd’hui seule l’étendard littéraire, elle se
souvient, un instant, qu’elle a été une exécutante merveilleuse de la
musique classique.
Aussi, est-ce ailleurs que je chercherai la musicienne dont je veux
parler.
C’est dans ce volume charmant des _Froufrous_, que Lemerre éditait, il y
a deux ans, avec son luxe accoutumé, et qui est demeuré sur un rayon
choisi de la bibliothèque de tous les vrais lettrés. Car Thilda est
avant tout un poète. A la délicatesse des pensées, à la justesse de
l’image, elle joint ce sentiment du rythme et cette intuition des
sonorités sans lesquels on ne fait pas de vers méritant ce nom. Son
imagination, capable de toutes les indépendances, se courbe cependant
devant cette règle matérielle, presque unique, de notre prosodie, et
dont les impuissants seuls essayent de s’affranchir, qu’on appelle: la
rime,--la rime dans sa rigueur harmonieuse. Mais on ne parle des poètes
qu’en les citant. Je cite donc. Mais ne croyez pas au moins que le
recueil tout entier soit dans cette note mélancolique:
DERNIÈRE VOLONTÉ
J’ai renfermé dans un coffret
Une humble fleur toute fanée,
Et, sur la serrure à secret,
J’ai gravé le mois et l’année.
Le myosotis est la fleur;
Mais je l’ai tant et tant baisée,
Qu’elle en a perdu sa couleur,
Et que mon âme s’est brisée!
Quand je verrai la mort venir,
Qu’on ouvre le coffret de rose,
Et sur ma lèvre, à jamais close,
Qu’on mette le cher souvenir!
Puis, quand je serai dans la bière,
Clouée en l’éternel trépas,
Plantez tout autour de ma pierre
La fleur qui dit: N’oubliez pas!
N’est-ce pas que c’est pénétrant et exquis? Un autre volume suivra
bientôt celui-là et une indiscrétion m’a permis d’en citer une pièce aux
lecteurs de _Jeanne_. La voici:
EN RECEVANT DES FLEURS
Dans un sachet blanc je mettrai les roses
Comme un souvenir de l’amour ailé.
Dans mon cœur fermé je mettrai les choses
Que vous me disiez au temps envolé.
Ce bouquet charmant, c’est la douce chaîne
Qui doit renouer les beaux jours brisés
Et nous verrons, à la saison prochaine,
Naître d’autres fleurs et d’autres baisers.
Je m’en vais bien loin: j’emporte sans trêve
La chimère exquise où se plaît mon cœur.
Les roses aussi, fleurissant mon rêve,
Me diront tout bas de croire au bonheur.
Qu’on me pardonne d’avoir, dans cette trop rapide étude, sacrifié
l’écrivain en prose à l’écrivain en vers.
C’est une chose que je ferai toujours volontiers, estimant que ce qu’il
y a eu de plus grand et de plus beau dans l’âme humaine a toujours
revêtu cette forme du vers et y a cherché l’immortalité. Je l’ai dit
d’ailleurs en commençant, ceci n’est qu’une simple esquisse, l’ébauche
d’un portrait qui m’a tenté seulement. Car je ne suis, hélas! ni
Clésinger ni Gérôme. Si même j’avais été le premier, je ne me serais pas
contenté d’un crayon et, le ciseau à la main, c’est au marbre que
j’aurais confié cette séduisante image.
Je m’aperçois, en terminant, que j’ai oublié de dire que Thilda était
une femme d’esprit. Il y a deux raisons pour cela. La première, c’est
que tout le monde le sait, et la seconde, c’est qu’elle est plus qu’une
femme d’esprit.
XII
THÉRÉSA
J’étais allé, un soir, à l’Alcazar d’hiver, dans l’intention délibérée
d’assister pieusement, après tous mes contemporains, aux délicatesses
chorégraphiques des compatriotes de Jeanne d’Arc (les femmes, comme les
jours, se suivent et ne se ressemblent pas) qui s’appellent ingénument
La Goulue et Grille d’Egout. Je n’ai aucun préjugé à l’endroit de cette
danse nationale qui s’appelle le cancan. Je fus, en mon temps, un
fervent des folles et curieuses filles qui se nommaient Rosalba,
Camille, Voyageur, fantaisistes créatures dont le pied trouait au vol
l’air enfumé de Valentino ou effleurait les verdures languissantes de
Bullier, avec un élan désespéré d’oiseau captif qui voudrait monter aux
étoiles. Elles avaient du talent, proclamerai-je encore,
Et la grâce plus belle encor que la Beauté.
Voyageur surtout, qui eut l’esprit de mourir à vingt ans, entre deux
quadrilles. On m’a dit que Rigolboche vivait encore. Au fait, pourquoi
pas?
Les puritains reprochent à cette forme moderne de la pyrrhique d’être
érotique en ses intentions. Je voudrais bien qu’on me montrât, depuis
l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, une danse qui ne mérite
ce glorieux reproche. Toutes, même celle du ventre, ont pour but de
secouer les alanguissements du désir. Il n’est pas jusqu’à la valse, où
les bras pudibonds de Werther entraînaient la taille alourdie de
confitures de Charlotte, qui ne demande ce genre de service à son
poétique vertige. Le bouvier allemand, dont Musset enviait la science en
ce giratoire travail, sait bien à quoi s’en tenir et ce qu’il doit de
postérité à son goût pour le tournoiement rythmique dont le génie de
Johann Strauss a fouetté l’essor.
Et maintenant que j’ai plaidé pour moi et pour le cancan les
circonstances atténuantes, je tirerai dévotement ma révérence aux
demoiselles Grille d’Egout et La Goulue qui poursuivent, en conscience,
une tradition illustrée longtemps avant leur naissance.
* * * * *
Allez donc vous laisser empoigner aux bagatelles de la porte quand
Thérésa chante! Cette diablesse de femme, qui n’a jamais eu plus de
talent, a une façon de vous prendre aux moelles rien qu’avec deux ou
trois notes, qui en fait la plus prodigieuse artiste de ce temps. Et
puis quelle logique dans cette carrière! Sa jeunesse exubérante a rempli
d’échos tumultueux l’ombre enguirlandée de lumière des Champs-Elysées,
et sa voix de bacchante y a jeté les refrains d’une lyrique gaieté. Puis
son talent s’est progressivement attendri, et celle qui avait fait rire
aux larmes a fait couler d’autres larmes que celles du rire. Une
tragédienne émue s’est révélée dans l’éclatante diseuse de riens joyeux.
Ah! comme je la comprends celle-là! Comme elle sent bien qu’il y a temps
pour tout et que les imbéciles seuls s’étonnent qu’un même être ose tour
à tour se montrer au public avec le masque de la mélancolie et avec
celui de la joie. Masque! ceux-là justement sont les seuls qui n’en
portent pas et nous montrent, dans l’art, quelque chose qui ressemble à
la vie. Il faut la stupidité des habitudes pour ne croire qu’à la
sincérité de ceux qui se font une tête immuable. Etre sincère, c’est
rire et pleurer au vent changeant de ses propres pensées, puisque le
Destin ne nous a faits ni pour les ivresses sans retour ni pour les
douleurs immortelles. Mais il paraît qu’il faut une audace particulière
pour proclamer, par sa propre conduite, cette vérité absolument banale.
Un des plus grands ridicules de ce siècle est certainement d’avoir formé
des catégories d’artistes,--poètes, écrivains, gens de théâtre--ayant,
comme on dit sur la scène, un emploi. Voltaire a écrit d’austères
tragédies et de grivoises chansons. Le conseiller Gueullette, dont
l’œuvre est rendue au jour, était un jurisconsulte lumineux en même
temps qu’un conteur de fariboles. C’est cette diversité dans le talent
extrême qui me fait par-dessus tout admirer Thérésa.
* * * * *
Et puis, vraiment, j’ai eu hier de la chance. Elle a dit, non, elle a
chanté comme personne autre n’en serait capable cette vieille légende du
soldat qui a tué son capitaine, et qui commence ainsi:
Je me suis engagé
Pour l’amour d’une belle.
Elle fait partie des découvertes de Gérard de Nerval dans le domaine de
la légende française, qui a produit des chefs-d’œuvre comme _Jean
Renaud_, moins mystique assurément que la légende allemande, mais
imprégnée d’une sensibilité douloureuse infiniment plus touchante et
plus humaine.
De tous les héros de cette légende qui eut des accents très particuliers
dans la chanson du commencement de ce siècle, le conscrit est le plus
fréquent; j’entends le jeune soldat qui est parti un amour au cœur et
qui se souvient de son amie dans la grande tuerie impériale. Béranger,
qui fit une ode admirable d’un de ses courts poèmes rien qu’en lui
donnant pour refrain ce vers digne de Pindare:
Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas!
Béranger fut fidèle à ce modeste paladin, à cette figure
involontairement épique. Il y eut de vraies merveilles dans ce genre,
témoin la lettre à la payse de Debraux, qui commence ainsi:
Rose, l’intention d’ la présente
Est de t’informer d’ ma santé.
L’armée française est triomphante
Et moi j’ai l’ bras gauche emporté.
Nous avons eu d’ fiers avantages,
La mitraill’ m’a broyé les os.
Nous avons pris arm’s et bagages.
Pour ma part, j’ai deux ball’s dans l’ dos!
Il faut convenir que cela est fort beau, d’une émotion irrésistible, et
que de pareils chants, pour être écrits dans une langue peu châtiée,
méritent cependant de ne pas mourir. Cela serait de très mauvais vers,
mais cela n’a pas la prétention, surtout, d’être des vers. Les mauvais
vers sont ceux des académiciens qui ont oublié de lire le petit traité
de poésie de mon maître Théodore de Banville. Quant aux chansonniers qui
se contentent d’évoquer, pour aider la mémoire populaire, de vagues
assonances jumelles que les gens peu délicats confondent, seuls, avec
les rimes, il leur est parfaitement loisible d’avoir du génie dans le
langage musicalement rudimentaire et ils ont usé souvent de ce droit.
* * * * *
Le conscrit! Le soldat arraché au foyer par la loi inégale du hasard,
l’enfant qui a eu un mauvais numéro dans la vie et sur qui pèse déjà une
fatalité. Comme on sent bien, dans la légende populaire, la pitié
profonde qu’il inspire et la révolte contre les arrêts ineptes du sort!
Tous ne doivent-ils pas leur sang à la Patrie? Pourquoi d’autres
demeurent-ils tranquilles sous le toit paternel? Tout l’esprit moderne
se révèle là dans un besoin plus impérieux d’égalité même devant le
péril, dans une réprobation plus profonde de la guerre. Il y a toute une
philosophie dans ces chansons, et cette figure du petit soldat,
emportant, sous la mitraille, l’image et le nom de la fiancée qu’il ne
reverra plus, doit tout son relief, toute son émotion à la grande
iniquité de la première moitié de ce siècle. Les vagissements de la
pensée dans la musique des rues sont souvent le germe auguste des lois.
C’est toujours par des refrains que les peuples ont préludé à leur
délivrance.